‹ Pauline FoucaultChapitre 40 sur 47 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Hector eut à son tour, à l'égard de Pauline, les soupçons qne Pauline avait eus contre lui. Il devina bientôt un conseil caché, un agitateur secret. La vivacité des railleries, l'éclat des paradoxes, la rébellion de plus en plus flagrante, trahissaient le nom de ce complice. M. de Villemoran reconnut sans hésiter l'influencede Philippe Lo ignon.

Cette découverte fut pour lui le dernier coup. Ce rapprochement était la déroute de tous les principes, de toutes les pudeurs de son foyer. L'honneur de Pauline restait intact aux yeux du monde, aux yeux môme de cette morale grossière qui ne condamne que sur les actes; mais pour les délicatesses d'une âme chaste, cette fréquentation, môme par lettres, était une première atteinte. On se relève d'une faute conseillée par la passion, par l'ivresse du cœur ou des sens, on ne se relève pas d'une chute qui brise toutes les ailes de l'Ame, qui flétrit tous les désirs. L'amitié de Philippe était regardée par Hector comme un suicide pour M 1 " 0 de Villemoran.

Il ne ressentit pas de jalousie vulgaire. Il savait bien

qu'un certain amour était impossible entre ces deux êtres; d'ailleurs, la fierté de Pauline le rassurait. Triste assurance qui lui laissait des droits illusoires et qui lui enlevait la seule chose qu'il eût voulu conserver, le cœur, le sentiment, la foi, l'esprit de sa femme.

— Comment a-t-cîle osé le revoir, ou du moins lui écrire? se demanda- 1— il avec tristesse.

Il avait pris, ou il croyait avoir pris toutes les précautions pour que Philippe ne fût pas dangereux ; mais cette découverte (car il ne doutait pas un instant de la réalité de ses craintes) faisait triompher une sorte de fatalisme qui défiait son courage et qui l'épouvantait. Sans soupçonner l'influence décisive qu'il avait eue sur ce rapprochement, il songeait avec peine que, tandis qu'il confiait ses douleurs et ses luttes ignorées à Marie de Soulaigncs, Pauline, par un entraînement qui rectifiait aussi la route conjugale, allait demander des conseils et des inspirations au seul caractère qui pût s'unir et s'allier au sien.

Existerait-il donc des lois de sympathies invincibles? et l'estime, la raison, la volonté, tous les droits acquis par l'homme sur la destinée seraient-ils donc soumis sans espoir à ces hasards, à ces électricités mystérieuses?

— Non ! se dit Hector avec courage , j'aurai le dernier mot de cette rivalité! C'est pour elle que je veux la disputer à cet homme ; ce n'est pas pour moi. Quand je lui ai donné mon nom, j'ai pris Tengagemeut de la défendre de toutes les injures ; la pitié de M. Philippe est une insulte dont je saurai l'affranchir.

Et, après avoir médité la conduite la plus prudente à tenir, M. de Villemoran se rendit au bureau du journal, où il espérait rencontrer M. Loignon.

Philippe fut surpris, quand le garçon chargé de veiller sur l'inspiration de MM. les rédacteurs lui remit la carte

d'Hector, qui attendait dans l'antichambre. Le journaliste jeta devant lui avec vivacité la pipe qu'il allumait tous les matins, en attisant son cerveau, passa la main dans ses cheveux et se gratta le front avec un sourire ambigu.

— Est-ce une invitation à dîner ou un cartel qu'il vient m'apporter? se demanda-t-il. Prend-il la chose au sérieux ou au comique, en amant ou en mari? Allons voir!

Et , tout en réfléchissant sur l'étrangeté de cette visite, Philippe alla la recevoir. Il fit entrer M. de Villemoran dans son cabinet, lui offrit un fauteuil, en prit un et attendit. Hector avait sa physionomie habituelle. Il salua M. Loignon avec une courtoisie parfaite; s'il ne lui tendit pas la main, ce fut, sans doute, parce que ses deux mains tenaient le bord de son chapeau. Après les formules ordinaires, il aborda le sujet, ou plutôt le prétexte de sa démarche,

— Monsieur, dit-il, je viens vous demander l'appui du journal que vous dirigez avec tant de puissance et de succès, pour un de mes parents, un cousin, un industriel, riche et considéré, qui se présente aux élections contre le candidat ministériel, dans le département de **\

Malgré tout son esprit, Philippe leva la tête, ouvrit la bouche, et fut quelques secondes immobile et béant, ne sachant ce qu'il devait dire, fort décontenancé par cette ouverture, si éloignée de toutes ses suppositions. Mais il était trop fin pour ne pas deviner que M. de Villemoran n'était pas simplement un commissionnaire électoral, fût-ce au profit d'un cousin germain. Il comprit que ce mari voulait conserver tous ses avantages, et ne pas brusquer une conversation dont il devait sortir sans ridicule et sans outrage. Il fut charmé de la force réelle que cette tactique lui révélait; et l'habileté d'Hector stimula sa verve. Il se sentit fier des précautions qu'on prenait pour le combattre et de l'adversaire qui savait ainsi le mettre au défi.

— Monsieur, répondiuil, disposez de moi ; je ferai nommer toute votre famille, si vous le désirez,' et j'espérais avoir surtout votre candidature à recommander.

— Je n'ai pas d'ambition , répliqua Hector, qui sentit à l'éclair et, pour ainsi dire, à l'acier de la réponse de Philippe, que celui-ci était en garde et prêt à la riposte.

— Vous avez tort, car jamais la partie ne s'annonça plus belle pour l'opposition.

— Je ne sais pas jouer, dit M. de Villemoran, et j'ai lo malheur d'avoir des opinions qui ne sont pas encore classées ; je passerais pour un légitimiste aux yeux des libéraux, pour un républicain aux yeux des royalistes.

— Vous seriez pour tous, monsieur, un homme de cœur et de haute intelligence.

Hector s'inclina poliment.

— Ainsi, je puis espérer que vous voudrez bien faire va* loir les titres de M. Desprets? On m'écrit que les journaux du département n'attendent que le mot d'ordre et le signal des journaux de Paris; je réclame ce signal de vos bonnes dispositions.

— Aujourd'hui même, monsieur, vous serez satisfait. Hector salua et se leva, comme s'il allait sortir; mais il

resta debout. Philippe devina que le prétexte était épuisé, et il alla vaillamment au-devant de l'attaque.

— Est-ce là, monsieur, le seul service que je puisse vous rendre? demanda-t-il avec une franchise hardie et empreinte d'une véritable dignité.

— Non, monsieur, répliqua Hector, qui sourit à cet engagement et qui en profita ; je venais aussi vous prier de vouloir bien me remettre les lettres que vous avez reçues do M me de Villemoran.

Philippe était brave; il s'attendait d'ailleurs à cette charge à fond ; il ne broncha pas.

— Est-ce encore une commission? demanda-t-il avec une pointe d'ironie.

— C'est une démarche toute directe, ignorée de M me de Villemoran.

— Alors, monsieur, j'ai bien envie de vous refuser. Il se fit un petit silence.

— Je vous remercie, monsieur Philippe, reprit Heclor avec gravité, de m'estimer assez pour ne pas répondre par le mensonge, autorisé en pareil cas. Vous avez compris que ce n'est pas la jalousie d'un mari trompé qui m'amène ; c'est l'inquiétude d'un ami, je devrais dire aussi d'un médecin ; mais vous cessez de m'estimer, quand vous me refusez ces lettres.

— C'est précisément parce que je vous estime, répliqua Philippe, que je vous demande de garder un secret confié à mon dévouement, et non pas à ma fatuité. Vous parliez de médecin ; ces lettres font partie d'une consultation.

— Eh bien I alors, mon confrère, interrompit M. de Villemoran avec un sourire doux et triste, dans l'intérêt de notre malade, il faut nous communiquer nos conjectures. Je dois vous avertir, cependant, que je suis décidé à agir seul; je me regarderais comme responsable de vos erreurs de diagnostic cl de vos traitements. Veuillez donc, monsieur, me faire l'honneur de cesser vos soins ; je prends sur moi toutes les conséquences.

— Pourtant, objecta Philippe avec fermeté, puisqu'on m'a consulté...

— C'est qu'on n'a plus confiance en moi, sans doute, n'est-ce pas, monsieur ? dit Hector en hochant la tôte. Avec un caractère comme celui de notre malade, cette démarche n'est pas une preuve. Jusqu'à ce que l'évidence m'ôte toute illusion à cet égard et m'interdise l'exercice de tout droit, je remplirai ma tache; en tout cas, je ne la partagerai jamais.

— No croyez pas non plus que j'aie songe' à une rivalité, à une concurrence, dit le journaliste, qui s'émouvait de l'attitude de M. de Villemoran. J'ai respecté l'expérience douloureuse que vous avez faite. Je la croyais finie pour vous ; j'avais lieu de penser qu'elle l'était pour M me de Villemoran. Le monde, la société vous donne un pouvoir devant lequel je m'incline; vous êtes le maître. Puissiez-vous user de cette autorité pour le bonheur de celle que nous voulons sauver tous les deux î

— Je suis le maître, dites-vous? reprit Hector avec tristesse. Singulier maître que celui qu'on trompe ainsi et qui n'ose pas s'en plaindre tout haut ! Si j'étais le maître, je ne serais pas venu m'adresser à votre loyauté. M me de Villemoran est libre. J'abaisserai devant elle, quand il lui plaira dé quitter ma maison, toutes les barrières, toutes, entendez-vous bien! Je ne m'armerai ni de la loi ni de la force pour la retenir; sa prison serait une tombe. Mais elle ne doit me quitter qu'avec la certitude absolue que je n'ai plus un bon conseil à lui donner, une vertu à lui faire aimer, un devoir à lui faire remplir. Il faut qu'elle me haïsse ou qu'elle me méprise. Il ne suffira pas qu'elle souffre d'un soidisant malentendu qu'elle trouverait partout, aussi bien ici que la-bas ; il faut que toutes les racines de notre bonheur soient flétries ou arrachées. Je siiïs responsable devant elle d'elle-même, non pas seulement de son honneur, pour lequel je n'ai pas de crainte, mais de sa dignité intérieure, de sa conscience. Si après m' avoir quitté elle avait un remords, bien loin de m'absoudre, ce remords m'accuserait. Voilà pourquoi, monsieur, je désire aller jusqu'au bout de mes forces ; voilà pourquoi je vous redemande ces lettres.

— Qu'en voulez-vous faire? dit Philippe, intimidé par cette grandeur sans emphase.

— Oh ! je ne veux pas les lire, encore moins les garder.

Je veux les rendre à M me de Villemoran sous le cachet dont il vous plaira de les sceller.

— Mais s'il m'en arrive d'autres? balbutia Philippe, visiblement battu dans ce duel nouveau.

— Il ne vous en viendra pas d'autres, dit Hector avec solennité. Après l'entretien que je vais avoir, M me de Villemoran n'aura plus besoin d'écrire, elle agira.

Le journaliste regarda en face ce mari sublime, vit passer dans ses yeux ce voile que posent les larmes, et fut touché de cet héroïsme habile et simple qui le désarmait doucement et qui ne lui laissait d'autre chance d'esprit et de dignité que dans la soumission. Il se dit tout bas qu'un pareil homme lui était bien supérieur, et qu'il échangerait volontiers toutes ses subtilités, toutes ses roueries, toutes ses ressources d'intelligence et de méchanceté, contre ce sentiment noble et ferme, coatre cet amour du devoir, coutre cette façon loyale d'aller aux passions et de leur ôter leur masque. Il eut un mouvement honnête ; il fut pris de l'ambition de lutter de grandeur et de générosité.

— Monsieur, dit-il à Hector, je dois vous remettre les lettres que vous me demandez. Elles sont ici. J'aurais craint de les profaner en les gardant chez moi ; et je les trouvais mieux en dépôt dans ce bureau, qui n'est à personne. Mais ce n'est là qu'une restitution. Je voudrais y ajouter quelque chose de plus. Mon amitié ? vous n'y tenez guère! oh 1 ne protestez pas, vous m'humilieriez. Mon estime vous est indifférente. Mais écoutez-moi. J'ai eu un accès de vertu une fois dans ma vie. J'ai aimé. J'ai eu pitié du courage d'une femme qui me semblait exposée aux épreuves que j'avais traversées. J'ai voulu, à ma manière, qui n'est pas la vôtre, sauver, prémunir cette âme en péril; peut-être ne suis-je pas vaincu! Mais je veux Y être. Ce dévouement était la seule joie, la seule et dernière pudeur d'un homme qui a tout

fouillé, tout retourné, tout raillé. Je n'avais plus un cœur que pour cette tâche, que pour ce culte. Eh bien ! je vous promets d'étouffer mon cœur, si vous ne voulez pas vous en servir. Retournez auprès de M me de Villemoran ; aimezla bien; je vous dirai, moi, comment on peut l'empêcher, non pas d'aimer, mais d'être curieuse d'esprits comme le mien. Je me considérerais comme le dernier des lâches si, après notre entrevue, je gardais, non pas de l'espoir (je n'en ai jamais eu), mais l'ambition même de me dévouer seul. Partez, agissez, dévouez-vous; je serai heureux du succès; mais si vous échouez, ah ! du moins vous n'aurez pas à m' accuser d'avoir entravé votre bonheur 1

Et Philippe, dont la pâleur habituelle s'était encore augmentée et dont les yeux brillaient dans leurs orbites profondes, pendant ces paroles, Philippe se disposa à sortir.

Hector le retint,

— Si j'échoue, dit-il, que ferez-vous alors?

Philippe plissa sa lèvre dans un sourire amer.

— Je vous demanderai conseil, monsieur!

Pendant que le journaliste était allé chercher les lettres, Hector courba la tète et soupira.

— Est-ce moi ? est-ce lui qu'elle doit écouter ? Si cet homme intelligent et blasé, qui sait la vie mieux que moi, avait pourtant plus de pouvoir de la guider, plus de moyens de la sauver? Mais la guider, vers quel but? Ai-je de l'orgueil en préférant ma maison à cet asile? La sauver de quoi? du fardeau de la vie honnête? Non, non! la raison et la justice sont avec moi; cela suffit peut-être, puisque je n'ai plus l'amour!

Philippe rentrait; il tenait les lettres entassées dans sa main.

— Voici, monsieur ; il n'en manque pas une.

— Vous ne les avez pas cachetées ? demanda Hector.

— Ce n'est pas à vous seulement que j'eusse fait injure en les mettant sous enveloppe, repartit Philippe, c'eût été à moi; et j'ai bien le droit de me respecter,

— Adieu, monsieur, dit M. de Villemoran, en tendant la main à son rival ; quand vous direz du mai de vous, sachez bien que je vous défendrai.

— Oh ! je me défends tout seul, dit le journaliste en prenant la main qui était offerte. Mais, c'est égal, j'accepte la caution.

Comme Hector sortait du cabinet et traversait l'autichambre, M. Loignon, redevenu tout à fait maître de lui, l'arrêta un instant, et lui dit avec un sourire qui était toute sa vengeance :

— Tenez-vous toujours à la nomination de M. Desprets?

— Certainement, répondit Hector, puisque je suis venu pour cela.

Quand la porte se fut refermée sur M. de Villemoran, Philippe releva la tête.

— Quel dommage qu'un pareil homme ne soit pas un peu gredin! dit-il; quel diplomate ce serait! Est-on bête, quand on n'a que de l'esprit, à côté de ces bonnes gens qui ont de l'esprit et du cœur !

Le résultat de cette visite fut pour le journaliste une mauvaise humeur qui persista toute la journée, et dont il profita pour tomber avec une àpreté nouvelle sur le ministère. Ce fut M. Guizot qui paya les frais de la lutte, dans laquelle Philippe venait d'être battu.

Pendant ce temps, M. de Villemoran regagnait la rue de Courcelles; il ne triomphait pas de sa victoire; il s'en inquiétait. Sans douter de Philippe, il n'était qu'à demi rassuré par rengagement solennel de celui-ci. Il pensait avec raison qu'à l'heure de l'amour, ces froides stipulations de la générosité sont peu de chose; et s'il ne parvenait pas à

guérir Pauline, ou du moins â l'habituer à sa douleur, il ne savait trop comment l'empêcher de retourner à cette fascination singulière. Il reconnaissait avec terreur une parenté, un lien réel entre ces deux enfants perdus du siècle, et maintenant qu'il n'y avait plus de témoin , et qu'il pouvait s'effrayer sans se trahir, il éprouvait des angoisses sérieuses à la pensée de la tâche qu'il avait revendiquée.

— Quand il rentra, il alla droit à la chambre de Pauline. Avant de pousser la porte, il appuya la main sur son cœur :

— Mon Dieu! inspirez-moi, ou inspirez-la!

Pauline vit distinctement une préoccupation dans les yeux de son mari.

— D'où viens-tu donc? lui demanda-t-elle.

— Je viens d'assurer la candidature de M. Desprets.

— C'est vrai, M me Desprets me l'écrit; il se présente aux élections, cet ambitieux qui ne doute jamais de lui, répondit Pauline avec un sourire méprisant. Marie est bien heureuse 1 elle aura son mari parmi les vainqueurs!

— Je ne crois pas que Marie attache son bonheur à la réussite des petits calculs de M. Desprets, reprit Hector, elle le laisse agir, voilà tout.

— Et qui a promis de faire triompher ce nouvel ennemi du pouvoir?

— Mais un des coryphées de l'opposition , notre ami M. Philippe Loignon.

Pauline pâlit et se souleva. Elle trouvait singulier et dangereux, peut-être môme était-elle humiliée, que son mari eût été demander un service à Philippe.

— Ah ! dit-elle avec lenteur et en regardant Hector avec plus d'attention, tu as été recommander M. Desprets? et que ta-t-on répondu?

— Qu'on n'avait rien â me refuser.

— Il faut se défier des promesses des journalistes.

— Pourquoi donc? Je crois à celle de M. Philippe. J'ai d'ailleurs la preuve qu'il est sincère et qu'il me veut du bien.

L'ironie était certaine, quoique formulée avec une douceur qui en diminuait l'accent. Pauline se tint prête.

— Quelle est cette preuve ? demanda-t-elle.

— La voici, dit Hector en lui montrant les lettres. Il m'a rendu un dépôt qu'il ne croyait pas en sûreté entre ses mains.

— Mes lettres ! s'écria Pauline ; puis voyant qu'elles étaient libres et déliées : — Tu les as lues, n'est-ce pas? ditelle avec une sauvage expression de colère et de défi.

— Ah ! M. Loignon n'a pas douté de ma discrétion, répliqua Hector avec un ton navrant de reproche, et c'est toi qui me soupçonnes !

— Comment as-tu mes lettres? Pourquoi te les a-t-il données ? Tout le monde me trahit donc ?

Et Pauline, agitée, remuait et éparpillait sa correspondance*

— J'ai été redemander ces lettres, parce que je ne veux pas, dit Hector^ avec une fermeté douce, que l'honneur de M me de Villcmoran soit à la merci d'un étranger. M. Philippe me les a rendues, parce qu'il a compris la simplicité et la loyauté de ma démarche. Tu feras bien, mon amie, de lui renvoyer les siennes*

— Mais c'est de la tyrannie, c'est de l'injustice! Est-ce que je t'ai demandé à toi les lettres de Marie, que tu reçois en cachette, et dont je pourrais plus justement m'alarmer?

Ce fut au tour de M. de Villcmoran de pâlir et de s'écrier :

— Comment ! tu savais ?...

Oui, le hasard m'a servi, le hasard dont on ne se défie pas ; et quand j'ai vu que tu demandais des consolations à

Marie, j'ai été demander, moi, des conseils à M. Philippe. Nous avons chacun notre cœur, ne pouvons-nous pas avoir chacun notre secret ?

— Il fallait me demander ces lettres, je te les aurais lues.

— Je suis discrète aussi; je ne veux pas les voir.

»— Eh bien ! tu les entendras, si tu ne veux pas les lire, repartit Hector. Quoi 1 c'est là la raison de ton imprudence? Tu as douté de moi, quand, au contraire*.. Ah ! tu vas bien te repentir !

Et sortant précipitamment, Hector alla chercher toutes les lettres de Mme Desprets, qu'il vint verser sur les genoux de Pauline.

— Que m'importe ! dit celle-ci avec un mouvement do refus.

— Il m'importe, à moi, reprit Hector. Il importe à l'âme la meilleure et la plus dévouée qui soit au monde. Tu m'as demandé un jour quel secret nous avions, quel lien nous unissait, Marie et moi. Ce secret, le voici : Lis, et tu sauras tout. Comment ! j'ai dans ton cœur assez peu de place, pour qu'au moindre soupçon tu m'accuses et me condamnes? Oui, nous avions un secret t oui, nous avions fait un complot ! En voici tous les détails et tous les termes : Marie m'avait fait promettre de lui laisser sa part dans l'œuvre de ton bonheur; elle voulait te sauver, en t' épargnant la reconnaissance ; et inquiète, alarmée, elle m'écrivait ses conseils, elle me suggérait ses inspirations. Par respect pour elle, lis ces lettres, je t'en conjure.

Pauline était assise, troublée, accablée, humiliée; ses lettres, à elle, lui brûlaient les mains; elle n'osait y toucher. Quant à celles de Marie, bien qu'elle fût tentée de les prendre et de les lire, elle les laissait sur ses genoux, reconnaissant à la voix d'Hector que c'était la vérité la plus sainte et

la plus pure qui rayonnait sur elle ci qui la couvrait do honte. Au bord de quel abîme sa jalousie ne l'avait-cllc pas amenée! et, quoi quelle entreprît, comme toutes ses démarches étaient imprudentes et fausses ! Comme elle devait rougir de tous ses essais de liberté et d'indépendance! Quoi! cette rivale n'était que la plus ardente de ses amies ! On conspirait pour ménager son orgueil, et elle avait follement, témérairement, compromis sa dignité! Elle pleura, sans songer à cacher ses larmes.

— Pardon, mon ami, dit-elle enfin à Hector, je ne mérite ni ta bonté ni tes efforts. Je ne suis pas digne de toi ! Comment expier ma faute, mon erreur ?

— Nous l'expierons à nous deux, reprit Hector ; car cette faute est la mienne, pour la moitié. J'ai eu tort d'avoir un secret; j'aurais dû tout te dire.

— Ohî reprends-les, ces lettres; garde-les, je ne veux pas les lire; elles m'accableraient trop; ou plutôt, vengetoi : lis les miennes?

— Nous ferons de tout cela un auto-da-fé, dit Hector avec bonté, si ce feu peut brider le mauvais génie qui nous poursuit et qui nous obsède; mais je ne me tiens pas pour vaincu par ta soumission. Garde les lettres de Marie, tu les liras. C'est ma condition , c'est la pénitence que je l'impose.

Et Hector, qui craignait que sa présence ne prolongeât une confusion toujours dangereuse avec des caractères de l'énergie de celui de Pauline, se retira et la laissa seule.

M m * de Villemoran était anéantie. En perdant le prétexte, la raison de sa jalousie, elle perdait une arme, un ressort de son esprit. D'un autre côté, l'amour de Philippe lui faisait horreur, depuis qu'elle voyait avec quelle facilité il suf-

fisait de l'intervention de son mari pour le dompter et le contraindre à la plus humble soumission. Ainsi, ni amour ni

jalousie! Toutes les supériorités étaient contre elle. Il ne lui restait que l'amertume d'une vengeance inutile.

Mais si les raisons de son dépit n'étaient pas absolument pures de tout alliage mauvais, il était dans sa nature de s'élever bientôt jusqu'au sacrifice, et d'admirer ensuite les coups dont elle commençait d'abord par se sentir frappée. Elle déplia les lettres de Marie ; elle ne voulut en lire qu'une, elle Ie3 parcourut toutes, et toutes étaient l'expression d'une sympathie qui empruntait à l'amour maternel ses perceptions fines, ses ardeurs saintes. Dans toutes elle sentit palpiter une âme chaste qui ne priait, qui ne s'alarmait que pour elle. Quand elle songeait que Marie avait aimé et aimait peut-être encore M. de Villemoran, et quand elle voyait que jamais une phrase, un mot, dans ces lettres, ne pouvait laisser soupçonner quelque chose de cet amour, elle était confondue d'admiration.

C'était véritablement à cette heure que Marie se vengeait; c'était maintenant qn'elle la dominait!

Mais Pauline était trop grande pour être longtemps blessée. Le beau était la seule raison infaillible qui la courbât toujours. Quand elle sentait un éclair divin dans une action, dans une pensée, tous les sophismes, toutes les fausses raisons de sentiment ou d'orgueil s'évanouissaient comme une vapeur grossière; le fond de son amc était mis à nu, le diamant enfoui reflétait les clartés immortelles. Pauline s'élevait alors à des hauteurs célestes, et dominait ce monde vulgaire et plat, auquel elle pardonnait toutes les douleurs et toutes les souillures.

Elle ne voulut pas laisser à son mari la joie de brûler les lettres qu'elle avait écrites à Philippe Loignon. Elle les consuma elle-même avec une joie fiévreuse, et, quand Hector revint dans sa chambre, elle lui en montra les cendres, amoncelées dans son foyer.

— Ce n'est pas tout, dit-elle. Je veux écrire à Marie ; j'ai un pardon à lui demander, j'ai une bonne nouvelle à lui apprendre.

— Tu lui diras aussi qu'elle peut être certaine d'être bientôt la femme d'un député.

— Pauvre Marie! qu'eût-elle donc fait d'un homme comme toi, elle, qui trouve moyen de faire du sien quelque chose !

— Oh ! elle n'eût pas fait de moi un député, je te le jure, dit Hector en essayant de plaisanter ; mais son influence aura été bénie, si elle m'a aidé à te guérir et à te garder.

Pauline écrivit à M me Desprets une lettre sublime dont nous profanerions les ardeurs et les délicatesses, en la publiant ; elle se crut pour jamais sauvée. Elle regagna tout le chemin qu'elle avait perdu ou quitté sur la route du ciel. Elle, qui le matin même, en s' interrogeant, croyait ne plus se sentir d'amour pour son mari, elle était suffoquée maintenant par des transports, par des flots qui montaient de son cœur; elle débordait de tendresse et n'avait jamais éprouvé tant de joie à vivre.

Hector se garda bien de troubler cette ivresse dont il attendait le réveil avec un peu d'inquiétude. Cette malade qui n'avait jamais de convalescence, et qui passait brusquement de la douleur à l'espoir, ne lui semblait pas devoir atteindre jamais à l'équilibre de la santé. Mais il avait fait ce jour-là son devoir, et il avait mis Pauline à même de faire le sien et de réparer quelques torts : c'était là tout ce qu'il pouvait souhaiter. Sa conscience était tranquille ; quant à son cœur, depuis bien longtemps il ne songeait plus à le satisfaire.

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