‹ Pauline Foucault (volume 2)Chapitre 10 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pauline ne put dormir. Mais la rêverie était un élément' insuffisant pour Tactivité de son insomnie. II lui faHait ^iro^ parler ou écrire. Gomme son regard liévreux errait dans sa chambre, elle vit sur la cheminée une lettre reçue depuis le matin, et qu'elle avait oublié ou dédaigné d'ouvrir» C'est souvent aux heures les plus solennelles de notre existence, dans les crises qui décident des destinées, que nous nous préoccupons avec le plus d'ardeur des choses étrangères à nos calculs, à nos projets. Il semble que Tàme se dédouble, et que, pour jouir plus tranquillement de ses émotions intimes, elle donne le change <\ une partie d'elle*mème qui amuse les distractions, les retient au seuil, les empêche d'entrer trop avant.

Pauline prit, avec une sorte d'avidité, cette lettre, qu'elle n'avait pas eu la tentation de déplier depuis le matin, et elle la dévdra, comme si elle avait dû y trouver un arrêt ou une consécration pour son amour^

Voici ce qu'elle lut sur un papier rose, dont les senteurs violonles la firent sourire.

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« Ma colombe noire,

» Je devrais, pour ton silence exagéré, t' abandonner à toutes les horreurs de ta position, si je n'avais pas l'àme charitable, et si je n'éprouvais pas une grande démangeaison (te griffonner quoi que ce soit. Je suis toujours dans le château que mon héros a embelli de sa présence. Je trouve que ce domaine pouvait se passer de ce surcroît de beauté, et je m'en accommoderais parfaitement, si jamais il prenait fantaisie à son heureux propriétaire d'en oublier chez moi les titres, avec les brimborions qu'il m'apporte.

» Tu veux peut-être savoir si je suis toujours contente de mon sort? Je crois que oui. Je m'ennuie bien un peu de Paris. Ce régime de laitage, de verdure, de nature, finit bien un peu par me tirailler l'estomac, et par me pincer les nerfs. Mais il dst de si -bon ton de s^ennuyer, surtout au début ë'ttiiie liaisoiif que je surs déeidéeà prendre encore patteoee pour cette saisoti. A la chute des feuilles, je mena* cerai mvn châtelaiade me donner une bonne grosiie maladie de poitrine, s'il ne se hâte pia» de me ramènera Paris. Ah! Paris, c'est là, ma chère, que nous vivons, que nous régnons ; c'est làr seulement que les hommes sont bêtes à force d'écrit, et que nous devenons spirituelles à force de bêtise.

T> Dan» ce château seignenrtalf je suis comme une pensionnaire qu'on ferait rentrer au couvents Je n'ose pas rire ; je n'ose pas chanter; je ne trouve pas le plus petit mot drôlOà Je fais du sentiment, absolument comme on fait de la tapisserie. Mais à Pari», ah! comme je vivrai!

T» Et toi» que fms4u ? Grignottes-tu toujours les croûtes beurrées de ta vieille théière anglaise? Je te vois d'ici raccoaunodant tes nippes pour ne pas faire une tache trop (ipparente dans les salons où Ion te laisse pénétrer t Toi

qui pourrais être si élégante, si enviée, si adorée, si haïe (ce qui revient au môme) par ce monde que je domine et qui me méprise moins que je ne le méprise, tu as voulu prendre le chemin le plus long I Que la vertu te soit légère î Fais-moi prévenir quand tu iras à l'hôpital, je t'enverrai ma voiture pour t'y conduire.

» Pauvre amie, je te raille et je te plains. Je sens tout ce que tu dois souffrir. Va ! tu te mens à toi-même ; tu es faite pour le luxe, pour Tamour, pour Tenivrement des sens. Te souviens-tu de Tlnstitution? de nos longues confidences? Il semblait que tu dusses embraser tous les hommes à ton premier regard dans la vie. Tu apportais, jusque dans l'amitié, des transports qui paraissaient toujours se tromper d'adresse ; ton bonheur était de masculiniser nos noms ; h\. quand nos professeurs, ces Apollons crasseux, devaient faire leur apparition dans la salle des cours, c'était toi qui préparais le verre d'eau avec un zèle, avec une attention si vive, qu'on eût dit que tes yeux versaient un philtre dans le cristal. Nous avions fait un serment; te le rappelles-tu? Nous avions juré d'être aimées et d'être riches, pauvres filles sans dot, qui n'avions que notre esprit et notre beauté. Moi, j'ai tenu parole. J'ai des rentes et j'ai de l'amour. Celui-ci comme celles-là ne sont guère authentiques, il est vrai; mais enfin j'habite un beau château, j'ai des cachemires ; je puis ruiner, sur un caprice, l'homme qui m'aime ; je suis plus belle que Jamais ; on me trouve un esprit qui ne paraissait guère quand j'étais pauvre. Que me manquét-il? La considération, l'honneur?... Si la considération c'est le crédit, je ne dois rien i\ mes fournisseurs.

» Quant à l'honneur, on ne s'entend guère sur ce mot-là. Les grandes dames qui ont dos amants ont-elles j)lus ou moins d'honneur que moi ? Va, j'imagine que ce mot commode et indéfini représente une convention sociale, un pré-

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jugé, quel(|ue chose comme une particule et un nom. Le jour où, lassée de la vie «libre, je consentirai à prendre un mari, ce jour-là, le nigaud que j'admettrai aux périls de cette expiation me rendra, pourvu qu'il ait une sorte de titre, toutes les splendeurs de rinnocence. Je veux, d'ailleurs, mener ma vie avec ordre, et me compromettre toujours, sans m'avilir jamais. Une femme qui a été souvent aimée garde un prestige pour les hommes et inspire une éternelle jalousie aux femmes, pourvu qu'elle ne se soit pas laissé maladroitement surprendre aux heures où son boudoir rappelle l'arrièreboutique. Je serai toujours reine, et je te jure que je ne serai jamais publiquement insultée. Il ne m'en faut pas davantage, et il n'en faut pas plus dans le monde. Crois-moi, Pauline, tu serais la magicienne la plus ravissante, la plus folle ! Tes petites lèvres mordraient les verres de vin de Champagne avec une frénésie charmante. Tu aurais de la malice jusqu'au bout des ongles, et tu égratignerais comme une chatte tous ceux que tu ne séduirais pas comme un ange.

» Que veux-tu faire ? Tu as un orgueil qui s'obstine à la misère. Il est donc bien doux de n'avoir ni liberté, ni amour, ni sympathie, de faire toujours pitié, de ne faire jamais envie? Notre lot, à nous autres, auxquelles on donne tous les appétits du luxe, toutes les superfluitcs de l'éducation des familles riches, c'est de chercher un élément en rapport avec ces instincts, avec ces besoins délicats. Que nous manquet-il pour être des grandes dames ? Une robe de soie et un cachemire. Eh bien ! il faut trouver la robe ; elle appelle ensuite le cachemire. C'est là tout le problème ! C'est bien la peine, en vérité, de posséder l'esprit, l'instruction, la beauté, d'avoir pour pères ces héros de la grande armée qui ont accroché de leurs éperons des robes de duchesses, si tous ces souvenirs, si toute cette gloire, si toutes ces fan-

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tïehiches ue doivent mener qu'à être ravaudeusc», niai- Iresses d'école ou femmes de chambre I

»Non ! la plus graode faute d'une jolie fille ei>t dere^'r l>HUvro< Quand on m'aura prouvé que le monde honore l'hU'^ milité et que la vertu est à la mode, je porterai des cotil^ Ions de bure et je ferai des ménages; mais tant que les romans, le théâtre, la poésie, la peinture^ tous les arts, tous les applaudissements seront avant tout pour les femmes belles et aimées ; tant que les maris quitteront des femmes irréprochables qui les font bâiller, pour des créatures comme nous qui les font rire et leur aident à vivre, je laisserai les entêtées comme toi se casser les dents à leurs croûtes et se meurtrir les doigts aux aiguilles.

» Je te parle avec franchise, avec cynisme peut-être; soit. Mais je n'ai pas le courage hypocrite de t' envier et de t'cncourager. Je me sens dans une atmosphère qui n'est peut- 6tre pas le bonheur absolu, infini, ma' s qui est un bonheur relatif fort attrayant* Viens donc me rejoindre. En tout cas, ne garde pas ce silence qui est du dédain ou de la bégueulcrie« Tu sais bien que je ne suis pas assez sotte pour t^en Vouloir de teô honnêtes préjugés, s'il t'en reste encore* Ëcris-moi donc bravement ; et si tu me méprises, toi qui m'adorais à l'institution, jette-moi ce mépris à la poste : que je sache au moins tout ce qu'il y a de morgue, et de vanité dans le tablier de soie d'une pauvre demoiselle de compagnie, moi qui me mesure tous les jours avec les délia hautains et stupides de quelques paons du voisinage, qui ont au moins, pour prétexte de leur pruderie, leur laideur et leur fortune.

» Mais non, tu ne me méprises pas ; tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, mon petit Lucifer? Raconte-moi donc tes ennuis; et si tu ne veux pas venir à moi, explique-moi par quelle magie, toi, la plus impérieuse, la plus violente, la

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plus passionnée de toute notre génération, tu te résignes à ton sort. Il y a là dessous quelque calcul ou quelque sottise, c'est-à-dire un intérêt ou un sentiment. Je me connais beaucoup en finances, et je serais curieuse de faire des expériences en matière de sentiment. Tu vois donc bien qu'il faut «l'écrire. Adieu, ma mignonne. Je t'embrasse mille et rallie fois sur ce petit cou si fin, si maigrelet, que je voudrais pouvoir étrangler de diamants.

» Ton amie,

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