‹ Pauline FoucaultChapitre 23 sur 47 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

— Et vous, messieurs, demanda Pauline en s' adressant aux banquiers, donnez-nous votre avis?

— Moi, mademoiselle, dit le financier bien gras, je crois, comme vous, que la musique ne doit servir qu'aux sentiments les plus simples. Qui nous rendra ces innocents opéras où le moindre thème amoureux fournissait un prétexte aux plus touchantes mélodies? Mais, de nos jours, on a peur de céder aux émotions naturelles, et l'on mettrait volontiers en musique la leçon d'anatomie, plutôt que de suivre le sentier de tout le monde.

— Vous voyez, monsieur, que je ne suis plus seule, dit Pauline en se tournant vers le musicien ; j'ai un allié.

— Dites que vous avez deux alliés, mademoiselle, ajouta à son tour le financier maigre. Girard a parfaitement raison. La musique n'est plus un plaisir, c'est une expérience d'acoustique; on ne nous émeut plus, on nous éprouve. Eh! mon Dieu, quand des hommes, comme nous, ont consacré toute une journée aux affaires, c'esi-à-dire aux ennuis, aux tracas, que vont-ils demander, le soir, à l'Opéra? des combi-

liaisons savantes? des problèmes de notes? des tours de force? Non pas ; mais l'oubli de la vie matérielle dans la vie du cœur. Pour moi, je vais toujours à l'Opéra avec ma femme et mes enfants Eh bien ! il me semble que la musique doit servir d'interprète à nos sentiments réciproques, et que nous nous aimons davantage, pendant que Mozart ou Rôssini chantent les fêtes du cœur.

— Savez- vous, mon cher monsieur Bastien, que vous êtes poète? s'écria M mo de Saint-Ovide en ricanant; il faut se défier des hommes de chiffres.

— Il faut se défier de tout le monde, madame, répondit le banquier maigre avec un sourire sentencieux, parce que tout le monde a un masque sur le visage. Seulement, vous vous trompez à notre égard : les chiffres, voilà notre masque; le sentiment, voilà nos visages.

— Je ne savais pas que la Bourse eût des Némorins de votre espèce.

— Parbleu! dit le musicien, qui avait écoulé avec dédain tous ces propos, pourquoi s'étonner de trouver des bergers dans un endroit où l'on compte tant de moutons?

M me de Saint-Ovide rit beaucoup de ce mot féroce. Pauline en sourit avec mépris ; elle devenait rêveuse.

— Je ne m'attendais pas, dit M 1,c Foucault, à entendre un artiste calomnier l'art, ni à voir le sentiment vengé par des banquiers.

— C'est que vous croyez, mademoiselle, reprit le financier au ventre arrondi, celui qu'on appelait M. Girard, que nous sommes des Turcarets stupides, et que la diplomatie des affaires aiguise l'esprit, au détriment du cœur. Je plains ceux qui aiment l'argent pour l'argent ; mais sachez que la banque n'est pas plus incompatible avec l'imagination et le sentiment que tous les états du monde. Il n'y a pas de profession qui supprime le besoin de s'attendrir et d'aimer.

Pour ma part, j'aime les bons livres, les bous tableaux et la bonne musique. Les affaires m'aident à satisfaire ces passions-la, et si vous me lisiez des vers de Lamartine, je crois que je serais assez ridicule pour vous laisser voir des • larmes de financier.

— Parbleu ! reprit le banquier maigre, monsieur Bastien, c'est un préjugé étrange que de vouloir interdire aux hommes de finance un domaine qui est à tout le monde. 11 se peut que l'ardeur d'acquérir dessèche le cœur; mais combien d'artistes que l'ambition pétrifie plus que des banquiers! Non, mademoiselle, avec l'éducation moderne, il n'est personne qui ne puisse être initié aux émotions de l'art. Tant pis pour ceux qui n'aiment pas ces grandes choses; ce n'est pas la faute de leur état, c'est la faute de leur sottise!

Pauline était attendrie et sérieuse. Ces deux hommes, dont elle avait voulu se faire des jouets, trahissaient des délicatesses de sentiment dont elle était jalouse. Elle qui se montrait si fière de son amour et de sa passion, elle trouvait dans des banquiers, dans des hommes positifs, les seules gens capables de la comprendre. Elle qui rêvait un poète pour confident, elle rencontrait à sa hauteur deux hommes de la Bourse. C'était à la fois pour elle une joie et un désespoir. Heureuse de se sentir hautement appréciée par MM. Girard et Bastien, qui l'avaient appelée mademoiselle avec une nuance de respect dont elle avait senti tout le parfum, elle souffrait pourtant de ce mélange de poésie et de raison qui lui venait en aide»

Le grand ennemi, le grarid danger pour les âmes comme celle de Pauline, c'est le bon sens. Elle eût voulu que ce» deux banquiers, à la physionomie ordinaire, fussent ridicules et exagérés dans leur genre, comme le maestro l'était dans le sien ; mais leur logique naïve et bourgeoise la déconcertait et la froissait. Quoi! on n'était pas une créature 1

d'exception on comprenant de la môme façon qu'elle! Quoi! on pouvait aller à la Bourse, avoir du ventre, s'appeler Girard ou Bastion et entendre quelque chose au sentiment! Elle croyait avoir fait une découverte, avoir cédé à une inspiration de génie en s'éprenant de M. Hector de Villeînoran, de cet homme passionné sous une apparence placide. Hélas! son héros était-il donc semblable a tout le monde, et le premier banquier venu pouvait-il le valoir?

C'était ainsi que Pauline se blessait à chaque pas dans le monde, et souffrait de chaque expérience. Son imagination endolorie ne pouvait s'accommoder de la réalité. Elle la trouvait parfois trop plate, et elle souffrait d'autres fois de ne pas la trouver inférieure à son rêve!

Que l'on ne dise pas que nous raffinons des souffrances, et que nous parfilons des quintessences de sentiment. Les grandes et mortelles blessures ne sont pas des coups de poignard. On ne meurt qu'une fois d'un égorgement ; on meurt vingt fois des déceptions.

Si le lecteur veut bien se rappeler, à chaque nouveau développement que nous donnons à cette histoire, que Pauline Foucault est une nature ardente et aigrie, qui a peur du monde et qui le convoite, qui veut en être bien accueillie, et qui pourtant voudrait en souffrir, afin de le châtier ; qui a trop de la douleur, et qui ne s'accommoderait pas de ne plus la sentir ; qui porte en elle ce ver rongeur du doute que l'abbé Gaume empêchera de trouver, s'il continue à vouloir le découvrir; si le lecteur veut bien reconnaître aussi qu'il y a certaines superstitions auxquelles les raisons les plus fières et les plus éclairées aiment à céder, et que Pauline, à la veille de retourner chez M. de Villemoran, de commencer avec la société la q.»ereîle qu'elle croyait inévitable, cherchait et s'imaginait trouver des augures dans ce salon, il comprendra que cette première discussion, dans

laquelle un artiste de réputation avait blasphémé l'art, et où deux banquiers avaient vengé en peu de mots, et avec bon sens, le sentiment outragé, il comprendra que cette discussion eût jeté du trouble dans l'esprit de Pauline.

Elle n'était plus maîtresse d'elle-même. Elle qui avait résolu de dominer, d'humilier les invités de M ,,,e de Saint- Ovide, elle était contrainte d'en estimer quelques-uns; c'était un cruel désappointement dont elle voulait se venger sur son ancienne amie; et tout le monde avouera qu'elle n'avait pas tort.

Adèle s'aperçut de l'émotion de Pauline, et, charitablement, elle voulut l'augmenter, en fournissant des aliments à l'entretien près de s'éteindre. MM. Girard et Bastien, qui ne se doutaient pas de leur succès, mais qui se trouvaient heureux de rencontrer, dans cette maison si vide et si banale d'ordinaire, une intelligence vive et ardente, se prêtèrent avec rondeur à la discussion. Ils donnèrent à notre héroïne la preuve accablante que le sentiment n'est pas exclusif de la vulgarité; ils mêlèrent des platitudes à des théories délicates, si bien que la pauvre fille, à chaque instant meurtrie et flattée, était tentée de leur crier de se taire et souffrait un insupportable martyre, celui qui guérit les plaies pour mieux les rouvrir.

Le journaliste attendu parut assez tard. Il venait, disaitil, de corriger les dernières épreuves de son article du lendemain.

Adèle courut au-devant de 4ui avec un empressement qu'elle voulut rendre enfantin. Elle en avait peur et désirait s'en faire un allié.

— Bonjour, brigand, lui dit-elle en lui tendant le front.

— Bonjour, vestale, répliqua l'écrivain, qui blanchit ses lèvres au front crépi de la femme galante.

— Toujours menteur! dit Adèle.

— Toujours véridique ! répliqua le journaliste.

— Quoi de nouveau, homme de nouvelles?

— Le ministère chancelle; nous aurons la guerre... à moins que nous ne l'ayons pas. Le terrible serpent de mer a dévoré un rédacteur du Constitutionnel; mais comme ce dernier avait un numéro du jour dans la poche, le monstre <*st mort d'indigestion.

— Il est charmant, dit tout haut M me de Saint-Ovide avec \in petit rire outré et complaisant.

— Il est stupide, murmura tout bas Pauline à l'oreille de son amie.

Attends pour le juger, repartit celle-ci ; tu verras. Ces sottises qu'il débite servent d'étui, de gaîne à sa méchanceté.

Le nouveau venu était un de ces hommes qui se font écrivains, comme bien des gens se font prêtres ou soldats, pour avoir un état; mais qui ne travaillent a former l'esprit public que jusqu'au jour où ils acquièrent l'esprit de travailler a leur fortune personnelle; qui ne sont gênés ni par une conviction, ni par une vocation ; qui ont essuyé sur leurs manches les plumes de toutes les opinions; qui, doués de cette effroyable raison que donnent l'essai et le mépris de toutes les causes, ont une force apparente qui séduit et qui corrompt.

Ces hommes-là tutoient des hommes d'État et sont tutoyés par des courtisanes. On ne sait jamais si, le lendemain, ils ne feront pas partie d'un ministère ou de la police. Ronds à force d'avoir roulé, ils ont cette bonhomie banale des natures émoussées, et rendent un tas de petits services inutiles, tout en laissant commettre de formidables infamies.

Je me hatc d'ajouter que ce type dé journaliste existe peu, ou n'existe plus dans les conditions nouvelles. Nous sommes en 1841, ne l'oublions pas, à l'heure où l'anonyme préside encore aux mystérieux arrêts de l'opinion. Le jour-

nalisme a trop besoin aujourd'hui de se faire respecter pour . ne pas redouter certaines collaborations que l'anonyme cachait autrefois. La presse a perdu de sa puissance collective ; mais, en eréant pour chacun cette responsabilité personnelle qui fait l'homme privé, solidaire de l'écrivain, elle a purifié son action, tout en l'amoindrissant.

Ces enfants perdus qui passaient sans scandale d'un journal officiel dans un journal de l'opposition ; ces Figaros assouplis par les intrigues de tous les partis, attisant toutes les petites guerres, vendant, achetant, trafiquant tour à tour au profit de toutes les ambitions, confidents de toutes les vanités, servant de marchepied à toutes les fortunes, vivant bien dans l'ombre et, se résignant à ne parvenir à rien, parce qu'ils touchaient à tout, ces vauriens de talent sont presque inconnus aujourd'hui.

Ils étaient encore assez fréquents en 1841. La révolution de Juillet avait eu de nombreux fruits secs; et ces vainqueurs, vaincus, n'espérant plus de répartition prochaine, découragés et démoralisés, vivaient à la solde des triomphateurs ou des ennemis ; ils avaient créé, à côté de la Bohême littéraire, insoucieuse et charmante, une âpre Bohême politique, qui avait sa force, ses moyens d'action, son influence, qui vivait dans les estaminets, trônait dans des boudoirs, comme celui de M™ de Saint-Ovide, d'o(i elle tenait en échec les hôtels élégants de ses patrons.

(les écrivains, doux et cyniques, qui faisaient le bien par mégarde et le mal sans méchanceté, avaient une sorte de style, facile et prompt, qui s'accommodait de toutes les causes. Ils sont morts presque tous à la tâche, plus prés de la bouteille que de l'encrier. Ils étaient de forts buveurs, ne pouvant pas être des mangeurs. Ils composaient la milice grouillante que quelques individualités éclatantes menaient a l'assaut ou à la déflmse du pouvoir. Ils étaient re

doutés et sont restés inconnus. A peine si quelques-uns ont conservé une notoriété apparente, due à quelques boutades spirituelles, à deux ou trois pages, échappées à l'interrègne de la tempérance.

Le mouvement honnête de 1848 nous a débarrassés de ces journalistes. Ils seraient impossibles aujourd'hui.

L'ami de M™ 6 de Saint-Ovide était un de ces intrigants à* facettes qui reflètent toutes les couleurs. Attaché autrefois à la correspondance officielle, au bureau de Y Esprit public, il s'était détaché du pouvoir, parce que, sans motifs, on lui avait refusé la croix. Entré dans l'opposition, depuis quelques mois, il commençait à se repentir de son indépendance et rôdait autour du ministre. Lié avec tout le monde, camarade d'études ou d'estaminet de bien des hommes importants, il ne saluait plus personne sur les boulevards que du coin de l'œil, pour ménager son chapeau. Ayant passé sa vie à écouter et à raconter, il savait tant de secrets qu'il en devinait bien d'autres. On disait que, curieux d'autographes, il avait plus d'une fois tiré de l'argent de correspondances mises à prix, et il se pouvait que M me de Saint- Ovide fût sa complice et son associée dans cet honnête commerce.

Adèle le ménageait et le redoutait. Il lui procurait les convives dont elle avait besoin, et il y avait entre eux un pacte secret et spontanément conclu pour s'entr'aider muluellement. Ai-je besoin d'ajouter que le mépris le plus cordial cimentait cette association?

Philippe Loignun était le nom désagréable de cet homme obscur, mais puissant. Il tenait à ce nom-là comme s'il se fût appelé Rohan, et quand on lui disait qu'il avait un nom à faire rire , il s'empressait de répondre que c'était au contraire un nom à faire pleurer. Une ou deux fois, il avait consenti à se cacher sous un pseudonyme , c'est-à-

dire à prendre le nom de son pays natal ; mais Philippe était à la fois trop fort et trop blasé pour ne pas compter au contraire sur l'effet ridicule de son nom et pour être jaloux d'un nom banal.

Il avait près de quarante ans. Sa ligure attestait les orages : maigre, jaune, destinée à faire valoir des yeux gris, pétillants, elle était une page de mémoires, et elle racontait les luttes, les douleurs, les déceptions, les consolations effroyables et les résignations désespérées de cet enfant du siècle. Très-fin, très-spirituel, ayant cette universalité de moyens qui séduit les réunions intimes; propre à tout cl n'ayant rien obtenu, précisément à cause de cette ubiquité qui dispersait ses forces et éparpillait ses prétentions, Philippe en voulait beaucoup à la société, et s'en voulait beaucoup a lui-même. Il n'avait pas renoncé tout à fait à parvenir, et il attendait une bonne occasion. Admis dans des maisons honnêtes et familier dans des tripots, il savait être partout à sa place. Les femmes n'étaient pas étrangères à ses calculs ; mais il perdait tous les jours de ses chances auprès d'elles. Sa figure, qui s'obstinait à vieillir plus vite que lui, l'irritait fort et l'obligeait à des préparations de toilette dont il se moquait et dont il enrageait. On l'avait mêlé à bien des intrigues de boudoir; mais on ne lui avait jamais connu de maîtresse en titre ; et si l'on trouvait des nœuds de ruban parmi des pipes culottées dans ses tiroirs, ces gages étaient restés a ses doigts, comme des plumes restent aux buissons que les oiseaux traversent à tire-d'ailes.

Philippe était l'homme d'État du salon de M me de Saint- Ovide. Les banquiers lui soumettaient discrètement de petites questions ; l'artiste lui eût volontiers dénoué les lacels de ses souliers, pour obtenir un feuilleton élogieux. Le comte lui devait deux ou trois succès oratoires, et le cajolait pour n'en être pas trahi; le journaliste, heureux de cet auditoire

complaisant, se délassait cl s'amusait dans ce milieu où il n'avait plus besoin de mentir et qu'il dominait avec une incontestable supériorité.

— Quelle est cette dame? demanda-t-il tout bas à Adèle qui le retenait dans un angle du salon.

— C'est une de mes bonnes et anciennes amies, très-spirituelle, mais très-romanesque. Elle va se marier, je vous en préviens; elle épouse le baron de Villemoran. C'est un chapitre de roman anglais : l'éternelle demoiselle de compagnie qui devient grande dame.

— Elle n'est pas jolie, et le sentiment la maigrit.

— Je voudrais pourtant bien vous voir essayer de lui faire la cour.

— Avant son mariage?... A quoi bon?

— Je rirais tant, si ce mariage se rompait !

— Ah! ma chère, vous manquez de dignité. D'ailleurs, croyez-vous donc que j'inspire une passion foudroyante?

— Bah! si vous vouliez... Et puis, j'ai mon idée.

— Il faut vous défier de vos idées.

— Oh! celle-là est bonne. Restez un peu tard, et vous verrez.

— Adèle, je ne vous fréquenterai plus, je vous en avertis ; vous devenez haineuse et hargneuse comme une grisctle. C'est donc une honnête fille que cette fille-là?

— Ah ! mon cher, elle empeste de vertu !

— Eh bien! que fait-elle ici, alors?

— Elle me brave, et elle se moque de nous. é

— Oh! de nous...

— Eh oui, de vous, tout le premier. Vous n'avez dit que deux mots, et elle en a déjà conclu que vous n'aviez pas le sens commun.

— Diable! elle s'y connaît! il faudra jouer le grand jeu.

Et Philippe, mis en gout de coquetterie par ces insinuations, se rapprocha de Pauline.

Il leur suffit de quelques motsMncisifs à l'un et à l'autre, pour sentir qu'ils étaient dignes de lutter onscmhlc. Pauline trouva une ironie plus expérimentée, plus pratique que la sienne. Philippe s'émerveilla de l'amertume enthousiaste qui le dépassait dans ses élans. Ce fruit gâté, qui avait roulé à travers des sentiers poudreux, se heurtait à un fruit trop mûr, dans lequel le ver était déjà entré.

On causa à part dans un coia du salon, à voix basse, du premier sujet d'entretien, de la musique, du sentiment; et, mise à Taise? par les sarcasmes du journaliste, Pauline finit par lui exprimer sa confusion de ce qu'elle l'avait mal jugé, son étonnement de tout ce qu'elle avait entendu et l'étrange émolion produite par les deux banquiers.

— Sont-ils sincères? demanda-t-elle.

— Eh ! mon Dieu! qui donc est sincère et qui donc peut mentir? répondit Philippe ; la grimace est dans tout, môme dans la joie la plus vraie, même dans la douleur la plus profonde. Ces financiers âpres au gain, intraitables en affaires, plus féroces que des Caraïbes, jouant des jeux à tuer ou à déshonorer leurs rivaux, n'ont aucune raison physique ou morale pour ne pas s'adonner au sentiment dans leurs heures perdues. On n'aime plus guère que dans cette catégorie-là, et si votre amie M mc de Saint-Ovide se fait épouser un jour, ce sera par un homme d'argent qu'elle aura séduit. La haine est notre lot, à nous autres imbéciles qui ne savons pas faire fortune. L'amour est l'atmosphère et la ouate des parvenus. Le sentiment est la digestion de leur bonheur... On m'a dit que vous alliez vous marier, mademoiselle?

— Qui vous a dit cela? demanda Pauline en rougissant.

— Quelqu'un qui voulait d'abord me retirer toute espérance, répliqua Philippe Loignon avec galanterie.

— C'est vrai, monsieur, je me marie ; je fais un mariage d'amour.

— Vous avez raison de dire que vous faites ce mariage-là , c'est-à-dire que votre imagination l'invente.

— Monsieur, vous abusez du droit que vous donne ce salon.

— Vous voyez bien que non, mademoiselle, puisque je vous estime et que je vous parle avec respect, répondit gra veinent le journaliste.

— D'où vient alors que v ous mettez en doute l'avenir que je nie promets?

— C'est que, depuis une demi-heure que nous causons ensemble, je vous ai devinée; c'est que je vous connais, mademoiselle. Vous êtes ce que j'aurais été, moi, sans les circonstances qui m'ont consolé et refroidi. Vous êtes ma sœur! Oh! ne vous effarouchez pas, ce titre vous garantit. Nous sommes deux ambitieux. Moi, je me résignerais, à la rigueur, à ne pas gravir; et vous, vous vous mettez en route pour le Mont-Blanc. Moi, j'ai ramonné toutes les cheminées où brûle la fumée de la gloire, et je n'ai rapporté que des callosités aux genoux et uu peu de suie dans les yeux; vous, vous allez intrépidement à ce foyer. Vous mourrez dans les cendres, où v ous vous jetterez à travers les flammes» Laissez-moi achever, line jeune fille honnête (et vous l'êtes, M mc de Saint-Ovide me l'a dit; je la crois; elle s'y connaît), une jeune fille honnête, douée de votre énergie, qui vient} la veille de ses noces, dans une maison comme celle-ci, et qui trahit l'inquiétude que j'ai saisie dans vos paroles* n'est pas une âme commune. Elle marche droit à sa perte. Je ne connais pas votre futur ; mais il est baron et riche : c'est un mauvais signe. Il faut qu'il ait bien du génie pour vous rendre heureuse !

— C'est Adèle qui vous a conseillé de me dire cela, bal-

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butia Pauline, qui palpitait et qui prenait un intérêt étrange aux paroles de Philippe,

— Vous savez bien que non, mademoiselle.

— Eh bien ! alors, monsieur, ne me dites plus rien, reprit M ,,,! Foucault en se levant avec précipitation, je n'ai pas besoin qu'on me dise la bonne aventure.

— C'est pourtant ce que pourrait faire de mieux un bohémien comme moi, dit en soupirant le journaliste. Vous ne voulez pas que je continue ; c'est que vous me comprenez. Au revoir, mademoiselle. Me permeltrez-vous, quand vous serez baronne, de solliciter l'honneur de vous être présenté?

— A la bonne heure ! s'écria Pauline en riant d'un rire forcé, vous plaisantez ! j'aime mieux cela ! Moi qui avais failli vous prendre au sérieux.

— Quel malheur c'eut été pour nous deux ! dit Philippe en se levant à son tour.

Pauline ne répondit rien ; elle s'éloigna ; mais son cœur battait, le sang lui bourdonnait aux tempes. Elle avait peur de la perspicacité de cet homme qui avait peut-être passé par ses douleurs; et pourtant, elle eût voulu qu'il la retînt de force, et qu'il continuât à la torturer.

Philippe devenait rêveur.

— Eh bien ! lui dit Adèle, qui avait surveillé de loin la • conversation, et qui brûlait, d'en connaître le résultat, que

pensez-vous de mon amie ?

— D'abord qu'elle est digne que vous la détestiez ! C'est une lière femme.

— Bah ! c'est une femme iière !

— Eh bien î essayez d'avoir de ces fiertés-la, ma bonne ; je vous en défie î

Adèle haussa les épaules, mais elle sourit. Cette injure de iM. Loignon ne lui déplaisait pas.

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