‹ Pauline FoucaultChapitre 10 sur 47 · ADÈLE DE SAINT-OVIDE · texte numérisé non relu

ADÈLE DE SAINT-OVIDE

Pauline lut celte lettre avec un superbe sourire de dégoût. Quand elle eut fini, elle cliiffonna le papier pour le jeter; mais, se ravisant, elle s'approcha de sa petite table et se mit en mesure de répondre à ce défi, qui se croyait peut-être une tentation. Voici cette réponse, écrite avec 1" emportement d'une àmc indignée :

» Ma pauvre amie, je devrais sinon te haïr, du moins te chasser si bien de mon souvenir que tu n'aurais plus de prétexte pour m'envoyer de tes nouvelles. Mais je te plains, et je me souviens que je t'ai aimée, je crois même que je t'aime encore, malgré l'abîme qui nous sépare, et qui s'agrandit entre nous.

» Tu es donc décidément au rang de ces femmes, galériennes du plaisir, qui perdent le droit d'être tristes et de pleurer !

» Ah ! ce n'est pas cela que nous avions juré de conquérir. Je suis seule fidèle à mon serment ! Oui , la fortune ! Oui , l'amour ! Voilà ce que nous rêvions, voilà ce que je poursuis, voilà ce que j'atteindrai, avec honneur, sans avoir abaissé mon caractère, profané, avili mon âme, Oui, je suis toujours l'ardente jeune fille que tu as connue: mais si j'ai

attisé mon cœur dans la solitude, ce n'est pas pour le consumer dans de folles amours et en boire les cendres dans un verre de vin de Champagne.

» Tu railles les croûtes de lady Fitz-Pcters et mes pauvres robes? Mais, mendiante que lu es, je ne changerais pas mes guenilles contre tes cachemires, ma soie éraillée contre tes cilices de velours. Je suis libre et tu es vendue ; je suis pure, j'ai le droit d'être fière, et le monde qui me dédaigne n'a pas le droit de me mépriser.

» Dans quel moment ta lettre m'esl-elle arrivée? Si tu savais quelles lumières, quelles ineffables douceurs emplissaient ma chambre ! Tu me provoques, quand je viens d'ôtre armée de la plus invincible armure. Sachez-le donc, pauvre fille chassée du paradis, je suis aimée! et j'aime ! Oh! ce n'est pas une pastorale ni un roman. C'est de l'amour positif, sincère et pur, qui a droit de se montrer à tous, et qui me tuera vierge ou me conduira à l'autel.

» Laisse-moi te raconter ce bonheur qui me sauverait, si je devaisjamais être exposée. Quand nous nous sommes séparées, en quittant l'Institution, je me suis interrogée sévèrement. La vie m'offrait deux routes : la tienne et celle que j'ai prise. J'ai vu trop souvent mon père pleurer sur les fautes de la femme qui l'a déshonoré pour n'avoir pas eu, dès mon enfance, une instinctive horreur du vice. D'ailleurs, la passion et la fierté de mon cœur se seraient mal accommodées de la grimace des existences équivoques. Si je tombais, je ne me raccrocherais pas aux branches; j'irais jusqu'au fond. Mais je ne suis pas disposée à chanceler; j'ai du courage, et j'entrevois le triomphe. L'idée d'accepter le travail, la misère, la quasi-domesticité des demoiselles de compagnie, comme une initiation héroïque, m'a séduite.

» J'ai courbé docilement le front, me disant qu'un jour un honnête homme m'aiderait à relever ee front penché et

PAULINE FOrC.WLT f>P>

comprendrait les douleurs de ma vie. Oui, j'ai bien souffert, oui, je souffre encore. Mais si lu savais comment, seule dans ma chambre, je prends ma revanche des petites humiliations'auxquclles je suis exposée! Comme je ris de tout ce monde qui n'a pas fait attention a moi et qui, un jour, m'adoptera parmi les siens ! Je serais bien méchante, si je n'étais pas si tourmentée d'aimer. Mais n'est-ce pas un blasphème de haïr, quand on cherche l'amour ? Je leur pardonne, à ces bourreaux innocents, et en vérité je les excuse. S'ils nous méprisent, n'est-ce pas parce qu'ils devinent nos jalousies, nos convoitises ?

» Lady Fitz-Peters n'est ni plus méchante ni plus ridicule qu'une autre. Je lui fais un peu peur ; voilà pourquoi elle n'est pas absolument insupportable. J'aurais pu trouver une condition pire. Celle-là me plaît par comparaison ; et d'ailleurs, maintenant, qui donc aurait le pouvoir de me blesser?

» Tu sais que nous habitons le premier étage d'un hôtel dont la famille de Villemoran habite le rez-de-chaussée. La famille en question se compose d'une vieille et bonne femme, très-gentille, très-insignifiante, très-égoïste, et d'un fils. Hector est un marbre. Jamais Y impassibilité ne fut plus apparente. Je fus frappée au premier abord de cotte froideur pleine de bonhomie; et ne trouvant ni dédain, ni fatuité, ni sottise dans cet homme, je fus amenée à comprendre qu'Hector jouait un rôle, accomplissait un devoir. Des conversations de ladv Fitz-Peters achevèrent de m' édifier. La pauvre dame a des vues sur ce monolithe ; et en me confessant ses espoirs et ses projets, elle me racontait les intentions de la baronne de Villemoran et me mettait à même de démêler la vérité. Hector s'était interdit la joie d'aimer et d'être aimé, pour ne pas donner d'ombrage à une affection maternelle poussée jusqu'à l'égoïsme le plus enfantin.

» Ce martyre, cet asservissement d'une nature puissante à

une pensée pieuse m'exaltèrent. Je devinai dès lors, sous le calme apparent, l'ennui profond; je surpris des larmes dans ces yeux qui semblaient n'avoir jamais pleuré. A l'écart, dans le salon, quand on me croyait absorbée par quelque insipide ouvrage de broderie ou de tapisserie, je regardais, j'observais, je fouillais Hector ; et voilà comment un matin je m'éveillai fiancée a cet homme dont j'avais surpris et compris toutes les angoisses, tous les sacrifices. j

» Je te jure que je n'y mis point de coquetterie; mais, par un miracle d'intuition, Hector, à son tour, devina mes douleurs; peut-être m'étudia-t-il aussi sous son masque, et, quand je croyais l'observer, n'étais-je que l'objet de ses recherches profondes ? Quoi qu'il en soit, le hasard nous mit seuls en présence dans le salon. Nous n'échangeâmes aucune parole oiseuse. Hector se leva pâle et tremblant; il m'appela et me tendit la main. Nous n'avions rien à nous dire, rien à nous apprendre, rien à nous révéler. Je lui donnai la main, et je pleurai les seules larmes douces qui me fussent encore venues. Ce furent là les chastes fiançailles de nos deux âmes. Ris, impie ! Ris de cet amour que tu ne peux

même plus envier. Quant à moi, j'y ai trouvé la consécration de ma vie d'épreuves !

» Hector est riche et noble. J'aurai donc par mon mariage mes entrées dans le monde. Je n'ai point calculé ces chances en allant à lui ; mais je les constate pour le prouver que la vie a encore un" peu de logique, et que la ligne droite n'est pas toujours la plus longue. Je serai la femme d'Hector, cela est incontestable ; et pourtant cela est si invraisemblable, que je suis prise par moments de folles terreurs qui me rendent injuste et tyrannique. La baronne consentira-t-elle à ce mariage ? . . . Depuis quelque temps, une jeune fille, une parente, belle comme les anges et bonne comme Dieu

lui-môme, est venue s'installer chez la baronne. J'ai senti que c'était là une rivale. J'ai été bien jalouse, maigre* les assurances d'Hector ; j'ai passé bien des nuits à prier, à pleurer, à blasphémer; mais si tu savais quelle douce et chère rivale j'avais là ! Ce soir, je l'ai vue. Elle a surpris mon aecret; j'ai voulu avoir le sien. J'avais eu un redoublement de défiance. 11 m'avait semblé qu'Hector s'était ému plus que d'habitude en entendant chanter sa cousine. Folle que j'étais, c'était à moi qu'il pensait en l'écoutant. Malgré tout, je rentrais mécontente et inquiète, quand je me suis trouvée en face de cette belle jeune fille dont l'éclat et la candeur m'ont fait trembler. Je deviens laide à force d'émotions dévorées; je sens bien que le feu qui me consume use mon corps; aussi, je suis jalouse delà fraîcheur et de la beauté.

» Je ne te raconterai pas ce qui s'est passé entre Marie de Soulaignes et moi. Mais sache que j'ai encore vaincu. Quand on veut me barrer la roule, je découvre mon amour, et ce bouclier étincelant renverse et foudroie ceux qui voudraient me faire obstacle. J'ai eu pitié de ma victime, et je jure devant Dieu de la consoler par une amitié dévouée des larmes que j'ai eu la barbarie de faire couler. Et c'est au moment où cette joie m'inonde, où je me sens en route pour le ciel, c'est à ce moment que j'ouvre ta lettre, et que tu veux me tentor avec tes faux diamants, tes fausses joies, ta fausse gaieté ! Mais si tu veux m' attendrir, pleure donc, et dis-moi que tu souffres. Je ne puis que te mépriser et te haïr si tu mets ta vie dr débauche et de honte en parallèle avec la mienne, et si tu t'obstines à vouloir me persuader que ton chemin vaut le mien. Quoi ! mes douleurs, mes humiliations, mes fièvres, mes insomnies, mon amour contenu, tout cela ne serait rien ! Tes grimaces, tes calculs sordides, ta gaieté seraient des titres égaux ! Non î lais- toi. Et si tu veux que je continue à t'aimer, laisse-moi te plaindre.

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» Ce que lu d biles sur la vertu et la considération est la vieille épigramme des cœurs lâches qui ne savent pas mériter l'estime. Si le monde est tolérant pour les fripons de tous les sexes, il sait encore établir une différence entre la vertu patiente qui n'attend rien que de ses efforts, et le vice qui spécule sur l'infamie publique. Quant aux hommes qui vous préfèrent aux honnêtes femmes, ils se vengent par le mépris dont ils vous abreuvent et que tu veux nier. Non, encore une fois, tu ne me tenteras pas. J'ai peut-être trop d'orgueil ; mais je me tuerais plutôt que de me soumettre à la vie terrible que tu me laisses entrevoir.

» Adieu, ma pauvre Adèle. Écris-moi toujours. Garde pour toi ta voiture. Si je vais a l'hôpital, j'irai à pied, portant mon petit bagage sous mon bras. Mais j'ai bien peur de n'y aller que pour t'y rendre visite. En tout cas, si nous nous rencontrons jamais, tu verras comment je supporte la misère, et je te promets de te consoler.

» J'ai commencé cette lettre avec colère. Je voulais te maudire ; je ne m'en sens plus la force. La pitié l'emporte. Je suis trop heureuse pour n'avoir pas des trésors de miséricorde. Reçois donc l'aumône de mon pardon, ou plutôt de ma compassion ; et si jamais tu veux quitter ce bagne du plaisir, dont tu ne sens pas encore toute la chaîne, viens à moi sans crainte. Je t'apprendrai comme on espère, et comment on se purifie par la souffrance.

» Adieu donc, et puissions-nous ne plus nous revoir.

Après avoir écrit cette lettre, Pauline put enfin se reposer. Elle dormit quelques heures, et vit en songe la baronne de Villemoran qui la bénissait en l'appelant sa fille. Aux premières lueurs du jour, elle se leva, calme, rassérénée, presque belle !

Hector, en quittant le jardin pour remonter chez lui, avait entendu le murmure des quelques paroles échangées sur le palier, entre Marie et Pauline ; et sans prévoir, sans soupçonner la gravité décisive de l'entretien qui avait eu lieu, il en avait ressenti comme un contre-coup mystérieux, comme un pressentiment. Aussi, en s'éveillant le lendemain, s'interrogca-t-il avec l'anxiété d'un homme grave qui ne risque pas son secret dans des démarches équivoques, et se demanda-t-il ce que l'honnêteté, le devoir, ce que son respect pour sa mère et son amour pour Pauline lui prescriraient.

Le péril était grand peut-ôtre. Forcer l'égoïsme ingénu de la baronne à accepter pour fille l'humble demoiselle de compagnie, n'était-ce pas perdre tout le mérite d'une vie d'abnégation et de sacrifice? D'un autre côté, imposer à ce cœur brûlant et enfiévré, qui s'était si complètement donné à lui, les années d'un noviciat qui n'avait pas de terme précis, c'était abuser d'un amour qu'il eût mieux valu ne pas faire naître et ne pas encourager. Au fond de ses perplexités, Hector voyait distinctement la mort de sa mère comme la solution brutale de ses inquiétudes ; mais sa piété s'épouvantait de cette chance terrible, et il se sentait mauvais fils, lorsqu'il songeait à son amour.

Il avait l'habitude de rester assez tard, le matin, dans sa chambre. La baronne se levait vers midi ; jusque-là, Hector était libre de se livrer à ses travaux, à ses lectures, à ses méditations. Il ne s'appartenait réellement que pendant cette portion de la journée. Partagé entre le désir d'aller à la découverte, d'interroger Pauline et Marie au besoin, et la crainte de se donner les allures d'un amoureux de province, il s'approcha de sa fenêtre, l'ouvrit, et demanda conseil aux premières brises du printemps.

Pauline et Marie se promenaient dans le jardin. C'était la

première fois qu'un pou d'intimité paraissait s'établir entre les deux jeunes filles. Heetor fut profondément étonné; puis il chercha à deviner le sujet de l'entretien ; il épia la démarche, les gestes, les regards, les moindres mouvements, sans pénétrer le sens de cette conversation, qui paraissait fort sérieuse. Tout à coup, il prit son parti.

— Parbleu! s'éeria-t-il, avec une ardeur juvénile, en s'habillant à la hute, le meilleur moyen de savoir ce qui se dit, c'est encore de le demander.

Cinq minutes après cette résolution énergique, Hector descendait l'escalier avec la rapidité d'un collégien. Quand il fut au rez-de-chaussée, l'esprit de son rôle habituel le reprit comme un remords, et ce fut avec la placidité d'un prêtre qui sort de la sacristie que notre amoureux parut sur le seuil de la maison. Pauline et Marie allaient rentrer ; elles montèrent ensemble les quelques marches qui exhaussaient l'hôtel au-dessus des cuisines. Hector rougit brusquement; mais elles lui sourirent rime et l'autre avec gravité, passèrent l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, en lui serrant chacune une main, et, silencieuses comme des statues, elles rentrèrent, le laissant embarrassé, surpris, inquiet, penaud.

— Ceci se complique, pensa l'amateur de papillons, qui n'était pas versé dans l'étude de la diplomatie féminine.

11 descendit les marches qu elles montaient, et se dirigea dans le jardin, vers l'allée qu'elles venaient de quitter.

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