‹ Pauline FoucaultChapitre 46 sur 47 · CHAPITRE XXX1U · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX1U

Au bruit de la détonation, Hector s'était élancé dans ie jardin. Il avait tout compris. Il se jeta à terre, et, soulevant le corps de Pauline avec un désespoir silencieux, il appuya les lèvres sur ces lèvres violettes qu'une écume sanglante emplissait, comme s'il eût voulu retenir, par un effort insensé, l'âme rebelle qui s'envolait, la vie qui s'éteignait.

Un double cri retentit à la grille; l'abbé Legros et M rae Desprets, qui revenaient de l'église, causant tristement de Pauline et de leur inutile sollicitude pour elle, avaient tressailli au coup de feu. Ils coururent vers le groupe sh ' nistre, pâles, effarés, sanglotants, et s'agenouillèrent. Les domestiques s'agitaient et n'osaient proposer leurs ser-» vices.

Tout à coup Hector dressa la tète.

— Un médecin! un médecin î s'écria-t-il. Gourez ! Elle vit!

Et prenant sa femme dans ses bras, chancelant sous son fardeau, dans l'ivresse de la douleur, il la porta chez elle. En montant le perron, il craignit de tomber.

— Soutenez-moi, dit-il à l'abbé et à Marie.

Pauline fut étendue sur son lit. En effet, elle n'était pas morte. Un souffle inégal, oppressé, sortait en sifflant de sa poitrine; elle n'ouvrit pas les yeux, mais sa main s'agita.

Hector arracha les vêtements qui couvraient sa poitrine, étancha la plaie, et se lit servir, en commandant d'une voix brève, saccadée, mais avec une lucidité, une clarté qui attestaient la force et tout le génie de son dévouement.

Quand le médecin, au bout d'un quart d'heure, vint en toute hâte, il fut surpris d'admiration, et regarda Hector avec des larmes.

— Vous avez pensé à toutl dit-il.

Hector interrogea par un mouvement de la main.

— La* blessure est grave, reprit le médecin ; le plomb a traversé les poumons. Le cas n'est pas infailliblement mortel ; mais il serait plus téméraire de promettre qu'il n'est raisonnable de craindre. Dieu est, en définitive, le grand médecin.

L'abbé se rapprocha de ce guérisseur qui croyait à Dieu, et lui prit la main ; il offrait un pacte, une collaboration. Après un premier pansement, le médecin se retira.

— Je n'ai rien à défendre, rien à prescrire, dit-il, quanl aux précautions de repos et de silence ; Dieu doit un miracle à tant de courage.

Le courage était en effet aussi grand, aussi complet qu'il peut être donné à des âmes humaines de le monter. Pas un sanglot bruyant, pas un trouble, pas une de ces exclamations qui signalent les désespoirs ordinaires ! Hector, Marie et l'abbé avaient concentré toute leur énergie dans une seule pensée : la sauver. Il serait temps plus tard de la pleurer ; il fallait avant tout ne pas s' affaiblir par les tentations de la douleur* Ces amis sublimes ressemblaient à des égoïstes, tant ils avaient de calme, de liberté d'esprit.

On s'aperçut, au bout de quelques heures, que Pauline allait reprendre connaissance.

— Restez, monsieur l'abbé, dit Hector, en invitant sa cousine à sortir avec lui. Il est bon que vous soyez seul avec

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elle, d'abord. Quand vous l'aurez préparée à nous recevoir, nous serons là, à côté ; nous reviendrons.

L'abbé s'assit après du lit, prit la main froide de Pauline et attendit en silence.

M ,nc de Villemoran poussa un soupir, ouvrit les paupières, et sans faire un mouvement, promena ses yeux au plafond et autour d'elle.

— Je me souviens, murmura-t-elle avec découragement. Elle sentit sa main prise, voulut la retirer et reconnut l'abbé.

— Si vous aviez été là... balbutia-t-elle, cet accident ne serait peut-être pas arrivé.

Le vicaire la contempla avec une piété encourageante.

— Ainsi, vous qui doutiez de tout, excepté de vous seule, vous avez tout à coup douté de vous-même!

— C'est un malheur, reprit la malade. Je n'avais pas prévu ce fusil ; j'ai craint pour les enfants qui jouaient à côté, j'ai voulu remporter, les garantir, et je me suis tuée par maladresse.

— Oh ! ne mentez pas devant moi, dit le prêtre ! Quelque chose comme un sourire contracta les lèvres de

Pauline.

— Laissez-moi un peu mentir, murmura-t-clle; c'est la seule façon de me laisser espérer ; et puis, je ne veux donner de remords à personne, car, en vérité, je vous le dis, ce n'est pas moi seule qui me suis frappée.

— Nous reparlerons de tout cela à loisir, dit l'abbé ; nous avons le temps.

— Nous avons l'éternité, répliqua Mme d e Villemoran. Quant à cette terre, il ne faut pas se fier aux heures qu'elle laisse. Où est Hector? où est Marie?

— Ils ont craint que l'émotion...

— Us ont eu peur, n'est-ce pas ? Je voudrais les voir. Mais vous avez raison; plus tard, plus tard...

A mesure que la mémoire revenait à Pauline, le sentiment de sa torture passée et le repentir de sa dernière imprudence lui rentraient au cœur. La pensée de Philippe Loignon lui traversa le front comme une flèche de feu.

— Ah! pourquoi ne suis-je pas morte ? balbutia- t-elle. Une suffocation qui épouvanta l'abbé la prit tout à coup.

Elle s'évanouit. M. Legros appela au secours, Hector et Marie rentrèrent.

— Ce n'est pas le fusil qui l'aura tuée, dit M, de Villemoran.

Le médecin fut mandé aussitôt ; il parut mécontent. La fièvre redoublait. 11 regarda le vicaire pour lui faire comprendre que son rôle à lui commencerait bientôt.

Le soir, le délire se déclara. Pauline ouvrait des yeux effarés et semblait voir, devant elle, une vision monstrueuse qui la fascinait et l'attirait.

— Ne m'attends pas ! ne m'attends pas ! je ne veux pas partir... Hector, défends-moi, murmutait-elle. Et ses mains se crispaient sur la couverture, comme pour se retenir.

M. de Villemoran l'écoutait avec avidité ; il voulait surprendre, deviner ce secret, dont il n'avait encore que le soupçon confus. La nuit était venue; personne n'avait songé à quitter la chambre. Un domestique entr' ouvrit la porte et remit une carte à Hector, en assurant que la peronne était là qui attendait.

Lui ! dit à demi-voix M. de Villemoran. Enfin ! je saurai la vérité.

Il sortit et descendit au salon. Philippe, les cheveux défaits, la figure couverte d'une lividité de cadavre, les mains tremblantes, était assis dans un fauteuil. Il se leva par un effort énergique et voulut aller au-devant d'Hector.

Ces deux hommes qui avaient voulu sauver, diriger cette pauvre victime dont la dernière heure approchait, et qui, en établissant une lutte, avaient provoqué la crise effroyable dans laquelle Pauline allait succomber, ces deux rivaux se regardèrent comme deux complices.

— Que me voulez-vous, monsieur? demauda Hector.

— Je venais vous avertir, et réclamer le conseil que vous m'avez promis, répondit Philippe en passant la main sur son front. M me de Villemoran m'avait écrit ; mais... je n'ai reçu la lettre que tantôt, assez tard. J'étais absent... j'étais au café. Quand j'ai reconnu cette écriture, je me suis souvenu de ma parole ; en lisant ces quelques lignes, échappées à la colère plutôt qu'à la violence d'un autre sentiment, je me suis dit que je pouvais intervenir sans honte dans le drame qui se jouait ainsi ; je suis accouru pour vous dire tout et pour vous aider à sauver l'âme malheureuse que nous avons perdue à nous deux. Mais il paraît que je ne puis plus prétendre à une bonne action. La fatalité a voulu que j'arrivasse trop tard. Elle va mourir, n'est-ce pas?... Ma présence troublerait la sainteté, la dignité de votre douleur. Je n'ai pas le droit de pleurer sur le chevet de son agonie... Je m'en vais. Seulement, j'ai tenu à vous prouver que je ne suis pas infidèle à ma parole. Je vaux encore l'estime d'un honnête homme. Adieu, monsieur... Si un peu de calme... si un intervalle de raison pouvait apparaître... enlevez-lui le remords de cette lettre. Laissez-lui croire que je ne l'ai pas reçue. Je resterai dans le village un jour ou deux. Je veux être là, tout près. D'ailleurs, si j'ai envie de prier, je serai plus libre ici de donner un démenti à mes opinions. Adieu, monsieur..* Reprenez cette lettre.

Hector tendit une main à Philippe et serra la sienne ; mais ce fut tout l'effort de son courage ; il ne trouva pas une parole. Il salua et le reconduisit jusqu'à la porte, grave,

froid, pale, comme une sorte de statue de Commandeur. Rentre dans le salon, il lut la lettre de sa femme.

— Pourquoi lui a-t-elle écrit ainsi? se demanda-t-il.

Il se souvint alors de son entretien du jardin avec M ra# Desprets, des paroles qu'il avait proférées. Son cœur se gonfla.

— Malheureux ! elle aura tout entendu ! c'est moi qui l'ai perdue, se dit-il en tombant sur un siège. C'était bien la peine de m'étudier pendant six ans, d'appliquer toute ma volonté à la douceur, d'être prudent enfin, pour perdre en un seul jour volonté, douceur et prudence t

Il versa les premières larmes qu'il eût encore répandues dans la journée. Le désespoir, le martyre, lui avaient donné de la force. Ce remords l'avait vaincu.

Pourtant, il ne voulut pas faire partager à M m « Desprets les regrets terribles qu'il sentait au dedans de lui. Il se domina, serra dans sa poche la lettre de Pauline, résolut de la confier à l'abbé, en secret, pour que le bon vicaire pût en tirer quelque parti à l'occasion ; et il remonta dans

la chambre de la malade.

Tout le monde voulut passer la nuit. L'agitation fut extrême; la respiration s'embarrassait d'heure en heure. Plusieurs fois on craignit une convulsion, un spasme, qui eût fini l'agonie ; mais, vers le matin, il sembla qu'un peu de mieux se déclarait : le délire cessa ; le sommeil ferma pendant quelques instants les paupières de M mc de Villemoran.

— Laissez-moi, dit l'abbé, mon tour est venu. Pauline se réveilla plus calme.

— C'est toujours vous, dit-elle au vicaire, qu'elle reconnut aussitôt. Je suis donc irrévocablement condamnée, que vous ne me quittez plus ?

L'abbé protesta.

— Oh! n'essayez pas de me rassurer., Ce n'est pas la mort qui me fait peur ; c'est la v ie. Dieu est indulgent, n'est-ce pas ? 11 sait bien que je ne suis pas une méchante femme ; que je n'ai rien cherché en dehors du devoir et de l'amour permis ! Quand je l'ai prié, ce fut toujours pour qu'il me maintînt dans la voie de l'honneur, dans l'estime de mon mari... Mais non ; j'ai eu un instant de désertion. J'ai été lâche, non pas seulement quand j'ai touché à ce fusil, mais quand j'ai écrit celte lettre fatale...

— Je sais, dit M. Legros avec un sourire engageant. Je l'ai la, celte lettre ; elle n'est pas à son adresse.

— Comment I ma lettre ! où est-elle? demanda Pauline avec vivacité et en essayant de se soulever.

— La voici, reprit le vicaire en la dépliant.

— Mais?... demanda la malade...

— Oh! ne cherchez pas à comprendre, maintenant, ce serait difficile. On vous expliquera... plus tard.

— Ainsi, il ne m'attendait pas ! Ainsi il ne serait pas venu, dit la malade avec un soupir d'allégement.

L'abbé courba la tête pour ne pas rencontrer le regard interrogateur de Pauline ; il lui répugnait de mentir ; mais pourtant il ne voulait pas lui dire toute la vérité.

Pauline se sentit heureuse de la certitude qu'elle ne s'était punie que pour une faute d'intention. Sa fierté trouvait encore, au bord de la tombe, un prétexte dans la conviction que son honneur n'avait pas couru tous les risques qu'elle avait redoutés. Un sourire passa sur ses lèvres jaunies et contractées par la respiration haletante qui ne la quittait plus.

— Ah ! maintenant je puis vous écouter, monsieur l'abbé, et je puis les revoir tous, dit-elle ; ne craignez plus rien ; je puis mourir ; c'est comme si je vivais ; je suis guérie.

Ce qui se passa alors est resté un secret entre le vicaire

et Dieu. Pauline fléchit-elle ? En ouvrant son âme à son ami, écouta-t-elle le confesseur ? Cette femme, que la fatuité d'une science incomplète avait tenue toujours à égale distance de la résignation chrétienne et de la sérénité philosophique, trouva-t-elle enfin un autel pour sa prière? une formule pour son émotion ? un acte de contrition pour son repentir ? C'est ce que nul n'apprit jamais.

L'entretien fut long entre le prêtre et M mc de Villcmoran. Quand le vicaire ouvrit la porte et alla chercher Hector et M rae Desprets, il était ému. C'était lui qui pleurait; c'était Pauline qui avait l'espoir et la confiance dans les yeux.

— Je ne suis pas bien sûr d'en avoir fait une chrétienne, dit tout bas le vicaire à M™ Desprets ; mais je sais bien que c'est une grande âme, et Dieu ne me désavouera pas de la bénir en son nom.

Pauline tendit la main à Hector.

— Pardonne-moi, lui dit-elle. Marie, ne laissez jamais jouer vos enfants autour des armes à feu. Vous voyez ce qu'il en coûte !

M™ Desprets lui baisa la main.

— Àh ! mes amis, dit Pauline en promenant autour d'elle un regard agrandi par l'extase intérieure, combien je vous ai tourmentés ! combien je vous ai rendus malheureux ! Mais il ne faut plus m'en vouloir.;* Hector, tu as été bon; pense à moi sans amertume ! Je pars avec le parfum des bons conseils que tu m'as donnés, des joies pures que tu m'as fait goûter. Toutes mes vanités, qui corrompaient et qui aigrissaient mon caractère, se sont évanouies, dissipées. Je ne sens plus en moi qu'une chose, c'est l'amour qui m'a conduite vers toi ; c'est l'amour que j'ai trouvé en toi... Ah ! si l'on pouvait commencer la vie par la mort, comme on verrait bien mieux sa route ! Mais c'est l'éternité qu'on commence, et je t'attendrai là-haut... Dans ce petit cimetière

qne nous avons visité ensemble, mon corps dormira, niais mon âme reste ici, dans cette maison, près de vous. Vous la sentirez, Marie, sur les lèvres de vos enfants, de mon filleul... Vos enfants! je voudrais bien les embrasser...

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