‹ Pauline FoucaultChapitre 29 sur 47 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Pauline et Marie ne recommencèrent pas l'entretien du bord de l'eau; elles ne pouvaient s'entendre.

Pauline parlait passion, Marie parlait devoir. L'une et l'autre cherchaient de bonne foi une conciliation impossible entre ces deux termes. M me de Villemoran, par une étrange susceptibilité, trouvait que sa cousine s' (Hait bien facilement résignée à se passer d'Hector. Elle voyait dans ce sacrifice une sorte de dédain de son propre choix et une insulte pour elle-même. Elle eût préféré une rivale ; et elle avait mieux aimé Marie le soir de cette confidence, quand elles s'étaient rencontrées au bas de l'escalier. Mais ce bonheur bourgeois si tôt venu, si tôt accepté, ce mariage de convenance, qui donnait la paix aux deux époux, cet amour officiel qui narguait le sien, tout l'irritait, en lui donnant des torts qu'elle n'avouait pas, quand les faits semblaient les lui reprocher.

M œe Desprets commençait de son côté à ressentir moins de sympathie que d'effroi pour cet amour si impérieux, si insatiable, qui se vantait toujours, s'excitait toujours, jetait un perpétuel défi au monde et à Dieu, et voulait vivre en se

maintenant hors de l'atmosphère rcspirable. Elle se sentait gênée par cette ardeur fiévreuse ; elle se demandait si c'était bien là de l'amour; si Pauline n'était pas dupe d'elle-même, si cette prétendue passion n'était pas seulement l'utopie de l'orgueil.

Ces réflexions portaient naturellement Marie à plaindre tout bas Hector, et à l'observer avec la plus vigilante attention. Mais M. de Villemoran était impassible. Il avait sur les lèvres un sourire cloué qui ne s'envolait plus. A peine, en le guettant avec la sagacité d'une âme dévouée qui a des intuitions fraternelles, Marie parvenait-elle à surprendre quelquefois un tressaillement, un pli des lèvres, un battement des cils, une pâleur rapide, un regard plus inquiet. Elle essayait de plonger dans sa pensée; elle avait surtout une façon de lui tendre son filleul, pour qu'il l'embrassât, qui eût été bien cruelle, si elle n'eût été le piège d'une amitié sans bornes.

Le baptême fut une fùte de famille, une grande féte destinée a faire époque. Pauline pria comme une simple chrétienne, dans l'église du village. À Paris, elle eût peut-être souri du sacrement auquel elle participait; rhais là, dans cet humble sanctuaire, elle se fût sentie sacrilège de lutter contre son émotion. Marie lui sut gré de cette ferveur, et l'embrassa tendrement.

— Merci, lui dit-elle, vous serez cause que je gâterai co dernier-né. Je veux l'aimer par-dessus toutes mes tendresses, pour vous, et je veux vous aimer en lui.

— La mère, répondit Pauline avec mélancolie, combattra l'influence de la marraine. 11 sera heureux, parce qu'il est votre fils.

— Il n'est plus à moi seul, il est à nous tous désormais, reprit M me Desprets ; et si je mourais, ma cousine, vous sciez obligée de lui servir de mère.

— Je ne veux pas songer à cette maternité-là, dit Mme de Villemoran.

— Je ne veux pas non plus que vous y songiez, repartit Marie. J'espère biea vivre assez pour l'élever, ce cher Hector.

Toutes les joies, à la campagne, s'épanouissent dans un dîner. On dîna donc. Quelques voisins, des maîtres de forges, des marchands de bois, avaient été invités. M me Desprets fit les honneurs avec uue grâce un peu languissante. La fatigue de son bonheur lui avait laissé une pâleur adorable. Mise avec goût, mais obligée, pour satisfaire précisément aux exigences du nouveau baptisé, de porter une toilette de convention, elle avait un charme et une élégance qui n'étaient dus qu'à elle-même et qui ne devaient rien à la mode. Pauline l'admira naïvement, mais ne s'immola pas toutefois â son triomphe ; elle fut belle aussi à sa manière ; et, dirigeant la conversation avec une verve éblouissante, elle mit le feu à toutes ses fusées, et tint à honneur de laisser dans l'imagination des convives le souvenir d'un météore. Tour à tour coquette et simple, abordant tous les sujets avec l'autorité et la science d'un professeur, ou bien maniant les paradoxes avec la dextérité d une Parisienne qui cache son ignorance, elle grisa toutes les têtes.

M. Desprets surtout, qui tenait à passer pour un connaisseur, et qui avait procuré à ses invités cette fête de l'esprit, se montra ravi jusqu'au transport. Il but et fit boire à la santé de la marraine, et comme il était assis à côté d'elle, il lui traduisit son admiration dans les termes d'une courtoisie un peu plus galante et un peu plus profane qu'il ne convenait peut-être.

Pauline sourit de ce grand succès et n'en tira pas vanité. Mais il lui sembla, le lendemain, que M. Desprets n'était pas revenu de l'ivresse de son estime, et qu'il continuait a la

regarder avec des étincelles que la nuit avait eu le temps d'éteindre. Il mit dans son salut une onction toute particulière; il lui prit les mains, en lui souhaitant le bonjour, avec une énergie qui eût été brutale si elle n'eût trahi l'enthousiasme.

Depuis ce dtner, M. Desprets parut tenir beaucoup moins à son mérite de maître de forges et se rappeler compiaisamment ses mérites un peu négligés de dandy. Bien qu'il fût le mari d'une excellente musicienne, il ne s'aperçut du bonheur d'avoir un piano à la campagne que lorsque Pauline consentit à jouer ou à chanter. Il se hasarda lui-même dans une romance. Il avait eu, comme avocat, une assez jolie voix de baryton.

11 présenta Hector à une société de chasseurs, et organisa des parties irrémissibles auxquelles des rendez-vous d'affaires, plus irrémissibles encore, l'empêchaient toujours d'assister ; mais il ne se rappelait jamais ces rendez-vous qu'au moment du départ. Hector, engagé, partait seul. M. Desprets restait à la maison : l'affaire malencontreuse le retenait une heure dans son cabinet ; puis, au lieu de rejoindre les chasseurs, il restait avec les dames, il leur tenait compagnie, il offrait de les diriger dans quelques promenades. Empressé envers sa femme, qui le proclamait le plus obligeant des maris, il profitait de ces certificats légitimes pour en mériter d'autres de sa cousine, et ne cessait de l'assiéger de supplications pour qu'elle consentît aussi à le trouver galant, complaisant, charmant.

Pauline, qui perça à jour cette diplomatie, voulut bien se prêter d'abord avec gaieté à ce jeu innocent ; elle en parla même, le premier soir, à son mari. Elle ne vit aucun danger pour elle, non plus que pour Marie, dans cette velléité de braconnage sentimental dont M. Desprets était atteint. Elle n'avait pas été gâtée de flatteries. Jusque-là, l'a-

mour d'Hector avait été silencieux et grave ; la passion étrange de Philippe s'était déclarée avec brutalité; ce roucoulement entremêlé de gros bouquets, cette élégie, qui empruntait à la familiarité décente de la campagne un attrait et une excuse, lui sourit comme une nouveauté»

Elle voulut, de très-bonne foi, se moquer de ce jeune patriarche qui essayait de se rendre infidèle à la mère adorée de ses trois enfants ; et voulant se distraire des préoc-i cupations autrement sérieuses qui l'agitaient, elle répondit sur le même ton de marivaudage, soupirant en dièze, quand M. Desprets soupirait en bémol, tombant dans les petits pièges qu'il lui tendait avec une rouerie candide, ne dédaignant pas les fleurs qu'il cueillait pour elle, et trouvant délicieux les fruits qu'il lui offrait.

Nous ne voulons pas exposer à des jugements sévères une héroïne qui nous coûte déjà tant d'efforts de plaidoiries pour être maintenue dans l'estime du lecteur; et le caractère de Pauline Foucault décourage déjà trop la sympathie vulgaire, qui ne veut que des victimes parfaites, des amoureuses irréprochables, des vertus d'un seul bloc et des couleurs sans ombres, pour que nous risquions de l'accuser de coquetterie féline et d'intentions méchantes.

Beaucoup de femmes, qui n'ont pas encore pris de bâton pour éconduirc les complimenteurs, s'offusqueraient de voir Pauline accessible à l'encens de M. Desprets, même pour s'en moquer, et trouveraient immoral qu'elle voulût essayer la trempe du bonheur conjugal de son amie, en feignant de donner la réplique à cet adorateur impromptu.

Rien ne peut et rien ne doit nous empêcher de constater pourtant que Pauline, sans vouloir mettre aucune méchanceté, aucune trahison sérieuse, aucun procédé irrémédiable dans sa conduite, ne fut pas fâchée, — peut-être même sans se rendre compte de ce sentiment , — d'éprouver la

solidité de cette paix d'intérieur qu'elle était venue étudier et envier. Elle était bien certaine de ne pas succomber à la tentation ; mais elle eût voulu qu'on la crût tentée , et surtout elle eût voulu rire du tentateur. M. Desprets faisait partie de l'expérience, de l'étude qu'elle s'était imposée. Elle désirait, enfin, immoler à la gloire d'Hector ce fat ambitieux qui accaparait déjà les fruits du mariage et qui convoitait encore les fruits défendus.

Avons-nous besoin, après tout, de fournir tant d'explications? Pauline voulait être coquette. Brave, devant le danger sérieux , elle était taquine devant les dangers apparents. Que celle, d'entre les Parisiennes, qui est sans coquetterie, lui jette la première pierre !

Ce manège n'était pas un crime contre l'hospitalité; en conséquence, le galant maître de forges, ravi de trouver un accueil encourageant dans le sourire de cette Parisienne à l'esprit si distingué, n'imposa plus de bornes à ses espérances et redoubla de séductions de moins en moins timides. Il avait rattaché au clou les vestes de coutil, et mettait des gants pour aller payer les ouvriers. La fleur des champs brillait constamment à sa boutonnière, qui bâillait après la décoration.

Marie s'extasiait à chaque repas, comme si elle y eût entendu malice, sur la tenue irréprochable de son mari, et le complimentait avec un redoublement d'éloges qui mettait une rougeur violente sur les joues du coupable. Pauline souriait, et proposait quelquefois à Hector, comme modèle, la désinvolture typique de son élégant cousin. Hector s'avouait vaincu.

Il ne faut pas croire, au surplus, que la passion de M. Desprets eût des exigences désavouées par le bon ton : il était patient, parce qu'il était content de lui. Chaque marque de bienveillance de Pauline, dûment constatée, lui

procurait un triomphe dont la joie et les douceurs lui tenaient lieu d'aliment pendant quelques jours.- Cependant, sa bonne opinion de lui-même, en se fortifiant , acquérait des titres et des droits apparents. Plus il s'admirait, plus il se croyait admiré , et il en \int à s'adorer si complètement, qu'il ne lui sembla plus possible qu'on lui résistât.

Comment obtenir de Pauline un aveu décisif, une explication catégorique ? La coquette se laissait bien presser les mains avec affectation ; elle semblait bien saisir les mots à double entente que M. Desprets décochait devant elle ; mais toutes ces menues faveurs pouvaient être trompeuses, et le maître de forges voulut enfin savoir à quoi s'en tenir.

Un hasard, comme le mauvais génie des ménages sait en procurer à l'esprit sournois de l'insurrection conjugale , permit enfin à M. Desprets de tenter l'épreuve.

Un soir, on était au salon, après une journée d'une chaleur accablante, et chacun, absorbé dans sa rêverie, respectait le silence auquel le calme et la beauté de la nuit ajoutaient un attrait mystérieux. Hector tenait un journal qu'il ne pouvait plus lire. Marie, qui était assise devant le piano, posait à peine, de temps en temps, les doigts sur les touches d'ivoire, et provoquait un son aussitôt étouffé, comme si elle eût craint d'éveiller les enfants.

Pauline était à la fenêtre et contemplait la splendeur du ciel. Le jardin avait des feuilles et des fleurs d'argent. La prairie, qui s'étendait au loin, semblait un lac, tant la lune répandait de lueurs qui palissaient l'herbe. Dans le fond de la vallée, par un contraste sublime, les fourneaux lançaient dans le ciel des souffles ardents qui paraissaient mettre comme autant de cratères dans ce paysage de Watteau. Pauline admirait avec langueur ce tableau doux et grandiose. Elle y cherchait une harmonie avec son àme, un symbole. Ces brasiers qui se mêlaient à la mélancolie du

Dans toutes les histoires d'amour, le mariage passe, à tort, pour un dénoûment. On semble n'avoir plus le droit de s'inquiéter des héros qu'on a conduits jusqu'au seuil de la mairie et de l'église. Cette règle est trop absolue. Le mariage ne finit rien : il met tout en question ; et nos lecteurs savent déjà qu'il ne peut pas être pour nous un dénoûment, mais une transition.

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