‹ Pauline Foucault (volume 2)Chapitre 8 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On était aux premiers jours du printemps. Le petit jardin de l'hôtel, fraîchement remué, avait ces belles couleurs brunes de la terre qui s'émeut. On croyait déjà des feuilles aux lilas, et, bien qu'aucune fleur ne fût encore épanouie, on aspirait déjà mille parfums confus. La ba* ronne de Villemoran avait de petits accès de mélancolie à chaque renouveau. La nature qui naît la faisait penser à la nature qui meurt, et elle se sentait bien vieille, quand elle voyait les premiers bourgeons. Aussi, le soir où commence ce récit, n'avait-elle pas sa gaieté ordinaire. Assise à l'angle de la cheminée, dans un de ces fauteuils à édredon qu'on appelait bergères, à l'époque des bergeries, elle étendait ses petits pieds chaussés de pantoufles de velours sur les chenets, et tirant par intervalles ses mitaines noires sur ses doigts maigres et bleus, qui avaient été si ronds et si roses jadis, elle rêvait, tout en causant avec M. de Saint- Paares. Un petit feu, qui flambait par intervalles, jetait aux visages des deux vénérables amis de brusques reflets de cuivre dont ils profitaient pour se regarder et se sourire.

La lampe, couverte d'un abat-jour de soie verte, était derrière eux, au milieu du salon, sur une table qui réunissait Hector, Marie, lady Antonia et la demoiselle de compagnie. Le whist, par exception, était négligé. L'abbé Legros n'était pas venu, et la baronne avait annoncé que ce soir-là on ferait relâche.

Hector, installé avec ses livres, s'occupait à repiquer sur dos morceaux de liège, au fond d'un carton préparé à cet effet et selon des règles d'harmonie savante, une magnifique collection de lépidoptères. Marie, fort attentive à ce travail, se permettait des conseils. Assise à côté d'Hector, elle lui présentait les longues épingles nécessaires à l'opération. Ladv Fitz-Peters essavait aussi de se rendre utile, et adressait à chaque instant des questions quasi-enfantines, auxquelles Hector répondait avec complaisance. En face du trio, de l'autre côté de la table, la demoiselle de compagnie, Pauline Foucault, semblait absorbée dans les calculs d'un ouvrage d'aiguille. Tout au plus se permettait-elle de venir en aide à lady Fitz-Peters, en lui donnant le mot cherché, quand la sentimentale Antonia s'embarrassait dans les brumes de son langage ossianique. Si Hector lui adressait la parole, Pauline, confuse en apparence d'un si grand honneur, levait timidement les yeux, et les baissait aussitôt, craignant de les laisser voir.

Mince, un peu maigre, vôtue d'une robe de soie noire, avec un corsage de drap, coiffée de larges bandeaux bouffants, M"« Foucault n'était ni jolie ni élégante ; mais elle n'était ni ridicule ni vulgaire. On sentait de l'intelligence dans son front, de l'ironie sur ses lèvres minces et un peu pâles, do l'esprit et de l'observation dans ses yeux petits et perçants. D'une sévérité de costume qui ne fléchissait jamais, même dans les plus grandes occasions, elle semblait l'image de l'économie fiévreuse et inquiète, de la résignation

calcult^e. Elle portait de larges cols do mousseline dont la broderie était son œuvre, et qui se prolongeaient en jabot jusqu'au milieu du corsage. N'ayant pour tout bijou qu'une broche d'or d'un goût médiocre, d'où pendait une pente montre attachée à une chaîne, double présent de lady Fitz- Peters, elle portait à la main droite, en souvenir d'une amie de pension, une petite bague verroterie, et qui brillait à son doigt, comme une épigramme de la misère. Toujours vêtue de noir, cette jeune fille attirait l'attention qu'elle semblait vouloir fuir. On se demandait ce qui pouvait s'agiter de rêves et de passions dans cette frêle enveloppe, échauffée par une âme bonne ou mau\aise, mais à coup sûr fort ^tivc. Elle inspirait l'intérêt, la curiosité ; mais quelque chose de triste et d'amer empêchait la sympathie banale.

Les femmes ne l'aimaient pas, et cependant elles la recherchaient comme une alliée ayant en réserve, pour la défense commune, les résolutions et l'esprit qui pouvaient leur manquer. Les hommes l'évitaient, et cependant ils trouvaient un charme piquant dans sa tenue de chanoinesso. Elle affectait une impassibilité qui défiait la tentation. Avec de la beauté, cette jeune fille eût exercé une terrible fascination ; chétive, avec la voix vibrante, elle arrêtait comme un problème, mais ne faisait pas peur.

Ladv Fitz-Peters la détestait et l'adorait. Elle la crevait capable de toutes les perfidies, et lui livrait avec attendrissement tous les secrets de son âme. Pauline Foucault, d'ailleurs, discrète et douce, s'acquittait, comme une religieuse d'hôpital, de tous ses devoirs envers la veuve. Mais, économe de sa bienveillance comme de ses habits et de son argent, elle donnait strictement ce qui était dû, et thésaurisait ses sentiments au fond de son cœur.

M™*' de Villemoran seule avait un assez \if entraînement pour la demoiselle de compagnie de lady Fitz-Peters. Elle

la trouvait modeste, réservée, peu dangereuse pour les hommes et d'une complaisance qu'elle savait mettre à profit. Avant l'arrivée de Marie do Soulaignes, c'était toujours à Pauline qu'elle avait recours pour ses petites commissions, et on eût dit qu'elle ne s'était liée avec lady Antonia que pour avoir à sa disposition sa demoiselle de compagnie. La baronne devinait-ello les secrètes tortures de cette pauvre fille, étoufFée dans sa robe do soie noire comme dans un cilice qui lui prêchait la résignation? Je ne le crois pas. Mais elle lui savait gré de sa fierté et l'estimait de mépriser un peu le temps présent

Pauline, tout en travaillant, et sans qu'elle levât la tête, mais par un miracle de projection qui faisait passer le rayon visuel à travers les cils de ses yeux baissés, regardait le groupe assis devant elle. Lady Fitz-Peters, avec sa solennité mélancolique, voulant faire concurrence à la belle Marie et tendant aussi une à une les longues épingles qu'elle paraissait avoir détachées d'elle-même, comme d'une pelotte gigantesque, lui donnait la torture d'un rire effroyable comprimé. Cette coquetterie bouffonne faisait siffler en elle, comme autant de couleuvres, des railleries vengeresses sur la sottise des femmes et l'infatuation des hommes. Mais la moqueuse impitoyable n'avait plus envie de se moquer, quand elle voyait, d'un autre côté, la gravité sereine de Marie, qui, penchée vers Hector, l'aidait avec une familiarité sans avances, avec une grâce sans prétention et sans fausse pruderie. Quant à M. de Villemoran, il semblait absorbé par les soucis du collectionneur, par la crainte d'4?craser ou de déflorer ses lépidoptères. La lampe enveloppait de son orbe lumineux ce groupe muet, dont chaque personnage peut-être avait un masque et affectait de sourire, pour ne pas trahir un chagrin. Cette clarté concentrée par l'abat-jour sur ces quatre têtes réunies faisait un tableau de travail, d*intimité paisible. Dieu seul sa-

vail les tempêtes caclices dans ces quatre poitrines, depuis les vagues qui' soulevaient le cœur gonflé d'Antonia, jusqu'aux flots amers qui s'égouttaient silencieusement au plus profond de la pensée de la demoiselle de compagnie.

Ces personnages semblaient étrangers les uns aux autres, et pourtant un fil mystérieux les liait tous les quatre. On s*interrogeait par intervalles sur des préférences de papil^ Ions, sur des nuances, sur des riens; on jetait un petit rire qui tombait dans le silence, comme une étincelle dans la nuit, et s*ils eussent été sincères, leurs paroles se fussent changées en cris, leurs rires en sanglots. Mais qui donc pouvait deviner ces douleurs héroïquement dissimulées? Ce n'était pas M. de Saint-Paares ni M""© de Villemoran. L'abbé Legros eût peut-être été gênant. Les prêtres, même les plus naïfs, ont l'habitude des énigmes de la conscience ; ils n'ont qu'une clef, mais elle ouvre toutes les serrures. Heureusementj monsieur le Vicaire confessait ce 'soir4à à l'église, et croyait ne manquer que l'occasion de faire un whist.

La baronne regardait de temps en temps le groupe et soupirait» Elle fit signe à M* de Saint-Paares d'approcher sou fauteuil) et lui dit tout bas :

=— Mon pauvre ami, j'ai peur d'avoir du chagrin tei été I

— Vous, baronne, dont la santé est parfaite !

— il s'agit bien de ma santé ! Oui^ je me porte trèsbien, c'est-à-dire que je puis encore marcher, que je dors encore un peu -, que je mange sans trop de difficulté ; enfin ^ je ne suis pas morte;

— De quel ton vous dites cela, baronne ! reprit M; de 8aint-Paares en tressaillant;

La mort était le Croquemitaine de tous ces enfants légers du dix-huitiCme siècle ; et c'était la première fois que M™« de Villemoran faisait allusion à ce brutal dénoûment;

i— Mon Dieu^ mon cher Saint-Paares, vous croyez donc

que je vis pour vivre, et que je suis bien fière de faire admirer aux jeunes gens la caricature d'une ex-jolie femme ? Quand je vous dis que je redoute un chagrin, je ne parle pas de la paralysie ni de la goutte. Suis-je donc une femme insensible, et n'aimé-je plus rien au monde ?

— Vous aimez quelqu'un? balbutia avec un étonnement idiot, et sans trop savoir qu'il parlait tout haut, rinoflfônsif M. de Saint-Paares.

— N'allez-vous pas être jaloux? répliqua la baronne en riant. Oui, bel Adonis ; j'aime quelqu'un qui me désespère, qui me rend malheureuse, et qui me fera peut-cire pleurer mes premières larmes. C'est ce gros gaillard que vous voyez là-bas, et qui passe son temps à transpercer des papillons, sans s'apercevoir qu'il a à sa droite un ange de grâce et de beauté.

— Comment! c'est votre fils?...

— Oui, mon fils,' qui n'est pas digne de sa mère, et qui ne veut pas que j'aie une bru, une fille à embrasser avant de mourir.

— Mais il me semblait, baronne, repritM.de Saint-Paares, que c'était vous-même qui aviez pris soin d'élever Hector dans l'insensibilité que vous lui reprochez maintenant ?

— Ah ! j'ai fait un bel ouvrage ! et lui a été bien sot de m' obéir î C'est vrai ; je ne voulais pas que mon fils, — pardonnez-moi cette franchise, — fût aussi ridicule que vous l'avez été, mon pauvre Saint-Paares, vous et tant d'autres qui nous étouffiez de votre encens. J'ai voulu garder pour moi seul ce dernier ami, c'est très-vrai I et il a été docile à mes intentions. Mais il paraît que j'étais une égoïste. Le bon abbé Legros me l'a prouvé. J'aimais mon fils pour moi ; je ne l'aimais pas assez pour lui ; je m'en repens. Il n'y a pas que sa vieille mère au monde. Je serais bien aise de savoir qu*il eût quelque bel et grand amour. Cela m'appren-

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(irait comme on entend ces questions-là dans ce temps-ci. Et puis, voulez-vous que je vous le dise? j'ai des goûts baroques. Je m'imagine que je serais très-heureuse de voir des petits poupons se rouler sur mon tapis. Je crois qu'il me manquerait quelque chose d'essentiel si je n'étais pas grand'mère.

— Vous me confondez, baronne, murmura M. de Saint- Paares, qui trouvait que décidément son amie n'avait pas les idées bien saines.

— Que voulez-vous ? je vieillis, continua M°e de Villemoran. Ce caprice de voir Hector marié me tient comme une passion. On a toujours fait ce que j'ai voulu. Voilà la première fois qu'une affaire ne va pas à mon gré.

— Je suis certain que si Hector se doutait de votre violent désir, il se hâterait d'y accéder.

— Peut-il l'ignorer? Puisque j'ai fait venir sa cousine. Est-ce pour vos beaux yeux, quoiqu'ils aient été très-beaux, vos yeux, mon ami, il y a longtemps. Quant à lui demander de se marier, je ne le veux pas ; le pauvre garçon serait capable par soumission d'épouser n'importe qui, lady Fitz-Peters, par exemple ; et ce ne serait pas mon aflaire. Il n'aurait pas l'amour, et moi je n'aurais pas...

La baronne eut un petit rire qui cachait une émotion ; elle regarda le tapis, comme pour y chercher les bambms qu'elle rêvait. M. de Saint-Paares, c'e plus en plus surpris et scandalisé de cet accès inouï de mélancolie et de philogéniture, voulut faire une diversion.

— Savez-vous, dit-il en se penchant à l'oreille de son amie, que lady Fitz-Peters est encore belle ?

La baronne donna un petit coup sur la main de M. de Saint-Paares, pour le faire taire.

— Mon ami, vous ne vous y connaissez plus, dit-elle en souriant, et si vous continuez à vouloir vous mêler de choses

qui ne vous regardent pas, je dirai à Hector de vous planter une de ses grandes épingles au beau milieu du corps et de vous attacher dans un de ses cartons, parmi les papillons défunts. Mauvais sujet ! Voulez- vous bien ne pas regarder ainsi la grosse amirale 1 Voyez donc plutôt comme Marie est belle et ferait une charmante mariée 1 II me semble que je me revois à dix-huit ans ; mais j'étais moins belle I

— Vous étiez cent fois plus jolie, et vous n'aviez pas cette physionomie de statue, répliqua le galantin à cheveux blancs, en offrant une prise à la baronne.

— Encore une fois, Saint-Paares, je vous dis que je ne valais pas ma petite-nièce; et ce nigaud d'Hector, qui n'a d'yeux que pour ses affreuses petites bêtes desséchées 1

— Mais êles-vous bien sûre, baronne?..»

— • Vous allez en juger vous-même, mon ami»

Et se retournant avec vivacité, M"»® de Villemoran pria Marie de se mettre au piano et de chanter» Ce mot fut comme le signal que jetaient les maréchaux du camp dans un tournoi. Les trois amazones se dressèrent. Marie rougit en baissant les yeux, Pauline pâlit en levant les siens; quani à lady Antonia, elle eut une distraction épouvantable^ et retourna contre son sein une des épingles destinées aux papillons.

— Mademoiselle Pauline, voulez-vous avoir l'obligeance d'accompagner ma nièce? demanda la baronne.

Pauline^ pour toute réponse, se leva, posa son ouvrage, et alla allumer les bougies du pianoi

— Je ne veux pas vous donner cette peine, murmura doucement Marie qui n'osait désobéir à sa tante, et qui pourtant paraissait peu se soucier de cette collaboration.

— Ce sera pour moi un grand plaisir, répondit Pauline avec une révérence et en levant sur M*ie de Soulaignes un regard de défi.

— D'ailleurs, reprit la baronne, sans se dout(?r du duel

qu'elle causait, Marie, à son tour, accompagnera M"* Pauline, qui nous chantera aussi quelque chose.

Lady Antonia était mal à son aise ; elle parut se disposer il sortir.

Pauline s'aperçut de ce mouvement, et s'approchant de la veuve :

— Milady veut-elle que je lui aille chercher sa guitare? demanda-t-elle avec une humilité qui dissimulait une profonde ironie.

— Non, je vous remercie, répondit sèchement la sentimentale lady Pitz-Peters, qui retomba dans son fauteuil.

— Eh bien ! milady, vous no me venez pas en aide ? dit Hector, resté jusque-là fort indifférent aux petites escarmouches de ces dames.

Ravie de cette exigence qui établissait le vasselage tant désiré, Antonia parut ne plus se soucier de ce qui allait se passer, et déploya la plus grande activité dans les soins qu'elle rendit au sloïque collectionneur.

Marie chanta, avec une émotion qui pouvait être décemment mise sur le compte de sa timidité, une mélodie de Schubert. C'est le grand répertoire sentimental.

La musique joue un rôle capital dans les romans modernes. C'est elle qu'on charge de servir d'interprète aux passions hésitantes. Il est établi que les dièzes et les bémols sont les accents qui mettent un sens mystérieux aux déclarations ; et Mozart, Beethoven, Rossini passent pour les truchements poétiques de tous les amoureux. On pousse môme la complaisance pour l'harmonie jusqu'à lui attribuer le pouvoir d'indiquer l'heure, le lieu, le jour des rendez-vous à donner ou à recevoir. Que de commentaires n'a-t-on pas faits et ne peut-on pas faire à ce propos ?

Nous croyons qu'on exagère, au moins un peu, et ce n'est pas pour obéir à ces exigences devenues tyranniques, comme

toutes les fantaisies de la mode, que nous avons mis au ddbut de cette histoire une scène de piano et de chant. 1a musique n'est un art sérieux qu'à la condition de se maintenir dans le domaine vague des sentiments. Elle traduit la joie ou la tristesse; mais il lui est aussi impossible de préciser les intentions de ceux qui s'en servent que de peindre les effets physiques; et je ne connais de nos jours que M. Sudre, l'heureux inventeur de la téléphonie, qui ait pu se servir des notes pour transmettre des signaux. Il commande un feu de peloton par une ritournelle et "ttn changement de front par une fanfare. De cette façon, en effet, la musique tient lieu de correspondance, et il n'est pas difficile d'utiliser tous les bruits humains pour une sorte d'alphabet. Mais, donner à une symphonie, à un morceau d'opéra, dont le sens est Umité, celte multiplicité d'interprétations dont les romanciers modernes ont abusé pour le besoin des confidences amoureuses, c'est opérer un déplaicement analogue au déplacement des sens; c'est faire lire une somnambule par l'épigastre ; c'est faire chanter une peinture ; et je ne •connais jusqu'ici de tableaux chantants que ceux qui dissimulent derrière un clocher une tabatière à musique.

Marie chanta donc naïvement, sans demander aux mélodies de Schubert des services d'interprétation ^' elles ne pouvaient pas lui rendre. Elle ne songea pas à faire comprendre en majeur ou en mineur^ à l'indifférent Hector tout ce qu'elle éprouvait pour et contre lui. Mais elle essaya de rendre sa voix plus douce encore, d'enlever à sa prononciation un peu traînante ce qui lui restait de provincial, de donner une âme à son chant, de se faire aimable, et de se faire aimer, en un mot. Et tout cela se produisit, sans effort et sans coquetterie, avec une grâce un peu gauche, qui était comme l'enveloppe transparente, comme le voile pudique de cotte belle jeune fille.

Pauline Foucault accompagnait avec une science rare. Ses doigts secs et nerveux communiquaient au piano une sorte de fièvre qui contrastait avec la langueur des paroles. Elle jouait la menace, et Marie chantait la prière. Quand le morceau fut fini, Hector, qui avait eu quelques distractions, se leva en applaudissant.

— C*est charmant ! c'est superbe ! s'écriait-il, et il alla serrer les mains de sa cousine, en adressant à peine -un mot d'éloge à la demoiselle de compagnie, dont les prouesses d'accompagnement méritaient une plus large part dans les bravos;

— Eh bien ! baronne, dit M. de Saint-Paaros en se penchant à l'oreille de M"*® de Villemoran, vous aviez tort. Avez-vous remarqué comme Hector s'est élancé au-devant de sa cousine?

— Oui, oui, j'ai bien vu, répondit la baronne rêveuse, mais je ne suis pas convaincue. Mademoiselle Pauline, c'est à votre tour, continua-t-elle avec un mouvement de tête qui était une gracieuse avance à la pauvre fille. Marie, metstoi au piano.

Pauline Foucault était une musicienne consommée; mais elle était loin d'avoir le timbre mélodieux et égal de M"* de Soulaignes^ Sa voix vibrante avait des sons de cuivre, et les morceaux tragiques étaient ceux qui lui convenaient le mieux. Soit calcul, soit hasard, elle posa sur le piano le cahier d'un air d'opéra dont l'accompagnement compliqué devait paraître un obstacle infranchissable à Marie. Mais ce n'était pas l'heure des hésitations. Marie se mit courageusement à l'œuvre, et son héroïsme fut récompensé par le succès.

Pauline, se sentant accompagner par une rivale infaillible, et surprise de ne pas se heurter aux notes fausses qu'elle espérait, se surpassa et voulut se venger par l'éclat de son

chant* Sortant de sa réserve, elle mit une ardeur, une furie sublime dans l'interprétation de la musique. Elle fut, pendant quelques minutes, au niveau des plus grands artistes. Sa voix, un peu aigre, devint formidable d'énergie, et tous les auditeurs, saisis par une sorte de vertige, restèrent immo* biles et béants, l'écoutant des yeux autant que des oreilles, stupéfaits de tant de puissance et de cet effort qu'ils n'attribuaient qu'à la science. Aux dernières notes, Pauline laissa tomber sa voix épuisée, et vint en chancelant reprendre sa place à table.

Personne ne songeait à applaudir, tant l'effet était nou* veau, étrange, ^presque terrible. Hector seul, avec une présence d'esprit qui ne se démentait pas, s'approcha du piano ; mais ce fut encore à sa cousine qu'il adressa ses compliments. Il la félicita avec une certaine volubilité qui jetait de la confusion dans ses paroles, de la hardiesse et de la sûreté de son jeu. Quant à Pauline, il. lui dit un seul mot, et se borna à la saluer d'un grave et froid salut.

Lady Antonia, qui semblait avoir une poignée de aharbons ardents dans les deux mains, était surexcitée et provoquée par ses deux jeunes rivales. Elle eût consenti sans trop de prières à chanter (Dieu sait avec quel accent!) le Lacy de Lamartine, en s'accompagnant de la guitare ; mais personne ne songea à lui demander ce plaisir. Un instant elle fut tentée de l'offrir. Elle pensa fort à propos que ce serait manquer aux lois des bienséances anglaises, qu'elle ferait mal juger d'elle, et elle se résigna, en soupirant, au silence.

M~* de Villemoran était ravie. Les compliments adressés par Hector à sa cousine lui paraissaient avoir la plus évidente signification. M. de Saint-Paares, consulté, conclut également de cet effort d'amabilité qu'une étincelle avait attaqué le cœur jusque-là si peu enflammable de l'ami des

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papillons. Toutefois, l'amour ne pouvait être qu'à Tétat de premier pétillement, et le moment n'était peut-être pas encore venu de l'embrasement général.

Or, après les deux morceaux de chant, Hector s'était remis bravement à son travail de collection. Personne pourtant ne se sentait la force nécessaire pour lui tendre les épingles, et il travaillait alors seul dans l'isolement d'un sacrilège. La soirée s'acheva silencieusement. Chacun avait son secret. Quand M"** de Villemoran remua sa bergère comme un signal, et se leva pour saluer M. de Saint-Paares, un soupir unanime s'échappa avec précaution des poitrines, et on eut bientôt expédié les formules et les révérences de l'adieu.

La baronne était la seule qui eût le sourire sur les lèvres ; si l'épreuve n'avait pas eu un résultat éclatant, elle était toutefois assez concluante.

— Marie, mon enfant , dit-elle, en mettant une caresse dans l'inflexion de sa voix, donne-moi ton bras et prends une bougie ; tu seras ce soir ma camériste.

Puis, comme elle passait devant Hector, occupé à mettre en ordre les cartons qu'il allait emporter :

— Regardez, mon fils, lui dit-elle avec un petit ton pro^ voquant, je suis comme les vieilles fées des contes, j'ai pour me servir des nymphes plus belles que le jour. Mais, par malheur, je n'ai des fées que l'âge et le menton crochu. Il me faudrait encore certaine baguette dont j'aurais besoin pour frapper certain front plus dur que la pierre.

— Vous croyez, ma mère? répondit en soupirant et avec respect Hector de Villemoran, qui s'était levé pour baiser la main de la baronne et saluer sa cousine.

M. de Saint-Paares sortit derrière sa vieille amie, et lady Antonia, qui aurait pourtant voulu rester seule, n'eût-ceété qu'une minute, avec Hector, mais que la demoiselle de com-

pagnic accompagnait trop, se joignit mélancoliquement au cortège. Pauline suivait. Sur le seuil, elle se retourna ; son regard fixe, ardent, plein de tendresse, d'orgueil, de fureur et de soumission tout à la fois, alla chercher le regard d'Hector, resté debout à quelques pas. Il y eut entre eux un rapide échange, pour ainsi dire, une étreinte de pensées. Puis, Hector posa le doigt sur ses lèvres comme pour une menace, un conseil ou un baiser. Pauline comprit et sourit.

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