‹ Pauline Foucault (volume 2)Chapitre 7 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mme de Villemoran habitait, en 1841, avec son fils, le rez-de-chaussée d'un charmant petit hôtel de la rue de Gourcelles, vers les hauteurs de la rue de Valois-du-Roule. Un vrai jardin, avec de vrais ombrages, entretenait autour de la maison cette fraîcheur qui est une des plus douces gaietés de Paris. M"*« de Villemoran était plus que septuagénaire, et son fils avait dépaS|Sé trente ans. Leur intérieur n'était donc pas bruyant; mais il n'avait pas non plus do silences funèbres.

La mère était une de ces bonnes petites vieilles oubliées par le dix-huitième siècle, et qui ont gardé sur leur bouche, raidie et contractée, l'impérissable sourire d'un époque de grâce et de galanterie. Sans autre infirmité que son âge, qu'elle faisait oublier, en ayant soin de s'en souvenir ellemême, toujours mise avec cette coquetterie, avec cette propreté, dont on fait un mérite aux vieillards ainsi qu'aux enfants, affable envers tout le monde, fine et vive, sans avoir cependant un grand fonds d'esprit naturel, elle plaisait

comme un pastel à demi cfFacé, dont on sent pourtant encore les harmonies primitives; elle avait le charme de ces anciens airs que l'on ne sait plus que par lambeaux et qu'on aime à fredonner quelquefois ; elle invitait à l'amitié et au sourire, beaucoup plus encore qu'au respect.

Mme de Villemoran avait été fort jolie; plusieurs portraits d'elle, de dimensions diverses, l'attestaient unanimement. Elle avouait avoir été tendrement aimée; et sans jamais se laisser aller à la tentation de confidences qui eussent peut-être effarouché la pruderie, je veux dire l'hypocrisie moderne, elle avait des soupirs très-significatifs, quand on la questionnait sur la date de ces portraits. L'un d'eux, pastel suave et chaste, malgré les épaules nues et en dépit de la rose qui attirait les regards vers le corsage, était le présent réclamé par M. de Villemoran. Deux colombes qui s'entretenaient, les ailes entr'ouvertes, dans les rubans du cadre, témoignaient, en même temps que les lettres entrelacées, de la parfaite légalité de ce souvenir. Une miniature peinte pendant l'émigration, et due au pinceau plus galant qu'expérimenté d'un vicomte, fort bel officier de l'armée de Condé, commençait la série des monuments extra-légaux, des autels clandestins. Depuis la poudre et les mouches, jusqu'à la coiffure chinoise de la Restauration, en passant par les bandeaux grecs et les diadèmes du Directoire et de rEmpire,M'»* de Villemoran avait consacré toutes les modes dans ses souvenirs, et s'était laissée aimer avec toutes les hyperboles.

Quel rôle avait joué M. de Villemoran, le Némorin officiel, au milieu de toutes ces bergeries? Avait-il eu lieu de se courroucer? N'avait-il rien su? Avait-il demandé à la philosophie des consolations efficaces? C'était là un point obscur. Sa veuve parlait de lui sans amertume, mais aussi sans attendrissement exagéré .11 avait sa place, dans les anniver-

saires que l'excellente petite vieille célébrait à de certaines fêtes ; il était à son;rang, non pas peut-être au premier, entre le vicomte X. et le chevalier ***, et M™e de Villemoran lui consacrait, comme à chacun de ses amis disparus, un jour spécial dans Tannée. A Theure de ces petites dévotions, la pauvre dame , tout émue, prenait dans un tiroir, embaumé de ces tendres reliques, un bijou, bague, bracelet, tabatière, boîte à mouches, lorgnon, etc., qui lui rappelait plus particulièrement le défunt honoré ce jour-là, et, jusqu'au soir, elle portait ou regardait le touchant emblème. Ces solennités commémoratives ne se renouvelaient pas assez souvent pour qu'on pût en conclure une vie dissipée, mais elles suffisaient à constituer un assez riche passé.

I^me (Je Villemoran, nous l'avons dit, racontait peu ou ne racontait pas ces années de madrigal ; non qu'elle en rougît : elle était trop du dix-huitième siècle pour se repentir d'avoir été belle et recherchée ; mais elle avait l'esprit de son âge, n'ayant plus l'âge de la beauté, qui tient lieu d'esprit. D'ailleurs, ellei méprisait un peu les mœurs actuelles , ne pardonnait pas aux hommes les bottes brutales avec lesquelles ils entrent dans un salon, et estimait que ce siècleci ne mérite pas les confidences de l'autre.

Elle avait eu plusieurs enfants; un seul, le dernier, venu un peu tard, lui était resté. Il avait hérité de toutes les tendresses inoccupées de la femme élégante et vieillie , et depuis la mort de M. de Villemoran, décédé peu de temps après cette naissance, la mère était restée fidèle à la mémoire de l'époux, ou plutôt elle était fidèle à son fils. On remarqua même, par une bizarrerie que nous trouverons l'occasion d'expliquer, qu'elle avait élevé Hector de Villemoran dans une réserve absolue ; et jusqu'à l'âge de trente ans, qu'il avait déjà atteint, elle s'était fait un singulier point d'honneur d'écarter de lui toute tentation, redoutant pour

rhomme fait Tamoiir et ses conséquences, avec autant de sollicitude qu'elle en avait mis à redouter la coqueluche et la dentition pour l'enfant.

Mw« de Villemoran n'était pas cependant devenue dévote. Depuis sa sortie du couvent, la veille de son mariage, elle s'était trouvée, par sa naissance et par sa fortune, lancée dans un monde passablement païen ; elle avait reçu jadis des philosophes k sa table, mais sans les écouter beaucoup, les trouvant en général malpropres et peu galants. Son indifférence religieuse n'était donc pas le résultat du doute ou de l'examen. Mais elle avait lu les Bibles peintes sur les murs par Waltoau et par Boucher ; elle avait vu dans les jardins tant dé tourterelles sur des autels de marbre ; elle avait entendu célébrer si souvent Vénus et Cupidon, qu'elle était bien près de confondre l'Olympe avec l'Eglise. Les prêtres étaient pour elle des magistrats exerçant la religion, comme les juges rendent la justice. Cela, ne la regardait pas. Toutefois, depuis quelques années, sans qu'elle eût peur de la mort, ses idées étaient sur une pente plus chrétienne. La mythologie se fanait sur le satin de ses fauteuils; elle commençait à se rappeler les vieilles abbesscs de son couvent, et en se trouvant à leur âge, elle songeait à leur chapelet. Un vicaire de Saint-Phihppe-du-Roule lui avait été présenté, et comme il jouait parfaitement au whist, elle ruminait de lui demander un jour l'absolution.

Telle était la baronne de Villemoran, une ombre échappée de Trianon, un souvenir doux et un peu profane; excellente mère, amie dévou'ée, qui, n'ayant jamais beaucoup pleuré, n'avait jamais fait répandre de larmes. Ses défauts tenaient à son siècle ; ses vertus venaient de son cœur. Les jeunes gens l'aimaient pour son indulgence et pour les souvenirs qu'ils respiraient en elle, comme des cendres parfumées au fond d'une cassolette. Los vieillards lui pardonnaient son

peu de dévotion en faveur de sa grande charité, et monsieur le vicaire ne désespérait pas de lui faire mettre bientôt, à la place d'un portrait de Voltaire, qui ricanait dans sa chambre, un beau crucifix d'ivoire sur fond de velours, qu'il avait découvert dans un coin de l'appartement du fils.

Hector de Villemoran, ce dernier amour de sa mère> était un brave et bon gentilhomme, instruit, raisonnable, sensé, et qui, ne pouvant partir pour la croisade, ou ne voulant pas se lancer dans la carrière diplomatique, s^était adonné avec frénésie à la recherche des papillons. Dévoué, affectueux, mais n'ayant pas d'occasion d'exercer sa bonté, son dévouement, n'ayant jamais quitté sa mère, n^ayant jamais servi, aimé qu'elle, il avait à trente ans la timidité, la pudeur d'un adolescent ; il était presque ridicule, aux yeux vulgai* res, avec des qualités sérieuses et solides qui pouvaient faire de lui un objet de respect et d^admiration. A l*ombre de sa vieille mère, il n'avait pu s'épanouir en liberté* Il avait compris, à l'âge où l'on s^envole de la maison maternelle, que sll partait, il faisait derrière lui une solitude peut-être mortelle« Introduire une autre femme dans ce tête-à-tête caressant qui durait depuis sa naissance, c'était déranger des habitudes nécessaires, c*était mettre du tumulte et peut-être aussi de la jalousie et de la méfiance dans cette maison au sourire muet* Il s'était donc fait un devoir de respecter Tégoïsme de la baronne, et la peur avec laquelle celle-ci l'avait toujours tenu éloigné des tentations révélait à sa raison courageuse le devoir qu'il devait remplir, sans murmurer*

Disons d'ailleurs que la résignation avait été facile à Hector» Me cherchant pas l'amour, il ne l'avait pas rencontré* L^étude était sa maîtresse. Il partageait son temps entre les livres, les cours d'histoire naturelle et le culte de sa mère; G^était un hbmme de compagnie^ patient, souriant, infatigable» Esprit droit, ftme honnête, il avait la conversation

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douce et forte. Il avait touché aux fruits du siècle dont la baronne avait traversé les fleurs. Naturellement grave et méditatif, il savait se prêter à tous les enfantillages, et se sentant l'esprit viril, le jugement mûr, il ne s'impatientait pas d'être traité ccmme un écolier de quinze ans par M^o de Villemoran. Sa fi'jUre était franche, ouverte ; ses yeux bleus, que la sérénité de sa conscience éclairait d'une lumière égale, invitaient à la sympathie. Ses lèvres étaient un peu épaisses, mais fermes et soutenues. Il se rasait complètement, pour satisfaire à des préventions qui ne pouvaient s'accommoder des grandes barbes modernes. Si Y on eût exigé de la poudre sur ses cheveux, qu'il portait assez longs, il se fût poudré. Son extérieur simple le préoccupait peu. Il symbolisait la force tranquille et sereine, et, sous l'empire d'une passion profonde, cet homme placide, au teint mat, aux allures épiscopales, pouvait atteindre à l'héroïsme. Il n'.était pas fait pour les engouements fiévreux et éphémères ; mais il n'aurait pu être déraciné malgré lui d'un sommet qu'il eût gravi lentement. Dans les luttes humaines, desnatures, ainsi faites, ne visent pas au premier rang, mais ne restent jamais au dernier; on les trouve dans le bloc solide et compact des probités inaltérables et des dévouements continus. Il y a toujours un fond d'entêtement dans ces bontés-là, et quand elles ont accepté un rôle, elles le poursuivent, quand même, en dépit souvent de ceux qui le leur ont imposé d'abord. Hector ne murmurait jamais contre l'espèce de vœu qu'il avait prononcé. Il n'avait aucune impatience sacrilège. Ce n'était pas pourtant par dédain de sa propre jeunesse. Il eût été incomplet, si ce devoir se fût accompli sans immolation secrète. Parfois, la pûleur d'un ennui vague et combattu se glissait sur son front ; quelquefois aussi des flammes rapides couraient sur son visage ; son adolescence étouffée criait parfois au dedans de lui et surprenait sa

vertu. Mais ce n'étaient là que des révoltes passagères de ses belles années agonisantes. 11 était, le plus souvent, ferme et impassible ; et sa mère, qui jouissait de ce dévouement sans apparat avec l'égoïsme câlin d'un être douillet et fait aux adorations tendres, sa mère, qui l'aimait ainsi pour elle et n'avait plus le temps de l'aimer pour lui, le comparait aux fringants gentilshommes qu'elle avait enrubannés autrefois, et se disait tout bas que son sang avait dégénéré, que M. Hector avait été bien docile aux précautions continentes de son éducation, et que ce n'était pas la peine d'avoir un nom si victorieux, et d'être le fils d'une déesse tant de fois peinte et chantée pour se résigner si doucement à l'étude des lépidoptères. Elle se surprenait, la bonne dame, à déplorer cette sagesse qu'elle avait si fort souhaitée dans l'intérêt de son repos ; elle eût voulu sentir son mouton secouant un peu sa laisse, et, habituée à cette soumission, elle s'en alarmait quelquefois comme d'une infirmité.

La mère et le fils vivaient fort retirés. Une Anglaise, presque acclimatée, et qui, depuis plusieurs années, ne songeait pas à quitter la France, occupait le premier étage de l'hôtel. Tous les soirs, lady Fitz-Peters, escortée d'une jeune demoiselle de compagnie, française, descendait dans le petit salon de M"" de Villemoran ; et quand un vieil ami de la baronne, momie de Gupidon, effigie errante d'un sentiment catalogué dans les souvenirs musqués de la bonne dame , quand le comte de Saint-Paares, qui habitait tout près de là, dans la rue de Monceaux, était arrivé, on arrangeait une table de whist, qui réclamait le concours du patient Hector, à moins que monsieur le vicaire de Saint-Philippe ne pût venir prendre une éternelle revanche. Le whist était la grande affaire. On avait des rancunes féroces. M. de Saint-Paares était un étourdi que M^e de Villemoran et lady Fitz-Peters se renvoyaient comme partenaire. 11 avait des distractions

impardonnables* et l'infortuné avait beau chercher une excuse galante, la baronne se moquait de ses compliments ; lady Fitz-Peters, qui n'était pas d'un âge à ne pas y croire absolument, rougissait avec dépit et se montrait d'autant plus intraitable qu'on voulait la rendre complice.

Lady Fitz-Peters était la veuve d'un amiral. Grande et taillée comme les muses de Rubens, elle avait une santé d'un éclat ridicule, dont elle corrigeait les apparences par un air sentimental de la plus vaporeuse espèce. Trop copieusement belle pour être jolie, elle possédait un superflu dont elle semblait regretter de ne pouvoir faire des économies. D'un âge assez sérieux pour qu'on n'osât pas parler légèrement devant elle des femmes de cinquante ans, elle avait des petites façons enfantines de s'effaroucher qui réduisaient sa bouche à des proportions microscopiques, et qui donnaient à sa voix un accent d'une langueur inexprimable* Ses mains étaient fort belles ; aussi s*en faisait-elle souvent un masque, et prenait-elle plaisir à remuer les grosses bagues qui en embarrassaient les doigts* Des bandeaux du plus pur lakisme descendaient jusqu'à la pointe de ses yeux bleus qu'un frétillement langoureux faisait continuellement monter et descendre de la terre au cieh Sa peau^ assez blanche, de-* Vait aux secrets de la toilette anglaise cette matité et ce luisant qui rappellent la faïence» Toujours parfumée avec profusion, elle exhalait une odeur de rose qui ne faisait point lever de féerie, mais de boutique de coiffeur»

Lady Fitz-Peters était venue en Francej pour être plus au courant des modes; Après la mort de l'amiralj dont les absences avaient été une initiation au veuvage, Antonia s'était fort convenablement acquittée de ses fonctions d'Artémise, et après avoir scellé, sous un mausolée très-confortable, le corps de Sa Grâce, elle n'atait eu aucun scrupule à dépayser ses soupira. Une femme de chambre, une perruche

rapportée par le défunt, et qui chantait le God save the king à rendre jalouse une vraie lady, une demoiselle de compagnie pour elle et pour la perruche, tel était le personne! de lady Fitz-Peters. La femme de chambre ne nous importe guère ; la perruche est un accessoire, un complément de veuve d'amiral anglais ; quant à la demoiselle de compagnie, nous aurons de trop fréquentes occasions de la peindre dans tous les sens, dans toutes les attitudes, pour que nous ne remettions pas à un autre chapitre sa présentation officielle.

Lady Fitz-Peters paraissait se plaire beaucoup dans le voisinage de la baronne de Villemoran. Tous les soirs, excepté le dimanche, que les Anglais consacrent à l'ennui national, à huit heures précises, la veuve majestueuse et son inévitable demoiselle de compagnie sonnaient à la porte du rezde-chaussée. En attendant un quatrième pour le whist, Antonia s'informait avec sollicitude des études de M. Hector, et parlait des papillons, avec la compétence discrète d'une femme qui les a éprouvés, par métaphore. * ■

La vieille baronne souriait de cette érudition symbolique, et avait une opinion bien arrêtée sur l'affection ponctuelle que semblait lui porter lady Fitz-Peters; elle en attribuait le mérite à son iils, assez beau, assez riche, assez gentilhomme pour faire diversion aux regrets solennels de la veuve. Mais Hector ne se doutait pas des conjectures maternelles. Il ne voyait dans la sentimentale Antonia qu'un monument respectable de la supériorité de l'alimentation anglaise ; et, lui sachant gré de l'assiduité de ses visites, qui étaient la récréation nécessaire de la baronne, il était envers elle affectueusement simple, et ne songeait pas à mettre d'autre intention qu'une cordiale et respectueuse amitié dans la poignée de main qu'il lui donnait chaque soir.

Le salon de M"** de Villemoran n'avait pas d'autres liabitués que M. de Saint-Paares, lady Fitz-Peters et monsieur le vicaire de Saint-Philippe, l'abbé Legros, charmant homme, assez tolérant pour plaire, assez strict pour se faire estimer.

Mais, depuis quelques jours, à l'époque où commence notre récit, un hôte assez étrange, pour qui connaissait l'éducation exceptionnelle donnée à Hector, était installé dans l'hôtel. C'était une jeune fille, petite-nièce de la baronne de Villemoran, venue tout exprès de la province, sur l'invitation de sa tante, pour recevoir de Paris le peu de reflet qui pouvait monter jusqu'à la rue de Gourcelles.

Marie de Soulaignes, blonde, jolie, cachant un esprit ferme sous une bonté patiente, voilant d'une timidité de pensionnaire une imagination vive et alerte, semblait la femme prédestinée à Hector de Villemoran. Mais parvienton jamais à aimer sa cousine, quand on n'a pas été habitué à l'adorer? C'est là un des problèmes que cette étude s'est donné la tâche d'expliquer.

Quoi qu'il en soit du dénoûment de cette ^istoire, si la vieille baronne ne songeait pas à susciter entre Hector et Marie les éléments d'une alliance de famille, elle était au moins imprudente de faire entrer dans son ombre ce clair et pur rayon d'innocence et de grâce. Était-ce comme un miroir magique pour se retrouver belle et souriante dans cette enfant, qu'elle avait fait venir sa petite-nièce? Toutes les conjectures étaient possibles. En attendant que nous les éclaircissions, et avant de choisir entre elles, disons que depuis près d'un mois Marie faisait la lecture à sa tante, aidait son cousin dans ses travaux de collectionneur, menait à bonne fin une gigantesque broderie, comme ont seules le courage d'en entreprendre des fées provinciales, et ne demandait jamais, ni à connaître davantage Paris, ni à sortir

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de cette maison paisible qui semblait un petit cloître semipaïen, où l'on adorait la paix et le whist.

Grande, élancée, le front un peu étroit , les lèvres correctes, les yeux bleus , Marie, avec ses robes chastement traînantes et ses bandeaux nattés, avait une allure de châtelaine du moyen âge, selon le rituel romantique. C'était ainsi qu'un poète de la sous-préfecture de *** l'avait peinte, dans un sonnet qui fit scandale, à la suite d'un bal pour les pauvres qu'elle avait illuminé de sa présence. Assez instruite pour comprendre son cousin, quand Hector daignait discourir sur ses études , assez femme pour ne pas s'ennuyer des frivoles bavardages de sa tante, elle n'était jamais inutile. Quand M. l'abbé Legros ou Hector ne pouvait figurer au whist, elle pliait en souriant sa broderie, renfermait son petit étui de vermeil dans son écrin, et ramassait les cartes, qui s'étalaient, comme un éventail bleu ou rose, dans ses belles mains effilées. Sa tante et M. de Saint-Paares trouvaient même que l'angélique Marie avait en réserve une diplomatie suffisante pour jouer ce jeu difficile sans mériter des reproches. Mais elle n'y mettait pas de vanité, et elle s'acquittait de ses foncîtions de partenaire avec une docilité qu'elle apportait dans tous les actes de la vie du monde.

Lady Fitz-Peters, malgré sa politesse, était la seule qui ne parût jamais enchantée d'avoir Marie pour alliée au noble jeu du whist. Elle n'aimait pourtant pas à la voir éloignée de la table, quand Hector n'y était pas installé, et se trouvait dans le salon. Antonia était jalouse ; Marie atteignait naturellement à ces effets de grâce et d'harmonie qui désespéraient la sentimentale Anglaise ; Marie était la mélancolie, la poésie, le rêve que la pauvre amirale essayait de personnifier, et dont elle devenait par comparaison la caricature. Et puis, enfin, Marie était la cousine d'Hector,

qui la tutoyait; et, bien que cette dernière familiarité fit horreur à ladv Antonia, celle-ci trouvait une rivalité redoutable dans cette poétique héroKne à la taille ai mince et si souple. Elle eût donné bien des années de sa vie, surtout des années écoulées, pour arriver à cette démarche flexible ; elle comprenait, hélas I que la majesté n'est que l'ironie de la beauté ; et sa demoiselle de compagnie, dont nous constaterons plus tard l'esprit d'observation, fit la remarque significative que, huit jours après l'arrivée de Marie de Soulaignes, lady Antonia commença à retrancher deux rôties de son déjeuner, et à ne plus prendre du thé que deux fois par jour, sous le prétexte que le thé engraisse.

Nous connaissons maintenant les habitants et les habitués de l'hôtel de la rue de Courcelles ; nous pouvons les regarder agir.

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