‹ Paulina [microforme]Chapitre 50 sur 79 · PAUL ET FÉLIX EN PRÉSENCE · texte numérisé non relu

PAUL ET FÉLIX EN PRÉSENCE

Félix n’est pas un inconnu pour le lecteur. Il sait qu | ambitieux sans scrupule il est, et comment il est arrivé au poste de gouverneur de la Judée, en remplacement de Cumanus, grâce aux intrigues de son frère Pallas. Nous avons raconté plus haut l’histoire de son mariage, et fait connaftre sa femme Drusille, sœur de Bérénice et d’Agrippa IL. Elle avait encore plus d’ambition que son mari, et pas moins d'intelligence et d’habileté.

Paul connaissait-il ce couple de scélérats ?

Nous ne le croyons pas. Il ignorait donc quel juge allait juger sa cause. Il ignorait sa cause elle-même ; car il ne savait pas quelle accusation était portée contre lui par les Juifs de Jérusalem.

Au jour fixé pour le procès, le grand-prêtre Ananie, et son avocat Tertullus, descendirent de Jérusalem à Césarée pour formuler et soutenir l'accusation. Tertullus multiplia les phrases d'avocat et les flatteries au juge. Et lui montrant Paul dans un geste indigné il dit à Félix :

‘C'est une peste, un homme qui excite des troubles parmi les Juifs dans le monde entier, un chef de la secte des Nazaréens... ”

Paul n’eut pas de peine à démontrer que ce n’était pas lui qui troublait l’ordre, et qui ameutait les foules. Quant à sa religion, il servait le Dieu de ses pères, selon la voie que Tertullus venait d'appeler une secte. Mais en cela, il n'avait commis aucun crime, à moins qu'on ne lui fit un crime d’avoir soutenu la doctrine de la résurrection des corps.

Félix connaissait très bien cette doctrine qui troublait un peu sa conscience, et il n’aimait pas qu’on lui en parlât. Il ajourna donc l'audience sans en entendre davantage.

Mais Paul avait dit qu’il était venu à Jérusalem faire des aumônes à sa nation et lui apporter des offrandes. Ce fut la parole qui intéressa le plus le gouverneur. Il en tira la conclusion que Paul pouvait prélever pour sa rançon de fortes sommes, que ses nombreux disciples lui paieraient volontiers. Il avait appris qu’ii était d'usage pour les néophytes riches de vendre leurs biens et d’en

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Voilà les pensées qui vinrent à l'esprit de Félix, et il les communiqua àsa femme, qui fut toute joyeuse, et qui lui dit : “ Paul est un prisonnier précieux, et nous en tirerons certainement beaucoup d’argent ; car si ses amis ne veulent pas payer pour sa libération, ses ennemis paieront pour sa condamnation. ”

Quelques jours après, Félix et Drusille firent venir Paul devant eux, et se mirent à causer très aimablement avec lui. Leur fils Agrippa assistait à l'entretien.

“Parlez-nous donc un peu, lui dit Druüsille, de ce Jésus de Nazareth, qui est mort, il y a déjà longtemps, et dont le nom fait aujourd’hui tant de bruit dans le monde. L’avez-vous connu ?

— Non, Madame, je suis né, et j'ai fait mes études à Tarse, en Cilicie. Quand je suis venu les compléter à Jérusalem, il y avait plusieurs années que Jésus de Nazareth était mort.

— Et ses apôtres vous ont dit alors qu'il était ressuscité ?

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— Oui, mais je crus que c’était une supercherie, et je pris le parti des Pharisiens avec acharnement et violence.

— Pourquoi y mettiez-vous cette violence ?

— La violence est dans mon caractère : et je m’y abandonnais, parce que je croyais de bonne foi que les disciples de Jésus troublaient l’ordre public. En même temps je m’indignais de leurs succès, et j'étais d’avis qu’il fallait recourir à la violence pour mettre fin à leur propagande.

— Comment done vous ont-ils converti ?

— Ce ne sont pas eux qui m’ont converti.

C'est Jésus-Christ lui-même qui m’a conquis, comme j'essayais de conquérir les autres — par la violence, ajouta Paul en souriant.

— Par la violence ! Mais de quelle violence un homme mort était-il capable ?

— Voilà le prodige et le mystère, ” répondit Paul. Et il raconta, aussi brièvement qu’il put, le miracle de sa conversion.

“ Et depuis lors, ce fantôme qui vous est apparu à Damas continue de vous hanter, et vous lui êtes dévoué comme un esclave ?

— Ce n’est pas un fantôme. C’est un être vivant, un Dieu ressuscité. Et aujourd’hui, je ne suis pas seulement son esclave ; je reconnais en Lui mon Seigneur et mon Dieu. Je l’aime de toutes mes forces, je l'adore, et je lui donnerai ma vie quand il la voudra.

PAULINA 233 — Mais que prétendez-vous faire pour lui ?

— Je ne puis rien faire tant que je serai votre

prisonnier. Mais dès que je serai libre, je reprendrai ma mission.

— En quoi consiste votre mission ?

— Vous seriez bien étonnés, si vous pouviez vous en rendre compte, et constater par vousmêmes les conquêtes extraordinaires que je fais.

— Par la violence ?

— Oh ! non, je ne fais plus violence à personne. C’est moi qui souffre violence. Je vais de ville en ville, de province en province, tantôt seul, tantôt avec quelques disciples. Dans les synagogues et sur les places publiques, je prêche la religion du Christ et les foules me suivent.

— Que leur dites-vous ?

— Je leur raconte mon histoire, et celle de Jésus-Christ. Partout je rencontre des contradicteurs, surtout parmi les Juifs, et je réponds à tous leurs sophismes et à leurs mensonges. Mais partout aussi je rencontre des hommes de bonne volonté, surtout chez les Gentils, qui cherchent la vérité et qui croient à ma parole.

— Et le nombre des chrétiens se multiplie ?

— Oui, dans des proportions étonnantes. Evidemment cela n’est pas dû à ma prédication, mais à la puissance du Dieu que je prêche. Alors les prêtres juifs et les scribes s’irritent contre moi. Ils m’accusent de vouloir détruire la Loi de Moïse et la puis-

sance romaine. Ils me font mettre en prison ; ils me font battre de verges ; ils me font lapider. Ils me chassent du temple et des synagogues. Je ne résiste pas, et je change de pays pour continuer ailleurs. Rien n’enchaîne la parole de Dieu ; et d’autres milliers accourent autour de moi, je veux dire, autour du Dieu que je prêche.

‘ Aux peuples que je ne puis pas aller visiter, j'écris des épîtres, et les chrétientés se multiplient. Je mets à leurs-têtes des chefs, évêques et prêtres, qui continuent de leur prêcher l'Evangile. Eux aussi sont persécutés, battus de verges, emprisonnés, mais rien ne les fait taire ; et la vérité se propage dans tout l’empire romain, malgré les Juifs et malgré les Romains.

— J'imagine que vous prélevez des impôts comme font les gouvernements réguliers ?

— Non, mais ceux qui sont riches donnent à ceux qui sont pauvres, afin que nous puissions vivre tous ensemble comme des frères.

— On m’a assuré que vous-mêie avez collecté de grandes sommes d’argent à Antioche, à Damas et ailleurs, et que vous en avez distribué aux fidèles de Jérusalem. ;

— C’est vrai, quoique lies chiffres aient été exagérés.

— Mais si vos nombreux disciples vous sont si dévoués, à vous qui êtes leur chef, pourquoi ne rachètent-ils pas votre liberté ?

— C’est aux pauvres qu’ils viennent en aide.

Moi, je n’ai besoin de rien.

— Pourtant, vous voulez être libre ?

— Oh ! oui, mais quand le Seigneur jugera que ma liberté est nécessaire à son Eglise, il saura bien me la rendre.

— Vous ne comptez pas pour cela sur la bienveillance du gouverneur ?

— Je compte sur sa droiture et sur sa justice.

: — Est-il vrai, dit Agrippa, en se penchant vers l’apôtre, que votre Jésus a prédit la ruine de Jérusalem et du temple ?

— Oui, les apôtres qui l’ont entendu faire cette prédiction m'ont raconté la chose : Un soir qu'il sortait avec eux de Jérusalem, et qu'il avait quitté le temple pour n’y plus revenir, il s’assit au bord du chemin, sur le versant du mont des Oliviers. Il se prit soudainement à pleurer, et il leur dit :

“ Voyez ces gigantesques constructions (il indiquait de la main les hautes murailles de la Cité Sainte et les superbes portiques du Temple).

De tout cela il ne restera pas pierre sur pierre. ”

“Quelques disciples s’approchèrent plus près de lui et lui demandèrent : “ Quand tout cela arrivera-{-il, Maître ?”’ Jésus répondit : ‘ Lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées, et l’abomination de la désolation dans le lieu saint, sachez que sa destruction est proche. ”

— Et croyez-vous, Paul, que cela arrivera ?

— Certainement, puisque c’est un Dieu qui l’a prédit. La date seule est incertaine.

— Mais par quelles armées peut-elle être investie ?

— Je n’en connais pas d’autres que les armées romaines. |

— En voudriez-vous à Rome de détruire Jérusalem ? :

— J'en serais affligé, comme Juif, mais je comprends que cette ville célèbre qu’on appelait la Sainte est condamnée à périr par Dieu lui-même, parce qu’elle est aujourd’hui la ville déicide. Le règne de Jésus-Christ sur les âmes va déplacer le centre du monde religieux.

— Comme Juif, est-ce que vous avez la haine de Rome ?

— Non, les relations des nations entre elles ne sont pas de mon ressort. Les Juifs ont des griefs contre Rome ; mais je ne m'en préoccupe pas. Ma mission est de conquérir des âmes et non des provinces.

‘“ Rome a la puissance, la souveraineté, et je me soumets à son autorité. Je demande qu’on me laisse libre de prêcher Jésus-Christ. C’est la seule liberté que je réclame, et dans toutes les villes où je vais remplir ma mission, ce ne sont pas les Romains qui me font la guerre, ce sont les Juifs. C’est même l’autorité romaine qui me

protège contre les persécuteurs. A Corinthe, c’est le proconsul Gallion, frère de Sénèque qui m’a défendu contre les Juifs.

“ L'autre jour, à Jérusalem, ils avaient comploté de me faire mourir ; et c’est le tribun romain qui m’a arraché de leurs mains.

— Tout ce que vous nous avez dit est bien intéressant, dit Félix ; et nous causerons encore avec vous un autre jour. ”

Sur un signal donné, un centurion entra.

‘ Centurion, vous me répondez de cet homme.

Ne le tenez pas en prison. Laissez-le aller et venir, et parler à qui il voudra. Mais qu'il soit gardé à vue, et qu’il puisse être remis entre mes mains quand je le demanderai. ”’

Paul sortit suivi par le centurion. Agrippa le suivit aussi, et quand Paul fut entré dans la chambre qui lui était assignée, le centurion le laissa seul avec Agrippa qui lui demanda s’il connaiss it bien le proconsul de Chypre.

— Îl est un frère pour moi, répondit Paul.

C’est un des premiers et des plus fidèles disciples de Jésus-Christ.

— L’avez-vous rencontré récemment à Corinthe ?

— Oui, et ça été pour moi une grande consolation d'y voir enfin son épouse et sa fille bienaimée embrasser la foi chrétienne. Ce sont des femmes incomparables.

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— Savez-vous que Paulina est la femme que j'aime le plus au monde ?

— On me l’a dit, et cela ne m'étonne pas. Elle a toutes les qualités, tous les charmes et toutes les vertus.

— Connaissez-vous quelque chose de ses sentiments à mon égard ?

— Je sais qu’elle s'intéresse à votre sort ; car elle m'a demandé de prier pour vous. Son bonheur serait de vous voir chrétien.

— Hélas ! un pareil changement est impossible.

— Pourquoi impossible ?

— Parce qu’il y a inimitié entre la religion du Christ et la dynastie des Hérodes.

— Toutes les inimitiés se fondent au contact de Jésus-Christ. J’ai été moi-même son ennemi déclaré, et maintenant je suis prêt à donner ma vie pour son amour. Que dis-je ? Je souffrirais mille morts pour soutenir sa foi.

— Songez, Paul, que j’aspire au trône de Judée, et que ni les Césars, ni le Sanhédrin ne voudraient jamais permettre à un disciple de Jésus-Christ de monter sur le trône de Jérusalem.

— C’est possible. Mais alors il faudrait renoncer au trône.

— Ou bien, il faudrait que Paulina renonçât à sa religion nouvelle.

— C'est ce qu’elle ne fera jamais.

— Elle sacrifierait plutôt son amour ?

— Je le crois. Et vous, sacrifieriez-vons le trône à votre amour, vous qui voulez qu'elle vous sacrifie son Dieu ? ”

Agrippa baissa la tête, et s’en alla sans rien répondre.

Grâce à la liberté relative que le souv-rneur lui laissait, Paul continuait à prêcher, maïs san: publicité. On lui permettait de recevoir tous ceux qui venaient l’interroger, de la Galilée. de la Samarie et de la Judée. Les Juifs de Jérusr'em venaient surtout le consulter sur les questions controversées par les judaïsants.

Aux disciples qui étaient trop éloignés il écrivait des lettres, et malheureusement cette correspondance est perdue. Quand ses amis se préoccupaient de ce qu’il allait devenir, il leur répondait : ‘“ Vous vous inquiétez vainement ; je suis entre les mains du Seigneur, et je deviendrai ce qu’il voudra. Je sais la mission que j'ai à remplir, et j'ai pleine confiance que je la remplirai. Quand serai-je libre de quitter Césarée ? Je n’en sais rien ; mais soyez sûrs qu’il y a quelque part un navire qui me transportera à Rome. J'ai annoncé ma visite aux Romains. Il faut que j'aille réconforter l'immense multitude de chrétiens que Néron persécutera bientôt. ”

Plusieurs fois Félix et Drusille reprirent leur entretien avec l’intéressant prisonnier qui de son

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côté essaya vainement de convertir les deux époux à la foi chrétienne.

Un jour, ils lui parlèrent de religion, et Félix avoua qu’il ne croyait qu'aux oracles et à la magie. Paul tenta d’amener la conversation sur la morale de Jésus. Mais Félix l’interrompit et lui dit :

“ Il y a deux sujets sur lesquels je n’aime pas que vous me parliez : la résurrection des morts à laquelle je ne croirai jamais, et la justice dont je suis las d'entendre parler au Prétoire. ”

Un autre jour, Drusille lui dit : “ Ne nous parlez jamais de la morale de votre Jésus ; elle est trop sévère. La vie serait pire que la mort, s’il fallait pratiquer la chasteté, la ter” “rance et la mortification des sens. ”?

Souvent ils lui proposèrent dans des termes voilés et habiles de lui donner la liberté si ses amis voulaient bien leur payer une rançon ra:.. “uable. Et comme Paul ne leur donnait sur ce point aucune espérance, Félix lui faisait parfois des menaces de le livrer aux Juifs, qui n’hésiteraient pas à payer le plus haut prix. L’'indigne procurateur allait se décider à prendre ce dernier parti lorsqu'une sédition éclata à Césarée. Pour rétablir l’ordre, Félix lança ses légionnaires contre les Juifs, en tua un grand nombre, et pilla les maisons les plus riches. Il fut alors dénoncé à Rome. Les accusations des Samaritains étaient graves. Félix y était qualifié comme un assassin et un pillard.

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