‹ Pauline FoucaultChapitre 12 sur 47 · PAULINE F 0 T C A 1* L T · texte numérisé non relu

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et voilà Marie, qui t'encourageait, qui t'excitait, qui se dépitait de ton silence, qui cherche à s'évanouir, quand tu as parlé. Ah ! mes enfants, ayez i'amour plus simple et plus robuste. Allons, allons, ma fille; cela ne sera rien. N'était-ce pas d'ailleurs entre nous trois une petite comédie ? Ne savais-jc pas bien d'avance à quoi m'en tenir, et ne m'avais-tu pas dit toi-méme?...

— Taisez-vous, taisez-vous î s'écria Marie, en suppliant.

— Encore! reprit en riant M me de Villemoran. Décidément, mes yeux sont trop affaiblis pour lire dans vos romans, mes chers amis ; où bien, vous avez changé de grimoire. Je comprends la modestie des jeunes filles, mais moins violente; quant à celle des hommes, je l'ignorais. Eh bien î ne direz-vous plus rien ? Et ce secret terrible, que nous savions tous et que nous n'avions pas besoin de nous apprendre les uns aux autres, vous a-t-il pétrifiés ?

Hector, en effet, semblait anéanti. Il ne s ? était pas mépris à cette émotion de sa cousine, et il n'osait achever l'aveu que cette noble enfant avait si fièrement encouragé. Quant à elle, son cœur l'avait trahie. Mais elle se domptait et essayait de sourire, pour s'empêcher de pleurer.

Il y eut une minute de silence. La baronne, que cette singulière attitude étonnait, mais attendrissait et amusait, et dont elle était bien loin de soupçonner la raison, regardait ses enfants avec une malice caressante, et prenait plaisir à prolonger leur confusion.

— Allons, reprit-elle enfin, je suis de trop maintenant entre vous deux, mes amis. Je sais ce que je voulais savoir. Mon rôle est joué ; je rentre dans ma chambre, où mon feu m'attend. Vous m'enrhumez avec vos stations en plein air. Mais puisque le jardin est le confessionnal, qu'il soit aussi l'autel î Je voudrais que ces rosiers eussent des roses, je les effeuillerais sur vous ; je voudrais que les oiseaux chanlas-

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sent dans les branches, je les prendrais à témoin ; mais puisque les oiseaux ne sont pas éclos ni les fleurs ouvertes, contentons-nous, mes amoureux, de ce vieux lierre qui grimpe au mur et qui vivra plus longtemps que moi. J'atteste cette verdure immuable qui rit à votre jeunesse et qui se moque de mes vieilles années ; j'atteste ce beau ciel où j'ai vu si souvent voltiger des amours bouftis; et, devant ce décor, je vous unis et je vous bénis, mes chers sournois. Ta main, Marie; la tienne, Hector. Allons, ce soir j'annoncerai ce mariage à nos amis, et je leur raconterai mon petit discours champêtre. Au revoir, mes enfants. Je vous laisse seuls. N'est-ce pas que j'ai bien joué mon rôle?

Et la baronne, ricanant et trottinant, s'amusant comme d'un enfantillage de cette union qu'elle venait de prononcer, selon le rituel du dix-huitième siècle, se dirigea vers la maison, se retournant pour regarder les deux fiancés immobiles, qui semblaient changés en statues.

Hector, souriant avec amertume, suivait de loin sa mère d'un regard empreint d'une sorte de compassion paternelle. Il vient un âge où la tendresse change, où la soumission est une protection respectueuse. Hector avait pris la main de sa cousine et la sentait froide et inerte dans la sienne. 11 ne savait comment s'excuser de ce fatal imbroglio. Marie, devenue maîtresse de ses émotions, attendait qu'il parlât; mais, comme il persistait dans son silence, elle lui dit, en s' assurant que la baronne était rentrée et ne pouvait pas les surprendre •

— Mon cousin, nous sommes fiancés, vous le voyez. Mais si vous êtes lié pour votre propre compte, je n'ai donné ma main qu'au nom d'une autre ; j'avais une procuration.

— Quoi ! Marie, vous savez?...

— Oui, je sais tout, mon cousin, et vous avez eu tort de ne pas avoir confiance dans mon amitié; car, enfin, mon

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voyage était peut-être une embûche de votre mère et de ma famille. J'aurais pu, pauvre provinciale, mettre beaucoup de bonne volonté* à accepter le rôle qu'on ma'ssignait, et si j'avais commis la maladresse de me rappeler que, dans notre enfance, on nous mariait tous les jours, je serais aujourd'hui, convenoz-en, dans une position un peu ridicule.

Marie était calme et souriante en parlant ainsi. Cette âme fière n'avait plus de faiblesse à l'heure du péril, et elle accomplissait avec sérénité la tâche qu'elle s'était imposée. Hector, attendri de cette grandeur dont il sentait les efforts cachés, ému de ce dévouement cordial, serra avec frémissement la main blanche et refroidie de sa cousine.

— Si j'osais, Marie, lui dit-il, je tomberais ft vos pieds comme devant une sainte !

— Vous auriez tort, répliqua la jeune fille en essayant de dégager sa main.

Et d'un ton qu'elle voulut rendre moqueur :

— Le sable est humide, et vous vous tacheriez les genoux. Ce jardin est bien compromettant.

— Ainsi, ma cousine, vous avez mon secret.

— Mon cousin, j'ai celui d'une autre qui m'a estimée comme sa sœur et qui veut que vous soyez mon frère. Hector, vous êtes bon, loyal, et vous avez dans l'affection d'une Ame firre et pure la recompense qui vous est due. Mais, permettez-moi, mon ami, de vous dire que vous manquez de résolution. Je sais tous les égards, toutes les précautions que votre piété filiale doit exiger; mais ne pouvez-vous pas avoir une volonté, et n'a\ cz-vous pas acquis le droit de faire respecter sans violence l'amour honnête qui vous anime? Je n'ai pas, continua la jeune fille, avec un adorable sourire, une grande expérience de ces choses, mais je crois qu'une bonne et simple franchise est encore le meilleur et le plus court moyen. Vous voyez ce qu'il en conte d'hésiter, un

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quiproquo et des fiançailles pour rire, dont j'aurais le droit de me fâcher.

— Marie, ma sœur, je vous bénis.Tout ce qu'un sentiment jaloux m'a laissé de tendresse, de reconnaissance, je vous le donne. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un amour comprimé si longtemps par la froide raison, par le devoir. J'ai peur d'être jeune, parce que j'ai peur d'être ridicule. Je touche au but que je rêvais à vingt ans, et si je me laissais aller à la joie qui m'inonde, je proclamerais tout haut cet amour que je cache, comme une faute contre l'ennui. Mais vous savez, ma cousine, que j'ai une tendresse un peu jalouse à ménager; ma mère...

— Ma tante va au-devant de vos vœux, et cette persécution pour un mariage en est la preuve.

— Oui, pour un mariage qui ne change rien à ses habitudes, qui n'introduit pas d'étrangère dans sa famille, qui ne lieu rte aucun préjugé; mais que dira-t-elle en apprenant la vérité ?

— Ecoutez-moi sérieusement, mon cousin, car je crois que mc3 paroles sont un oracle. Vous savez, les enfants, les jeunes filles, les insensés, sont quelquefois inspirés par un esprit qui les fait parler à son gré. Eh bien ! je sens qu'un de ces bons esprits, descendu tout droit du ciel, m'est entré dans le cœur et m'inspire. Vous avez un double devoir, celui de fils, celui de fiancé. Si vos lisières vous semblent bien courtes, c'est que vous avez grandi. Soyez homme et posez doucement votre volonté. 11 n'y a plus d'usurpation à devenir le chef réel et actif de la famille ; ma tante vous aime par-dessus tout et a peur de vous déplaire ; usez de cette bienveillance. Vous ferez bouder M. de Saint-Paarcs, vous ferez fuir lady Fitz-Peters; le grand mal ! mais vous triompherez d'une résistance qui ne sera qu'un peu de coquetterie maternelle. Prenez garde, mon cousin ! votre attitude

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otait un jeu dangereux pour celles qui n'avaient pas votre secret; votre faiblesse serait un péril autrement grave pour celle que vous aimez. Pauline n'est pas une intelligence vulgaire ni un cœur banal ; elle mourrait de votre hésitation, elle se tuerait, si vous la dédaigniez. Brave contre tout le monde, elle serait sans force contre les blessures que vous lui feriez vous-même. Prenez garde! vous n'avez pas le droit de tuer ni de torturer cette jeune fille, qui croit passionnément en vous. Tcmt le monde n'a pas lé pouvoir stérile des résignations, et Pauline moins que personne.

— Je vois que vous avez reçu bien des confidences, ma cousine , reprit Hector avec gravité. Vous me parlez avec une raison qui m'accable. Mais connaissez-moi tout entier, et voyez quel homme s'agite et tremble derrière ce masque impassible. J'en atteste votre bonté, voire héroïque douceur, j'aime profondément, d'un amour absolu, avec estime, avec respect, avec religion, cette pauvre tille valeureuse qui est restée grande, hère, pure dans sa misère. Je l'aime , et, permettez-moi de vous le dire, c'est là toute mon excuse de ne pas vous aimer. Mais expliquez-moi donc pourquoi une résistance s'élève en moi quand mon secret va m' échapper; pourquoi j'ai peur d'un aveu qui me lierait pour le monde ! Cela est lâche, sans doute, et ridicule. Je lui donnerais mon sang, ma vie, et j'hésite à lui donner mon nom; la pensée d'un mariage me semble vaguement un péril. C'est pour elle seule, j'en suis sûr, que je redoute ce danger. Mais, enfin, quel est-il? Pourquoi cette inquiétude qui me torture et m'empêche d'aller résolument jusqu'au bout.

— C'est que vous vous êtes trompé, mon cousin, et que vous n'aimez pas Pauline.

— C'est peut-être au contraire, Marie, parce que je l'aime trop, et parce que ma tendresse acquiert la lucidité des ames en extase. A mesure que je l'étudié et que je sens

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augmenter mon dévouement, je sens aussi de plus en plus les différences de deux cœurs entraînés l'un vers l'autre par quelque loi fatale des contraires. Plus nous nous aimerons, moins nous serons près de nous confondre et d'avoir les mômes sensations, les mômes délicatesses. Ah ! je ne recule pas pour moi, mais pour elle. Je prévois à un moment un choc terrible, et je crois que si je ne l'aimais pas comme je l'aime, je la haïrais avec passion.

— Taisez-vous, répliqua Marie, qui essaya de sourire, mais que cette confidence épouvantait ; taisez-vous I Ce sont là les vaines excuses de votre timidité. D'ailleurs, mon cousin, il est trop tard, le mal est fait! Si l'un de vous deux doit souffrir, que ce soit vous qui prévoyez la douleur. Vous avez le courage froid et paisible, ne le laissez pas ébranler. Allons, mon cousin, je vous exhortais au bonheur, c'était vous méconnaître; je vous exhorte à la souffrance. Voilà le lien véritable et indissoluble entre nous. Pauline compte sur vous; ne la trompez pas. Elle vous aime, vous lui avez dit que vous l'aimiez ; ne rétractez pas des paroles sincères. Voilà ce qui est le devoir rigoureux et immédiat. Le reste appartient aux conjonctures et à Dieu. Soyez toujours bon, patient, dévoué, et laissez faire le temps. Le bonheur n'est pas l'essentiel, c'est l'accessoire.

— Ah ! Marie, que nous nous comprenons bien !

— C'est pour cela, mon cousin , que nous ne pouvons pas nous aimer, se hâta de dire avec une ironie touchante l'héroïque enfant. Écoutez , ma tante nous réserve quelque piége pour ce soir. Tendons-lui une bonne petite embûche. Elle annonce votre mariage à ses amis ; annoncez en môme temps votre amour à elle et aux autres. Je serai là, je vous aiderai; nous brusquerons l'affaire, et nous aurons raison de vos hésitations et des scrupules de ma tante, que vous exagérez.

— Soit, Mario, vous me donnez confiance. Je serai di#nc de votre amitié, ma sœur. Ce qui nous manque, à nous autres hommes, c'est l'enthousiasme de la douleur; nous nous embarrassons de subtilités, et, malgré toute notre loyauté cl tout notre courage, nous essayons de discuter avec le calice, Vous nous apprenez la vraie grandeur; vous n'analysez pas vos sentiments; vous les transfigurez. Excusez-moi, ma cousine , vous verrez ce soir que je n'ai plus d'irrésolutions, et que je sais et que je peux vouloir.

— Bien dit, mon cousin: mais séparons-nous, car il ne faut éveiller la jalousie de personne.

— C'est vrai, n'est-ce pas, elle est jalouse?

— Qui. lady Fitz-Peters? je crois bien; et n'a-t-eire pas un peu raison, mon cousin?

— Vous riez, Marie?

— Oh ! ne faites pas attention ; c'est comme si je pleurais. Ce mot fit tressaillir Hector. Il sYlança pour ressaisir la

main que sa cousine avait retirée. Mais M' le de Soulaignes lit un mouvement en arrière, posa un doigt sur ses lèvres, par un geste doucement grondeur, et lui tourna le dos.

Hector comprit que toute insistance serait indiscrète. Il traversa le jardin pour rentrer à l'hôtel.

Quand elle se vit seule, Marie leva ses beaux yeux ruisselants de larmes vers le ciel, et murmura :

— Je vous remercie , mon Dieu , de m'avoir donné la force d'aller jusqu'au bout. — Pauvre Hector! pauvre Pauline! Est-ce donc là de l'amour? Je ne suis pas faite alors pour aimer.

Remarquons en passant que depuis qu'il s'était agi d'amour, par une pudeur réciproque . Marie el Hector ne s'étaient plus tutoyés.

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