‹ Paulina; roman des temps apostoliquesChapitre 59 sur 66 · LA FIN DES HÉRODES · texte numérisé non relu

LA FIN DES HÉRODES

Agrippa était resté atterré devant les ruines tle Jérusalem. Il avait relu les poèmes élégiaques du prophète Jérémie, et il lui semblait que ses Lamentations n'exprimaient pas toute l'horreur <ie ces effroyables calamités.

La prophétie contre Babylone lui parut plus conforme à la réalité : " C'est toi, Jéhovah, qui as dit que ce heu serait détruit de telle sorte qu'il n'y habiterait plus personne, ni homme, ni iDete, mais qu'il serait une solitude pour toujours. "

Il s'appliqua à lui-m.ême ces autres paroles : "Voici que je t'ai rendu petit parmi les peuples, méprisable parmi les hommes " ; et il se dit : •comment puis-je maintenant songer encore à la royauté ? On ne fera pas un roi pour un royaiune qui n'existe plus.

Et Pauhna elle-même ? Est-elle encore de ce monde ? N'ai-je pas heu de craindre qu'eUe ait été la \ictime de la persécution qui sévit à Rome contre les chrétiens ?

Il écrivit à sa mère une lettre désespérée, et il la suppha de lui dire la vérité au sujet de Pauhna. Sa mère lui répondit que des Juifs fanatiques de l'île de Chypre avaient dénoncé Paulina et

sa mère comme chrétiennes au préfet de Rome, qui pour obéir au décret de l'empereur n'avait pu faire autrement que les condamner à mort.

" Je comprends ton chagrin, ajoutait-elle. Mais il faut être raisonnable et te consoler, en pensant que c'est un obstacle de moins à ton avènement au trône."

" La ruine de Jérusalem, disait-elle encore, ne détruit pas le royaume de Judée, et je puis te confier une chose qu'il ne faut pas dévoiler : Titus est sérieusement épris de ma sœur Bérénice, et j'ai confiance qu'elle sera impératrice avant bien longtemps. Tu comprends que cette situation nous ouvrira un accès facile aux faveurs impériales.

" Je présume que Bérénice reviendra de Jérusalem en même temps que Titus, et que tu pourras revenir avec eux. "

Ces nouvelles n'apportèrent pas à Agrippa la moindre consolation.

Il devint plus triste et plus découragé que jamais. Ce qui l' affligea davantage ce fut de soupçonner que sa mère elle-même avait peut-être pris part au martyre de Paulina.

Lorsque Titus partit pour Rome avec Bérénice, il refusa de les suivre, et il voulut rester avec la garnison laissée à Jérusalem. Il écri\'it même à sa mère ces horribles paroles : ''Je me sens poursui\d par la fataUté qui pèse sur la dy-

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nastie des Hérodes à cause de ses crimes ; et je n'aspire plus au trône de Judée, s'il existe encore. Je suis devenu une ruine morale au milieu des lamentables débris du Temple, qui devait périr puisqu'il était l'œuvre du grand criminel qui fut mon aïeul. "

De longs mois s'écoulèrent pendant lesquels les lettres de sa mère, pleines de colère et de reproches, restèrent sans réponses. Ce silence dura si longtemps qu'elle crut que son fils était mort. Mais elle apprit longtemps après qu'il avait accompagné les troupes romaines au siège de trois forteresses encore occupées par les sur"\dvants du peuple déicide — l'une en Judée, et les autres sur les deux rives de la mer Morte. L'une d'elles, Massada, bâtie sur une montagne escarpée, était considérée coûiine imprenable et le siège dura quelques années. Agrippa y chercha vainement la mort, et il émerveilla les troupes par ses actes de bravoure.

Enfin, à son retour à Jérusalem, il reçut de sa mère une lettre toute mouillée de ses larmes et datée de Pompéi ; elle le suppliait d'aller l'y rejoindre. " Je suis ici pour ma santé, lui disaitelle, et j'essaie de me distraire de mes grandes douleurs. Je t'en prie, mon fils, viens mêler tes larmes aux miennes. "

Agrippa se laissa toucher, et, quelques mois plus tard, il était à Pompéi. Sa mère le serra dans

ses bras et lui prodigua toutes ses tendresses. Elle évita soigneusement tout ce qui pouvait lui rappeler ses malheurs, et elle l'encouragea à s'accorder toutes les voluptés que Ponipéi prodiguait à ses visiteurs. Pendant des mois et des mois, le fils se laissa pervertir par sa coupable mère, et il se livra à tous les plaisirs pour oublier Paulina. Mais il gardait toujours son souvenir, et il ne pouvait pardonner sa fin tragique à Tigellinus. Quand il songeait que sa mère peut-être avait été la cause de son cruel martyre, il prenait sa mère en haine.

Les jeux de l'hippodrome et du cirque, les théâtres, les courses de chariots, les régates dans la baie radieuse de Stabies ne réussissaient pas à le consoler.

De son côté, Drusille voyait s'évanouir ses espérances ambitieuses. Toutes ses machinations et ses intrigues auprès de César pour assurer le trône de Judée à son fils n'avaient aucun succès. Titus répondait aux deux sœurs Drusille et Bérénice : Le royaume de Judée n'existe plus.

Avec cela, Pompéi devenait inhabitable et paraissait être une terre de malédiction, condamnée à périr. Le Vésuve qui, dix-sept ans auparavant avait déjà dévasté une partie de la cité, ainsi que Herculanum, s'était réveillé de nouveau et se tordait dans des con\iilsions effroyables. Pas une goutte de pluie n'avait arrosé le

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sol brûlant pendant l'été qui venait de finir. Toute végétation était morte, et sous la terre déchirée de crevasses profondes des roulements de tonnerre répandaient la consternation dans toutes les demeures ébranlées par des tremblements de terre.

On n'osait plus regarder la montagne, car elle chancelait. Il y avait comme des plaintes lugubres qui traversaient les airs, et la mer était bouleversée.

La nuit, des lueurs étranges sillonnaient le ciel, et y dessinaient des danses de fantômes. Le jour, des colonnes d'épaisse fumée, descendant du Vésuve, enveloppaient la \'ille et éclipsaient complètement le soleil.

La population épouvantée s'enfuyait vers Stables et Neapolis.

Drusille voulait partir. Mais son fils ne voulait pas. Il se moquait des frayeurs de la foule, et d'ailleurs il ne tenait plus à cette vie qui ne lui avait donné que des déboires et qui n'avait plus aucun charme pour lui.

A force de supphcations et de larmes, Drusille obtint un jour de son fils qu'ils partiraient le lendemain.

Mais demain n'est à personne.

Vers le soir, des tourbillons de fumée noire sortirent du cratère, et montèrent lentement, tout droit, bien au-dessus de la montagne que

les lueurs mourantes du jour continuaient d'éclairer, et qui ressemblait à un immense autel auquel la fumée du sacrifice aurait fait une gigantesque couronne. Mais bientôt cette couronne s'agrandit, s'épaissit et prit la forme d'une vaste coupole qui montait toujours en s'élargissant mais sans changer de forme.

Quand elle cessa de s'élever, elle ombragea toute la montagne et les campagnes environnantes jusqu'à Neapolis. Elle s'étendit sur la mer, et les grandes lames bleues prirent la couleur de l'encre, depuis Sorento jusqu'au Cap Misène.

Le calme de l'air et le silence de la nature ajoutaient à la terreur générale. Tous les habitants, sortis épouvantés de leurs maisons, se demandaient en regardant le ciel à quel cataclysme ils allaient assister.

Pline l'Ancien qui commandait l'escadre impériale de Misène pressentit une catastrophe épouvantable, et fit approcher ses vaisseaux des côtes pour secourir les infortunés qui cherchaient un peu d'air respirable et de fraîcheur sur les rivages de la mer.

Mais, tout à coup le dôme noir de fumée qui dominait le Vésuve s'écroula, et une pluie de cendres et de petites pierres spongieuses commença de tomber avec une abondance croissante. Alors ce fut la nuit, une nuit opaque éclairée par

intervalles de flammes rouges qui s'échappaient des flancs déchirés de la montagne, secouée jusqu'en ses profondeurs.

Une tempête effroyable se déchaîna sur la mer, et le bouleversement des vagues devint extraordinaire. Car ce n'était pas le vent qui les soulevait. C'était la terre qui tremblait. C'était le lit même de la mer qui était secoué effroyablement, et dans lequel s'ouvraient des abîmes où l'eau s'engouffrait. Toute navigation était impossible, et les vaisseaux étaient précipités sur des écueils inconnus des marins.

Dans Pompéi et dans Herculanum les habitations s'écroulaient, ensevehssant sous leurs ruines des familles entières. Par toutes les portes les survivants fuyaient éperdus vers la campagne et vers la mer.

Soudain, la cime extrême du Vésuve s'enflamma, et s'affaissa comme dans une vaste fournaise. Des torrents de lave débordèrent sur les flancs de la montagne, et submergèrent Herculanum dans ime mer de feu.

De plus en plus démontée, et comme soulevée par des forces mystérieuses et souterraines, la mer envahissait les rivages et couvrait les champs de navires brisés, de monceaux de sable et de cadavres.

Pendant longtemps, Pline lutta avec courage contre le déchaînement des éléments. Mais

cette lutte était au-dessus des forces humaines. Exténué, il se fit descendre sur le rivage de Stables (devenu depu's Castellamare) et s'y endormit couché sur une toile. Mais l'air, saturé de souffre n'était plus respirable. Bientôt l'asphyxie remplaça le sommeil, et quand on voulut le réveiller, il était mort.

Dans le même temps, Drusille et son fils agonisaient. Ils s'étaient réfugiés dans la cave de leur maison, et ils avaient fermé toutes les issues pour empêcher les cendres d'entrer. Mais la cendre semblait vivante et s'infiltrait partout coname un gaz subtil. Elle tombait d'ailleurs avec une telle abondance qu'elle rempHssait les rues et bloquait toutes les avenues. Ceux qui voulaient fuir s'y enfonçaient jusqu'au-dessus des genoux, et y tombaient bientôt comme dans une fosse, qui s'ouvrait sous leur poids, et qui devenait leur tombeau.

Le niveau de cette cendre montait comme une marée, et toute la ville était menacée d'enhzement. Bientôt elle atteignit les étages supérieurs des maisons ; et les belles colonnades des péristyles, et les blanches statues disparaissaient comme des baigneuses asphyxiées sous le flot montant de la cendre exterminatrice.

La cave où Drusille et son fils se voyaient enterrés vivants était devenue comme une fournaise ardente, et tous deux criaient, pleuraient, blasphémaient.

" C'est donc bien vrai que tu étais Dieu, O Nazaréen, disait Drusille, mais un Dieu méchant, et tu te venges ! Tu l'avais prédit que tu détruirais Jérusalem et le monde. De la ville des Hérodes, il ne reste plus pierre sur pierre, et voici le dernier jour du monde. Au nom d'Hérode-le- Grand qui a voulu et cru te massacrer dans ton berceau, sois maudit. . . "

" O Paulina, reprenait Agrippa, c'est toi qui étais ma divinité, et c'est ma digne mère qui t'a fait mourir ! Avec le dernier des Hérodes et la dernière des Hérodiades, il est juste que le monde périsse ! "

Soudainement, dans la nuit sépulcrale, le lourd plafond s'effondra, et quand le jour se leva, Pompéi toute entière avait disparu sous une montagne de cendre.

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