‹ Pauline FoucaultChapitre 47 sur 47 · KU · texte numérisé non relu

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, cela le3 épouvanterait de me voir si blanche et

si faible. Il faut ménager leur imagination et leur sensibilité. Ne les faites pas venir ; mais bénissez-les, aimez-les pour moi... Ah! si j'en avais eu !...

Un étoufferaient subit la força de s'interrompre ; du sang vint à ses lèvres.

— Ne parlez pas, Pauline, dit avec vivacité M me Desprets, qui sanglotait.

— Méchante! reprit, avec un effort et en contractant sa bouche, la pauvre Pauline dont les yeux semblaient s'abîmer dans leurs orbites, vous voudriez me faire taire pour m'enlever les dernières joies que je puisse goûter. Mais je veux parler... je veux dire tout à Hector, à mon mari... à mon amant. Je m'imaginais que je ne t'aimais plus, que c'était une folie de mon ambition qui m'avait fait aspirer à ta main! Mais je t'aime... va! je t'aime bien mieux qu'au premier jour... ce n'est pas une raison pour me pleurer... j'aurais été malheureuse ici-bas... je ne savais m'arranger de rien. J'ai été si mal élevée ! Maintenant, au contraire, tout est pour le mieux. Mon amour, débarrassé de ce corps qui vieillissait vite, l'aimera sans réserve, sans aigreur, sans soupçon... Oui, oui, je t'aimerai!

Elle balbutiait. Hector sentit qu'elle lui serrait la main avec force; il se pencha sur elle, repoussa Marie pour lui épargner le douloureux tableau d'une agonie, et déposa sur le front humide de la mourante un baiser qui parut la pénétrer d'une joie sainte. On eût dit que quelque chose de mystérieux, d'inconnu, de surhumain, planait sur ce lit;

que des nuées allaient descendre ; qu'une auréole allait s'allumer au front de Pauline.

Le vicaire était à genoux au pied du lit et priait. M 10 * de Villemoran l'entendit.

— Déjà ! dit-elle à voix basse ; et elle attira la main d Hector qu elle plaça sur sa bouche :

— Je t'aime ! je t'aime ! dit-elle .a plusieurs reprises ; je n'aime que toi!

Ce furent ses dernières paroles distinctes ; le râle commença. Bientôt ce ne fut plu , sur ce lit, que la lutte désespérée et brutale de la mort qui chasse la vie. L'âme errait dans la chambre, elle était partie: le corps vivait, s'agitait, palpitait encore. Bientôt, il ne palpita plus.

La douleur d'Hector fut profonde. Marie était évanouie. On fut obligé de l'emporter dans la chambre de ses en fants. Quand elle revint à elle, elle s'informa de M. de Villemoran. On lui dit qu'il n'avait pas voulu quitter le corps de sa femme, et qu'il était resté seul, avec le prêtre, devant le lit funèbre.

Hector ne se croyait pas quitte envers Pauline. Il s'interrogeait. Il demandait à Dieu, dans le plus profond de sa conscience, si cette mort ne faisait pas peser sur lui autre chose encore qu'un deuil, et s'il n'avait pas à se reprocher d'avoir manqué d'amour ou de sagesse, de n'avoir pas mis tout en œuvre pour apaiser, pour diriger cette aine héroïque que la réalité embarrassait, et qui lui était apparue rayonnante de toute sa splendeur au moment de quitter la terre.

— Il ne suflil pas qu'elle m'ait pardonné, se disait Hector ; puis-je me pardonner, moi ?

Sans le rassurer complètement; sa conscience sortit de l'épreuve, avec celte résignation douce, avec cette sérénité qui épure les douleurs <»t qui en fait des sentiments incorruptibles.

Le surlendemain, on porta Pauline dans cet enclos qu'elle avait admiré. Derrière le cortège, évitant de rencontrer les regards de M. de Villemoran, marchait Philippe. Sa douleur, à lui, avait presque un sourire ; ce deuil ajoutait un sarcasme de plus à son effroyable expérience. Il n'alla pas jusqu'au bord de la fosse : ce sceptique redouta la vue du cercueil ; mais il se baissa, arracha une poignée d'herbe du cimetière qu'il mit dans sa poitrine, et revint h pied à Paris.

Le soir, M me Desprcts, qui avait fait repartir ses enfants, dit à Hector :

— Vous n'êtes pas de ceux que l'on console; ma présence ne vous ferait rien oublier. La solitude vous vaut mieux ; elle vous laisse à toute la liberté de votre courage. Que puis-je vous dire? que puis-je demander pour vous et avec vous à Dieu? Nous n'avons plus le /iroit de pleurer ensemble !

— Je vous comprends, ma cousine, répondit M. de Villemoran. Votre tache est finie; partez, laissez-moi.

L'abbé Legros resta quelques jours à Montlignon; mais sa conscience lui suggéra bientôt des scrupules.

— En vérité, je ne suis pas nécessaire. Cet homme a toutes les résignations, dit-il ; et, depuis cette mort, je n'ai pas eu besoin de l'exhorter.

Il partit, après avoir embrassé Hector avec toute l'effusion, avec toute la tendresse d'une amitié qui gardait ses chaleurs humaines dans la région mystique où son devoir de prêtre l'avait transportée.

Hector se trouva donc seul dans sa maison avec M. de Saint-Paares, qui avait fait de son mieux pour n'être pas trop bouleversé par ce tragique événement. Rendons pourtant justice à ce dernier. Il pensa beaucoup à la baronne, pendant ces tristes journées. Il eût bien voulu savoir comment elle eût supporté ces émotions, et ce qu'elle eût dit.

Quant à lui, tout en convenant de l'esprit de Pauline, il s'en tenait à son premier sentiment : ce n'était pas là la femme qu'il eût fallu à M. de Villemoran. Ce dernier était puni de sa mésalliance.

Est-ce l'opinion de M. de Saint-Paares qui sera la moralité de ee récit? Et ce bonhomme a-t-il dit le dernier mot que nous ayons à répéter pour conclure? C'est là une question que nous ne voulons pas vider. Toutes les banalités ont raison en présence des catastrophes amenées par l'excentricité des caractères; et des esprits mesurés comme celui de M. de Saint-Paares peuvent prétendre à une certaine infaillibilité. Les gens qui vont à pied ne courent jamais le risque de perdre leurs ailes, comme Icare.

Hector ne se consola pas ; mais ayant traversé l'amour et le mariage, pour se retrouver à quarante ans, seul, sans amour et sans famille, il resta fièrement et dignement dans ce désert. L'étude lui défendit de rêver; sa conscience, qu'il apaisa dans la méditation, lui défendit de pleurer... Il n'accepta pas l'emploi qu'il avait sollicité. Sans fuir le monde, il vécut assez loin de lui pour n'en être pas obsédé, et assez près pour prendre sa part des devoirs sociaux qui pouvaient lui échoir. Il ne devint ni un misanthrope, ni un saint : il fut un homme, dans toute la virilité, dans toute la divinité de ce mot.

Peut-être voudra-t-on savoir ce que sont devenus les autres personnages de ce drame : M. de Saint-Paares mourut de vieillesse, et, comme la mort est une prude qui veut des prétextes, une petite indigestion lui en fournit un, dont elle profita.

Marie est la femme belle et respectée d'un homme important ; clic songe à marier une de ses filles qui paraît sa sœur. M. Desprets est une puissance industrielle. Une affaire qui l'a rendu plusieurs fois millionnaire l'a distrait

pendant quelque temps de lu politique : de sorte qu'ayant cesse" d'être au courant, il ne peut plus rentrer dans ce qu'il appelle le Forum. Il va à la Bourse. Marie est-elle heureuse? Comme depuis la mort de Pauline, elle n'a plus eu d'occasion de laisser deviner quelque chose de son secret, on ne peut que constater la majesté immuable de son front, la grâce de son sourire. Elle s'est consacrée à l'éducation de ses filles, qu'elle n'a pas quittées, et dont elle a voulu éclairer elle-même l 'intelligence et épanouir le cœur. Elle voit rarement Hector ; elle ne lui a jamais écrit ; mais elle lit la correspondance qui commence à être échangée entre M. de Villemoran et son filleul. Ce dernier a une passion véritable pour son parrain, qu'il considère comme un type d'honneur et de raison. M mc Desprets ne contredit pas son fils, qu'elle adore, et auquel elle se plaît à reconnaître beaucoup de jugement.

L'abbé Legros suit son chemin. Sa destinée est toute faite, pour la terre et pour le ciel. Quant à Philippe, nous ne répondons jamais aux questions trop précises qu'on nous adresse à son sujet. Nous pouvons dire cependant que son amour l'a débarrassé de quelques bons sentiments qui lui restaient. Il n'a plus que de la haine ; on lui trouve encore du talent. Les variations politiques l'ont rendu amoureux du solide. Il n'a plus de goût que pour la pièce de cinq francs. Comme il est vieux, fatigué, qu'il a perdu de son prestige, depuis la loi qui oblige à signer ce qu'on écrit, il songe à planter des choux, et il cherche de la graine. On le voit à la Bourse ; il a joué assez heureusement avec quelques capitaux, imprudemment confiés par M me de Saint- Ovide; il a des chiffons de papiers qui paraissent avoir quelque valeur.

M me de Saint-Ovide a repris ce premier nom. La Bavière ne lui a pas réussi ; elle a essayé de la Russie ; mais la

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guerre d'Orient l'a obligée à une rupture ; elle s'en tient à la France. C'est encore dans ce pays que les goûts varient le plus, et que les chances sont multipliées avec le plus d'avantages. La pauvre Adèle se dépite d'un embonpoint qui l'isole ; elle deviendra d'une majesté igabordable. Ilcu rétinien t,' elle est riche.

Elle prétend que M. Philippe Loignon a voulu l'épouser, et qu'elle l'a dédaigneusement refusé. Mais Philippe hausse les épaules et se moque de cette calomnie, qui ne fait aucun tort à sa considération, je veux dire à son crédit. Un autre bruit circule : celui-là n'est pas dépourvu de vraisemblance.

On croit que lady Filz-Pelers s'est enfin consolée de la mort de l'amiral et de l'insensibilité d'Heclor, et qu'elle songe à se fixer définitivement en France ; elle accueille depuis quelque temps M. Philippe avec une considération et des égards tout particuliers, dont l'ancien journaliste fait son profit, pour racler une vieille ritournelle de sentiment.

Un mariage serait-il ,possiblc entre ces deux êtres? C'est la question qu'Antonia se pose et que Loignon a depuis longtemps résolue. L'argenterie de l'amiralc a des vertus qui font passer sur bien des déboires. Quant à lady Fitz- Pcters, elle hésite; elle est ballottée sur une mer orageuse et elle ne sait pas si elle doit jeter l'ancre de l'amirauté dans le port que lui offre M. Philippe !

Ce dernier murmure un air de barcarole et ne compte plus que sur deux ou trois semaines de fluctuations. Il sait bien que quelques tempêtes seront le prix de sa témérité. Mais tant pis! D'ailleurs, lady Fitz-Peters est menacée d'apoplexie : il peut donc bien se laisser menacer de lady Fitz- Peters.

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