PAUL A CORINTHE
Dès le matin, Paul s'était embarqué au Pirée sur un petit vaisseau à voiles, et, grâce au ent léger qui soufflait du sud-est, il était arrivé à Cenchrées vers les quatre heures de l'après-midi.
En remontant le golfe Saronique il avait passé devant Salamine sans s’y arrêter. Il avait vu de loin Mégare et ses murailles blanches qui se détachaient de la mer d’azur sous les rayons du s0leïl levauit. Mais c'était Corinthe qui l’attirait ; Car 1i savait qu’il y trouverait le plus vaste champ pour so2 zèle apostolique.
De Cenchrées à Corinthe Paul avait suivi le
chemin qui passe par Hexamilia. La route mesure au moins six milles, et, comme la Via Appia de Rome, elle était bordée de tombeaux aux approches de Corinthe. Cette ville était alors la plus importante de l’Achaïe, et même de toute la Grèce, au voint de vue du commerce et de la population. 11 y avait près de deux siècles qu’elle s'était révoltée contre Rome, et que le consul Mummius l’avait en grande partie détruite. Mais Jules César avait répudié cette cruauté, et il avait rebâti, repeuplé et embelli la rande cité.
Elle comptais 600,000 âmes, et sa situation entre la mer Saronique et la mer de Crissa, appelée aujourd’hui golfe de Corinthe, était inccmparable. Elle avait deux ports : Léchée (Lechæon) sur la mer de Crissa, au nord, +t Cenchrées sur le golfe Saronique, au sud. Par le premier elle accaparaît le commerce ded'Ouest et du N: rd, et par le second le commerce des îles de la mer Egée et de l'Orient. Sa marine mc"chande était considérable et couvrait les deux mers. Pour protéger son commerce, elle avait construit des trirèmes, qui étaient ses vaisseaux de guerre. Ses grandes rues bordées de boutiques et de magasins aboutissaient à l’Agora, entourée d'ine colonnade. Comme Athènes, Corinthe avait ses propylées, son Acropole, ses nombreux temples, et de superbes monuments.
Mais son Acropole avait quatre fois la hauteur de celle d'Athènes.
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La ville s’échelonnait en amphithéâtre sur les premiers gradins de la montagne et faisait face à la me: de Crissa, à l’est. Ses -aulourgs s’étendaient au sud jusqu’à Cenchrées. L'Acro-Corinthe formait une citadelle formidable ; et un temple somptueux consacré à Vénus la couronnait d’un resplendissant diadème de marbre. De toutes ces splendeurs il ne reste plus aujourd’hui que des ruines.
Là, comme dans toutes les villes populeuses et riches, le luxe et la suif des jouissances avaient engendré la corruption des mœurs, et nuile part au monde peut-être la déesse ne comptait plus d’adorateurs. Le culte qu’on lui rendait n’était pas un hommage à l’amour pur, mais à la volupté, et dans ses temples mêmes il dégénérait en licence. Les prêtresses de Vénus étaient des courtisanes, et dans le seul temple de l’Acropole, il y en avait »lus de mille vouées au culte infâme. Mais ce tempie était d’un accès difficile, et ne suffisait pas. Au centre même de la ville, non loin du temple d’Apollon, s'élevait un autre anctuaire très vaste consacré à la déesse de la luxure.
Voilà dans que! monde dépravé Paul venait prêcher la pureté et la mortification de la chir.
Sur l’Acropole d'Athènes Paul s'était trouvé en face de Minerve, ou Pallas Arhénée, déesse de la Sagesse : mais sw l’Acro-Corinth, c'était la déesse de l’amour, ou plutôt de la luxure, qui allait
se dresser devant lui. Contre les Athéniens que protégeait la divinité de la Sagesse et de la Philosophie, il s'était trouvé presqu’impuissant. Quelle serait donc sa faiblesse contre la puissance et les entraînements de l’amour charnel ? Mais il ne comptait pas sur ses forces ni sur son éloquence. Là comme ailleurs il sèmerait, et c’est Dieu qui ferait germer la semence. Seulement on se demande si les Corinthiens étaient bien dignes de recevoir la parole de Dieu. N'était-ce pas jeter des perles devant les pourceaux ?
Mais non ! le Dieu que Paul venait prêcher aux Corinthiens c'était le Dieu des miséricordes. C’était le Dieu qui avait converti Madeleine et la Samaritaine, celui qui avait pardonné à la femme adultère, et qui avait chassé des corps des possédés le démon de l’impureté. Sans doute, ils avaient beaucoup péché contrela morale, et prostitué ce grand sentiment qu’on nomme l’amour Mais il y avait encore des femmes honnête: qui vénéraient l'amour pur dans le culte de Vénus, eï qui célébraient chaque s£nnée en son honneur une fête particulière d’où les courtisanes étaient exclues.
Au reste les philosophes orgueilleux d'Athènes n'étaient pas plus chastes que les commerçants de Corinthe, et ils péchaient davantage contre le Saint-Esprit. C’est pourquoi les succès de saint Paul furent bien plus grands à Corinthe qu’à Athènes.
De la célèbre ville que Paul ver ait convertir, il ne reste plus maintenant que des ruines, dont une grande partie est encore sous terre. Mais « iles que les fouilles ont mises au jour sont bien intéressantes, et leur solitude est pleine de mélancolie. Du célèbre temple d’Apollon sept colonies cannelées avec chapiteaux d'ordre dorique, et une partie de l’architrave sont encore debout sur ie pavé en larges dalles de marbie. Il ya icore de beaux restes des propylées, de l’Agora, et des boutiques élégantes en hémicyele qui en bordaient le côté nordest. La belle fontaine Pirène subsiste encore avec ses revêtements de marbre et ses demi-coupoles qui surmontaient les niches du vestibule. Les ancienses rues sont obstruées de débris de colonnes, de chapiteaux, de frontons antiques,. de tronçons épars dans L. poussière des siècles.
L’Acro-Corinthe, que son escarpement rend presqu’inaccessible, porte encore à son sommet de vastes murailles flanquées de tours qui datent du moyen-âge, et dont les portes sont détruites. Mais du riche temple de Vénus qui couronnait la cime de la montagne il ne reste plus qu’un amoncellement de pierres sans intérêt. La main du temps a complètement détruit cette souillure.
C’est sur l’Agora seule que le souvenir de saint Paul s'empare de l'esprit du touriste moderne. I lui semble y retrouver la boutique de ce couple chrétien que l’apôtre a immortalisé, Priscilla et
Aquila, qui ont eu pour lui tous les dévouements, et qui l’ont aidé partout dans ses missions, à Corinthe, à Ephèse, et à Rome.
Où les avait-il connus ? A Corinthe, sans doute ; mais ils n’avaient pas été convertis par lui. Quel quartier de la ville habitaient-ils ? On ne lesait pas. Ce devait être dans le voisinage du grand marché afin d’y exercer plus avantageusement leur métier de faiseurs de tentes. Et c’est pourquoi on s’imagine volontiers que leur boutique ouvrait sur le long quadrilatère bordé de colonnes.
Paul connaissait très bien leur métier, pour l’avoir appris dans sa jeunesse à Tarse. Il y était peut-être plus habile qu'eux, et il leur payaïit lar- &ement par son travail le logement et la nourriture qu’ils lui fournissaient.
Quand Paul arriva à Corinthe, il y avait deux ans que Priscilla et Aquila habitaient cette ville. Originaires du Pont ils étaient allés vivre à Rome, et ils y avaient exercé leur industrie de faiseurs de tentes, dans le quartier juif (Le Ghetto d’aujourd’hui) de la grande ville.
Mais en l’an 51 de Notre-Seigneur, sous l’empereur Claude, un édit de proscription avait été lancé contre les Juifs, y compris ceux qui étaient chrétiens.
Pierre était alors retourné en Orient, où il présida le Concile de Jérusalem. Priscilla et Aquila, qui avaient été convertis par lui, s'étaient réfu-
PAULINA 171 giés à Corinthe, et ce fut pour eux un des événements les plus heureux de leur vie d'y rencontrer l’'apôtre des Gentils.
Ils s’attachèrent à lui, et l’apôtre trouva en eux non seulement des amis dévoués à sa personne, mais aussi des disciples pleins de zèle apostolique pour la foi nouvelle. Ils n'étaient pas riches, et pendant son séjour à Corinthe, Paul ne voulut pas leur être à charge, et il travailla avec eux à fabriquer des tentes. Elles étaient généralement en peaux de chèvre ou de chameau, préparées comme le cuir et cousues ensemble. Ils en faisaient aussi en toile de Cilicie.
En se promenant sur l'antique pavé de l’Agora on n’a donc pas à faire un grand effort d’imagination pour reconstituer la vie journalière que saint Paul y mena avec ses deux amis si sympathiques et si dévoués. On croit le voir assis entre Priscilla et Aquila, dans une de ces boutiques en plein air qui bordaient l’Agora, taillant et cousant ensemble des peaux de chèvre ou des toiles ciliciennes, pour en faire des tentes. Tout en faisant ce travail grossier, les trois amis causaient, Mais de quoi parlait le grand apôtre ? Evidemment de son œuvre et de sa mission. Il racontait à ses hôtes charmants et bons ses aventures de voyage, les persécutions qu’il avait endurées, ses emprisonnements et ses flagellations. Mais il leur disait aussi ses joies, ses bonheurs et ses triomphes
quand des centaines et des milliers d’âmes se laissaient toucher par la grâce, et embrassaient spontanément la foi. Il interrogeait ses hôtes sur les mœurs des Corinthiens, afin de savoir par quelles voies il les amènerait à la foi chrétienne.
Priscilla aimait surtout l'entendre parler de ses projets futurs, et de ses espérances de succès dans l'établissement du royaume de Jésus-Christ. “ Je veux parcourir tous les pays civilisés, disait Paul, et y construire des tentes. Mais les tentes que je veux construire dans le monde ce sont des églises, c’est-à-dire des sociétés spirituelles composées de toutes les âmes adoratrices de Jésus-Christ.
‘Que suis-je pour accomplir cette grande œuvre ? Vous le savez, je suis un pauvre homme, d'apparence misérable, n’ayant ni or, ni argent, ni pouvoir, ni influence. Et cependant, voyez ce que j'ai déjà fait. Dans tous les pays où j'ai prêché, des milliers de païens sont devenus des disciples de Jésus-Christ. Bien d’autres milliers se sont convertis à la voix de Pierre, de Jean, d'André, de Marc, de Thomas, de Mathieu, de Philippe, de Barthélémy. Ce n’est pas à moi, ce n’est pas à nous, sans doute, que ces succès sont dûs. C’est à Notre-Seigneur Jésus-Christ.
‘Toutes les puissances de ce monde sont liguées contre Lui, et, malgré tout, les âmes viennent à Lui. Tant que j'aurai un souffle de vie, j'irai vers elles, jusqu’aux confins du monde, et je leur
PAULINA 173 ferai entendre la parole du Christ. La plupart des Juifs ne veulent pas de Lui !Tant pis pour eux. Ils veulent avant tout les biens de la terre. Le Christ les jeur laissera. L'or sera leur dieu, et ils périront avec lui... ”
Bien souvent Aquila et Priscilla oubliaient leur travail et l’écoutaient pleins d’admiration. Une amitié d'autant plus forte qu'elle était plus sainte unit bientôt ces trois cœurs, et ils se retrouvèrent toujours, quelques mois après à Ephèse, et plus tard à Rome, où la mort seule les sépara.