‹ Pauline Foucault (volume 2)Chapitre 11 sur 39 · ADÈLE DE SAINT-OVIDE · texte numérisé non relu

ADÈLE DE SAINT-OVIDE

Pauline lut cette lettre avec un superbe sourire de dégoût. Quand elle eut fini, elle chiffonna le papier pour le jeter; mais, se ravisant, elle s'approcha de sa petite table et se mit en mesirrc de répondre à ce défi, qui se croyait peut-être imc tentation. Voici cette réponse, écrite avec Temportement d'une ftmc indignée :

» Ma pauvre amie, je devrais «non te haïr, du moins to chasser si bien de mon souvenir que tu n'auraif» plus do pré^ texte pour m'envoj^er de tes nouvelles» Mais je te plains, et jome souviens que je t'ai aimée, je crois même que je t'aime encore, malgré l'abîme qui nous sépare, et qui s'agrandit entre nous.

)> Tu es donc décidément au rang de ces femmes, galerionnes du plaisir, qui perdent le droit d'être tristes et do pleurer I

») Ah ! ce n'«8t pas cela que nous avions juré de conquérir. Je suis seule fidèle à mon serment I Oui , la fortune I Oui , l'amour î Voilà ce que nous rêvions, voilà ce que je pourstiis, voilà ce que j'atteindrai, avec honneur, sans avoir abaissé mon caractère, profané, avili mon âme. Oui, je suis toujours l'ardehto jeune fillç que tu as connue; mais si j'ai

attisé mon cœur dans la solitude, ce n'est pas pour le consumer dans de folles amours et en boire les cendres dans un Verre de xin de Champagne.

» Tu railles les croûtes de lady Fitz-Peters et mes pauvres robes? Mais, mendiante que tu es, je ne changerais pas mes guenilles contre tes cachemires, ma soie (îrailldc contre tes cilices dé velours. Je suis libre et tu es vendue ; jesuispure, j'ai le droit d'être fiôre,' et le monde qui me dédaigne n'a pas le droit de me mépriser.

» Dans quel knoment ta lettre m'est-elle arrivée? Si tu savais quelles lumières, quelles ineffables douceurs emplissaient ma chambre ! Tu me provoques, quand je viens d'être armée de la plus invincible armure. Sachez-le donc, pauvre fille chassée du paradis, je suis aimée! et j'aime ! Oh! ce ii*est pas une pastorale ni un roman. C'est de l'amour positif, sincère et pur, qui a droit de se montrer à tous, et qui me tuera vierge ou me/ conduira à l'autel.

» Laisse-moi te raconter ce bonheur qui me sauverait, si je dëvaisjamais être exposée. Quand nous nous sommes séparées, en quittant l'Institution, je me suis interrogée sévèrement. La vie m'offrait deux routes : la tienne et celle que j'ai prise. J'ai vu trop souvent mon père pleurer sur les fautes de là femme qui l'a déshonoré pour n'avoir pas eu, dès mon enfance, une instinctive horreur du vice. D'ailleurs, la passion et la fierté de mon cœur se seraient mal accommodées de la grimace des existences équivoques. Si je tombais, je ne me raccrocherais pas aux branches; j'irais jusqu'au fond. Mais je ne suis pas disposée à chanceler; j'ai du courage, et j'entrevois "le triomphe. L'idée d'accepter le travail, la misère, la quasi-domesticité des demoiselles de compagnie, comme une initiation héroïque, m'a séduite. ■

» J'ai courbé docilement le front, mé disant qu'un jour un honnête homme m'aiderait ù relever ce front penché et

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comprcï^drait les douleurs de ma vie. Oui, j'ai bien souffert, oui, je souffre encore. Mais si tu savais comment, seule dans m^ . chambre, je prends ma revanche des petilps humilialipns'avixquclles je suis exposée ! Gomme je çis de .tout ,c,(? moftde qui p'a pas fait attention à yno,i et. q,ui, un joui:, ip' adoptera parmi les siens ! Je serais bien mécliajate, si jp n'ét^^s pas, si tourmentée d'aimer. Maisn'ost-oepa^ unblas,phème de haïr, quand on cherche l'amour ? Je leur pardonne}, à ce^ bourreaux innocents, et en vérité je les excusç^ S'ils nous méprisent, n'est-ce pas parce qu'ils devinant nos ,ialousjes, nos convoitises ?

» Lady Fitz-iPetcrs p'est ni plus méchante ni plus ridicule qu'uT^q autre. Je lui fais un peu peur ; voilà pourquoi elle n'est pas absolumenf insupportable. J'aurais pu trouver une condition pire. Celle-là me plaît par comparaison.; et d'ailleurs, maintenant, qui donc aurait le pouvoir de me blesser?

» Tu sais que nous habitons le premier étage d'un hôtel dont la famille de Villemoran habite le rez-de-chaussée. La famille en question se compose d'une vieille et bonne femme, très-gentille, très-insignitiante, très-égoïsto, et d'un fils- Hector est un marbre. Jamais l'impassibilité ne fut plus apparente. Je fus frappée au premier abord de cette froideur pleine de bonhomie; et ne trouvant ni dédain, ni fatuité, ni sottise dans cet homme, je fus amenée à comprendre qu'Hector jouait un rôle, accomplissait un devoir. Des conyerçations de lady Fitz-Petcrs achevèrent de m' édifier. La pauvre dame a des vues sur ce. monolithe; et en me confessant ses espoirs et ses projets, elle me racontait les intentions de la baronne de Villemoran et me mettait à même de démêler la vérité. Hector s'était interdit la joie d'aimer et d'être aimé, pour ne pas donner d'ombrage à une affection maternelle pousséa jusqu'à l'égoïsme le plus enfantin.

» Ce martyre, cet asservissement d'une nature puissante à

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une peiiaée pieuse nrcxaltôrent. Je devinai dèg lors, sous le calme apparent, l'ennui profond; je surpris des larmes dans ces youx qui sumblaicnt n'avoir jamais pleuré. A l'éeart, dans le salon, quand on me croyait absorbée par quelque insipide- ouvrage de broderie ou de tapisserie, je regardais, j'observais^, je fouillais Hector; et voilà comment un matin je m'éveillai fianoéo à cet homme dont j'avais surpris et compris toutes les d&goisses, tons les sacriâoes.

i » Je te jiirc que jo n'y mis point de coquetterie ; mais, par lut miracle d'intuition, Hector, à son tonr, devina mes douleurs; p(iut-étro m'étudia-t-il aussi sous son masque, et, quand jeoroyais l'observer, n'étais-je que l'objet de ses re* cherches profondes ? Quoi qu'il en soit, le l>asard nous mit seuls on présence dans le salon* Nous n'échangeâmes ancunopah)le oiseuse« Hector se leva pftle et tremblant; il m'appela et me tendit la main. Nous n'avions rien à nous dire, rien ù nous apprendre, rien à nous révéler. Je lui donnai lamaiki) et je pleurai les seules larmes douces qui me fussent encore venues. Ce furent là les chastes fiançailles de nos doux àmcs« Ris, impie ! Ris do cet amour que tu ne peux môme plus envier. Quant à moi, j'y ai trouvé la consécration de ma vie d'épreuves I

r> Hector est riche et noble. J'aurai donc par mon mariage meé entrées dans le monde. Je n'ai point calculé ces chances en allant àlm ; mais je les constate pour le prouver que la vie a encore tm peu de logique, et que la ligne droite n'est pas toujours la plus longue. Je serai la femme d'Hector, cela est incontestable ; et pourtant cela est si invf'aisemblable, que je suis prise par moments de folles terreurs qui me rendent injuste et lyrannique. La baronne consentira-t-elle à ce mariage ? . . . Depuis quelque temps, une jeune fille, une parente, belle comme les anges et bonne comme Dieu

lui-même, est venue s'installer chez la baronne. J'ai senti que c'était là une rivale» J'ai été bien jalouse, malgré les assurances d'Hector ; j'ai passé bien des nuits à prier, à pleurer;, à. blasphémer; mais si tu savais quelle douce et chôre rivale j'avais là ! Ce soir, je l'ai vue. Elle a surpris mon secret; j'ai voulu avoir le sien. J'atais eu an redoublement de défiance. Il m'avait semblé qu'Hector s'était ému plus que d'habitude en entendant chanter sa cousine. Folle que j'étais, c'était à moi qu'il pensait en l'écoutant. Malgré tout, je n^ntrais mécotitente et inquiète, <fuand je me suis trouvée en face de cette belle jeune fille dont l'éclat et la candeur m'ont fait trembler. Je deviens laide à force d'émotions dé* vorées; je sex»l3ien que le feu qui me consume use mon coq)s; ausû, je suis jialous& delà fraîcheur et de la beauté. » Je ne te raconterai pas ce qui s'efet pawé entre Marie do Soulaignes et moi. Mais sache que j'ai encore vaincu. Quand on veut me barrer la route, Je découvre mon amour, ot ce bon» clier étincelant renverse et foudroie ceux qui voudraient me faire obstacle. J'ai eu pitié de ma victime, et je jure devant IHen de la consoler par une «mitié dévouéd des larmes que j'ai eu la barbarie de faire couler. Et c'est au moment où cette joie m'inonde, où je mo sens en route pour le ciel, c'est à ce moment que j'ouvre ta lettre, et que tu veux me tenter avec tes faux diamants, tes fausses joies, ta fausse gaieté ! Mais si tu veux m'attendrir, pleure donc, et dis-moi que tu souffres. Je ne puis que te mépriser et te haïr si tu mets ta vie do débauche et de honte en parallèle avec la mienne, et si lu t'obstines à vouloir me persuader que ton chemin vaut le mien. Quoi I mes douleurs, mes humiliations, mes fièvres, mesinsomnies, mon amour contenu, tout cela ne serait rien ! Tes grimaces, les calculs sordides, ta gaieté seraientdes titres égaux ! Non ! tais- toi. Et si tu veux que je continue à t'aimer, laisse-moi te plaindre.

)) Ce que tu d bitcs sur la vertu et la considération est la vieille ('prgrammc des cœurs lAches qui no savent pas m6' riter Teslime. Si le monde est tolérant pour les fripons de tous les sexes, il sait encore établir une différence entre la vertu patiente qui n^attend rien que de ses efforts, et le vice qui spécule sur Tinfamie publique. Quant aux hommes qui vous préfèrent aux honnêtes femmes, ils se vengent par ïc mépris dont ils vous abreuvent et que tu veux nier. Non, encore une fois, tu ne me tenteras pas. J*ai peut-être trop d'orgueil ; mais je me tuerais plutôt que de me soumettre h la vie terrible que tu me laisses entrevoir.

» Adieu, ma pauvre Adèle. Ecris-moi toujours. Garde pour toi ta voiture. Si je vais à Thôpital, j*irai à pied, portant mon petit bagage sous mon bras. Mais j'ai bien peiir de n'y aller que pour t'y rendre visite. En tout cas, si nous nous rencontrons jamais, tu verras comment je supporte la misère, et je te promets de te consoler.

» J'ai commencé cette lettre avec colère. Je voulais t^ maudire ; je ne nl'en sens plus la force. La pitié l'emporte. Je suis trop heureuse pour n'avoir pas des trésors de miséricorde. Reçois donc l'aumône de mon pardon, ou plutôt de ma compassion ; et si jamais tu veux quitter ce bagne du plaisir, dont tu ne sens pas encore toute la chaîne, viens à moi sans crainte. Je t'apprendrai comme on espère, et comment on se purifie par la souffrance.

» Adieu donc, et puissions-nous ne plus nous revoir.

» PAULLXE FOUCAULT. »

Après avoir écrit cette lettre, Pauline put enfin se reposer. Elle dormit quelques heures, et vit en songe la baronne de Villemoran qui la bénissait en l'appelant sa fille. Aux premières lueurs du jour, elle se leva, calme, rassérénée, presque belle !

Hector, en quittant le jardin pour remonter chez lui> avait entendu le murmure des quelques paroles échangées sur le palier, entre Marie et Pauline ; et sans prévoir, sans, soupçonner la gravité décisive de l'entretien qui avait eu lieu, il en avait ressenti conime un conltTC-coup mystérieux, cpçfime un pressentiment;. Aji^si, en s'éveillant le lendemain, s'in- • terrogea-t-il avec Tanxiété d'un homme graye qui ne risque pas. son secret dans des démarches éiuivoques, et se demançla-t-il ce, que l'honnêteté, le devoir, ce que son respect pour sa mère ,et son aqioiir pour Pauline lui i)re8' criraient.

Lq péril était grand peut-ôtrç. Forcer l'égoïsme ingénu de la; baronne à accepter pour fille l'|mmble demoiselle de compagnie^ n'ét^t-ce pas perdre tout le mérite d'une, vie d'abnégatioi? et de^ sacrifice? D'un autre côté, imposer à ce cœur brûlant et enfiévré, qui s'était si complètement dpnné à lui, les années d'un noviciat, qui n'avait pas de ternie précis, c'était abuser d'un amour qu'il eût mieux valu ne pas faire, naître et ne p^s encourager. Au fond de ses perplexités, Hector voyait distinctement la mort de sa mère compue la solution brutale de ses inquiétudes ; mai^ sa piété s'épouvantait dp cette chance terrible, et il se sentait mauvais fils, lorsqu'il songeait à son amour.

Il avait l'habitude de rester assez tard, le me^tin, dans sa chambre. La baronne se levait vers midi ; jusque-là, Hector était libre de se livrer à ses travaux, à ses lectures, à ses méditations. Il ne s'appartenait réellement que pendant cette portion de la journée. Partagé entre le désir d'aller à la découverte, d'interroger Pauline et Marie au besoin, et la crainte de se donner les allures d'un amoureux de provipce, il s'appjrocha de sa fenêtre, l'ouvrit, et demanda conseil aux premières brises du printemps.

Pauline et Marie se promenaient dans lo jardin. C'était la

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promièrc fois qu'un peu d'intimité paraissait s'dtabUr entre les deux jeunes filles. Hector fut profondément étonné; puis il chercha à deviner le sujet de l'entretien ; il épia la dé-» marche, les gestes, les regards, les. moindres mouvements, sans pénétrer le sens de cette conversation, qui paraissait fort sérieuse. Tout à coup, il prit son parti.

— Parbleu! s'écria-t-il, avec une ardeur juvénile, en s'habillant à la hûtc, le ryieilleur mpyen de savoir ce qui se dit, c'est encore de le demander.

Cinq minutes après cette résolution énergique, Hector descendait l'escalier avec la rapidité d'un collégien. Quand il fut au rez-de-chaussée, l'esprit de son rôle habituel lo repril comme un remords, et ce fut avec la placidité d'un prêtre qui sort de la sacristie que nutre amoureux parut sur le seuil de la maison. Pauline et Marie allaient rentrer ; elles montèrent ensemble les quelques marches qui exhau&«saient l'hôtel au-dessus des cuisines. Hector rougit brusque* ment; mais elles lui sourirent l'une et l'autre avec gravité, passèrent l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, en lui serrant chacune une main, et, silencieuses comme desstatuos, elles rentrèrent, le laissant embarrassé, surpris, inquiet, penaud.

— Ceci se complique, i)ensa l'amateur de papillons, qui n'était pas versé dans l'élude de la diplomatie féminine.

Il descendit les marches qu'elles montaient, et se dirigea dans le jardin, vers l'allée qu'elles venaient de quitter.

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