CHAPITRE XXV
Hector de Villemoran a pu sembler inférieur à sa femme; mais il la dominait, au contraire, et cette supériorité t tait précisément une des causes du trouble qui les tourmentait.
Pauline se fût bien vite affranchie d'un mari sot et nul ; ce qu'elle eût fait alors, nous l'ignorons et nous n'avons pas à le prévoir. Mais celte force réelle qu'elle sentait sous cette faiblesse apparente, cette résistance qui ne la heurtait jamais, cette raison qui souriait toujours, ce dévouement qui ne s'aigrissait pas, cette attitude froide et tendre, lui donnaient souvent tort, et en môme temps lui inspiraient une estime profonde qui devait l'empêcher de jamais haïr celui qu'elle ne pourrait peut-être pas toujours aimer.
L'estime, en effet, était une cause d'aigreur entre ces deux époux, Hector eût sinon sauvé sa femme, du moins simplifié ses sentiments en se faisant coupable ; mais il ne poussa pas Vhéroïsrne jusqu'à déchoir à ses propres yeux, et sa faute fut d'être sans reproche.
La jalousie de Pauline tenait encore moins à un amour qui se défendait qu'à un secret conseil de son orgueil qui
lui disait qu'elle serait plus libre de sa destinée, si elle parvenait à s'armer d'un véritable et sérieux grief contre ce maître infaillible, dont la sérénité l'accablait.
Ces sentiments s'agitaient toutefois au fond de la conscience de Pauline, sans qu'elle en eût la perception distincte. Elle tenait trop, elle aussi, à sa propre estime, pour écouter volontairement le mauvais conseil de son orgueil. Mais nous avons besoin d'entrer dans cette analyse pour faire bien comprendre une conduite qui gardait, sous ses fluctuations apparentes, une invariable logique , et pour expliquer les malheurs de deux destinées unies par un contrat sincère et divisées par des causes plus fortes que la volonté.
Hector avait attendu patiemment l'heure de parler avec un peu d'autorité. Qu'eût-il pu faire jusque-là? Il fût tombé dans le piège des âmes vulgaires, en luttant contre les rêves, contre les enthousiasmes, contre les douleurs de Pauline; il l'eût froissée et meurtrie, sans profit pour son bonheur. Mais, quand il la surprit dans sa faiblesse, quand il la crut à demi vaincue, et quand il la vit se renverser sous son fardeau et trembler d'avoir à choisir entre la tentation brutale de Philippe et quelque consolation dérisoire-, comme la vanité d'écrire, il pensa que le moment était venu; et, doucement, fermement, avec la sûreté d'accent d'une raison préparée, il revendiqua son droit de tutelle.
Pauline, nous l'avons dit, se sentait atteinte de vertige. Elle ne lutta pas, elle accepta avec soumission la main que son mari lui tendait. Elle eut un dernier flot d'espoir qui l'empêcha de sombrer. Elle crut voir dans l'effort de M. de Villemoran la transfiguration rêvée :
— Je savais bien, dit-elle, que ce n'était pas une âme vulgaire; qu'il saurait me sauver, et qu'il y avait en lui un héros caché, que mon instinct avait pressenti.
Alors, ne voulant plus penser qu'à une seule chose, elle
n'eut plus d'ardeur que pour un seul but : elle voulut transporter dans les régions pures de l'esprit son amour inquiet et malade, que la région des sens étouffait et menaçait de mort.
Son instruction, ce pédantisme même que le professorat avait déposé en elle, lui servirent d'auxiliaires.
— Il a raison pcnsa-t-elle avec fierté ; il y a des sommets où les vulgarités, où les infirmités de ce monde ne peuvent plus atteindre. Puisque nous ne pouvons nous aimer dans l'amour et dans la joie, nous nous aimerons dans les ravissements de T intelligence. Je ne serai plus sa femme, moi qui ne sais pas être mère; je serai la moitié de son esprit la moitié de son intelligence, et je défie bien Marie de me taire concurrence sur ce terrain-là.
Elle croyait échapper à sa jalousie, à son mécontentement d'elle-même, en s' élançant vers ces hauteurs; elle croyait pouvoir rejeter l'humanité et vivre désormais dans un Elysée abstrait où ne pénétreraient plus les défiances grossières et les tentations triviales dont elle était obsédée et humiliée. Mais elle avait une impatience de se guérir qui s'exagérait la force et la rapidité des remèdes; et/fuclques jours après le dernier entretien dont nous avons parlé, Hector s'avouait à lui-même que la guérison n'était pas encore trouvée, et que le mal allait peut-être s'endormir, mais pour se réveiller plus impérieux, plus implacable.
En effet, il y eut pour quelques instants une trêve, un sursis. Pauline dépensait en coquetterie intellectuelle toutes les forces de son amc. Elle prenait goût aux études de son mari, elle aimait a s'asseoir à côté de lui, à lire a la même page, à l'attendre au bout de la ligne qu'elle avait dévorée d'un regard.
On essaya de réunir, dans le petit salon de la rue de Courcelles, quelques savants, quelques littérateurs. M rae de
Villemoran présida des dîners académiques. Son esprit acheva de s'aiguiser, de s'éclairer dans ces entretiens dignes d'elle. Hardie dans ses aspirations, audacieuse dans ses recherches, elle aimait les théories radicales, les philosophies aventureuses; elle eût voulu qu'on l'aidât à changer le monde, à le dissoudre, pour le mieux reconstruire. Retrouvant d'ailleurs dans ses idées l'amour qu'elle n'osait plus chercher dan9 sa vie, elle avait des fureurs d'utopie qu'on prenait pour de la colère, et qui n'étaient que l'expansion désordonnée de sa tendresse.
Hector ne la suivait pas si haut, ou plutôt ne voulait pas se risquer dans ces sentiers périlleux. Il la ramenait doucement, il la contredisait de biais, il lui répondait en répondant aux autres; mais Pauline bravait sa sagesse, dédaignait les atermoiements de l'expérience, et s'impatientait de se heurter au sang-froid de son mari, jusque dans le bleu profond du ciel où la jetait son enthousiasme.
Hector avait préparé les matériaux d'un livre, mais Pauline, d'accord avec lui pour le fond, le trouvait timide, hésitant dans les détails ; il lui avait demandé d'animer la statistique, elle l'embrasait! Elle portait dans toutes ses études cette passion et cette amertume qui l'avaient déjà rendue si malheureuse. Au bout de quelques mois, cette distraction, qu'ils s'étaient choisie, était devenue un prétexte de discussions interminables. Hector ne cédait rien de ses idées, Pauline gardait les siennes; et comme la question de leur amour, de leur bonheur, n'apparaissait pas sous une forme sensible dans ces débats; comme ils semblaient n'en vouloir qu'à leurs erreurs réciproques, ils disputaient cordialement, donnant libre carrière à des antipathies qui ne croyaient se heurter qu'à des opinions, qu'à des préjugés.
— Quel dommage qu'un cœur si bon et si grand, pensait Pauline, ait de si singulières faiblesses !
— Quel dommage, disait Hector, qu'il y ait de tout dans cette âme, excepté de la logique !
Et dans leurs efforts courageux pour remplir leur existence, ils creusaient entre eux un gouffre insondable, en s'imaginant entasser des montagnes.
Le monde, qui joue dans les drames intimes le rôle du chœur antique, mais d'un chœur qui ne voit pas, et qui chante faux, le monde s'émerveillait de l'esprit de M*© de Villemoran. Son salon avait de la réputation. On se faisait présenter chez elle afin d'y entendre des philosophes dans l'abandon de la plaisanterie, des hommes politiques dans la familiarité de la causerie.
Pendant l'hiver de 1846 et pendant tout l'été de 1847, Pauline Foucault régna complètement et obtint tous les succès auxquels sa vanité semblait autrefois prétendre. Riche, grande dame, honorée, célébrée, elle triomphait, mais en se sentant au fond d'elle-même tourmentée, et entraînée sur une pente fatale.
Elle avait des heures de pénétration où tout ce bruit, toute cette gloire de salon, toute cette philosophie de boudoir, toutes ces théories d'éventail lui semblaient insipides. Quand elle apercevait debout devant elle, au milieu d'un salon ravi, le seul contradicteur qu'elle n'eût pas vaincu, son mari ; quand elle rencontrait les regards doux et indulgents d'Hector, qui la voyait triompher des autres, en protestant par son silence, pour ses convictions personnelles, elle se sentait humiliée et vaincue à son tour.
Quelquefois, elle avait des élans, des éclairs de soumission. Elle allait se jeter, dans les bras d'Hector, se suspendre à son cou.
— Sauve-moi, lui disait-elle, et ne songeons plus à sauver l'humanité.
Puis elle pleurait, jurait de penser comme lui, s'étudiait à
se courber docilement sons sa volonté ; ou bien, elle fermait son salon pendant quelques jours, et, forçant Hector à laisser là les livres et les travaux, elle redemandait aux transports de l'amour des illusions qui passaient vite et qui la rendaient à son ennui.
Philippe Loignon n'avait pas reparu. Pauline redoutait sa présence, et le journaliste, soit calcul, soit loyauté, n'avait pas voulu suivre la petite foule qui traversait le salon de M. de Villemoran. Il était à la tête d'un grand journal, battait en brèche le pouvoir qui, décidément, n'avait plus rien à lui offrir, et paraissait absorbé par l'ardeur de la bataille.
Un soir, on parla devant Pauline d'un article de ce journal qui avait fait osciller les fonds et les bas-fonds de la Bourse. Pauline reconnut à la première ligne, à la première brûlure, le talent corrosif de Philippe, en se reconnaissant aux colères épanchées. C'était une philippique violente contre le régime, contre ses corruptions; le sarcasme était impitoyable, la plaisanterie enlevait des lambeaux sanglants aux hommes politiques. On annonçait des orages, on prédisait une révolution ; il y avait du feu, de la poudre et des tonnerres dans ces lignes indignées.
M me de Villemoran fut obligée de s'interrompre plusieurs fois, tant son cœur battait à la lecture de cette page révolutionnaire, dans laquelle on ne sentait d'autre conviction que le mépris. Elle lisait ce qu'elle eût écrit elle-même ; toute Tapreté de son ironie repassait devant ses yeux en flamboyant dans ces lignes. Une joie farouche la faisait sourire.
— Je n'avais pas tort, disait-elle; il pense comme moi, et le monde s'épouvante de ses prédictions qui foudroient d'avance par leur justesse. C'est bien ainsi que je frapperais.
Elle fut tentée décrire à Philippe, de le remercier de ce breuvage acide, de l'encourager; mais sa droiture naturelle et le remords d'une première imprudence l'arrêtèrent. Elle crut rester fidèle à la foi jurée, en se bornant à lire assidûment ce journal, à vivre secrètement des émotions qu'il lui donnait ; à rester, à l'insu de touMc monde, et de cette façon, en communication avec la pensée de Philippe. Elle s'imaginait que c'était elle qui dictait, et elle se sentait toute radieuse quand, en dépliant la feuille humide encore, elle y trouvait ses jugements formulés, ses doutes exprimés, et jusqu'à ses douleurs rendues.
Elle voulut faire lire ces articles à Hector. Dans sa loyauté, elle pensait que si ces deux hommes pouvaient avoir les mômes façons de comprendre, elle ne trahirait aucun des deux en se faisant leur complice.
Mais Hector, sans estimer le régime que Philippe attaquait avec violence, avait une philosophie trop sûre d'ellemême pour ne pas dédaigner la tactique des partis. 11 était de ces révolutionnaires aux mains pures qui mettent la victoire d'un principe au-dessus delà victoire d'une coterie. Il savait que les consciences fortement unies usent mieux et plus vite un pouvoir que les poings crispés. 11 croyait au progrès d'une façon trop invincible pour vouloir le compromettre en le tiraillant, et, prêt à mourir pour la liberté, il ne voulait tuer personne pour elle.
Aussi se préparait-il à un grand mouvement, en se refusant à des intrigues, et laissait-il se déposer au fond de son cœur le mépris et les passions mauvaises, pour ne laisser monter à la surface que les sentiments généreux et les chaleurs du dévouement.
11 lut les articles de Philippe avec un sourire un peu triste. Peut-être reconnaissait-il l'auteur, et s'effrayait-il, à travers
ses scrupules de citoyen, de l'attrait singulier que ces pages
avaient pour Pauline. Il réfuta ces théories hargneuses en quelques mots et conclut ainsi :
— La plupart des journalistes, ma chère Pauline, font de la politique comme nos romanciers font des romans ; quelquefois même, la même plume sert pour les deux choses : ils exagèrent les vertus de leurs personnages de prédilection, et ils ne voient que des monstres achevés dans leurs ennemis. Il n'y a pas pour eux de nuances, de demi-teintes, de perspectives. Il faut être un type idéal ou un bandit! et, en outrant ainsi le point de vue, ils rendent les conversions impossibles, et changent les victoires des partis en mitant de vengeances. Les convictions politiques doivent être une espérance et ne doivent pas être une rancune. Le plus sûr moyen de vaincre ses adversaires, ce n'est pas de les haïr à tout propos, car c'est les fortifier : c'est de les plaindre, en leur prouvant surtout qu'ils sont à plaindre.
— Tu traites la politique comme tu traites l'amour et le ménage, répliqua Pauline avec impatience.
— C'est que la politique est le ménage universel.
— Mais au-dessus des querelles de partis, interrompit M mc de Villemoran, comme au-dessus du foyer domestique, n'y a-l-il pas un horizon où l'âme se repose, se retrempe, fuit la trivialité terrestre, puise ses forces et ses inspirations? Eh bien! ce ciel a des électricités nécessaires. Tu n'y cherches, toi, que l'azur banal. Moi, j'y sens des éclairs, des souffles d'orage qui ont leur but, puisqu'ils ont leur cause ; ja vie est plutôt dans la lutte que dans le repos, et l'amour qui n'a pas ses haines n'est pas de l'amour.
— L'amour qui passe son temps à haïr me parait un abus, dit Hector en souriant.
Pauline ne répliqua pas ; cette douceur de son mari faisait bouillonner tout son sang, et elle craignait toujours que
Je dépit et l'ironie n'amenassent sur ses lèvres des paroles amères qu'elle se fût reprochées.
Par une contradiction qui n'était étrange qu'en apparence, elle eut redouté d'offenser l'homme qu'elle ne comprenait plus. Ce respect pour Hector était une dernière illusion, un dernier prétexte qui pût la retenir; elle se fût sentie perdue en se sentant détachée de lui.
Mais, on le voit, toutes les tentatives d'union étaient chimériques; qu'il fût question d'amour, d'art, de politique, de vie banale, ils ne pouvaient plus s'entendre; ils se heurtaient sur la terre et dans le ciel. Bien loin même de donner un soulagement aux douleurs de ce ménage, le salon de Mme de Villemoran, et les questions qu'on y traitait, finissaient par devenir une occasion de déchirements nouveaux et profonds.
Pauline, qui voyait ou qui croyait voir le monde frémir autour d'elle, comme à l'approche d'un orage, et qui aspirait dans l'air des souffles avant-coureurs de révolution . Pauline, que les déclamations haineuses et sans enthousiasme de Philippe agitaient et faisaient vibrer, et qui rêvait peut-être pour elle un rôle à l'heure de la crise, Pauline se lamentait tout bas, au fond d'elle-même, d'être seule, de ne pouvoir trouver un allié dans son mari, et se sentait invinciblement entraînée à regarder Philippe comme un complice fatal et prédestiné. Elle qui eût héroïquement ambitionné, avec tous ses périls et toutes ses chances, la gloire, le martyre de M me Roland, elle souffrait de ne voir dans son mari qu'un * honnête homme, placide comme Roland.
Mais du moins, cette douleur, ce désenchantement, en' la faisant souffrir, la faisait vivre. Les sources de la vie n'étaient plus autant menacées, et cette fièvre l'enlevait aux empoisonnements de l'ennui.
Cette situation anormale et spasmodique pouvait-elle se
prolonger longtemps? Cette absence de bonheur pouvaitelle durer sans que Pauline essayât quelque révolte funeste? C'est ce qu'un incident qui hâta les péripéties de ce drame ne nous permet pas de conjecturer.
Tous les caractères portent en eux-mêmes le dénoûment de leur destinée. En commençant l'histoire de Pauline, do cette femme qui a toutes les sciences, toutes les initiations, toutes les bonnes pensées, tous les courages, mais aussi toutes les imperfections, tous les préjugés, tous les doutes, toutes les colères, toutes les corruptions du dix-neuvième siècle , nous avons prévu l'issue de cette existence torturée et nous n'attendons pas qu'un accident ou une catastrophe nous débarrasse du fardeau de cette étude et délivre le lecteur de la satiété de cette analyse. Mais quand la coupe est pleine, c'est toujours le hasard qui la fait déborder; la Providence se borne à l'emplir; l'accuser ensuite de l'avoir vidée, c'est croire au fatalisme.
Pauline, qui devinait à sa souffrance les douleurs d'Hector, s'étonnait de la résignation de celui-ci. Elle trouvait que le caractère de son mari n'expliquait pas suffisamment son courage et sa tranquillité.
— S'il m'aime, ou s'il m'a aimée, se disait-elle, il doit pleurer comme moi le supplice de nos deux coeurs. D'où vient que son impassible visage ne porte jamais la trace d'une heure d'insomnie ou d'une larme versée? En est-il arrivé à me prendre assez en pitié pour n'avoir plus à partager mes angoisses? La science et l'étude sont-elles des consolations? et après avoir accepté devant Dieu la tâche de me préserver ou de me sauver, se débarrasse-t-il du soin de mon bonheur et m'abandonne-t-il à moi-même?
L'inquiétude qui l'agitait la rendait jalouse de la quiétude appajrenle de son mari. Elle observait avec attention. Maifc Hector n'avait ni lassitude dans sa bonté, ni amertume dans*
sos paroles. Depuis qu'il avait formule* le désir de diriger son ménage, il remplissait sa tache avec une douceur sans défaillance, et la ponctualité de sa sollicitude ingénieuse confondait et accablait Pauline.
Elle pensa qu'il se cachait pour souffrir, et elle mit tout en œuvre pour le surprendre dans 'sa retraite, pour arriver tout à coup, pour chercher à lire dans ses yeux. Quelquefois, quand il n'était pas la, elle entrait furtivement dans sa chambre, interrogeait les meubles, les livres, les objets familiers a Hector, et leur demandait une réponse, un renseignement, un indice. Elle regardait, avec toute la fixité do ses yeux, la page qu'il venait de lire ou d'écrire.
Mais les meubles étaient muets, les pages étaient muettes ; tout attestait le calme et la force. L'ordonnance méthodique de ces livres, de ces papiers, était une nouvelle ironie qui pesait davantage encore sur le cœur de Pauline. Elle se trouvait provoquée et humiliée presque par les objets matériels, et tout dans la maison semblait prendre parti contre elle. Un matin, elle était accoudée a une fenêtre de sa chambre, et regardait mélancoliquement le petit jardin de l'hôtel, semblant rechercher dans le sable des allées les traces perdues de ses promenades d'autrefois avec Hector; elle se rappelait ses entretiens furtifs pendant les premières heures de la nuit, ses craintes d'être surprise, son effroi et sa honte quand , un soir, elle s'était trouvée face à face avec Marie de Soulaignes.
— J'étais heureuse alors ! se dit-elle en songeant à ce temps de douleur et de misère. J'espérais! et maintenant!...
Comme elle était plongée dans ses méditations, on sonna à la grille du jardin. C'était le facteur qui apportait les lettres et les journaux. Pauline jeta un regard vague et dis-
trait, vit le concierge recevoir les divers papiers et se diriger vers la maison pour les remettre aux domestiques.
Une lettre! C'est souvent un rien, un grain de sable; c'est quelquefois un monde; c'est une épingle ou l'épée d'Alexandre î On ne sait jamais s* ce petit papier, cacheté comme un envoi de poison, ne renferme pas la mort ou la vie. C'est un incident de comédie, c'est le dénoùment d'un drame. Pauline se sentit prise tout à coup d'un désir effréné de recevoir une lettre, et demanda si quelque chose était arrivé pour elle.
— Non, madame, lui fut-il répondu du jardin ; tout est pour monsieur.
— Tant pis ! soupira Pauline sans savoir ce qu'elle regrettait.
Puis une réflexion envieuse lui traversa l'esprit :
— Qui donc s'occupe d'Hector, et pourquoi ne m'écrit-on pas ?
Elle se retira de la fenêtre et alla dans l'antichambre audevant des papiers.
— C'est bien, dit-elle, je les remettrai moi-môme; et elle prit avidement tout ce que le facteur avait apporté, comme si un secret instinct l'eût avertie que l'arrivée du courrier ne pouvait pas lui être indifférente.
Elle lisait les suscriptions des diverses enveloppes, quand, tout à coup, elle poussa un cri.
Elle tenait à la main une lettre, une grosse lettre adressée par Marie à Hector de Villemoran.
— Ah ! voilà ce qui le console, se dit-elle tout bas avec une fureur jalouse.
Elle courut dans sa chambre, tira son verrou, se jeta dans son fauteuil. Au moment où la colère allait lui faire rompre le cachet de cette lettre, elle eut peur, et elle eut honte des excitations de sa jalousie.
— Ce serait lâche, dit-elle.
Mais la colère ne se laissa pas vaincra par ce premier scrupule.
— Est-il moins lâche de me tromper? continua-t-ellc en fondant en larmes. Voilà leur secret ! voilà ce qu'ils se promettaient l'un à l'autre! Elle le console de moi, il la console de M. Dcsprets. Depuis combien de temps s'écriventils, et que peuvent-ils s'écrire?
Elle reprenait la lettre, la froissait, l'approchait de ses yeux, la palpait, comme si les signes eussent été en relief, comme si les mots eussent percé le papier.
— Ne suis-je pas sa femme après tout? pensait-elle. N'aije pas bien le droit de défendre mon bonheur par une indiscrétion? Mon bonheur? vaut-il qu'on le défende? et ne ferais-je pas mieux de laisser Hector se consoler et m'oublier? Mais il est impossible que Marie, si loyale, si fidèle à son devoir, me trahisse 1 D'où vient, cependant, qu'elle ne m'écrit pas, et si cette lettre est indifférente et banale, pourquoi ne m'est-elle pas adressée? J'interrogerai Hector!... Mais il refusera de répondre, ou bien il mentira! Pourquoi un préjugé attache-t-il une idée de vol à l'acte de briser ce cachet? Même, aux yeux de mon mari^ de l'homme dont je porte le nom, je serais coupable , parce que jusqu'à présent je l'ai laissé libre. Mais est-ce bien un préjugé? et ne seraisje pas réellement déshonorée à mes propres yeux, de violer ainsi un secret que mon mari me refuse? Quand je pense pourtant qu'il y a peut-être là, dans cette feuille, mon arrêt? Quand je pense que la triste énigme de ma vie peut se dénouer par la lecture de celte lettre! Rien ne défend ce papier; je puis le lire, le dévorer, le brûler, et laisser croire ensuite que rien n'est arrivé, que la poste a perdu la lettre!
Mais Pauline n'hésitait pas longtemps quand il s'agissait de courage. Sa fierté avait toujours raison et elle lui con-
scillait, dans le cas présent, d'être confiante, même avec des traîtres, de garder sur Hector la supériorité de cette tentation vaincue.
— C'est une torture de plus, voilà tout, se dit-elle; mais il n'aura pas du moins le droit de me mépriser.
Et, se levant sans faiblesse, elle alla reporter les lettres et les journaux à un domestique pour qu'ils fussent directement remis à M. de Villemoran.
Au déjeuner, elle observa Hector. Il fut souriant et calme, comme d'habitude, et ne parla pas du courrier du matin. Pauline voulut tenter une épreuve. Elle hésita longtemps, lit un effort prodigieux sur elle-même pour empêcher sa voix de la trahir par quelque vibration indiscrète, et dit tout haut, en regardant Hector en face, avec le sourire le moins soupçonneux :
— Ii y a longtemps que nous n'avons reçu de nouvelles de Marie.
Hector leva la tête, ne put s'empêcher de rougir, et répondit simplement :
— 11 y a longtemps, en effet ; tu devrais lui écrire. L'épreuve était décisive. Hector, l'infaillible Hector, cet
homme loyal, incapable de mensonge, avait menti.
Pauline se leva de* table et se hâta de rentrer dans sa chambre.
— Trahie! je suis trahie 1 se disait-elle en mordant son mouchoir pour étouffer ses cris, et en se promenant avec agitation. Qu'ai-jc besoin de rester dans cette maison? Je suis une étrangère pour mon mari. Il m'abandonne à nies tortures; il se console, et ne veut pas que je sois consolée. Eh bien! cette liberté qu'il prend, je l'aurai aussi, moi. Il a une confidente, j'aurai un confident; il écrit à Marie, j'écrirai à M. Philippe.
Et elle courut à la table ; mais, dans ses plus violents
éclats, Pauline avait toujours un point d'honneur qui la provoquait à l'héroïsme. Une dernière loyauté la fit hésiter à prendre la plume :
— Cette lettre n'est peut-être qu'un hasard, qu'un accident. Hector ne voudra peut-être pas y répondre; j'attendrai qu'il agisse, pour agir à mon tour. S'il écrit, j'écrirai!