‹ Pauline FoucaultChapitre 28 sur 47 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

M. Desprets (Hait propriétaire do fourneaux dans une vallée de la Haute-Marne. Reçu avocat, il avait, comme tant d'autres, offert d'abord a l'innocence et au crime les prémices d'un talent oratoire et d'une science de jurisconsulte dont l'innocence et le crime se seraient forcement accommodés. Mais son père, qui était un homme pratique, laissa passer la première fougue et le premier verbiage. 11 consentit à l'acquisition d'une robe et d'une toque qui ne furent pas usées, et, après une audience solennelle, dans laquelle son héritier présomptueux avait fait condamner à mort un pauvre homme qui avait à peine assassiné, et qui, sans le secours de son éloquence, en aurait été quitte pour les galères, M. Desprets sut tirer parti de cette déception. Il prouva a son fds que toutes les nobles entreprises ont leur amertume; il lui fit peur de quelques nouveaux homicides, et, après lui avoir fait signer un recours en grâce pour son client, c'est-à-dire pour sa victime, il le ramena à la forge et donna la robe et la toque au bedeau du pays.

M. Desprets fils se laissa faire. Il n'avait au fond de vo-

cation bien décidée que pour la chasse, et cet exercice lui paraissait plus salutaire que l'exercice de la parole, fût-on, pour parler, debout ou assis.

Beau garçon, cavalier aimable, élégant dans sa mise, sachant émettre des paroles sonores sur tous les sujets; plein de vénération pour les choses intellectuelles et pour les livres, auxquels il ne touchait jamais; ayant le sentiment de la prépondérance décisive que donne l'argent, méprisant l'utopie, comme le cauchemar de la misère, conservateur obstiné, voyant dans le gouvernement de Louis-Philippe un idéal à la portée de toutes les bourses, et trouvant dans la lecture des journaux ministériels des émotions favorables à l'épanouissement de la santé, c'est-à-dire aux bonnes digestions, M. Despretz fils caressait tout bas la chimère d'aller représenter quelque jour, à la chambre des députés, les intérêts de son arrondissement, auxquels ses intérêts propres étaient forcément mêlés.

Son père se l'associa d'abord, puis il finit par lui abandonner ses usines et par se retirer dans un petit château, à quelques lieues de là. M. Desprets fils, dont la figure rose et souriante avait des favoris superbes, était un parti enviable. Il eut tout un hiver bien fatigant à Wassy, à SainU Dizier et à Chaumont ; il lui fallut danser avec un nombre considérable d'héritières. Marie de Soulaignes le délivra de cette tarentule matrimoniale. Desprets s'enflamma à la première vue : il comprit que Marie était le type le plus pur et le plus parfait des femmes de députés, et qu'elle aurait une grâce incomparable dans un salon de Paris. Ce ne fut pas là, avons-nous besoin de le dire, le prétexte qu'on mit en avant pour faire la demande, ou plutôt on ne donna pas do raison à l'appui d'une démarche ; on demanda, et on obtint. Les avantages réciproques furent soupesés par les notaires des deux familles. Ces prêtres de l'hyménée moderne ayant

rendu un arrêt favorable, on alluma des bougies comme pour une adjudication, le contrat fut signé et l'union conclue.

Marie n'a jamais raconté à personne la douleur et l'agonie de ses rêves de jeune fille. Elle obéit avec douceur à la volonté de ses parents. M. Desprets lui sembla de bonne compagnie. Hors son cousin, le monde lui était indifférent; elle se sentait veuve, et se croyait obligée d'être aussi peu exigeante qu'une veuve. Si elle n'eût écouté que la voix secrète et désolée qui lui parlait, au fond du cœur, de solitude et de recueillement, elle ne se fût pas mariée; elle eût ressenti une sorte de plaisir douloureux à vieillir fille. Mais elle pensa, sans vanité, que son mariage était nécessaire au mariage d'Hector; elle était chrétienne et mettait le sacrifice au-dessus de l'amour. Elle écouta donc patiemment les propos doucereux et honnêtes quo M. Desprets crut convenable de lui débiter, deux fois par jour, pendant une quinzaine ; elle essaya avec une dignité souriante le voilo et les toilettes de la mariée; elle entra, avec une pudeur sans emphase et sans faiblesse, dans la maison nuptiale; et si elle eut, comme la fille de Jephté, une heure de lamentation, co cri de son âme monta vers Dieu dans le secret de la prière. Son mari ne l'entendit pas, et n'en eut jamais ni le soupçon ni le regret.

La maternité parut à M rae Desprets une récompense et un encouragement. A partir de son premier enfant, elle se trouva heureuse, sans effort et sans mérite. Le berceau garni de dentelles, qu'on installa dans sa chambre après un peu moins d'un an de mariage, lui sembla rayonner des lueurs de la crèche de Bethléem. Elle crut avoir un Dieu à allaiter, et elle se sentit initiée aux seules joies fécondes et véritables, à celles que l'ingratitude même ne désenchante pas.

D'ailleurs, M. Desprets était un mari fort convenable.

Riche, â la tète d'une industrie puissante, voyant luire à l'horizon les honneurs parlementaires, préparant le revers de son habit pour la fleur des champs ministérielle, ne sentant pas d'ornière dans l'avenue sablée qui le menait à la fortune, M. Desprets, instinctivement bon, n'avait aucun prétexte pour n'être pas aimable.

Marie l'aimait donc, sinon de cet amour qui ne recommence pas, du moins de cette bonne et chaude amitié qui compte un peu moins pour le ciel, mais qui donne plus de profit sur la terre.

Les fourneaux de M. Desprets étaient établis au bord de la petite rivière de la Biaise, dans le milieu d'un vallon tout verdoyant, coupé de grands peupliers et de belles prairies. Une habitation d'une simplicité élégante, qui affectait de ne pas atteindre à l'allure aristocratique du château, mais qu\ dépassait de beaucoup la maison bourgeoise, avait été construite tout récemment. M. Desprets le père s'était contenté jadis des bâtiments restaurés d'un ancien moulin. Mais son fils avait voulu élever, son monument. Conseillé par sa femme, dont l'influence heureuse faisait contrepoids aux influences académiques de l'architecte, M. Desprets avait su se faire bâtir une belle maison, commode sans disgrâce, et harmonieuse sans régularité.

Ce fut là qu'un matin de l'été de l'année 1845 la lettre de Pauline Foucault vint s'abattre, comme un oiseau frappé qui a les ailes sanglantes. Marie faisait les premiers pas hors de sa chambre; elle y rentra pour lire ces pages, et elle ne put s'empêcher de frémir, en recevant ces confidences, qu'elle attendait, qu'elle pressentait depuis longtemps. Mais l'arrivée prochaine d'Hector et de sa femme ne laissait pas le loisir de méditer sur les consolations â donner. Il fallait tout préparer pour les recevoir, et demander à l'amitié des inspirations rapides.

Marie hâta sa convalescence par un effort de sa volonté. Quand, le lendemain, on vint la prévenir qu'on entendait les grelots d'une chaise de poste, et quand un tourbillon de poussière qui volait au-dessus d'une longue avenue de peupliers lui signala l'arrivée des voyageurs, elle fut la première sur le perron à les guetter, à les saluer de loin, en agitant son ombrelle, à les recevoir, quand la voiture s'arrêta.

Pauline s'élança de la voiture et courut se jeter dans ses bras.

— Comment ! debout déjà? Quelle imprudence! Ou bien nous auriez-vous tr.ompés ?

Et M me de Villemoran, par un geste familier, prenant les mains de Marie, lui faisait faire un demi-tour et examinait sa taille, comme si la grâce de la femme dût faire révoquer en doute les mérites récents de la mère.

— Vous allez voir votre filleul, répondit Marie en embrassant encore Pauline et en tendant la main à son cousin.

— Nous arrivons donc à temps pour le baptême? demanda Hector.

M. Desprets, qui avait mis sa petite vanité à recevoir les Parisiens en veste de coutil, en tenue familière de chef d'usine, se montra aussitôt. Il fut simple, cordial, dans son accueil, et, après les formules et les compliments habituels :

— Excusez-moi, dit-il, les travaux He la forge m'ont retenu toute la matinée. Je n'ai pas eu le temps de changer de costume. D'ailleurs , c'est l'étiquette. J'espère bien que mon cousin m'autorisera, en s'habillant, ou plutôt en se déshabillant de même.

La cousine eut un petit sourire en remarquant les mains blanches et irréprochablement soignées de son cousin le forgeron, et en constatant que la veste élégante sortait de

l'armoire et en avait gardé les plis. Ce négligé était une coquetterie apprêtée.

Avant toute chose, Pauline voulut voir la nursery et embrasser son filleul Hector. Elle avoua qu'elle trouvait ce dernier encore plus beau que les autres ; elle voulut lui essayer elle-même des petits bonnets, des petites brassières, des folies de dentelles qu'elle avait apportées.

Marie, qui la regardait faire en souriant , s'extasiait sur Bon adresse, surtout quand elle la tirait elle-même d'embarras en lui venant en aide. Le baby fut déclaré un chefd'œuvre. On lui trouva des pieds roses extraordinaires, des mains fabuleusement modelées, et, bien qu'il ne vît ni n'entendît rien, Pauliue déclara qu'il avait l'air intelligent. M. Desprets fut de cet avis.

L'enfant voulut donner raison à ses flatteurs ; il se mit à crier.

— Le gaillard nous rappelle qu'il est temps de déjeuner, dit M. Desprets en emmenant Hector.

Les deux femmes restèrent seules. Marie prit l'enfant à demi nu dans ses bras, enlr' ouvrit chastement son corsage et tendit le sein au petit affamé.

Pauline admirait ce tableau avec des regards avides.

— Que vous êtes heureuse ! dit-elle en soupirant, après un peu de silence.

— C'est un bonheur qui vous menace aussi, ma cousine, répliqua Marie.

— Ah! si je pouvais le croire, continua Pauline. Avezvous brûlé ma lettre?

— Non, dit Marie, nous en causerons.

— Il faut me guérir, mon ange, par pitié pour moi, par pitié pour Hector.

— Nous essayerons !

Et M me Desprets eut un regard rayonnant de compassion. Après le déjeuner, les voyageurs voulurent visiter l'usine

dans tous ses détails. M. Desprets se fit leur cicérone, et appliqua sa modestie à ne rien oublier de ce qui donnait la preuve de ses nombreuses occupations.

— Vous voyez , disait-il, en faisant admirer d'immenses magasins où s'entassaient des ustensiles de ménage pour plusieurs millions, je suis un fabricant de marmites.

Quand on entra dans la partie des fourneaux où le minerai est en fusion, un ouvrier s'arma d'un pic et frappa quelques coups au bas d'un mur gigantesque ; un filet de lave bouillante s'échappa et vint se répandre dans des canaux symétriquement disposés

— Voilà un volcan plein de galanterie, dit Pauline.

— Et plein d'utilité, ajouta magistralement M. Desprets; je vais avec cette lave, ma cousine, vous faire faire, séance tenante, une casserole»

— Je m'y oppose, dit M me de Villemoran; laissez-moi l'illusion d'un cratère.

— Hélas! ce n'est qu'un fourneau, ajouta Hector avec un peu de raillerie.

— Ah 1 si l'on pouvait changer tous les volcans en fabriques, dit Marie en souriant, le Vésuve et l'Etna auraient leur beau côté.

— Taisez-vous, profane, reprit Pauline ; ne dépoétisez pas les volcans, et n'en dégoûtez pas les autres.

— Oh 1 je ne veux pas les éteindre, continua Marie avec un sourire qui mettait une allusion sous ses paroles, mais je voudrais que le feu ne consumât pas sans profit et que la lave se rendît utile.

— Bah! il faut bien laisser des volcans pour la folie des Empédocles! dit Pauline, en regardant Hector.

Le reste du jour se passa dans des promenades, dans des récits sommaires, dans l'admiration, renouvelée à chaque heure, des trois enfants, et surtout du séduisant petit Hcc-

tor. Le dîner fut gai. M. Desprets, jaloux de faire ses preuves et de montrer que s'il se résignait à la province, ce n'était qu'après avoir usé de Paris, fut- envers Pauline d'une galanterie empressée.

On convint, pour ces deux messieurs, d'une partie de chasse. Ils devaient, le lendemain au matin, aller tuer le dîner du baptême. Pauline fut pendant tout le repas d'un enjouement sans ironie, et le soir, quand elle se trouva seule avec son mari :

— Pourquoi donc, lui dcmanda-t-elle, a-t-on la funeste idée de chercher à s'aimer ailleurs qu'à la campagne? Ne t'inquiète plus de ce que j'ai, Hector. Va, je connais maintenant mon mal, et je veux en guérir. C'est Paris qui me donne la fièvre! La nature, voilà la grande consolatrice; le ciel bleu, l'herbe verte, voilà ce qui fortifie.

— Prends garde I répondit Hector avec un sourire un peu triste, le ciel n'est pas toujours bleu, l'herbe n'est pas toujours verte; le paysage qui ne change pas, le décor de féerie, c'est le cœur.

— Eh bien! je sens mon cœur agrandi et pacifié, s'écria Pauline avec enthousiasme. J'ai revu ma rivale et je l'aime ; j'ai tenu dans mes bras ses enfants, et j'ai senti mon cœur et mes entrailles tressaillir de joie. Restons ici le plus longtemps possible, et quand nous les quitterons, ces amis, dont la sérénité me gagne, allons louer, acheter, planter une campagne qui soit à nous.

Toujours de l'exagération!

— Oh ! quel homme froid et positif, s'écria gaiement Pauline! Comment, cette vie du grand air et de la liberté ne te tente pas? Comment, cet oubli du monde et de ses dangereuses obsessions ne t'enivre pas? Quant moi, je me fais laitière, fermière; je veux vivre ici; je meurs de Paris.

— Soit, vivons ici, dit simplement Hector, qui ne voulait

pas lutter contre ce caprice de Pauline; mais que dira M. Loignon, s'il nous cherche à son retour?

— Tais-toi, s'écria M mc de Villemoran avec une colère mutine, et en mettant la main sur la bouche de son mari. C'est toi, maintenant, qui t'efforces de mêler une ironie à toutes mes joies. Tu me rappelles que l'amie de M. Philippe, W mr de Saint-Ovide, avait en horreur la campagne; tu vois donc bien que j'ai raison de l'aimer. Les profanes ne la comprennent pas; c'est à nous d'en sentir les pures délices.

Hector sourit, mais n'insista plus. Il admirait les efforts de celte âme ardente pour se plaire au monde et chercher des sources d'émotion dans tous les hasards de sa vie; mais il ne croyait pas à la durée de cette aspiration champêtre ; il craignait de l'exagérer ou d'en précipiter la chute par la contradiction. Son étude constante était de guetter les sommets que l'amour inquietde Pauline cherchait toujours à escalader, et de sonder les abîmes dans lesquels elle pouvait se meurtrir.

Le lendemain, dès l'aube, Hector et M. Desprets se mirent diligemment en chasse. Ils devaient être absents une partie de la journée. Marie se plut à partager tous les soins maternels avec Pauline, et quand tout fut en ordre autour des trois berceaux, pendant le sommeil du dernier-né, les deux jeunes femmes descendirent dans le jardin, ouvrirent une élégante porte à claire-voie qui donnait sur la prairie, et allèrent s'asseoir au bord de la Biaise, sous des saules qui invitaient aux confidences.

— L'eau a une étrange couleur, dit Pauline; je ne l'avais pas remarquée hier.

— Je crois bien 1 ce cours d'eau sert à laver le minerai d'une vingtaine d'usines.

— Quel dommage! reprit M mc de Villemoran.

— Au contraire, mon amie, les champs n'en sont pas moins verts, et ce ruisseau est notre Pactole.

Il y eut un petit silence. On s'installait sur l'herbe.

— Vous êtes heureuse, n'est-ce pas, Marie?

— Oui, je suis heureuse, répondit avec confiance M me Desprets en levant ses beaux yeux au ciel.

— Mais si vous n'aviez pas vos enfants ?

— J'ignorerais sans doute des joies infinies, mais je serais heureuse encore !

— Oh ! peut-être !

— Le bonheur, ma chère Pauline, n'est pas un résultat de combinaisons de famille ou de fortune. 11 est tout entier dans le devoir. Je n'ai pas d'orgueil quand je dis cela. Le devoir est mesuré à nos forces. Le mien est d'être attentive aux intérêts et au bien-être de M. Desprcts, de lui tenir une maison décente, de lui offrir un visage souriant, de le rendre fier de ses enfants.

— C'est le devoir de la femme de charge, ce n'est pas tout le devoir de l'épouse, de l'amante.

Marie se sentit rougir, mais elle répondit :

— Je ne vous comprends pas.

Pauline garda le silence, et chercha pendant une minute un biais adroit pour se faire comprendre, sans offenser la pudeur de celte mère.

— Je ne veux pas revenir sur des douleurs passées, ditelle enfin d'une voix caressante, en pressant les mains de Marie dans les siennes ; mais enfin, mon amie, quand vous vous êtes mariée, vous n'aimiez pas M. Desprets?

— Je^n' aimais personne, interrompit Marie avec un peu de vivacité. J'avais laissé à Paris les illusions que Paris m'avait données. Ne me croyez pas plus insensible qu'une autre; mais j'avais étouffé sous la raison les espérances trompées. J'ai pleuré, j'ai prié, j'ai donné a mon cœur un peu plus d'air et d'espace vers le ciel, et quand M. Desprets a demandé ma main, j'ai fait serment de ne plus penser qu'à

lui. J'ai tenu parole. Dès lors, j'étais prête pour le bonheur !

— C'est que vous n'aviez pas aimé Hector.

— Est-ce à vous de dire cela, Pauline ? Ne comparons point nos amours. On peut toujours déraciner de son cœur un sentiment sans avenir. C'est l'orgueil qui nous conseille le désespoir. L'humilité conduit à la résignation. Dans ce inonde, où la mort est une loi rigoureuse, où l'on survit toujours à quelqu'un et à quelque chose, la vie n'aurait pas de but, si une tombe qui se ferme nous enfermait avec elle. Quand on perd un ami, ou une illusion, on se console de ne plus les avoir, en pensant qu'on a l'éternité pour les retrouver.

— Vous parlez comme un prêtre , dit Pauline un peu sèchement.

— Je parle comme une femme. Notre mission à nous n'est pas de nous satisfaire, mais de satisfaire les autres; se dévouer est une tâche qui emploie toute la vie et qui se suffit à elle-même. Les cœurs mécontents sont des égoïstes qui veulent stipuler leur part, ou des usuriers qui prêtent leurs sentiments à la petite semaine.

— Suis-je donc une égoïste? s'écria Pauline. Je me jetterais dans le brasier de vos fourneaux pour Hector : je ne vis que pour l'aimer, et si je veux être aimée, c'est pour l'aimer encore plus !

— Vous êtes une âme héroïque, je le sais. Mais les douleurs de votre jeunesse ont éveillé en vous des susceptibilités et des doutes qui aigrissent toutes vos joies. Vous méprisez la vie, vous lui demandez des illusions ! Faites deux parts dans votre existence, mon amie; gardez cette imagination d'artiste, mais gardez-la, comme dans un sanctuaire, et essavez de vivre de la vie de tout le monde. Vous auriez tort de vous plaindre ; vous aviez tous les éléments d'un bonheur

solide, un mari dévoué, à l'esprit juste, à la raison ferme. Ce qui vous manque est un surcroît qu'il faut espérer toujours.

— Oui, vous dites vrai, repartit Pauline avec un soupir et un peu d'ironie, j'ai un mari raisonnable, un intérieur pai-

■ sible. Il n'en faut pas davantage pour la béatitude du foyer domestique. Mais, enfin, la raison de mon mari n'est pas toujours là. J'ai des heures inoccupées... Ce sont ces méditation qui m'épouvantent et qui m'ouvrent des abîmes.

— Empêchez-vous de penser sans but !

— Vous voyez bien que vous me parlez comme un prêtre, ma bonne amie; vous voulez faire du ménage un couvent.

— Un couvent des deux sexes, dit Marie en faisant un visible effort pour hasarder cette plaisanterie, et en rougissant beaucoup.

— J'ai peur de moi, reprit M mc de Villemoran en secouant la téte et en devenant rêveuse, quand je vois tout le monde accepter la vie, et moi seule la chicaner toujours. Ne suis-je donc pas faite pour l'existence régulière, normale ? Y auraitil donc des pauvres femmes finalement destinées à la lutte ? Cet ennui que j'éprouve, ce désappointement que me donne le devoir, est-ce le signe d'une vocation manquée?

— Ne blasphémez pas, mon amie, dit M me Dcsprets en l'interrompant; votre seul tort, c'est de concentrer tout le foyer de votre àmc sur un seul point, au lieu d'animer toutes les fonctions du ménage et de vous répandre dans toutes vos actions. Vous vivez, vous vous absorbez dans une seule ardeur. Vous voulez être trop aimée, et vous voulez aimer trop.

— C'est vous qui blasphémez, à votre tour, s'écria Pauline.

— Non ! je suis une épouse orthodoxe, continua Marie avec un sourire qui laissait soupçonner quelques déceptions. Vous le disiez vous-même tout à l'heure : on ne peut pas

toujours avoir un mari à contempler, on ne peut pas toujours en être contemplée. L'amour est comme la prière, une élévation de l'âme, tl faut prendre terre quelquefois, mon amie, quand ce ne serait que pour s'élancer plus haut. Mais la prière sans actes est stérile.

— Mais qu'est-ce que l'action ?

— C'est la vie pratique; disons le mot, c'est le salon et la cuisine; c'est l'esprit appliqué à la conversation et aux confitures.

— Vous voulez me prouver que je serais sauvée si je faisais la lessive, dit Pauline avec dédain et d'une voix émue ; et j'ai tort, sans doute, de ne pas appliquer mon amour â des ravaudages.

— Voilà encore vos exagérations î .

— Tenez, Marie, ne discutons plus... Vons me convertirez mieux par l'exemple que parla leçon. Laissez-moi vous voir, vous admirer dans la grâce de votre ménage, dans l'auréole de vos enfants. Je trouverai peut-être mon secret en vous étudiant. Vos paroles me font mal et votre vue m'enchante. Embrassez-moi, ma cousine, et ne me catéchisez plus.

— Vous vous sentez ébranlée, ma chère, dit Marie en l'embrassant. Voilà pourquoi vous ne voulez plus m' entendre. # . A bientôt la conversion !

— Je ne sais pas si je serai convertie au désenchantement, mais je me sens heureuse ici. Vous donnez sans doute des parfums à la nature, car elle m'enivre, et je pardonne à cette rivière d'être sale et bourbeuse. L'eau doit être jaune, n'estce pas ?

— L'eau n'a pas de couleur, dit M me Desprets avec un adorable ton sentencieux; elle emprunte ses reflets aux champs qu'elle arrose, aux services qu'elle rend. La destinée de la femme est pareille. Moi, je charrie un peu, je

porte du minerai. Vous, ma belle coquette, vous voulez ne À

baigner que des fleurs sur votre passage, et garder un cristal pur; acceptez la loi du rivage, et allez devant vous. Nous courons toutes au môme océan.

— Vous devenez poétique, ma chère, dit Pauline en se levant.

— C'est pour vous prouver que la poésie ne meurt pas dans le ménage. Mais on vient me chercher, là-bas. Mon troisième poème s'est réveillé sans doute, et demande à boire. Allons l'apaiser.

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