CHAPITRE XXVIII
Hector avait raison. Une prostration complète, un anéantissement absolu de toutes les forces, de toute la volonté succéda aux élans magnanimes de M me de Villemoran. Il ne lui resta plus que le sentiment de sa défaite. Lo parfum de la reconnaissance s'évapora promptement de son cœur et de ses lèvres. Non pas qu'elle fût oublieuse, mais si elle ne réagit pas contre le mouvement de piété qui avait dicté sa lettre d'effusion à M roe Desprets, elle se contint, et elle ne renouvela plus des preuves de soumission qui attestaient ses mécomptes.
Elle tomba dans une langueur, dans un dégoût du monde # et d'elle-même qui fut un autre sujet d'alarmes pour Hector. Elle ferma ses livres, et ferma son salon, ne voulut plus voir personne, ne voulut plus lire, ne voulut plus penser. Elle restait étendue tout le jour dans un fauteuil , regardant vaguement devant elle, ne s'onnuyant pas de l'ennui, mais souffrant du moindre bruit qui l'enlevait à sa torpeur. Quand Hector l'interrogeait doucement, ello croyait le rassurer en lui disant :
« Je m'habitue au repos. Je suis mieux, beaucoup mieux. Attends encore un peu, et je serai tout à fait guérie.
Elle redoutait le moindre effort; elle avait peur de reprendre ses tortures, en reprenant du courage, et elle désespérait de tout et d'elle-même, pour n'avoir pas à recommencer cette ascension quotidienne qui amenait toujours une chute.
— C'est fini, se disait-elle tout bas; je n'aime plus, je ne hais plus, je vis, ou plutôt je suis morte.
Comme les vieux amis de la baronne de Villemoran, M. de Saint-Paares et l'abbé Legros, un peu perdus et oubliés quelque temps auparavant, dans la foule qui traversait le salon de Pauline, hésitaient maintenant à revenir, craignant de se faire trop visibles dans cette solitude, elle les encouragea, elle les invita; elle prit une sorte de plaisir à les avoir de chaque côté d'elle, pendant des heures entières.
Le bon M. de Saint-Paares s'accommodait parfaitement de ce rôle. Il entrait, baisait la main, s'asseyait avec toutes les précautions pour sa personne , qu'il aurait eues pour de la porcelaine, tirait invariablement sa montre pour vérifier la marche de la pendule, croisait ses mains sur son petit ventre, et commençait une sieste entremêlée de marmottements, dont quelques soupirs sans cause et sans but marquaient les " diverses parties, les strophes, pour ainsi dire.
Quant à l'abbé Legros, sa docilité était la môme. Son exactitude à venir ne se démentait pas. Mais il s'en fallait beaucoup qu'il se résignât au rôle de pendant que la fantaisie ctë Pauline lui assignait à un angle du salon. Le vicaire de Saint-Philippe s'était mis dans l'esprit d'entreprendre la conversion de M me de Villemoran. Tant qu'elle avait discuté, bataillé contre lui, Pauline l'avait fort intimidé, et il n'eût pas osé lui parler de Dieu, de peur de la pousser à
l'athéisme. — Elle était capable de tout pour le faire enrager, disait-il avec une naïve fierté.
Mais l'état de langueur de M mo de Villcmoran lui parut favorable à ses tentatives. Il voulait la surprendre, l'enlacer, la lier doucement, sans qu'elle s'en aperçût: il comptait sur sa distraction, beaucoup plus que sur sa soumission.
— Une fois dans le bercail, se disait-il en caressant son rabat, nous l'y retiendrons ! — Et sans croire sa conscience offensée par ces projets de pieuse et douce coquetterie, l'abbé s'avançait, s'insinuait. Il avait même une sorte d'habileté supérieure dont il n'eût peut-être pas fallu hii attribuer tout le mérite, et qui était l'habileté de la profession. Estimant qu'il serait toujours temps de faire intervenir les raisonnements après coup, il essayait des tentations sensuelles, si j'ose ainsi dire. 11 racontait les belles cérémonies, les chanteurs d'opéra, la somptuosité des offices en l'honneur des pauvres ; il tâchait de rapporter de l'odeur d'encens et de la répandre dans l'atmosphère du salon ; il interrogeait timidement Pauline et lui demandait son avis sur telle et telle fôte ; il voulait qu'elle prît goût à de délicieuses petites intrigues pour changer un prêtre de paroisse, ou un ornement, un tableau de sa place habituelle; et malgré la frivolité de tous ces bavardages, à force de murmure, do bourdonnement à l'oreille, il ne désespérait pas de parvenir à son but.
Pauline quelquefois souriait faiblement à ces tentatives ; elle disait à l'abbé :
— Peut-on devenir dévote tout à coup, et ne plus cesser de l'être?
Le vicaire faisait un petit bond dans son fauteuil.
— Dévote ! dévote ! disait-il, ce n'est pas là un parti qu'on puisse prendre, un beau malin, si le cœur n'est pas soumis.
— Ah ! ne me parlez pas de mon cœur, vous réveilleriez mon esprit, lui répliquait Pauline d'un air dolent. Je ne veux pas réfléchir, je ne veux pas vous entendre; rendez-moi dévote, et que cela soit fini !
L'abbé se sentait fort embarrassé devant cette plaintive ironie. Il avait honte de ses petits pièges et répondait alors:
— Si vous vouliez, madame, avec un peu d'attention, vous seriez bientôt convaincue.
— Eh bien, prêchez, mon bon abbé; je vous écoute !
Et Pauline, étouffantun petit bâillement, se plaçait dans son fauteuil, de façon à ne guère entendre, et lui disaitde parler.
Mais le vicaire redoutait toujours ces provocations; quand il ne pouvait pas le3 fuir en.prenant son chapeau, et en partant, il s'excusait en disant :
— Il faudrait être un Bossuet, ou tout au moins un Lacordaire, pour ambitionner la gloire de vous convaincre, madame. Vous êtes trop savante pour un pauvre ignorant comme moi.
— Comment voulez-vous donc que je me convertisse, si vous ne m'instruisez pas?
— Ce n'est pas de lumière que vous avez besoin, répliquait assez subtilement l'abbé, c'est d'aipour. Aimez l'Église d'abord, je vous l'expliquerai ensuite.
Pauline remuait la tète avec un sourire.
— Ils parlent tous d'amour, même les prêtres ! Ah ! c'est bien assez de tomber du haut de l'amour des hommes, sans s'exposer à tomber encore du haut de l'amour de Dieu ; on se briserait. J'aimerais mieux croire au petit dieu Cupidon de M. de Saint-Paares : voyez quelle béatitude, quel repos il donne !
Et M me de Villemoran montrait devant elle son vieil ami, dont la tête se balançait sur un rhythme qui dissimulait à l'occasion les intermittences de veille et de sommeil.
— Monsieur de Saint-Paares, disait Pauline, à quelle déesse débitez-vous tout bas vos oraisons ?
M. de Saint-Paares s'efforçait héroïquement de se redresser et paraissait confus; quant à l'abbé, il prenait quelquefois la plaisanterie en riant; quelquefois aussi, il affectait de s'en montrer blessé. Sa susceptibilité dépendait du degré de force que Pauline avait mis à débiter sa raillerie; quand il trouvait qu'elle avait la conscience de ses malices, le vicaire voulait l'en faire repentir. Quand, au contraire, il voyait que Pauline cédait à un instinct plus fort que sa douleur, en se moquant ainsi, il se bornait à soupirer et à changer de conversation.
L'abbé Lcgros n'était pas un niais. C'était un honnête et bon prêtre qui n'avait pas de foudre dans les mains, quand il montait en chaire ; qui n'avait pas d'auréole, quand il parlait dans l'intimité du confessionnal ; il ne prétendait pas aux prodiges, mais il remplissait son ministère avec prudence et avec tact. Raisonnable, poli, un peu froid, il sentait très-bien le mal dont souffrait Pauline ; mais il comprenait que pour la guérir il eût fallu du génie ; et c'est pourquoi il voulait recourir à Dieu.
8es manœuvres innocentes peuvent paraître indignes d'une proie comme M mc de Villcmoran. Pourtant, il ne faut pas trop s^en moquer. Quand on ne ravit pas les consciences, on peut quelquefois parvenir à les lasser* Des divers moyens de persuader, l'habitude n'est pas le plu* rapide, à coup sûr ; mais c'est un des plus infaillibles*
Dans le désœuvrement absolu qu'elle recherchait maintenant, dans cette captivité morne qu'elle s'imposait, Pau-' line n'était pas fâchée d'entendre un peu et de taquiner, par instants, ce bon abbé. Et puis , il portait le silence et la paix dans les plis de sa robe. Quand il lui arrivait d'être! sérieuse et de prendre tout au sérieux, M rae de Yillemoran
se disait qu'après tout il serait bien désirable pour elle de trouver dans la religion, et môme dans les pratiques journalières, la guérison ou la mort intellectuelle dont elle avait besoin. Elle n'avait plus le droit de rien dédaigner des consolations ordinaires ; et si elle était décidée à ne pas faire une démarche, pour essayer d'un remède humain ou divin, d'une distraction quelconque, elle pouvait s'Occuper, sans se déranger, sans quitter son attitude, des propos de l'abbé Legros, de ses petites croisades. C'était un jeu ; c'était une ressource.
Le vicaire avait donc la conscience de son utilité. Il entrait et il se mettait dans le programme de la vie quotidienne ; il négligeait sa paroisse, et se persuadait que les absolutions étaient devenues moins obligatoires parmi les pénitents et les pénitentes du dehors. Il quittait la rue de Courcelles le moins possible, et Pauline le retenait presque toujours à l'heure du dîner.
Quant à Hector, il avait prévu cet état d'épuisement ; il ne faisait rien d'ostensible pour le combattre. Sans affecter de laisser Pauline à la solitude, il n'aimait pas à rester longtemps avec elle. Un certain embarras, un brouillard montait entre eux et les séparait. Ils n'osaient se parler. Qu'auraient-ils pu se dire ? Les paroles d'amour eussent été des mensonges , presque des paroles sacrilèges. Pauline ne songeait pas à lui en vouloir de son intervention; mais elle gardait le sentiment pénible d'un jugement porté sur elle par son mari, et d'une absolution qui l'accablait comme un châtiment.
Hector avait mis un marbre sur ses rêves et sur sou amour. Son roman était fini ; la dernière page en était arrachée. Mais le désespoir n'était pas la seule alternative qui pût rester a son cœur vide d'espérance. Il recommençait la vie de sa jeunesse. Il avait prononcé des vœux au
bénéfice de sa mère; il les renouvelait pour sa femme ; il se consacrait de nouveau à un devoir.
Sa plus grande, sa seule inquiétude était le soin qu'il devait prendre de Pauline. Comment veiller efficacement sur elle? Comment la prémunir? Parce qu'elle était brisée, ce n'était pas une raison pour qu'elle n'essayât pas de remonter vers les sommets d'où elle était descendue. Comment la retenir à terre, sans la contraindre, sans la froisser? Comment empêcher le retour de ces faux éclairs de poésie et de gloire qui l'avaient éblouie et entraînée ? Comment la faire vivre, en lui laissant la même conscience de sa valeur, et en changeant la nature de cette valeur morale? Le problème était difficile, peut-être même insoluble ; mais la plus petite, la plus faible chance ne devait pas être dédaignée, et suffisait à tenter le dévouement d'Hector.
Il voyait bien, il jugeait les manœuvres de l'abbé Legros; et sans espérer qu'elles amenassent un résultat, M. de Villcmoran les encourageait.
— Qui sait î se disait-il. Si cette ardeur endormie dans le doute se réveillait dans la foi, elle trouverait peut-être dans l'extase chrétienne l'infini qui lui a manqué ! Les illusions .de la prière se renouvellent, sans s'épuiser. L'éternité qu'on aspire, dans ces adorations dégagées de regrets terrestres , console et dispense de la vie mortelle. Puisqu'elle n'a plus rien à prétendre ici-bas, mieux vaudrait pour elle le suicide en Dieu.
Mais Hector ne se croyait pas autorisé par sa raison à aider autrement que par des souhaits spéculatifs les tentatives de l'abbé. Il savait que, pour des esprits de la force et de l'indépendance de celui de Pauline , une conversion suppose souvent une mutilation. Pauline ne pouvait pas entrer dans l'Église, comme elle était entrée dans le monde; il fallait qu'elle se courbât, qu'elle s'avouât vaincue. Cet aveu
était une déchéance dont elle pouvait emporter, même jusqu'au pied de la croix, la souffrance confuse, le regret amer; et Hector se lût reproché de la guérir en l'amoindrissant.
Quinze jours après les derniers événements que nous avons racontés, M. de Villemoran vint dans la chambre de sa femme, s'assit à côté d'elle, lui prit les mains, qu'il pressa doucement dans les siennes, et lui dit :
— Pauline, nous allons quitter Paris ; je viens te demander si ce projet te contrarie; si tu veux que je l'ajourne jusqu'au printemps prochain?
— Puisque tu as décidé , répondit Pauline , pourquoi m'interroger ? Je ne veux pas déranger tes projets. Est-ce que nous allons voyager encore ? Prends garde ! les voyages nous sont funestes.
— Nous ne voyagerons pas, nous nous reposerons ; j'ai acheté une jolie maison dans la vallée de Montmorency. J'ai voulu réaliser un vœu que tu as formulé jadis devant moi ; seulement, je ne t'ai pas donné une ferme rustique; mais dans un coin du jardin, que les gens du pays appellent un parc, je pourrai t'en bâtir une.
— Quand parlons-nous ?
— Dans quelques jours. Mais si lu redoutes l'automne, l'hiver mémo, dis-le franchement... J'ai l'intention de passer l'hiver hors de Paris* Ce n'est pas le froid qui nous fait peur; ce n'est pas le monde qui nous attire. Nous aurons toute une installation, des projets, des constructions à surveiller...
— Passons-y l'hiver, toutes les saisons! dit Pauline avec un faible sourire ; je me trouverai là-bas aussi bien qu'ici.
— Tu te trouveras mieux, reprit avec une apparente naïveté M. de Villemoran, qui ne voulut pas faire attention à l'ironie de cette réponse, et qui feignit de s'y tromper; je te promets un automne plein de tleurs !
— Tu Veux m' embaumer, dit Pauline.
— Je veux te guérir, repartit Hector.
— Voilà un mot auquel je ne crois plus, mon ami. Combion de fois ne me l'a-t-on pas fait briller comme une promesse, comme un appât. On ne m'en a jamais offert d'autres pour me conduire. Il paraît que j'ai toujours eu besoin d'être guérie. Hélas! quel malheur, avec cela, que je me porte bien ! Comme une maladie réelle mettrait tout le monde d'accord ! Vous auriez raison tous de me soigner, et j'aurais moins de scrupule à m'avouer malade... Sans compter que la malade pourrait peut-être débarrasser les médecins.
— Pauline, Pauline, tu n'es pas généreuse envers ceux qui t'aiment !
— C'est que je suis pauvre, mon ami ; je n'ai plus rien à leur donner que la liberté... Nous emmènerons M. de Saint-Paares, n'est-ce pas? il me manquerait; d'ailleurs, le laitage lui fera du bien. Quant à l'abbé, le voilà débarrassé de sa cliente... à moins qu'il ne nous suive !
— Ainsi, dit Hector, tu ne me reprocheras pas de t'avoir fait quitter Paris?
— Moi, te reprocher quelque chose ! à quel titre? de quel droit? N'es-tu pas infaillible? N'as-tu pas toujours raison? Et cette idée même qui t'est venue de me conduire à la campagne, n'est-elle pas une inspiration salutaire? Oui, partons, quittons Paris, vends cet hôtel; j'y ai gâté les souvenirs que ton enfance y avait laissés. Je te promets de m'étudier, afin de ne pas assombrir la maison que tu m'as choisie là-bas. Et puis, l'air des champs purifie ; celui de Paris corrompt. Ahl partons tout de suite; il me semble déjà que je respire l'odeur des foins !
Et Pauline se levait de son fauteuil et marchait dans sa chambre. Quand elle eut fait un tour, elle revint en face d'Hector, appuya ses deux mains sur le bras de son mari, et dit en le regardant et en secouant la tête :
36i PAULINE FOUCAULT
— Je sais bien pourquoi nous n'avons pas eu d'enfants; c'est que je n'étais que la femme, et que toi seul avais le cœur et les vertus de la mère ! Tu me traites avec un entêtement de bonté que l'ingratitude ne lasse pas. Ce que j'ai voulu, tu me l'as donné. Ce n'est pas de la faute si je n'ai pas su me servir de tes bienfaits. Cette retraite à la campagne, c'est encore un nouveau rôve de ta pitié; j'essayerai de m'en rendre digne ; tu m'aideras, mon ami. Surtout, pas de livres, pas de journaux! je veux oublier; et quand je serai devenue tout à fait ignorante, je me mettrai à l'école chez le curé du village.
— Mais nous ne serons pas absolument seuls, dit Hector. J'attends une visite.
— Une visite !
Et Pauline releva la tete avec une sorte d'anxiété.
— Oui, une visite cérémonieuse. M. Desprets m'annonce que notre filleul se meurt d'ennui de ne pas nous connaître. On nous l'enverra.
— Je ne veux pas le voir, dit Pauline en frissonnant. Puis, quelque chose s'ouvrit et fondit dans son cœur; des
larmes qu'elle n'avait plus senties depuis quinze jours revinrent à sa paupière.
— Tu songes à tout, murmura-t-elle en joignant les mains, tu me tends tous les pièges ! Oui, je veux qu'il vienne, je veux l'embrasser, je veux l'adopter ! Vois-tu bien, je ne suis pas méchante. Ce qui me manque, tu l'as trouvé. Hélas ! pourquoi faut-il que nous le trouvions pour l'avoir?
L'idée d'un départ prochain, d'un mouvement dans sa vie, qui n'était pas un mouvement dû a son initiative personnelle, sembla redonner quelque confiance à M me de Villemoran ; elle parut secouer l'engourdissement, le suaire qui pesait sur elle. Elle ratifia tous les projets, toutes les dispositions d'Hector. On décida facilement M. de Saint-Paares à
se laisser transporter avec les autres meubles du salon. Quant à l'abbé Lcgros, il fut triste tout le jour, mais il dit le lendemain :
— La course sera un peu plu3 longue ; mais j'aurai le temps de lire mon bréviaire en route.
— N'oubliez pas, dit Pauline, que vous avez charge d'âme. Je prenais goût à vos sermons, monsieur l'abbé; quinze jours de plus, et je m'avouais repentante.
— Ne pourrait-on pas retarder de quinze jours le départ? demanda le bon vicaire.
— Impossible. D'ailleurs nous prendrons trois semaines à la campagne ; cela fera durer le plasir plus longtemps.
— Oh ! il ne faut pas mettre de coquetterie avec le bon Dieu, reprit l'abbé Lcgros.
— Vous savez ! dit M me de Villemoran, à la campagne, on a la téte un peu plus dure...
— Mais on a le cœur plus simple, rétorqua le vicaire. Quand Pauline avait demandé à Hector le nom du pays
qu'ils allaient habiter, son mari lui avait désigné Montlignon.
— C'est presque un nom de pastorale, dit-elle; c'est un village de la carte du Tendre, ou un paysage de Florian ; nous verrons Némorin !
— Oh! non; c'est une vallée peuplée de pépiniéristes, répliqua Hector.
— Tu as raison de souffler sur toutes mes folies, pour les disperser et les éteindre. Qu'importe le nom, qu'importe le paysl c'est du ciel, c'est de l'herbe verte, c'est de la terre, pour y marcher et pour y dormir... Comment les pépiniéristes arrangent-ils leur cimetière?
— Pauline, dit gravement Hector, il ne faut pas jouer avec nos douleurs.
— Ce n'est pas moi, mon ami, qui les prends le moins au sérieux, je te le jure.
st
Vers la fin de septembre, à la veille de la saison qui rappelle tous les oisifs dispersés sous les ombrages, M. et M me de Villemoran quittèrent Paris, pour aller s'installer dans leur maison de campagne. Hector avait voulu louer l'hôtel de la rue de Courcelles; mais Pauline, qui avait donné un jour le conseil de le vendre et qui n'eût pas été fâchée de le voir démolir, Pauline s'opposa de tout son pouvoir à ce qu'elle* appelait une profanation.
— Tu es assez riche, mon ami, dit-elle à M. de Villemoran, pour garder, comme un sanctuaire fermé, cette maison, qui te reverra peut-être quelque jour. Quant à moi , si les champs me guérissent, je veux pouvoir venir librement méditer dans la petite chambre où j'ai conçu l'ambition d'être ta femme, et prier dans ce jardin où tu m'as dit que tu m'aimais. Ne permettons pas qu'on effarouche tous ces souvenirs blottis. Veillons sur eux avec soin. Ta mère espérait que nous ne l'aurions jamais quittée, cette maison qu'elle avait fait bâtir. Puisque tu consens à l'abandonner pour moi, j'exige que lu y laisses la part la meilleure de notre destinée. Soit que tu échoues, soit que tu réussisses dans la tâche que ton dévouement te conseille, ménage-toi ici , pour m'y ramener en triomphe, ou pour y venir pleurer seul, une douce retraite. J'ai cueilli quelques fleurs du jardin, c'est assez pour moi ; mais les pierres sont pour toi des témoins qu'il ne faut pas offenser.
Hector fut ému de cette demande.
— Merci, dit-il, je garde la maison, nous y rentrerons bientôt.
Quand Pauline dut quitter l'hôtel, elle s'aperçut que ses paroles d'intercession n'étaient point un vain simulacre d'atgendrissement, une formule contrainte et polie pour adoucir le sacrifice que lui faisait Hector; elle ressentit un déchirement véritable, elle éprouva comme un remords; elle se
demanda si ce n'était pas par sa faute que cette maison devenait vide : elle se rappela l'obstination qu'elle avait mise à poursuivre sa chimère orgueilleuse, son amour, plus encore que l'ambition d'être une femme riche et titrée. Elle se souvint du calme de ces belles soirées d'hiver, quand la baronne causait au coin du feu, avec le bon M. de Saint- Paares, un peu moins silencieux .qu'aujourd'hui; quand Hector travaillait; quand tout le monde faisait sa tache; quand elle-même avait un devoir à remplir.
Elle embrassa d'un rapide coup d'œil ce tableau paisible, et elle le compara au vide, au néant que son ardeur inquiète avait mis à la place. Alors elle eut de nouvelles larmes.
— Si du moins, se dit-elle, cette douleur que j'éprouve devait me conseiller et m'inspirer une œuvre de réparation! Mais non; je ne sais que porter malheur; je nuis à la joie
des autres , et je ne sais pas donner une heure de repos à ceux dont j'ai pris la vie.
Comme elle allait monter en voiture, elle entendit un gros soupir poussé derrière elle : c'était le bon, l'inoffensif M. de Saint-Paares qui avait aussi sa minute de mélancolie.
— Hélas! murmurait le pauvre homme, je ne reviendrai plus ici!... Adieu, baronne!
Ce n'était pas la maison qu'il saluait ; c'était le fantôme de sa vieille amie, auquel il n'avait jamais cessé un seul jour de tenir compagnie, et qu'il avait peur de ne plus retrouver là-bas.
L'abbé Legros assistait au départ; il serra la main d'Hector, promit une visite prochaine à M me de Villemoran, et, après les avoir vus monter en voiture, il descendit lentement la rue de Courcelles, entra a Saint-Philippe, et dit la messe pour le salut de ses amis, comme s'ils devaient courir des périls en allant de Paris à la vallée de Montmorency, où nous les retrouverons.