‹ Pauline FoucaultChapitre 34 sur 47 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Personne ne s'étonna, le lendemain matin, d'entendre parler de départ pour le jour môme. Hector avait cédé sans observation au désir de Pauline. M. Desprets n'osa pas insister.

Gomme on préparait la voiture qui devait conduire M. et M mc de Villemoran à la ville voisine, les deux jeunes femmes descendirent dans le jardin, qu'elles traversèrent, et firent une dernière promenade dans la prairie.

— Marie, dit Pauline avec tristesse, je regrette d'être venue. Je ne suis pas guérie, et j'ai alarmé votre bonheur, sans avoir rassuré le mien.

— De quelles alarmes voulez-vous donc parler ? demanda M me Desprets avec un sourire résigné et d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir.

— Oh ! vous me comprenez !

— Pour une petite coquetterie de M. Desprets?

— Quoi, vous n'êtes pas jalouse?

— Jalouse de vous, ma cousine? Vous savez bien que je ne puis pas l'être. Quant a mon mari, il a reçu une leçon,

n'est-ce pas? j Vous la lui ayez donnée complète; je n'ai pas à me plaindre.

— Pourvu qu'il en profite I dit M me de Villemoran sans dissimuler son étonnement du sang-froid de Marie.

— De cela, je ne saurais répondre, dit M roe Desprets d'un ton mélancolique; tout ce que je puis demander à Dieu, c'est qu'il s'adresse toujours à une honnête femme, et qu'il ne tombe pas aux mains d'une coquette, qui le .perdrait pour moi et pour ses enfants.

— Comme vous êtes calme!

— Pourquoi m'irriterais-je! Ma conscience me dit de paraître ignorer des torts que le dépit rendrait irrémédiables. On ne retient pas les infidèles par des larmes ou par la colère. M. Desprets est jeune ; il n,'a pas eu de déceptions. Je ne puis pas entreprendre de lutter contre tous les rêves qui T éblouissent et l'entraînent. Je redoutais cette épreuve; j'espérais qu'à force de soins et... de famille, j'obtiendrais qu'elle me fût épargnée. Je vois qu'elle me menace. J'y suis préparée.

— Quoi ! vous vous résigneriez à vivre sans amour ?

— Ma chère Pauline, ne mêlons pas de roman à la prose de la vie. L'amour (et je n'établis pas de différence entre nos deux manières de le comprendre), l'amour est un acte de foi que l'âme fait avant de se dévouer. C'est une préparation, c'est une invitation au mariage; mais ce n'est pas tout le mariage : j'ai mes enfants à élever, l'honneur et la paix de mon foyer à maintenir intacts. Les torts personnels de M. Desprets ne me déchargent pas de ce devoir. Moi seule je suis atteinte. C'est une blessure qui pénètre dans le cœur et qui ne doit pas en sortir. Que voulez-vous que je fasse? Il ne faut pas fermer la porte au repentir.

— Ainsi, vous pardonnez ?

— Je suis la femme de M. Desprets. dit Marie avec une

simplicité touchante ; tant qu'un scandale public, tant qu'un désordre incompatible avec le respect que je me dois à moimême, ne m'aura pas ouvertement déliée de mon serment, je serai toujours pour lui ce que j'ai été par le passé.

— Mais cette feinte est horrible ! Mais le mariage à ce prix est une galère î

— Vous disiez, Pauline, que le ménage manquait d'émotions ; vous voyez bien le contraire ! Que pouvez-vous imaginer de plus émouvant que ce sacrifice ?

— Mais ne peut-on, en respectant ce que vous appelez sans doute des convenances, se réserver au moins la liberté dans l'intérieur ?

— Non, reprit Marie en pâlissant un peu, le seul avantage qui reste à la femme pour défendre son bonheur, c'est cette intimité forcée. On ne doit y renoncer que quand tout est perdu. Je suis vaillante, mon amie, et, pour mes enfants, pour M. Desprets lui-môme ; je saurai souffrir, comme, au besoin, je saurais lutter.

— Pour lui, dites-vous?

— Oui, pour lui, qui a besoin de rester le chef, lo père ; pour lui, dont je sauvegarderai toujours la vanité. J'ai bien vu que la flamme de votre esprit l'attirait et lui donnait des ailes de papillon. Je n'ai pas douté de vous un seul instant; aussi n'ai-je manifesté aucune jalousie, et me snis-je retirée dans l'ombre, un peu triste seulement ; mais si j'avais eu affaire à une coquette sans pitié, oh ! j'aurais intrépidement combattu I Nous autres provinciales, nous mettons nos belles robes et notre esprit des dimanches dans une armoire. Mais, enfin, on peut les en tirer, dans les grands jours, et j'imagine que, si je m'en donnais la peine, je ferais connaître à M. Desprets une femme un peu plus mondaine et un peu moins sotte que celle qu'il a cru épouser.

— Vous, Marie, vous triompheriez de tout le monde!

— Excepté de vous, Pauline, interrompit M^c Desprets avec un petit sourire et un battement des paupières.

— Puisque vous avez triomphé de vous-même ! ajouta Mme Je Villemoran.

— Oh ! moi, je connaissais mon endroit faible ; c'est là que je me suis frappée. Mais, si mon mari ne s'adressa pas à de trop éclatantes héroïnes, je le leur disputerai. C'est une force que d'être trompée et de ne pas se plaindre ; cette force-là, je l'aurai toujours. L'estime que veut bien me garder M. Desprets le ramènera souvent au bercail. C'est près de moi qu'il se consolera, eU'obstination de mon dévouement lassera ses caprices.

— Je n'aurais pas votre courage, votre énergie tranquille, s'écria Pauline en frissonnant ; le mariage, dans de semblables conditions, me paraîtrait une chaîne honteuse que je secouerais.

— C'est pourtant là une condition ordinaire, et la seule façon, dans certains cas, de garder la paix et la dignité.

— Mais vous me parlez toujours de paix et de dignité, dit Mme de Villemoran, comme si le ménage était seulement un rôle à jouer, et comme si le cœur ne devait pas être sincèrement de la partie. Il ne s'agit pas d'être heureuse pour les regards des autres , mais d'être heureuse pour soi.

— Eh bien ! on peut être heureuse en agissant ainsi.

— Je ne sais, Marie, si je dois vous admirer ou vous blâmer ; mais, en tout cas, soyez certaine que. je ne saurais pas vous imiter.

— Hector, lui, ne mettra jamais votre courage à l'épreuve !

— Ce n'est pas là ma raison ; mais il me semble que l'amour tel que je le conçois, tel que je l'éprouve, ne s'accommoderait pas de ces hypocrisies ; il est exclusif, impla-

cable. Vous n'aimez pas votre mari, ma pauvre enfant, voilà pourquoi vous vous engagez à l'aimer toujours.

— Pauline, Pauline, prenez garde ! dit Marie en tressaillant.

— Oui, je suis brutale dans mes arguments, mais permettez-moi de vous parler comme je vous ai déjà parlé une fois. Vous êtes une sainte ; les passions humaines ne montent pas jusqu'à votre front pour l'étourdir. Voilà pourquoi la résignation vous est facile. Ah ! si vous aimiez !

— Si j'aimais, reprit Marie d'une voix qu'elle voulait affermir, mais dont les notes profondes avaient une vibration, je ne changerais rien à ma conduite, rien à mon plan. L'amour est une inspiration, un entretien perpétuel dans l'infini qui nous élève et nous isole ! Tout est facile alors. Ah ! ne dites pas que l'amour me rendrait faible. Il m'ôterait la gloire; mais il me donnerait l'apparence de l'égoïsme.

— Je ne parle pas d'aimer M. Desprets, repartit Pauline avec lenteur, en observant son amie.

— Si j'éprouvais un autre amour, répliqua Marie que ces confidences entraînaient, je le cacherais si bien, je le purifierais dans des flammes si ardentes, que personne n'aurait le droit de me le reprocher, et que, brûlant au fond de moi, pour me consoler et me conseiller, il m'entraînerait au devoir, au lieu de m'en détourner.

M me Desprets, en parlant ainsi, était sublime de beauté et d'enthousiasme. Pauline, qui la regardait avec un soupçon, fut éblouie. Ii lui sembla qu'elle assistait à une transfiguration ; mais, en même temps, elle se sentit atteinte et foudroyée. Il y avait trop de lumière dans les yeux de sa cousine pour qu'il n'y eût pas de l'amour au fond de son âme. Cette martvre laissait voir le feu de son bûcher.

— Marie ! s'écria Mme de Villemoran, en prenant les deux mains de sa cousine dans les siennes, vous me trompez au-

jourd'hui ; vous m'avez menti, il y a cinq ans ; vous aimez Hector !

Marie ne chancela pas sous l'impétuosité* de cette attaque, elle regarda Pauline avec ses beaux yeux ouverts qui laissaient voir jusque dans sa pensée , et, rougissant à peine, elle répondit simplement :

— Je ne vous ai pas trompée, mon amie, et je ne vous ai pas menti ; j'ai tenu toutes mes promesses envers vous. Le reste est mon secret. Vous ne me l'avez pas demandé; mais, s'il le faut encore, prenez-le,

— Ainsi, vous l'aimez?

— De quel droit, ma cousine, me faites-vous cette question? demanda Marie. Vous êtes cruelle!

— J'aime mieux qu'il en soit ainsi, dit Pauline d'un air sombre; du moins je n'ai pas tort quand je défends l'amour. Vous voyez bien que c'est celte passion qui vous donne du courage.

— Elle m'en a surtout donné, il y a cinq ans ; ne l'oubliez pas, ma cousine, reprit M™ Dcsprets avec un ton de doux reproche. Quant à ces épreuves d'aujourd'hui, quant aux misères de mon foyer, j'ai là-haut trois petits êtres qui me consolent et qui m'aident.

— Vous serez donc toujours et jusqu'au bout ma rivale ! murmura Pauline en joignant les mains.

— Votre rivale? Est-ce bien à vous à me jeter ce mot odieux au visage, ma chère Pauline? En tout cas, convenez que j'ai pris quelques précautions pour assurer votre tranquillité, et, si l'un de nos deux maris peut donner de l'inquiétude à sa femme, ce n'est pas le vôtre.

— Hector était près de vous, hier.

— Ingrate! dit Marie avec le plus navrant et le plus charmant sourire qui ait jamais fait briller la pitié et le dévoue ment sur des lèvres de femme.

— Oui, je suis ingrate, je suis folle, je suis malheureuse, reprit Pauline en fondant en larmes; tout m'accable. Voilà que je n'ai pas môme le mérite de m'éloigncr par respect pour votre bonheur ! Je croyais fuir votre mari, c'est vous qui me forcez à m'éloigner avec le mien; et, dans ma jalousie contre un sentiment que j'admire, je n'ai pas la ressource de pouvoir vous haïr; car vous êtes si grande, si noble et si pure, que vous m'accablez, en me désarmant.

— Pauvre Ame exaltée 1 reprit M me Desprets, en appuyant par un geste caressant la tôtc de Pauline sur son épaule, je ne suis pas meilleure que vous.

— Comme vous êtes vengée, Marie, de notre entretien d'il y a cinq ans! Aujourd'hui, c'est moi qui suis vaincue!

— Singulière vengeance, et que M. Desprets rendra plus complète, n'est-ce pas? Non, nous ne sommes pas rivales; nous ne sommes pas ennemies; et si la force m'a trahie aujourd'hui, si j'ai laissé toucher à une pensée, à un remords plutôt qu'à un sentiment que je croyais bien caché, bien enfoui dans le plus profond de mon cœur, ce secret ne peut pas nous empêcher de nous aimer. Soyons supérieures à ces souffrances, et ne vous repentez pas d'être venue, mon amie, vous ne m'envierez plus... Mais je vois nos infidèles qui s'approchent; essuyez ces vilaines larmes de colère; M. Desprets s'imaginerait que vous pleurez de le quitter.

Marie souriait en parlant ainsi, et passait, comme une caresse, ses doigts charmants sur les paupières de sa cousine.

— Comme vous l'auriez rendu heureux! dit Pauline à voix basse en retenant au passage la main de Marie, qu'elle appuya sur ses lèvres.

Marie ne répliqua rien à ce dernier mot jeté dans un soupir, et, pressant le pas, elle rejoignit Hector et M. Desprets.

Les adieux furent embarrassés et contraints. Marie garda

seule une présence d'esprit pleine de grâce, qui vint en aide à tout le monde. Elle souffla le mot nécessaire à son mari, et donna à Pauline le courage de dominer son émotion.

Heureusement, on amena les trois enfants. Ce fut un prétexte dont chacun profita.

Pauline dévora de caresses son filleul.

— Le verrai-je grand? dit-elle avec mélancolie. Je serai bien vieille, quand il sera un jeune homme!

— Vous savez que j'ai contracté une dette de dragées, interrompit bravement M me Desprets; ne me laissez pas insolvable.

Ce n'est pas pour un baptême que vous viendrez chez moi, » mon amie î

— Vous me permettrez donc d'aller vous voir? dit Marie à demi-voix avec une nuance d'ironie douce, perceptible pour Pauline seulement.

— Avez-vous donc besoin de permission? demanda Hector, qui avait entendu et peut-être bien compris; nous vous avons gardé votre chambre, ma cousine : elle porte toujours votre nom.

— Nous ne pourrons pas offrir à M. Desprets le plaisir de la chasse, reprit vivement Pauline qui voulait lutter de sangfroid, et qui, ne pouvant s'en tenir à la politesse, allait toujours de la douleur à la moquerie; — le gibier est rare à Paris, et mon cousin est un grand chasseur.

M. Desprets était rouge comme le métal dans le fourneau; il essaya de dire quelque chose.

— Oh ! je sais bien me passer de la chasse.

— Surtout, n'est-ce pas, quand le gibier vous manque ? On était arrivé à la grille. Pauline se jeta dans les bras de

sa cousine, et, l'entraînant un peu à l'écart :

— Je ne veux pas rester, et j'ai peur de m'en aller, lui dit-elle en la serrant contre sa poitrine; quelque chose me

dit que je devais guérir ici et que je tourne le dos à la vie Pardonnez-moi l'amertume de mes paroles de tout à l'heure et jurez-moi de venir, si je vous appelle.

— Je me ferai appeler, répondit Marie avec une pitié caressante, et je vous écrirai ; il faudra bien vous donner des nouvelles de votre filleul, mauvaise marraine.

— Vous allez l'aimer mieux que les autres, celui-là, n'estce pas, Marie, à cause de son nom?

— Me reprocherez-vous donc d'aimer aussi mes enfants?

— Je suis folle ! Adieu, dit M mc de Villemoran en montant dans la voilure.

Hector et Marie se touchèrent la main. M. Desprets assura M. de Villemoran de sa parfaite amitié, et salua sa cousine avec respect; puis la voiture s'ébranla, franchit la grille et partit au grand trot.

Marie les suivait du* regard avec tristesse. Elle tenait son plus jeune enfant sur les bras. Au bout de quelques instants, elle s'aperçut qu'elle pleurait et que les joues roses de son nourrisson avaient reçu les larmes. Elle les essuya dans un ardent baiser.

M. Desprets, lui aussi, regardait sur le chemin ; mais il n'était pas d'humeur mélancolique, ni disposé à pleurer.

— M. de Villemoran est un charmant homme, dit-il à Marie en se tournant au bruit des caresses données à l'enfant. Quant à sa femme, malgré son espfrit, ou bien à cause de son esprit, elle ne me plairait guère.

— Vraiment? vous êtes difficile, mon ami!

— Prends-t'en à toi qui m'as formé le goût, répondit M. Desprets en déposant un baiser sur le front de sa femme.

Marie regarda le maître de forges sans dédain, et comme si elle le remerciait de ce compliment sincère.

— Veux-tu que je te dise ? reprit celui-ci ; je ne crois pas que ton cousin soit heureux !

— Le soupçonneriez -vous d'être jaloux?

— Non ; mais sa femme est coquette et d'un caractère qui ne semble pas facile. Pauvres gens! ils paraissaient envieux de notre bonheur !

Marie feignit de s'occuper de l'enfant qui s'éveillait, et laissa son mari achever sa phrase. Elle avait peur d'en entendre davantage.

Pendant ce temps, la voiture gravissait lentement un coteau. Pauline avait hâte de parler; elle avait des soupçons dans le cœur, des questions sur les lèvres, elle regardait son mari à la dérobée; elle espionnait son attitude, pour surprendre un geste, un mouvement, un soupir ; mais elle ne savait comment aborder le sujet de ses préoccupations. Ce fut lui qui, devinant son embarras, lui vint en aide.

— Eh bien! Pauline, comment te trouves-tu de ce séjour?

— Mal ! Ce modèle des ménages me fait horreur ! Voilà donc à quel prix la paix s'achète! Ah! mon ami, souffrons, mais aimons- nous!

— Crois-tu toujours que la campagne soit indispensable au bonheur?

— Ne te moque pas de mes caprices. Si tu m'aimes, tous les endroits me sembleront doux et superbes avec toi.

— La galanterie de M. Dcsprets t'a rendue incrédule.

— Ce n'est pas lui qui me porte à douter, c'est elle!

— Marie, la pauvre femme !

— Oui, Marie, qui ne peut aimer ce fat insupportable; Marie que j'ai retrouvée plus radieuse qu'autrefois ; Marie, qui m'est supérieure en beauté et en .vertu ; Marie, enfin , qui t'a aimé !

— Et qui nous a mariés, interrompit M. de Villernoran.

— Le beau mérite! tu ne l'aimais pas, et je t'aimais! Crois-tu donc que, si elle ne se fût retirée, je lui aurais cédé humblement la victoire?

— Ne parlons pas du passé.

— Te serait-il pénible d'y songer?

— Ce que j'ai fait, je le ferais encore.

— Bien sûr?

— Quelle preuve te faut-il ?

— Que disais-tu donc à Marie, hier au soir, dans le salon, quand je suis rentrée ? Tu étais penché vers elle ; elle était émue !

— T'ai-je questionnée sur le discours de M. Desprets? dit Hector en plaisantant.

— Mais je ne m'accommoderais pas d'un dialogue entre vous qui ressemblât à mes entretiens avec son mari ! s'écria Pauline, moitié riante, moitié irritée.

— Aussi n'as-tu rien à craindre?

— Tu ne veux pas me répéter ce que vous vous disiez ainsi ?

— Ai-je des secrets pour toi, Pauline, quand ces secrets sont les miens ?

Pauline fut étonnée de ce refus plein de douecur, mais de fermeté.

— J'ai bien envie de faire retourner la voiture, dit-elle en palissant, Marie m'avouera tout.

Si tu as cette certitude, pourquoi être inquiète? La franchise de M me Desprets te garantit.

— Hector, tu es un honnête homme, tu n'as jamais menti. Jure moi que tu m'aimes toujours et que tu n'aimes pas Marie.

— Voilà un enfantillage qui me fait de la peine.

— Non ! tu as raison ; ne jure pas. C'est de la folie de ma

part ! D'ailleurs, par humanité, par pitié, tu pourrais commettre un parjure !

— D'où vient cette agitation, ce doute étrange,? demanda Hector en attirant sa femme avec bonté, et en essayant de lire dans ses yeux. Quelle mauvaise pensée t'est venue?

— Est-ce que je sais pourquoi je suis malheureuse? s'écria Pauline, qui éclata en sanglots; pourquoi je suis jalouse? C'est que j'ai peur de me faire haïr; c'est que je sens mon insuffisance. Tu peux te lasser, à la fin, de ces caprices, de ces fièvres... Et puis, pourquoi me dis-tu que tu as un secret de moitié avec Marie! Elle m'en a confié un, elle aussi; ou plutôt, celui-là, je l'ai deviné, je l'ai arraché, et si je découvrais en toi le même secret, je me jetterais sous les roues de cette voiture.

Pauline, en parlant ainsi, se renversait en arrière, cachant son visage'dans ses deux mains et étouffanfses cris.

Hector n'essaya pas de lutter contre ce soupçon; il aima mieux l'endormir. Les paroles irritaient Pauline. Une lui dit rien; mais, l'entourant de ses bras avec une câlinerie paternelle, il la berça sur son cœur, la magnétisant de la main et des lèvres. La douceur triomphait toujours de cette nature impérieuse. Quand Pauline eut pleuré longtemps, elle éprouva le bien-être d'une convalescence, et, se relevant lentement :

— Pourquoi m'empêches-tu de désespérer tout à fait? lui dit-elle. Il faut bien que j'en vienne là! Tu me rattaches à la vie pour que je souffre ensuite davantage. Aie pitié de moi en me repoussant; ce sera plus tôt fini.

— Mauvaise tète ! soupira Hector.

— Va! nous n'étions, pas destinés l'un à l'autre! Nous nous sommes trompés, ou plutôt je n'étais faite pour persoune et pour rien, moi qui ne sais être ni amante, ni épouse, ni mère, ni amie! Tn aurais dû me laisser à lady

Fitz-Péters, à M me Bellamy, ou peut-être bien à M me de Saint-Ovide. Je suis un châtiment immérité. Quand tu seras fatigué de mes reproches et de mes injustices» tu me le diras, je te laisserai. J'ai cru pourtant que c'était bien facile d'aimer et d'être aimée !

— C'est facile, dit Hector, il n'y a qu'à accepter simplement l'amour.

— Pourquoi retournons-nous à Paris ? demanda tout à coup Pauline.

— Veux-tu rester ici, à la forge?

— Non, grand Dieu! j'y deviendrais folle! Cette nursery sans amour m'épouvante ; mais je redoute la solitude de notre petite maison. J'ai besoin de me calmer, ou plutôt de m'étourdir.

— Où veux-tu aller?

— Je ne sais, tous les endroits du monde me sont indifférents. J'ai voulu ce voyage; il ne m'a pas réussi; je n'ose plus avoir maintenant de volonté. Au premier relai, à la première ville, nous suivrons l'indication d'un poteau, et nous irons devant nous. Je dois avoir dans les veines une goutte de sang de bohémienne. La vie régulière, les projets médités me sont funestes. J'ai la nostalgie de l'inconnu.

— Allons donc chercher l'inconnu ! dit simplement Hector.

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