CHAPITRE XI
Depuis qu'elle avait pris la résolution d'aller frapper à la porte de Mme je Villemoran, Pauline se trouvait ridicule d'avoir tant hésité; une confiance juvénile lui dilatait le cœur ; elle regardait les passants avec la joie d'une captive délivrée ; elle souriait aux boutiques, surtout à celles qui étalaient des étoffes et des bijoux ;• les boulevards lui semblaient éclatants de gaieté et de triomphe. A la hauteur de la Madeleine, elle vit le marché aux fleurs, encombré de monde ; une tentation enfantine lui vint tout à cou}).
— Cocher, arrêtez I s'écria-t-elle.
Et ouvrant la portière, elle s'élança précipitamment. E^e avait besoin d'acheter des fleurs, d'en respirer, d'enmibrasser, pour ainsi dire, d'en faire les confidents de sa foi. Elle, dont la parcimonie rigide et implacable ne s'était ja^jais démentie un seul jour, un seul instant, et qui se refusait toujours le nioindre luxe, le moindre superflu, pour s'entretenir en quelque sorte dans des rancunes plus vivaces contre le luxe et le superflu des autres, elle se mit à marchander les fleurs les plus rares, les roses les })lus fières.
— Je veux un bouquet digne d'une baronne, se disait-elle tout bas.
Et, marchant la tôtc haute, au milieu de la foule, elle regardait, elle interrogeait, elle critiquait; elle s'amusait à dédaigner les étonnants produits de la flore industrielle do Paris, et elle ne se hâtait pas de faire un choix, jouissant pour la première fois du bonheur d'hésiter entre plusieurs tentations et de taquiner ses. caprices.
Pourtant, un gigantesque bouquet de violettes resserré dans une double rangée de rqses lui parut avoir des séductions irrésistibles. Du haut de l'étagère d'une fleuriste, il l'appelait. Pauline, dont l'accès poétique touchait à son firme, se décida pour lui.
— C'est un peu mon portrait, dit-elle : des fleurs simples, étalées insolemment entre des roses qu'elles humilient. Ces violettes-là se font aussi baronnes !
Elle s'approchait de la marchande, quand elle vit celle-ci présenter le bouquet en question à une dame fort élégante, qui déposa à terre, pour ouvrir plus facilement sa bourse, un charmant et ridicule petit ôpagneul, gros comme un écheveau de laine emmôlé.
Pauline eut un soupir de dépit. La robe de moire, à plis abusifs, et le chapeau de paille d'Italie de sa rivale lui enlevaient tout espoir de lutter. Elle avança pour mieux regarder en face la dame innocente, mais détestée, qui lui enlevait ce bonheur; son pied heurta le petit épagneul. Au cri de l'animal, la belle dame se retourna vivement, comme atteinte au cœur. Pauline, qui se disposait à répondre par quelque dureté au reproche qui pouvait lui être adressé, se mit à rire.
— C'est toi, Adèle !
— Pauline, au marché aux fleurs !
— Cela t'étonne, que je vienne pour en acheter, et non pas pour en vendre I
— Que fais-tu \k ?
— Mais, toi-même, comment es-tu à Paris ?
— Je vais te le dire.
Et Mine de Saint-Ovide, après avoir payé le bouquet, passa son bras autour du bras de son amie, et T entraîna à travers le marché, en lui faisant son récit.
— Imagine-toi, ma chère, que je maigrissais à vue d*œil à la campagne. J'étais exilée.L'air pur des Champs-Elysées manquait à ma faible poitrine. Les arbres sont si bétes làbas ! J'ai persuadé à mon seigneur et maître que les parfums du gaz faisaient défaut à notre amour. Je l'avais menacé de tourner à la vertu si nous restions huit jours de plus; il a eu peur, et nous sommes revenus. Ah ! ma chère, je comprends que les bœufs ne deviennent pas savants comme Munito; le paysage les entretient dans l'innocence. J'aurais fini, je crois, par manger du foin; j'aime mieux les truflFes. Te rappelles-tu cette bêtise de M"* de Staël qu'on nous citait à l'institution sur son amour des ruisseaux de Paris ? Ëh bien 1 j'y songeais là bas^ et je rêvais la nuit des égouts de mon quartier» Enfin, me Voilà» Si, l'année prochaine, Jules veut encore fouler l'herbette, il ira seul ; je romprai avec un Némorin si entêté.
— L'année prochaine, c'est bien loin I
— Tu veux dire que nous aurons rompu avant ce tempslà : c'est possible I quoique, après tout, je ne l'aime pas assez cette année, pour avoir besoin de le haïr Tannée prochaine.
— Singulière raison !
Pauline commençait à se souvenir x[Uo, dans sa lettre, elle avait pris une sorte d'engagement de ne plus revoir son ancienne compagne de pension. Les propos et l'amitié de M"** de Saint-Ovide la choquaient comme une injure. Elle garda le silence et s'arrêta tout à coup pour prendre congé.
Adèle, sentant le bras de Pauline glisser et lui échai)j)er, le retint par une petite pression amicale.
— Et toi, ma chère, que fais-tu ici, sur ce marché ?
— J'allais marchander ce bouquet que tu as acheté.
— Pour ta vieille potiche anglaise ?
— Non, pour moi 1
— Tu donnes dans ce luxe-là, pour toi seule?
— Pour moi, toute seule! D'ailleurs, je ne suis plus chez lady Fitz-Peters, je suis libre !...
— Et mariée ? peut-être 1 dit avec une certaine ironie M"** de Saint-Ovide.
— Pas encore, mais bientôt I
— En attendant, où demeures- tu?
— Depuis une heure, dans ce fiacre que tu vois là-bas avec des paquets.
— Tu déménages; où vas-tu?
— Chez la baronne de Villemoran, ma future belfc-mère.
— Tu vas devenir une madame de Villemoran pour tout de bon ; ce n'est pas absolument bète î
Et Adèle, condamnée aux titres postiches à perpétuité, soupira avec mélancolie.
— Est-ce que Ton t'attend?
— Non ; mais on m'accueillera bien.
— Gomme tu es sûre de toi ! Sais- tu que je t'admire, ma chère Pauline I Avec ta petite robe, ton pauvre petit chapeau, tes épaules maigres, tu as séduit réellement, et tu as vaincu le monde. Regarde-moi, avec mon attirail et avec ces yeux-là, je ne parviens qu'à faire la contrebande. A quoi cela tient-il ?
— Tu es trop belle pour faire une passion, répliqua Pauline en riant.
— J'ai peut-être moins d'imagination que toi, voilà tout I Tout en causant, les deux amies étaient arrivées à l'cx-
PAULINE FOUCAULT ï'So
irémité du marché et se trouvaient en j)résence de leurs deux voitures.
— Adieu, dit Pauline en dégageant son bras.
— Tu me quittes ainsi ? Quand te reverrai-je? demanda M'"*' de Saint-Ovide.
— Je ne sais pas... Si tu oses venir prier à mon mariage, tu me verras passer dans l'église.
— Tu as le bonheur cruel, reprit Adèle avec un pelit sourire.
— Moi! Est-ce que je suis heureuse?
— Si tu ne vas pas au bonheur avec un véhicule comme celui-là, dis-moi alors, ma chère, pourquoi tu ne i)rcn(ls
' pas une voiture comme celle-ci?
Et M"® de Saint-Ovide montrait, à côté du fiacre, dont les petits chevaux efflanqués grelottaient en restant appuyés sur trois jambes, Télégant attelage qui l'attendait, avec un cocher irréprochable et deux chevaux superbes qui hochaient fièrement la tête, en remuant avec bruit un mors argenté entre leurs dents.
— Ce fiacre est à moi, puisque je le paye ; ta belle voiture ne t'appartiendra jamais. Voilà pourquoi je préfère mon fiacre.
— Tu crois que je n'ai pas déjà payé mon luxe? dit Adèle.
— Oh f si tu l'entends ainsi, tu payes trop cher, et ce prix me gâterait toutes les joies. Adieu, j*ai déjà plus d'une heure de fiacre.
— Avoue que tu as peur d'être vue dans ma compagnie ! Tu as des regards inquiets. Ma fausse baronnie pourrait faire tort à la tienne, si on les voyait ensemble. Allons, adieu, pauvre ambitieuse! Réveille ton cocher, et prends garde qu'il ne te verse avant d'arriver.
— Tu railles, Adèle 1 Si je te quitte, ce n'est pas par fierté,
c'est par honte; regarde-moi donc; j'ai l'air d'une t»che sur ta toilette I
— Eh bien, si tu es sincère, ma bonne Pauline, si ton fiacre ne te donne pas trop de fierté, tu viendras dtner avec moi. On ne t'attend pas ? m'as-tu dit; quelques lieures de retard ne changeront aucune disposition. Viens, je suis seule, nous causerons. J'ai besoin de parler à quelqu'un qui m'ait estimée et qui m'ait aimée. Veux-tu ?
— Ce serait une singulière veillée pour une préparation au mariage, murmura Pauline avec un sourire à la fois dédaigneux et compatissant.
— Personne ne le saura, dit Adèle, en insistant avec une certaine humilité.
— Et quand on le saurait, répliqua M"* Foucault avec vivacité ; ne suis-je pas libre ? ne suis-je pas au-dessus des soupçons? et Hector est-il un homme à douter de mol au premier geste? Crois-tu donc que je me sente assez peu maîtresse de ma destinée pour redouter ta compagnie? Tu m'invites par défi, j'accepte; je n'irai pas frapper ce soir à la porte de la baronne de Villemoran» Tu as raison, on ne hi'attend pas ; et, si tu veux, eh bien, je ferai porter pour un jour cette malte chez toi.
— J'aimerais mieux te voir accepter plus âimplemcnt ; mais tu consens, c'est l'essentiel. Congédie ton fiacrci
— Y penses-tu ? Est-ce que mes vilains paquets n'écorcheraient pas ta voiture? Cocher ! ajouta tauline, en tirant par la manche son automédon cndormij mettez vos chevaux au galop, et suiVez-nous, si vous pouvez I
Elle s'élança dans l'élégante vôitUre de M»"* de Sainl- Ovide, qui paHit au grand trot pour la rue Blanche. Pendant tju'on s'installaitj Adèle dit en riant à M^^® Foucault :
— J'avais envie de ce bouquet pour me distraire, parce
que j'étais toute seule ; puisque te voilà, il m'embarrasse. Tu le convoitais ; le veux-tu ?
— Je n'y tiens pas ; je le désirais, quand il devait me coûter cher. Si tu me le donnes, je le jetterai.
— Eh bien ! qu'il aille au ruisseau, ce pauvre bouquet, que je t'ai gâtd.
Et les violettes allèrent s'enfoncer dans la boue qui ne sôche jamais au bord des trottoirs.
Un petit silence suivit cette exécution. Les deux amies affectaient de ne penser à rien ; mais, assises l'une à côté de l'autre, elles s'observaient par un regard oblique.
M™e de Saint-Ovide avait celte toilette excessive qui est le luxe, la livrée, le châtiment de ces parvenues de la galanterie. Elle portait une robe de moire qu'une duchesse eût mise pour rendre ses visites, et qui lui servait pour les courses du nf&tin et pour les emplettes du marché aux fleurs, un chapeau de paille d'Italie qui valait trente francs de rente, un mantelet surchargé de dentelles, des bracelets à ses deux poignets, des bagues descendant jusqu'à la seconde phalange et l'obligeant à avoir toujours une main dégantée, des chaussures irréprochables et faisant valoir un pied aristocratique qu'elle montrait plus volontiers encore que son visage. Sa figure, un peu ronde, devait à la chimie des coiffeurs quelques-uns de ses secrets. De beaux yeux dont le pinceau assombrissait les orbites, des joues fermes dont le velouté de pèche pouvait résister aux lèvres, une bouche mal dessinée, mais d'un rouge émouvant, un menton avec une fossette délicieuse, un embonpoint sans disgrâce, tout le charme extérieur d'une créature appétissante et i)leine d'appétit, plus friande que sensuelle, ayant cette décence relative des femmes sans illusions, qui pourrait passer pour l'indécence des femmes du monde ; rieuse et spirituelle, telle était, avec les accessoires de la voiture, de la livrée et du petit chien,
M'»6 de Saint-Ovide. La toilette faisait partie d'elle. Sa physionomie tenait ù tout cet ensemble ; lui ôter un ruban, c'eût été la défigurer.
— Tu es bien belle, lui dit Pauline Foucault, choquée de ce luxe matinal.
— Je suis on tenue, ma chère, voilà tout. Nous autres, nous n'avons pas le droit d'être négligées. Est-ce que tu crois que je n'aimerais pas mieux être en petite robe de mérinos pour le matin ? Je suis très-économe, et j'ai le regret de ne pas laisser dans l'armoire ces belles toilettes ; mais je paraîtrais sotte, si je n'avais pas l'air de gaspiller un peu. Laisse faire, ma petite ; quand je serai riche, j'aurai acquis le droit de m'habiller pauvrement, et j'en userai. C'est si bote de se mettre en falbalas pour acheter de la violette ! Mais c'est le genre. Cette affreuse petite chienne, c'est aussi une mode. Je la porte avec moi, pour paraître lui faire manger mes dentelles et égratigner mes robes de soie. Nous ne sommes le plaisir qu'à la contition d'être la dépense.
— J'ai l'air de ta femme de chambre, continua Pauline, adoucie par les aveux de son amie.
— Ne raille pas ta misère, mais n'en sois pas entichée non plus. Quand tu seras M"»^ de Villemoran, tu mettras comme les autres un panache sur ton chapeau, et tu ne mo salueras plus.
— Ne parlons pas de mon mariage, reprit vivement Pauline, en fronçant le sourcil.
— Ne parlons de rien, alors, répondit M^e de Saint-Ovide en haussant les épaules. Si nous allions au spectacle ce soir, pour fêter notre réunion ?
— Le spectacle m'ennuie. Il me semble qu'on y écorche une symphonie que j'entends jouer tous les jours dans mon cœur.
— Ali çà, serons-nous forcées de passer la soirée à jouer
aux cartes? ou bien, si tu le veux, je vais te laisser là. Si nous n'avons rien à nous dire, autant aller bâiller, toi chez ta baronne, moi dans ma baronnie.
— Pardonne-moi, ma bonne Adèle ; tu as raison, je suis fière, et je n'en ai pas le droit. Nous nous aimions bien autrefois. Nous n'avons plus que cette soirée, peut-être, pour pouvoir nous le dire ; nos routes nous éloignent, (^e soir, faisons halte ensemble, et aimons-nous sans arrièrepensée. Te rappelles-tu, à l'institution, les petites conférences dans les coins du dortoir? Nos maîtresses ne nous verront pas ce soir ; cb bien, causons, Demain, on nous surveillera.
— Il y a encore bien dcTorgueil dans ta bonté, dit Adèle on secouant la tôte, et le cœur profondément ulcéré ; mais, tu dis vrai, oublions ce que nous sommes, ce que nous serons ; souvenons-nous de ce que nous étions. T'ai-je em- )>rasséo quand je t'ai .vue ? Je ne sais pas ; mais j'aimo mieux t' embrasser deux fois.
Et la belle M™® de Saint-Ovide, qui venait, depuis une minute , de jurer une haine de femme ù son impitoyable amie, l'embrassa avec une effusion brutale qui pouvait aussi })ien aboutir à une morsure qu'à un baiser. Quant à Pauline, elle se repentait d'être montée dans la voiture. Ce luxe la gênait et la provoquait.
Chose étrange, toutefois ! Ces deux femmes étaient trop disposées à se détester pour ne pas tenir à se lier, à se rapprocher, ou du moins à ne pas se séparer brusquement. Chacune se sentait jugée par l'autre ; chacune avait un ongle sur le cœur de l'autre. Cette inimitié féroce, qui est souvent le fond des intimités humaines, grandissait et s'allumait entre elles, leur donnant parfois des chalcnus crémotion ((u'elles pouvaient prendre, aux instants d'oubli, pour i\o la tendresse réciproque.
La route s'acheva en silence. M«« de Saint-Ovide, dont le nom citait un hasard du calendrier, et qui avait péché ce titre avec une épingle dans un almanach, par scrupule pour le nom de son père, M"» de Saint-Ovide occupait, rue Blanche, tout près de la rue Saint-Lazare, un charmant petit hôtel, avec une miniature de jardin. Cette demeure était à la fois le sanctuaire et la caisse, le culte et les frais du culte.
Quand Pauline vit le domestique en livrée s'emparer de sa grosse malle et l'introduire dans l'hôtel, en prenant garde de heurter les délicates peintures de l'antichambre, elle ressentit une contraction au cœur. Elle fut tentée de fuir : — Ce n'est pas ici ta place, lui disait une voix secrète, tu n*as pas le droit de le compromettre ; tu déshonores ta misère.
Et elle restait debout sur les marches du perron, n'osant pas monter.
— Est-ce que tu as oublié quelque chose dans ton fiacre? lui demanda Adèle avec un petit accent persifleur.
— Oui, répondit Pauline en souriant et en pâlissant à la fois. J'ai oublié mon mari, et j'ai peur...
— De rencontrer le mien, n'est-ce pas ? acheva résolument M""» AdtMe. Ne crains rien, ma chérie, il est absent pour deux jours ; il essaye des chevaux. Ce sont deux jours de relâche pour moi. Nous sommes donc libres, et personne n'en saura rien.
On entra dans un petit salon, meublé comme . M"« do Sliint-Ovide était habillée, c'est-à-dire avec exagération.
— C'est beau, chez toi I dit avec une convoitise d'enfant la pauvre sous-mattresse, c'est môme trop beau !
— Que veux-tu ? Je ne peux pas me meubler avec des billets de banque pendus à des ficelles. Tous ces objets d'étagère, c'est de l'argent pétrifié. Ce superflu a de quoi me donner dos rentes quand je le voudrai.
— Combien il faut de précaution pour être une femme à la mode! c'est un travail, dit Pauline.
— Ce n'est que cela, repartit Adèle.
Avant le dîner, on causa des souvenirs de la pension ; on affectait de ne pas sortir de ce sujet réservé ; mais à force de s'y mouvoir, on finit par l'user. Quelque chose de froid et d'insaisissable se mettait entre les deux amies et leur interdisait toute expansion. Pauline avait peur d'interroger ; elle se repentait d'être venue. Ce petit coup de têre, la bravade qui l'avait décidée à monter dans la voiture d'Adèle, faisait place à des remords.
— Que fait Hector ? pensait-elle ; que dirait-il, s'il savait que je suis ici ?
Adèle, déconcertée, se sentait piquée par certains regards de son amie, et cherchait vainement à se venger. Le dîifer dissipa cette contrainte. On servit dans une salle à manger qui ressemblait à une volière; et en admirant la petite table étincelante d'argenterie et de cristaux, Pauline, qui s'en était tenue au déjeuner de l'institution, parla avec bonne humeur de son appétit, môme de sa gourmandise. Adèle sourit,
— Nos estomacs s'entendent encore mieux que nos cœurs, dit-elle en prenant place ; ils ont la même façon de comprendre la vertu.
— Crois-tu donc sincèrement, demanda Pauline, que nos cœurs soient divisés' sur d'autres points? Non, ma chère ; seulement le mien espère ce que le tien regrette.
— Et peut-on connaître le nom de cet idéal espéré par loi et regretté par moi ?
— C'est l'amour! reprit Pauliiie avec énergie.
— L'amour ! répéta M"»® de Saint-Ovide, avec un rire trop bruyant pour être naturel! Oh! je t'assure bien que je n'y
songe guère. J'ai cru, ajouta-elle en portant la cuiller à ses lèvres, que tu allais dire : la fortune I
— Tu ne vois donc plus que cela au monde ? demanda Pauline.
— Dame ! je ne vois qne cela pour faire vivre le monde! Oh I ne fais pas la difficile ; ton héros n'est pas là, nous sommes seules. Avoue donc, entêtée, que tu es enchantée d'être aimée, pour devenir baronne et avoir des rentes?
Pauline garda un instant le silence. Elle avait la tête penclu'e. Quand elle releva son front, une flamme étrange brillait dans ses veux.
— Je viens de m'interroger, dit-elle; si ma conscience, l'avait donné raison, je me serais mis» ce couteau dans le cœur pour toute réponse !
— Tu as le mouvement tragique.
— Mais tu ne comprends donc pas que je n'ai recherché le travail, que je n'ai accepté la misère que parce que je me sentais soutenue par l'espérance de rencontrer un jour l'estime et l'amour? L'amour! mais c'est ma seule foi. Je me tuerais, s'il fallait le renier!
— Ah ! ma pauvre enfant, dit Adèle, tu me fais peur ! et c'est le mariage que tu choisis pour l'emporter au septième ciel ?
— En quoi donc le devoir et l'honneur empêchent-ils mon rêve de se réaliser?
— A ta santé! ma chère, interrompit Adèle, en versant du vin de Champagne dans le verre de Pauline."
— A ma santé ou à ma mort! reprit l'orgueilleuse jeune lille, car il faut me souhaiter l'une ou l'autre. La vie n'est (ju'à la condition de l'amour, et la mort serait pour moi io remède h la vie.
— Ma foi ! repartit M*"*' de Saint-Ovide en trinquant. Ion
PAULINE FOUCATILT lit
futur devrait s'appeler Chariot, et toi. M"'" Wortlier, ol ou devrait vous marier en allemanù.
— Tu ris? Mais tu dis vrai.
— Alors, mentons un peu et ne rions plus... ce sera plus gai.
M'"® de Saint-Ovide regrettait fort à ce moment d'avoir amené chez elle sa bonne amie de pension, qui ne parai s - Sciit pas envieuse de son luxe, qui l'écrasait avec ses théories sentimentales, et qui menaçait de lui faire passer une soirée triste.
Il est vrai que ce serait toujours pour elle une soirée passée, et bien souvent les soirées lui paraissaient longues.