‹ Pauline FoucaultChapitre 37 sur 47 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Vers le matin, Pauline s'assoupit. Quand elle s'éveilla, la crise violente était passée, mais la fièvre persistait, et un abattement profond avait succédé aux transports de la veille.

Un médecin fut appelé, il ne vit rien de grave; il expliqua tout par des nerfs et par quelques-unes de ces raisons merveilleuses que les médecins et les horlogers s'empruntent pour rendre compte d'un phénomène inconnu dans le mécanisme humain ou dans les pendules. Hector écoula les prescriptions, reçut l'ordonnance, n'oublia pas de la payer, et quand le médecin fut parti, chiffonna le papier qui formulait des calmants et des potions, et donna l'ordre de retenir des places pour le prochain départ.

— Tu as raison, dit Pauline, je ne veux pas mourir ici.

— Il ne s'agit pas de mort, mais d'ennui ; le médecin assure que la fatigue du voyage te sera salutaire. Nous avons eu tort, Pauline, de prendre le hasard et le caprice pour conseils. J'ai eu tort de ne pas faire tourner bride, et, si tu le veux, désormais je fixerai l'itinéraire. J'ai respecté toutes tes fantaisies ; je ne m'en repens pas et je ne t'en fais

pas de reproches. Tu as une intelligence trop vive et trop juste pour ne pas comprendre les raisons de ma conduite ; ^ tu ne m'en voudras pas non plus si, tes expériences terminées, j'expérimente un peu à mon tour, et je m'étudie à diriger mon ménage. Ces rencontres inutiles et dangereuses que nous avons faites ici, ces regrets et ces jalousies que tu as rapportés de la forge, tout cela est un jeu cruel ; tu as perdu; laisse-moi a mon tour me charger de la partie, c'est mon devoir; si je l'avais réclamé plus tôt, tu te serais crue en tutelle, lu aurais protesté ; maintenant tu me l'abandonnes, n'est-ce pas?

— Fais ce que tu veux ! je suis ta femme, conduis-moi.

— C'est parce que lu es la femme que j'ai librement • choisie et que j'ai aimée pour son courage et pour sa droiture, que je veux te sauver, continua Hector. Nous n'avons pas, hélas ! d'enfants à élever, mais nous avons nos deux âmes à maintenir et à éclairer. Allons, sois forte, et en roule pour une autre étape ! Ne laissons pas aux envieux qui nous regardent la joie d'assister à notre défaite. Comment! deux cœurs honnôtes, saintement unis, ne pourraient pas être heureux, parce qu'il y aura des sots comme M. Desprets, des folles comme lady Fitz-Petcrs, des créatures comme M mc de Saint-Ovide et des esprits gâtés comme M. Philippe Loignon ! Allons donc î cela répugne au bon sens !

— Tu oublies un nom parmi ceux-là, interrompit Pauline avec douceur ; et Marie ?

— Celle-là n'a pas d'influence fâcheuse, reprit Hector.

— C'est pourtant celle-là, dit M me de Villemoran, qui - pèse le plus dans ma destinée. Je ne suis pas jalouse d'Adèle;

M. Desprets ne me fait pas peur ; mais cette Marie, si grande et si pure, cette martyre si heureuse dans sa douleur, voilà le modèle qui me fait envie en me désespérant ; et puis, j'ai peur que Ui ne la compares à moi, et je souffre.

— Tu oublies, à Ion tour, M. Philippe, repartit Hector. Ce monsieur prend décidément des droits qu'il serait de bon goût à lui de limiter un peu. Il veut nous gouverner et faire de la politique dans notre intérieur. Défie-toi de ses conseils.

— Si tu avais entendu ceux qu'il m'a donnés ce soir, tu les aurais peut-être sanctionnés.

— Je ne regrette pas de ne pas les avoir entendus, et je ne veux pas les connaître. M. Loignon est un esprit trisdélié, amusant, plein de verve; je le crois même incapable de ces félonies que notre cousin Desprcts essayait là-bas; mais prends garde! Il flatte tes tendances à la raillerie. Sa parole est une musique aigre qui pénètre et qui irrite : je veux bien l'entendre dans un concert, mais je ne l'aimerais pas en solo.

— Tu a3 raison, toujours raison, dit Pauline en remuant la tête avec une douceur résignée, il est impossible d'être plus sage, plus prudent. Mais qu'est-ce que tout cela fait à notre bonheur? Je n'en serai pas moins malheureuse, va I car le mal ne vient ni des autres, ni de toi ; il est en moimême.

— Eh bien ! je veux te faire sortir de toi-même, dit Hector en lui prenant les deux mains et en l'aidant à se soulever.

— Ta douceur même, mon pauvre ami, dit M™e de Villemoran, au lieu de me calmer, augmente ma torture. Je me dis que vous avez tous du courage, et que moi seule je n'en ai pas ; je me dis que vous me prenez trop en pitié, et qu'il faut alors que vous désespériez de moi. Tu me fais souffrir, en essayant de me sauver.

Hector ne voulut pas lui répondre; il se contenta de lui sourire.

Demeurée seule, Pauline resta longtemps les yeux fixés

sur le parquet. Elle était touchée de cette sollicitude, de cette bonté inépuisable; mais elle se demandait si cette commisération était de l'amour, et si elle-même recevait ces soins avec cette reconnaissance passionnée qu'elle ressentait autrefois. Ces fatales et décisives paroles de Philippe lui revenaient en mémoire. Elle trouvait même, jusque dans la volonté nouvelle et dans l'activité de son mari, une raison de douter.

— Il s'agite pour se faire croire à lui-môme qu'il m'aime encore; il veut me protéger, pour se donner l'illusion de l'amour; et moi, d'où vient que je me sens émue et révoltée de ce qu'il me propose? Oh! pourquoi suis-je venue ici? pourquoi ai-je revu cet homme ?

En pensant à Philippe, elle se demanda ce qu'il allait dire de son brusque départ.

— Il croira que j'ai peur de lui ! Peut-être bien que je l'aime; que mon mari est jaloux. Je voudrais le prévenir ! S'il allait essayer de me revoir, de nous suivre! Mais, non; il attendra sans doute.

Pauline n'osait s'avouer à elle-même que c'était elle surtout qui désirait le voir. Une sympathie funeste l'attirait vers cette intelligence sceptique. Elle pensait si bien comme lui! il doutait si bien comme elle î ils avaient tous deux de si victorieuses façons de flageller les bassesses et les ridicules! Mais, honnête et trompée par une attraction qu'elle prenait pour une répugnance, elle résista longtemps à l'idée de lui écrire. Hélas ! elle résista trop longtemps ! car, à la lin, elle se dit que vraiment son hésitation était puérile, qu'il ne fallait pas attacher d'importance à une précaution si simple, et, courant à sa table, elle lui écrivit 2

« Adieu, monsieur; je pars. L'amour de mon mari m'a fait honte de vos paradoxes. Je n'aurais plus ici la patience de vous écouter ni le désir de vous comprendre.

» Quand vous serez de retour à Paris, si la douceur d'un petit cloître conjugal peut vous tenter, M. de Villcmoran sera heureux de vous recevoir. »

Ce billet était à peine porté que Pauline fut prise de remords et de colère.

— Avais-je besoin de lui écrire, et celte lettre n'esl-elle pas ridicule ? Je lui annonce que je pars pour ne plus l'entendre, et je l'invite à revenir me voir. Hector a raison, je ne peux plus me conduire; je deviens aveugle et insensée.

Et s'irritant contre elle-même, exagérant l'imprudence de ce billet :

— Avais-je le droit d'être si fière de mon amour? se disait-elle. Voilà, après cinq ans de mariage honnête, après toute une jeunesse de lutte et de patience, voilà que je descends aux coquetteries vulgaires; que je fais du plus noble et du plus loyal des maris une sorte de Bartholo ; que je me compromets dans une escapade de pensionnaire, et que je suis assez lâche pour ne pas fermer ma porte à cet homme qui se donne des droits sur mon âme, et qui veut régler ma destinée !

On ne s'étonnera pas de l'énergie de ce repentir et de l'imprudence qui l'avait précédé. Pauline, avant d'arriver à Bade, portait avec elle le sQuvenir de Philippe, sans se rendre compte de l'attrait douloureux qu'elle trouvait à le garder, à l'entretenir au plus profond de son cœur. Il lui suffît de quelques paroles, pour déchirer à ses propres yeux le mensonge dont elle enveloppait ses secrets sentiments; et en voyant à côté l'un de l'autre Hector et le journaliste, elle eut peur de ne plus aimer autant Hector et de moins haïr M. Loignon.

Ces revirements soudains sont plus fréquents qu'on ne le suppose, et sont parfaitement dans la logique, je devrais

dire dans l'absence de logique de l'Ame humaine. Il se creuse parfois dans nos sentiments des cavités profondes qu'un tas de sophismes, de raisonnements faux, de petites hypocrisies emplissent et dissimulent, jusqu'au jour où une étincelle met le feu à toutes ces bourrées, fait sauter la mine et découvre un abîme sous un sol qu'on croyait bien solide.

Il en est de la plus petite révolution du cœur comme des grandes révolutions politiques, puisque souvent les dernières ne sont que des continuations, des exagérations des premières. On cède à un instinct généreux qui pousse a l'opposition ; on taquine un pouvoir qu'on ne veut qu'inquiéter et qu'on ne croit pas renverser ; on se hasarde dans une manifestation; puis, tout à coup, le mouvement entraîne ; la Providence, rencontrant les événements au point précis qu'elle avait fixé, les pousse en avant, et atteint son but en forçant les hommes à dépasser le leur. L'humanité n'avancerait pas si elle avait le secret des étapes qu'elle doit franchir, et si elle pouvait elle-même fixer ses haltes et limiter ses mouvements.

Eh bien ! il se passait dans la conscience de Pauline une révolution analogue. Elle se croyait simplement en désaccord sur le programme de la vie intime avec son mari. Elle eût attesté son amour inaltérable ; elle était jalouse avec passion. Elle fût morte, et elle mourrait .encore, de le savoir infidèle ; mais pourtant, une heure, quelques minutes après lui avoir répété qu'elle l'aimait, elle se sentait prise de la peur de ne plus l'aimer, et elle découvrait une séparation profonde, quand elle croyait ne trouver qu'un peu de distance entre les cœurs.

Pourtant cette découverte n'était encore qu'à l'état de soupçon et d'inquiétude. Pauline ne voulait pas lire nettement dans son âme. Quand l'évidence l'étreignait, elle cherchait à s'étourdir; et depuis qu'elle avait le secret effroi de

ne plus aimer autant Hector, elle répétait vingt fois, en joignant les mains avec ferveur :

— Comme je l'aime ! comme il est bon ! comme il est généreux !

De son côté, Hector, que nous avons laissé jusqu'ici et intentionnellement un peu dans l'ombre, sentait dans son cœur des défiances analogues et des remords semblables ; lui aussi ne voulait pas croire que son amour put finir; lui aussi, en estimant toujours sa femme, croyait qu'il l'aimait toujours; et la fermeté active que nous lui voyons déployer, la résolution, enfin, qu'il prend tout à coup de ne plus abandonner à Fimagination de Pauline la conduite et la règle de sa maison, ne sont que des efforts* honnêtes et sincères pour cacher et combler un gouffre qu'il entend résonner sous ses pas.

M. et M me de Villemoran quittèrent Bade le lendemain de leur arrivée. Lady Fitz-Pelers soupira. La patience avec laquelle Hector avait écouté l'oraison funèbre du perroquet avait fait espérer secrètement à la sentimentale Antonia que peut-être bien ce gentilhomme se repentait de sa faiblesse passée, et oserait lui demander a elle-même de tendres et surtout de chastes consolations.

Adèle avait exprimé à Philippe son opinion. Ce départ l'y fit persister. Quant à M. Loignon, il était très-sérieusement ému et embarrassé. La délicatesse lui était venue depuis cinq ans. Ce n'était pas un séducteur, et il aimait trop Pauline, il la devinait surtout trop bien, pour tirer sottement vanité de son succès auprès d'elle.

Quand il reçut le billet maladroit qu'elle avait eu la faiblesse de lui écrire, il réfléchit longtemps.

— En est-elle déjà à ne plus avoir d'esprit? se dit-il. Et il fut effrayé de la responsabilité que son amour allait accepter. Après avoir mûrement médité la conduite à tenir,

il résolut d'attendre^ de rester à Bade, de ne rentrer qu'à l'hiver; et, se sentant supérieur aux tactiques ordinaires :

— Je n'irai chez elle, pensait-il, que pour la fiancer de la main gauche à son mari, puisqu'ils ne savent pas se tenir de la main droite, ou que pour l'enlever. Il faut à tout prix qu'elle soit heureuse, par M. de Villemoran ou par moi. Ce serait l'aimer que de rompre son mariage ; mais ce serait peut-ôtre l'aimer davantage que de le resserrer !

Et ce héros blasé, qui ne se vantait pas à lui-même de son héroïsme, tant il était indifférent sur toute chose, même sur son bonheur, et tant il avait perdu, avec le secret de l'enthousiasme, la conscience du dévouement, Philippe resta à Bade dans la société d'Adèle, et il alla tous les soirs risquer quelque menue monnaie à la roulette et au trente-ctquarante, comme un oisif sans but et sans cœur.

M. de Villemoran continua pendant la route le rôle qu'il avait pris. Il traita Pauline avec une autorité doucement paternelle ; et elle ne songea pas à protester. Le lendemain de leur retour à Paris, il vint dans sa chambre, s'assit à côté d'elle, lui prit les mains et lui dit avec douceur ;

— Mon enfant, la solitude a failli nous devenir funeste, en nous donnant des goûts de voyages qui ne nous ont pas réussi. Désormais, nous ne vivrons plus seuls. Tu auras un jour, tu recevras. J'étais un avare de garder pour moi seul les fleurs et les fruits d'un esprit comme le tien. J'ouvre le paradis aux maraudeurs. C'est un moyen de ne plus les craindre. Je ne me. croyais pas ambitieux; je sens que je le deviens. J'ai été élevé par ma famille dans des idées politiques qui se sont transformées depuis par la réflexion. Il ne me conviendrait pas de me rallier à ce gouvernement, ni de participer à quelque intrigue contre lui. J'ai mes principes , mais je suis seul de mon parti, par conséquent, je ne veux pas m' enrôler. Toutefois, il y a, pour un homme qui ne se

croit pas absolument inutile, des idées pratiques à émettre, à répandre, des questions spéciales à éclairer. Je veux faire un livre ; tu seras mon conseil, je n'ose dire mon secrétaire, je voudrais pouvoir dire mon collaborateur. Tu animeras de tes sympathies, tu réchaufferas de ton souffle mes froides théories, tu mettras de la flamme dans la statistique, et de la poésie dans les questions de budgets. Si quelques-unes de ces idées offrent une réalisation actuellement possible, nous nous appliquerons à les réaliser. Tu m'aideras surtout alors ; veux-tu la moitié de mon ambition?

— J'accepte! s'écria vivement Pauline, étonnée de l'entendre lui donner presque le conseil qu'elle avait déjà reçu de Philippe.

— Si nous découvrons que nous nous sommes trompés, nous essayerons de planter des choux au lieu de planter des idées. Tu voulais te faire laitière, je me ferai fermier.

— Oh 1 je suis revenue de mes goûts de campagne, dit Pauline en souriant.

— Non, tu es simplement revenue de Bade et de la forge de M. Desprets.

Pauline regarda son mari avec une admiration sincère.

— Il est impossible que je ne l'aime pas de toute mon Ame, se dit-elle en se jetant dans ses bras.

Hector, lui, ne se faisait plus aucune illusion. A vrai dire, même, il n'avait jamais eu d'espérances que les événements postérieurs à son mariage eussent détruites. Il avait aimé Pauline, avec l'admiration d'une âme chaste, pour le spectacle de la misère honnêtement soufferte, de la vertu patiente, de l'intelligence opprimée. Dans cette maison où s'éteignait sa jeunesse, il avait rencontré cette pauvre fille vaillante, et il s'était dit qu'il était noble et pieux de l'affranchir, de la transporter dans un monde supérieur, de réaliser tous ses rêves. Lui qui avait étouffé la voix de ses

vingt ans, sous le silence et dans l'étude, il comprenait bien les tortures de cette humble demoiselle de compagnie ; il entrevoyait un délire de reconnaissance, une ivresse de bonheur dans l'amour qu'on lui tenait en réserve.

Mais cette passion, longtemps dévorée, qu'il avait vue naître, engageait beaucoup plus que son amour, elle engageait son honneur ; et dût-il expier par des regrets amers le vertige de sa sympathie, il ne pouvait plus reculer, après avoir donné une apparence réelle aux visions que suscitait le cœur de Pauline.

La fuite de celle-ci, sa retraite calculée, et, par-dessus tout, son séjour chez M me de Saint-Ovide, avaient révélé à M. de Villemoran l'étendue de la tâche quïil s'était choisie.

Sans douter un seul instant de la volonté loyale de sa fiancée, ni même de sa tendresse, il devinait en elle un si grand besoin de représailles contre les dédains du monde, une fierté si indomptable et si provocatrice, un désir si implacable de trouver dans le mariage un triomphe et une vengeance, qu'il jugea son bonheur perdu ; aussi dès lors son parti fut pris de se dévouer, sans attendre de consolation.

Il pensa que la douceur, que la soumission sans lâcheté, qu'une satisfaction de tous les instincts d'élégance, qu'une quiétude absolue d'esprit apaiseraient peut-être et modéreraient au moins cette àpreté de convoitise honnête. Il se jura de prendre pour lui toutes les déceptions et de ménager à sa femme les mécomptes et les désappointements.

Mais il était difficile, sinon impossible, d'empêcher Pauline de se heurter à chaque pas, et de souffrir du repos, comme clic avait souffert longtemps de la lutte. Elle apportait dans la recherche du devoir une passion qui ne pouvait se laisser ni limiter ni modérer. Quand M me de Main tenon, celte patronne des dames de compagnie ambitieuses, spéculait sur sa vertu, elle glaçait du moins son cœur, refroidis-

sait ses veines, mettait un marbre sur sa jeunesse écrasée. Pauline spéculait sans le savoir. Il n'y avait pas en elle (l'hypocrisie, ci c'était dans toute la sincérité de sa foi qu'elle avait juré d'atteindre à la considération et à l'amour; mais elle ambitionnait trop le mariage comme une récompense de ses sacrifices antérieurs, et pas assez comme une perspective de sacrifices nouveaux. Elle voulait vivre d'émotions quotidiennes, et, dans l'orgueil de sa vertu, elle s'imaginait que la conscience du devoir, conciliée avec la jouissance de l'amour, lui donnerait des extases infinies. Pourtant, elle consentait héroïquement a souffrir encore, mais à souffrir en espérant ou en aspirant toujours, à souffrir d'ambition, à souffrir d'un désir nouveau succédant à un désir satisfait.

Quand elle fut mariée, elle s'étonna de n'avoir plus à haïr ni à convoiter. La satisfaction lui donna l'ennui, et la douceur de son existence devint une sorte de défi pour la flamme qui survivait en elle.

Elle voulut se résigner; elle voulut, comme une dévote de l'amour, s'abîmer dans la contemplation, dans l'adoration muette et absolue du cœur de son mari. Mais Hector n'offrait pas de raison suffisante pour un culte ; et par la perfection même de ses vertus pratiques, il échappait a cette adoration qui se multiplie. Il était toujours le môme. Sa bonté immuable plaisait, puis lassait. Des enfants eussent sauvé Pauline. Mais ce foyer vide et silencieux ne pouvait toujours circonscrire l'ardeur d'une Ame qui s'irritait et s'enflammait dans le repos. Nous avons vu comment la jalousie de Pauline pour Marie, et comment ensuite les paroles sardoniques et insolentes de Philippe avaient hâté l'éclosion d'un germe funeste. M mo de Villemoran avait pu se demander si elle aimait encore, et si elle était aimée ; question fatale qui n'a pas besoin de réponse et qui revient toujours, quand une fois elle est venue !

Hector, de son côté, après quatre années d'observations et de patience, commençait à craindre d'avoir cédé à un sophisme plutôt qu'à la raison, et d'avoir voulu vainement et témérairement acclimater dans une région paisible une nature indépendante et fougueuse qui était faite pour escalader des pics élevés et pour courir à travers des abîmes. Il avait eu en se mariant le remords d'avoir fait naître l'amour, il avait maintenant le remords de ne l'avoir pas doucement étouffé. Il se sentait un rivai dans le cœur de Pauline, un rival redoutable; ce n'était pas Philippe, c'était lui-même ; c'était son propre idéal, évoqué jadis par M ,,e Foucault, qui humiliait et désenchantait maintenant la réalité pour M rac de Villemoran. C'était celte image radieuse et provocatrice qu'il eût voulu arracher. Mais ses efforts avaient été stériles, et il prévoyait des malheurs dont sa délicatesse le faisait d'avance responsable.

Aussi, résolut-il de lutter intrépidement contre ce fantôme de la satiété qui venait s'interposer entre sa femme et lui, et nous avons vu les premiers efforts de cette volouté qui donna un sursaut et comme un élan au courage de Pauline. Celle-ci fut frappée de l'analogie des exhortations de son mari avec celles de M. Philippe. Elle y trouva une raison d'y applaudir; elle crut honorer l'un et l'autre en leur obéissant. Elle crut que le souvenir des paroles de Philippe ne serait plus dangereux pour elle, maintenant que les paroles de son mari en partageaient l'effet. Elle crut rester fidèle à Hector en suivant les conseils de M. Loignon présentés par Hector. C'était là l'erreur d'une âme probe qui pouvait céder à la passion, mais sans trahir volontairement le devoir, et qui cherchait jusqu'au bout à mettre d'accord l'amour et l'honneur.

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