DE CÉLIUS A L'AVENTIN AGRIPPA ET PAULINA
Grâce à la persistante influence de Pallas, Félix eut bientôt fait de se débarrasser de ses accusateurs devant le prétoire de Rome.
Tigellinus en était le Préfet, et non-seulement il avait souvent besoin des services de Pallas, mais il
n’était pas insensible aux charmes de Drusille.
Après quelques procédures qui ne furent adoptées que pour la forme, les Juifs de Césarée virent bientôt leurs accusations renvoyées, et Félix rétabli en faveur avec Drusille auprès de la Cour impériale.
Les pillages auxquels il s’était livré dans la Samarie et la Galilée, pendant son administration, comme faisaient presque tous les gouverneurs de province, lui avaient permis de se bâtir une somptueuse villa sur le mont Célius.
C'était une des collines les plus pittoresques de Rome, alors très peuplée par les familles opulentes et aristocratiques. Elle est aujourd’hui presque solitaire avec des caveaux antiques pleins de souvenirs ; et la magnifique villa Mattei occupe aujourd’hui l'emplacement de la superbe résidence des Félix.
Une vallée profonde séparait le Célius de l’Aventin ; et l’antique enceinte du roi Servius Tullius coupait cette vallée à angle droit. La Porta Capena, basse et massive, traversait ce vieux mur qui rappelait les souvenirs de la Rome des rois..
Le grand cirque (cireus Maximus) déployait son arêne entre les deux collines. À
Pour Agrippa, ce qui faisait le charme du Célius, c'était le voisinage de l’Aventin, où Paulina et «a mère habitaient la demeure sénatoriale de la Gens Sergia. C'était un vrai palais, dont la terrasse au-bord de l’escarpement dominait le Tibre, qui roulait ses flots profonds au pied du mont. Hélas ! les jours venaient où le fleuve déjà si célèbre serait bientôt rougi par le sang des martyrs. Aujourd’hui s'élèvent en cet endroit les églises de Sainte-Sabine et de Saint-Alexis que tous les touristes vont voir.
Au côté opposé de la montagne s'élevait l’habitation plus modeste du couple admirable qui prit une si grande part dans les œuvres apostoliques de saint Paul, Priscilla et Aquila. Elle était flanquée d’un temple de Diane abandonné, que les chrétiens acquirent plus iard, et dont ils firent une église dédiée à la Sainte Vierge.
En attendant, une partie de la maison des pieux époux était transformée en chapelle, où saint Paul et saint Pierre venaient souvent prêcher.
Aujourd’hui encore une vieille église, dédiée à
sainte Priscilla ou Prisca, occupe l'emplacement de la maison des inséparables amis de l’apôtre des Nations. Dans la crypte, assure-t-on, Pierre baptisa les deux néophytes au temps de Claude ; et l'on y montre une sorte de bénitier, creusé dans un grand chapiteau de pierre, et qui servait de fonds baptismaux.
Le Célius était ombragé de chênes, et ses villas étaient baignées de soleil. Agrippa s’y plaisait beaucoup. Mais il voyait briller sur l’Aventin un astre qui l’éblouissait : c'était Paulina.
Il cherchait volontiers toutes les occasions d'y rencontrer l’objet de son admiration. Tantôt on les voyait assis ensemble sur la terrasse, où ils causaient et discutaient, en regardant les bateaux qui descendaient le Tibre vers le port d’Ostie.
Tantôt ils faisaient de longues promenades sur la Via Appia en partant de la Porta Capena, et la vue des tombeaux faisait naître entre eux d’intéressantes controverses religieuses.
Mais il y avait deux sujets qui revenaient sans cesse dans leurs conversations : c’étaient l'amour d’Agrippa pour la belle Paulina, et ses projets d’accession au trône de Jérusalem.
“Mon pauvre ami, lui disait Paulina, ne savezvous pas que l'ambition humaine et l'amour sont toujours accompagnés d’un cortège de malheurs ?
— Non, Paulina, pas toujours. Je ne veux pas croire que toutes les couronnes aient leurs épines
et que tous les amours aient leurs tragédies. II n’y a que votre Jésus, si son histoire est vraie, qui ait refusé la couronne de Judée et auquel on ait donné une couronne d’épines. Moi j’ambitionne la première mais je ne demande pas la seconde.
— C’est celle que Jésus ambitionnait. Il a repoussé la première, et il s’est soumis au terrible supplice de la seconde. & ; lui a enfoncé les épines dans la tête à coups de bâtons, on a couvert ses épaules d’un vieux manteau de pourpre, on lui a mis dans la main un roseau en guise de sceptre, et on l’a salué ‘“ roi des Juifs ! ”
‘“ Sa flagellation et sa crucifixion ont été des tourments très douloureux. Mais on affirme que son couronnement a été le plus cruel de tous ses supplices. Et mon père m'a dit souvent : c’est une leçon qu’il a voulu donner aux rois, parce que toutes les couronnes ont leurs épines.
— Epineuse ou non, je veux la couronne de Judée, Paulina. J’en prendrai seul les épines, et les pierres précieuses seront pour vous. Votre amour me consolera d’ailleurs de tous les maux que peut apporter la royauté.
— Mais l’amour lui-même a ses chagrins et ses désespoirs.
— Je n’en aurai jamais avec toi, Paulina.
— On ne peut jamais prévoir d’où les malheurs viennent. Mais où en êtes-vous avec vos croyances religieuses ?
— Hélas ! je ne le sais guère. Quand je t’écoute parler de ton Jésus, j’en viens à penser que c’est l’invraisemblable qui est la vérité, et que c’est le vraisemblable qui est le mensonge.
‘Ma mère, qui ne croit à rien, a peur que je ne devienne chrétien. Elle fait tous ses efforts pour me retenir dans le judaïsme, et même pour m'’engager dans la persécution des chrétiens qui s’annonce, et qui sera terrible, si Néron en prend la direction.
‘“ Jusqu'ici, c’est un renard élégant, et plein de gentillesse. Il est fin, aimable et caressant. Mais on sent en lui le félin, et l’on verra bientôt que c’est un tigre.
‘“O Paulina ! je me demande quelquefois s’il ne viendra pas un jour où ta foi t’apportera la mort. Mais je te défendrai, va ! Et je te sauverai ! Quand même tu voudrais mourir pour ton Dieu, je t'en empêcherai.
— Et si tu ne peux pas me sauver ?
— Alors je mourrai avec toi. Si ta foi t’apporte la mort, ta mort m’apportefa la foi. Oui, moi-même alors, je crierai aux bourreaux : Je suis chrétien ! Et je briserai les statues des dieux et celles de l’empereur !
— Cher Agrippa !
— Depuis quelque temps, ma mère me supplie de partir pour Jérusalem.
“C'est là, dit-elle, que tu pourras le mieux
travailler à te rendre populaire parmi les Juifs, et préparer ton accession au trône.
“Je sais bien qu’elle veut en même temps m'éloigner de toi, Paulina. Mais, au fond, elle a raison de crore que ma présence à Jérusalem est nécessaire pour y défendre à la fois les intérêts de Rome et les miens.
“Me faire aimer des Juifs, et apaiser à la fois leurs querelles intestines et leurs mécontentements contre les Romains, voilà ce qu’il me faudrait faire, et c’est un travail qui demande du temps, des peines et... de l'argent.
“J'ai promis à ma mère de partir, et elle me fait accompagner par Simon le Magicien.
‘ Car mon père et ma mère croient à la magie ; et ils ont toujours attribué à la puissance de Simon leur mariage et la nomination de mon père au gouvernement de la Judée. Ils ont donc pleine confiance en son pouvoir occulte, et ils espèrent que le célèbre magicien assurera le succès de ma mission.
— Ainsi donc, vous ‘llez partir ?
— Il le faut. Mais, de loin, je veillerai sur toi. Tant que durera mon absence, il y aura quelqu'un dont la puissance te gardera. Je vais te placer sous la protection spéciale du préfet de Rome.
: “Et là-bas, je préparerai le trône qui nous attend !
— Rêve impossible !