CHAPITRE XX
Pauline et Marie ne recommencèrent pas l'entretien du bord de l'eau ; elles ne pouvaient s'entendre.
Pauline parlait passion, Marie parlait devoir. L'une et l'autre cherchaient de bonne foi une conciliation impossible entre ces deux termes. M me de Villomoran, par une étrange susceptibilité, trouvait que sa cousine s'était bien facilement résignée à se passer d'Hector. Elle voyait dans ce sacrifice une sorte de dédain de son propre choix et une insulte pour elle-même. Elle eût préféré une rivale ; et elle avait mieux aimé Marie le soir de cette confidence, quand elles s'étaient rencontrées au bas de l'escalier. Mais ce bonheur bourgeois si tôt venu, si tôt accepté, ce mariage de convenance, qui donnait la paix aux deux époux, cet amour officiel qui narguait le sien, tout l'irritait, en lui donnant des torts qu'elle n'avouait pas, quand les faits semblaient les lui reprocher.
M œe Desprets commençait de son côté à ressentir moins de sympathie que d'effroi pour cet amour si impérieux, si insatiable, qui se vantait toujours, s'excitait toujours, jetait un perpétuel défi au monde et à Dieu, et voulait vivre en se
maintenant hors de l'atmosphère respirable. Elle se sentait gênée par cette ardeur fiévreuse ; elle se demandait si c'était bien là de l'amour ; si Pauline n'était pas dupe d'elle-même, si cette prétendue passion n'était pas seulement l'utopie tic l'orgueil.
Ces réflexions portaient naturellement Marie à plaindre tout bas Hector, et à l'observer avec la plus vigilante attention. Mais M. de Villemoran était impassible. Il avait sur les lèvres un sourire cloué qui ne s'envolait plus. A peine, en le guettant avec la sagacité d'une âme dévouée qui a des intuitions fraternelles, Marie parvenait-elle à surprendre quelquefois un tressaillement, un pli des lèvres, un battement des cils, une pâleur rapide, un regard plus inquiet. Elle essayait de plonger dans sa pensée; elle avait surtout une façon de lui tendre son filleul, pour qu'il l'embrassât, qui eût été bien cruelle, si elle n'eût été le piège d'une amitié sans bornes.
Le baptême fut une fête de famille, une grande fête destinée à faire époque. Pauline pria comme une simple chrétienne, dans l'église du village. A Paris, elle eût peut-être souri du sacrement auquel elle participait; rîiais là, dans cet humble sanctuaire, elle se fût sentie sacrilège de lutter contre son émotion. Marie lui sut gré de cette ferveur, et l'embrassa tendrement.
— Merci, lui dit-elle, vous serez cause que je gâterai ce dernier-né. Je veux l'aimer par-dessus toutes mes tendresses, pour vous, et je veux vous aimer en lui.
— La mère, répondit Pauline avec mélancolie, combattra l'influence de la marraine. Il sera heureux, parce qu'il est votre fils.
— Il n'est plus à moi seul, il est à nous tous désormais, reprit M œe Desprets ; et si je mourais, ma cousine, vous sciez obligée de lui servir de mère.
— Je ne veux pas songer à celle maternité-là, dit M«»e de Villemoran.
— Je ne veux pas non plus que vous y songiez, repartit Marie. J'espère bien vivre assez pour l'élever, ce cher Hector.
Toutes les joies, à la campagne, s'épanouissent dans un dîner. On dîna donc. Quelques voisins, des maîtres de forges, des marchands de bois, avaient été invités. M me Desprets fît les honneurs avec uue grâce un peu languissante. La fatigue de son bonheur lui avait laissé une pâleur adorable. Mise avec goût, mais obligée, pour satisfaire précisément aux exigences du nouveau baptisé, de porter une toilette de convention, elle avait un charme et une élégance qui n'étaient dus qu'à elle-même et qui ne devaient rien à la mode. Pauline l'admira naïvement, mais ne s'immola pas toutefois ii son triomphe ; elle fut belle aussi à sa manière ; et, dirigeant la conversation avec une verve éblouissante, elle mit le feu à toutes ses fusées, et tint à honneur de laisser dans l'imagination des convives le souvenir d'un météore. Tour à tour coquette et simple, abordant tous les sujets avec l'autorité et la science d'un professeur, ou bien maniant les paradoxes avec la dcxlérité d une Parisienne qui cache son ignorance, elle grisa toutes les têtes.
M. Desprets surtout, qui tenait à passer pour un connaisseur, et qui avait procuré à ses invités cette fête de l'esprit, se montra ravi jusqu'au transport. Il but et fit boire à la santé de la marraine, et comme il était assis à côté d'elle, il lui traduisit son admiration dans les termes d'une courtoisie un peu plus galante et un peu plus profane qu'il ne convenait peut-être.
Pauline sourit de ce grand succès et n'en tira pas vanité. Mais il lui sembla, le lendemain, que M. Desprets n'était pas revenu de l'ivresse de son estime, et qu'il continuait à la
regarder avec des étincelles que la nuit avait eu le temps d'éteindre. Il mit dans son salut une onction toute particulière; il lui prit les mains, en lui souhaitant le bonjour, avecuno énergie qui eût été brutale si elle n'eût trahi l'enthousiasme.
Depuis ce dîner, M. Desprets parut tenir beaucoup moins à son mérite de maître de forges et se rappeler compiaisamment ses mérites un peu négligés de dandy. Bien qu'il fût le mari d'une excellente musicienne, il ne s'aperçut du bonheur d'avoir un piano à la campagne que lorsque Pauline consentit à jouer ou à chanter. Il se hasarda lui-même dans une romance. Il avait eu, comme avocat, une assez jolie voix de baryton.
11 présenta Hector à une société de chasseurs, et organisa des parties irrémissibles auxquelles des rendez-vous d'affaires, plus irrémissibles encore, l'empêchaient toujours d'assister ; mais il ne se rappelait jamais ces rendez-vous qu'au moment du départ. Hector, engagé, partait seul. M. Desprets restait à la maison : l'affaire malencontreuse le retenait une heure dans son cabinet ; puis, au lieu de rejoindre les chasseurs, il restait avec les dames, il leur tenait compagnie, il offrait de les diriger dans quelques promenades. Empressé envers sa femme, qui le proclamait le plus obligeant des maris, il profitait de ces certificats légitimes pour en mériter d'autres de sa cousine, et ne cessait de l'assiéger de supplications pour qu'elle consentît aussi à le trouver galant, complaisant, charmant.
Pauline, qui perça à jour cette diplomatie, voulut bien se prêter d'abord avec gaieté à ce jeu innocent ; elle en parla même, le premier soir, à son mari. Elle ne vit aucun danger pour elle, non plus que pour Mario, dans cette velléité de braconnage sentimental dont M. Desprets était atteint. Elle n'avait pas été gâtée de flatteries. Jusque-là, l a-
mour d'Hector avait été silencieux et grave ; la passion étrange de Philippe s'était déclarée avec brutalité; ce roucoulement entremêlé de gros bouquets, cette élégie, qui empruntait à la familiarité décente de la campagne un attrait et une excuse, lui sourit comme une nouveauté»
Elle voulut, de très-bonne foi, se moquer de ce jeune patriarche qui essayait de se rendre infidèle à la mère adorée de ses trois enfants ; et voulant se distraire des préoc-* cupations autrement sérieuses qui l'agitaient, elle répondit sur le même ton dç marivaudage, soupirant en dièze, quand M. Desprets soupirait en bémol, tombant dans les petits pièges qu'il lui tendait avec une rouerie candide, ne dédaignant pas les fleurs qu'il cueillait pour elle, et trouvant délicieux les fruits qu'il lui offrait.
Nous ne voulons pas exposer à des jugements sévères une héroïne qui nous coûte déjà tant d'efforts de plaidoiries pour être maintenue dans l'estime du lecteur; et le caractère de Pauline Foucault décourage déjà trop la sympathie vulgaire, qui ne veut que des victimes parfaites, des amoureuses irréprochables, des vertus d'un seul bloc et des couleurs sans ombres, pour que nous risquions de l'accuser de coquetterie féline et d'intentions méchantes.
Beaucoup de femmes, qui n'ont pas encore pris debâtou pour éconduircles complimenteurs, s'offusqueraient de voir Pauline accessible à l'encens de M. Desprets, môme pour s'en moquer, et trouveraient immoral qu'elle voulût essayer la trempe du bonheur conjugal de son amie, en feignant de donner la réplique à cet adorateur impromptu.
Rien ne peut et rien ne doit nous empêcher de constater pourtant que Pauline, sans vouloir mettre aucune méchanceté, aucune trahison sérieuse, aucun procédé irrémédiable dans sa conduite, ne fut pas fâchée, — peut-être même sans se rendre compte de ce sentiment , — d'éprouver la
solidité de cette paix d'intérieur qu'elle était venue étudier et envier. Elle était bien certaine de ne pas succomber à la tentation; mais elle eût voulu qu'on la crût tentée, et surtout elle eût voulu rire du tentateur. M. Desprets faisait partie de l'expérience, de l'étude qu'elle s'était imposée. Elle désirait, enfin, immoler à la gloire d'Hector ce fat ambitieux qui accaparait déjà les fruits du mariage et qui convoitait encore les fruits défendus.
Avons-nous besoin, après tout , de fournir tant d'explications? Pauline voulait être coquette. Brave , devant le danger sérieux , elle était taquine devant les dangers apparents. Que celle, d'entre les Parisiennes, qui est sans coquetterie, lui jette la première pierre !
Ce manège n'était pas un crime contre l'hospitalité; en conséquence, le galant maître de forges, ravi de trouver un accueil encourageant dans le sourire de cette Parisienne à l'esprit si distingué, n'imposa plus de bornes à ses espérances et redoubla de séductions de moins en moins timides. Il avait rattaché au clou les vestes de coutil, et mettait des gants pour aller payer les ouvriers. La fleur des champs brillait constamment à sa boutonnière, qui bâillait après la décoration.
Marie s'extasiait à chaque repas, comme si elle y eût entendu malice, sur la tenue irréprochable de son mari, et le complimentait avec un redoublement d'éloges qui mettait une rougeur violente sur les joues du coupable. Pauline souriait, et proposait quelquefois à Hector, comme modèle, la désinvolture typique de son élégant cousin. Hector s'avouait vaincu.
Il ne faut pas croire, au surplus, que la passion de M. Desprets eût des exigences désavouées par le bon ton : il était patient, parce qu'il était content de lui. Chaque marque de bienveillance de Pauline, dûment constatée, lui
procurait un triomphe dont la joie et les douceurs lui tenaient lieu d'aliment pendant quelques jours; Cependant, sa bonne opinion de lui-même, en se fortifiant , acquérait des titres et des droits apparents. Plus il s'admirait , plus il se croyait admiré , et il en vint à s'adorer si complètement, qu'il ne lui sembla plus possible qu'on lui résistât.
Comment obtenir de Pauline un aveu décisif, une explication catégorique ? La coquette se laissait bien presser les mains avec affectation ; elle semblait bien saisir les mots à double entente que M. Desprets décochait devant elle ; mais toutes ces menues faveurs pouvaient être trompeuses, et le maître de forges voulut enfin savoir à quoi s'en tenir.
Un hasard, comme le mauvais génie des ménages sait en procurer à l'esprit sournois de l'insurrection conjugale , permit enfin à M. Desprets de tenter l'épreuve.
Un soir, on était au salon, après une journée d'une chaleur accablante, et chacun, absorbé dans sa rêverie, respectait le silence auquel le calme et la beauté de la nuit ajoutaient un attrait mystérieux. Hector tenait un journal qu'il ne pouvait plus lire. Marie, qui était assise devant le piano, posait a peine, de temps en temps, les doigts sur les touches d'ivoire, et provoquait un son aussitôt étouffé, comme si elle eût craint d'éveiller les enfants.
Pauline était à la fenêtre et contemplait la splendeur du ciel. Le jardin avait des feuilles et des fleurs d'argent. La prairie, qui s'étendait au loin, semblait un lac, tant la lune répandait de lueurs qui pâlissaient l'herbe. Dans le fond de la vallée, par un contraste sublime, les fourneaux lançaient dans le ciel des souffles ardents qui paraissaient mettre comme autant de cratères dans ce paysage de Watteau. Pauline admirait avec langueur ce tableau doux et grandiose. Elle y cherchait une harmonie avec son âme, un
symbole. Ces brasiers qui se mêlaient à la mélancolie du
ai
paysage, n'était-ce pas sa pensée ardente et inquiète qui incendiait toujours l'horizon de ses rêves? Elle demandait a la nature le secret de sa destinée. Elle était faite pour le repos? L'émotion qu'elle ressentait, était-elle l'ennui ou l'apaisement? Fallait-il souhaiter vivre ou bien mourir dans les effluves qui la pénétraient de toutes parts?
Elle se détacha, avec un soupir, de la fenêtre.
— Vous sortez? lui dit Marie, qui la vit se diriger vers la porte.
— Oui, j'ai besoin de marcher, de me promener. Quelle belle nuit! Malheur à ceux qu'elle ne console pasl
— Je n'ose vous accompagner, reprit Marie, le jardin m'est défendu le soir. Je craindrais la fraîcheur. On n'a pas le droit d'être imprudente, quand on est mère et nourrice.
— Moi, je ne risque rien, dit Pauline avec tristesse; mais je vous remercie. Je n'ai pas peur de la solitude; je la désire. Qui m'aime ne me suive pas I
— J'accepte la consigne, dit Hector.
Quant à M. Desprets, avec la sagacité d'un cœur épris^ il s'était dit qu'une pareille défense n'était pas pour lui. Quelques secondes après la sortie de Pauline, il sortit luimême du salon, et après avoir affecté* avec un machiavélisme de débutant, de rester sur le perron et d'y allumer son cigare, il était furtivement descendu et s'était glissé dans les allées du jardin, bien décidé à rencontrer M mc de Villemoran et à en obtenir au moins une réponse, un engagement définitif.
Pauline ne pensait guère, en ce moment, à M. Desprets ; elle ne pensait guère a ce monde. Troublée par cette nuit argentée, elle dégonflait son cœur des chagrins sans nom qui l'emplissaient ; elle se sentait malheureuse sans trouver un malheur à préciser, à haïr ; et elle allait à pas lents, dans le jardin, murmurant par intervalles des paroles sans
suite, enthousiaste du décor qui l'entourait, et accablée du drame qu'elle sentait s'agiter vaguement en elle.
A l'extrémité d'une alfêe, au point le plus éloigné de la maison, comme elle tournait derrière un massif de lilas, Pauline se heurta à M. Dcsprcts qui, en tacticien infaillible, avait calculé l'eudroit le plus propice à une rencontré.
— Vous m'avez fait peur, dit-elle en se reculant, mais d'un ton banal qui prouvait bien qu'elle n'avait pas eu peur et qu'elle disait cela, en attendant une autre inspiration.
— Vraiment? dit le maître de forges avec galanterie, ce n'est pas la peur que je veux vous inspirer I
— Au fait, reprit M me de Villemoran, que cette- réponse arrachait à sa rêverie, je me souviens : vous avez quelque chose à me dire, n'est-ce pas? vous m'avez fait des signes ce soir. Il s'agit d'un secret, d'une surprise peut-être pour Marie ?
— Il s'agit bien d'un secret, dit M. Desprets en roulant des yeux ; mais puisque c'est un secret, nous ne devons être que deux à le connaître.
— Pour plus de sûreté, si vous le gardiez à vous seul ? Et Pauline voulut continuer sa promenade. Elle n'était
pas en veine de coquetterie. Mais la fatuité de M. Desprets avait de quoi forcer un peu, à cet égard, la disposition.
— Oh ! ne vous éloignez pas, ma cousine, avant de m'avoir entendu. Je croirais que vous me haïssez, ou bien, comme vous le disiez tout à l'heure, que vous avez peur 'de moi.
— Je ne vous hais pas, mon cousin, dit Pauline, et je n'ai pas peur de vous.
Cela fut dit d'un ton délibéré auquel M. Desprets se trompa complètement. 11 n'entendit que la réponse; il ne saisit pas l'accent qui la commentait, et en faisait une moquerie.
— Bien vrai î demanda-t-il avec un soupir.
— Très-certainement, mon cousin, et, pour vous le prouver, tenez, je prends votre bras. Promenons-nous et causons. Qu'avez-vous à me dire ? Voyons! en deux mots.
— En deux mots! comme vous y allez, balbutia l'amoureux industriel; c'est que ce n'est pas facile à dire.
— Vous croyez ? Essayez un peu, mon cousin.
Et Pauline avait une voix si engageante, que M. Dcsprets frissonna d'espérance.
— Eh bien ! dit- il.
— Eh bien ! quoi ? Vous m'aimez, n'est-ce pas? c'est là le grand mystère.
— Oui, souffla M. Desprets en saisissant une main de Pauline, qu'il essaya d'approcher de ses lèvres.
— Moi aussi, je vous aime, mon cousin, répliqua Pauline en se dégageant avec dignité et en reculant de deux pas.
— Oh! si je pouvais le croire!
— Croyez-le! oui, je vous aime, vous, votre femme, vos trois enfants, et je m'étonne que vous ayez attendu ce clair de lune pour vous en assurer.
Pauline riait.
— Mais ce n'est pas cela, reprit d'une voix haletante le maître de forges, qui s'enhardissait, et qui voyait une feinte dans la retraite de Pauline ; vous parlez d'amitié, et moi, je parle d'amour.
Pauline leva au ciel un regard brillant de mépris, comme pour l'attester et le prendre à témoin de la comédie qu'elle allait faire jouer à ce mari infidèle et du mensonge qui présidait à la paix de ce ménage si envié.
— Ainsi, vous n'aimez plus votre femme, demanda-t-elle brusquement et en se posant en face de M. Desprets, et c'est moi que vous aimez?
— 11 ne s'agit pas de ma femme. Certainement, j'ai pour
elle du respect et de l'estime; mais il y a entre elle et vous tant de différence. Ah! croyez-le! c'est d'aujourd'hui seulement que je comprends l'amour.
— C'est d'aujourd'hui, monsieur, que je vais commencer à en douter, moi, dit M me de Villemoran avec sévérité. Qui donc méritera votre dévouement, si ce n'est cette admirable créature qui vient encore de vous rendre père, et qui vaut * mieux que moi, croyez-le ?
Ne discutons pas des mérites, reprit M. Desprets. Je vous aime. Voilà ma raison. C'est votre faute : ce n'est pas à vous de me la reprocher.
— C'est ma faute, à moi, si vous trompez la plus sainte des femmes? C'est ma faute? Mais croyez-vous donc que je sois capable de vous aider dans cette trahison ? Non, monsieur. J'ai pu rire de vos galanteries, m' amuser comme d'un jeu de vos adorations après le dessert; mais il n'y avait rien de plus de ma part. Voyons, mon cousin, je ne veux pas me fâcher d'un sentiment qui profite de la parenté pour s'attendrir. J'accepte cette déclaration comme une plaisanterie ; ne me faites pas môme d'excuses, donnez-moi la main ; je vous pardonne, et parlons d'autre chose I
— Mais ceci est sérieux, reprit M. Desprets, qui se sentait capable d'une folie, si on le poussait à bout, je vous aime ; je veux vous le redire encore.
— Eh bien 1 dites-le moi trois fois, quatre fois, dix fois, et qu'il n'en soit plus question, s'écria Pauline en haussant les épaules, mais je vous défie de me forcer à vous répondre.
— Vous êtes cruelle !
— Envers qui donc, mon cousin? Est-ce envers mon mari, dont je défends l'honneur, ou envers votre femme, dont je veux sauvegarder le bonheur? Est-ce même envers vous, qui rougirez demain de cette folie? Il y a là-bas, dans ce salon, où nous devrions être, deux cœurs plus parfaits
que les nôtres, qui étaient faits pour se comprendre et s'aimer. Eh bien ! ils préféreraient toutes les douleurs humaines à T ignominie de nous trahir, et c'est ce couple-là que vous me proposez d'insulter doublement? Allez chercher ailleurs une complice ! Marie m'a sacrifié son amour ; je mourrai insolvable envers elle, car, en vous repoussant, *h ne lui ferai pas à mon tour de sacrifice.
— Qui sait? dit M. Dcsprets, à court d'arguments et se sentant blessé jusqu'au plus profond de sa vanité ; qui sait si ces deux êtres vertueux ne profitent pas du tete-à-tôte que nous leur ménageons?...
— Taisez-vous, s'écria violemment Pauline, vous me faites horreur ! Si Marie pouvait se douter d'une pareille calomnie, elle en mourrait de chagrin. Oh ! les hommes !
— Eh! mon Dieuî je n'ai fait qu'une supposition, dit le maître de forges qui affectait le ton ironique, et qui ne se souvenait plus guère de son premier métier d'avocat, ou bien qui s'en souvenait comme le jour de la condamnation à mort de son client.
— Cette supposition n'est pas courageuse, repartit M me de Villemoran, et elle pourrait avoir d'autre danger encore que celui d'une calomnie. Que deviendrais-je, moi, qui n'ai pas de goût pour la consolation que vous pourriez m'offrir, si j'étais capable de vous croire?
Pauline ne raillait plus ; elle était en proie à une colère fébrile, et une inquiétude nouvelle paraissait l'agiter.
Elle se tut tout à coup. La brise, qui traversait le salon ouvert des deux côtés, répandait dans le jardin des lambeaux d'harmonie. Marie chantait. Cette voix si fraîche et si pure, qui modérait ses accents par précaution maternelle, protestait d'une manière si sainte et si écrasante, que M. Dcsprets se sentit honteux, et que Pauline, le prenant tout à fait en pitié, lui tourna le dos, sans vouloir continuer l'entretien.
— Un dernier mot, s'écria le maître de forges, me pardonnez-vous ?
— Hélas! ce n'est pas moi seule que vous avez offenséej
— C'est de vousyule que je veux le pardon.
— Eh bien ! oui, je vous pardonne, car vous ne savez pas ce que vous avez fait ; mais, comme vous seriez capable de recommencer, je partirai demain.
— Déjà?
— Je n'aurais qu'à m'aviser d'être encore coquette ! C'est un jeu dangereux ; j'y renonce.
— Vous vous confessez, en riant, d'un tort réel, dit le sentimental M. Desprets, car vous avez paru encourager mon amour.
— Eh bien, il me semble que je le décourage assez pour que l'équilibre soit rétabli. C'est vrai, j'ai voulu voir ce qu'il y* avait de loyauté, de foi solide dans l'engagement commercial que vous avez pris d'aimer Marie. Hélas I je n'ai que trop réussi, puisque, ne voulant que vous trouver ridicule, j'ai failli vous trouver odieux !
— Madame! dit M. Desprets d'un ton majestueux.
— Eh bien ! quoi ! Vous allez me haïr ! Je ne demande pas mieux.
— Ah! vous êtes un démon, s'écria le pauvre maître de forges, en frappant du pied et on croisant les bras sur sa poitrine, comme pour y faire rentrer son cœur qui en était sorti.
— Il serait donc impardonnable de me sacrifier une ange» répliqua Pauline, qui lui tira sa révérence et s'achemina vers la maison.
Marie était toujours au piano. Hector s'était approché d'elle; il était assis, et se penchait comme pour continuer une conversation à voix basse. M me Desprets était rêveuse, et bien qu'elle chantât par intervalles, elle courbait la tête
avec tristesse. La lune, qui pénétrait par la porte et par les fenêtres ouvertes, éclairait assez ce tableau pour que Pauline, en rentrant, pût en saisir tous les détails. Elle se sentit atteinte par un soupçon. Les sottes paroles de M. Desprets lui revinrent en mémoire. Si Hector et Marie!... Mais, non. cette jalousie était une injure; elle voulut l'étouffer, et vint droit à Marie :
— Quelle belle soirée ! dit-elle en riant : vous avez eu tort de ne pas m'accompagner, la promenade vous eût fait du bien.
— Tout à l'heure, Pauline, vous vouliez être seule.
— Mais j'avais oublié que le jardin était peuplé. J'ai fait la rencontre de votre mari.
-— Ah ! dit M œ * Desprets en relevant la tôte.
— Qu'avcz-vous donc. Marie? Vous pleurez?
— Je pleure peut-être de ce qui vous fait rire.
— Voici M. Desprets, interrompit brusquement Hector, qui sortit du salon pour aller à la rencontre du maître de forges.
— Marie, dit gravement Pauline, quand elles furent seules, nous avons à causer.
— Vous ne voulez plus me faire de confidences , répondit Marie avec douceur.
— C'est que je ne vous ai pas encore assez répété combien je vous aime, continua M m * de Villemoran avec transport et en serrant sa cousine dans ses bras.
— Eh bien ! il est tard, remettons cette confidence à demain matin.
— A propos, nous partirons demain.
— Hector ne m'a pas parlé de ce départ.
— C'est qu'Hector ne le connaissait pas ; je vais le lui annoncer.
Les deux jeunes femmes se regardèrent dans l'obscurité
de cette nuit éclatante. Leurs deux yeux se pénétrèrent. Elles se serrèrent la main en silence, et allèrent au-devant des deux cousins qui se promenaient ensemble devant le perron, se tenant bras dessus bras dessous , comme les meilleurs amis du monde.
Hector était en train d'allumer un cigare au cigare de M. Desprets, et ces deux maris avaient l'air de s'embrasser §vec du feu.