‹ Pauline FoucaultChapitre 8 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La baronne de Villemoran se fit reconduire dans sa chambre par sa petite-nièce, et ne voulut pas que d'autres mains que celles de Marie s'employassent à sa toilette de nuit.

— Si tu savais, mignonne, lui disait-elle en se laissant enlever ses mitaines, quel rêve je fais ! Je m'imagine que tu es ma jeunesse, qui vient m'endormir et me bercer; ou plutôt, tu es une enchanteresse de Jouvence; tu me rajeunis et tu m'enlèves avec tes jolis doigts ma vieille peau ridée et mes atours de bonne femme. Ah ! j'avais autrefois bien du monde à mon coucher! Je me faisais coiffer de nuit et déchausser devant ces messieurs; ils partaient , quand je baillais trop fort et quand mon peignoir me pesait aux épaules. C'étaient d'autres mœurs que maintenant... Valaientelles mieux?... Je n'en sais rien!

Et tout en parlant avec une vivacité qu'elle n'avait pas montrée depuis bien longtemps, M me de Villemoran se regardait dans la glace, comme si elle n'avait pas dû s'y voir. Après un petit repos, pendant lequel la baronne montra un

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tabouret à sa petite-nièce, elle s'assit dans un fauteuil, devant le feu :

— Mon enfant, dit-elle avec des càlineries dans la voix, je t'ai fait venir pour te montrer Paris, et tu n'as encore vu que moi; je t'en demande pardon, je t'ai trompée. Mais je me sens si heureuse de l'air de jeunesse, du souffle de printemps que tu as apporté ici, qu'en vérité il ne faut pas m'en vouloir. Je n'ai plus longtemps à être égoïste, et tu me donnes l'illusion d'une fille que j'ai toujours rêvée et que je n'ai jamais eue.

— Ma bonne tante, répondit Marie, je suis heureuse près de vous. Je me soucie fort peu de voir Paris. Je n'y connais personne que vous, et personne ne m'y aime que vous.

— Ainsi, tu ne trouves pas celle maison trop ennuyeuse?

— Au contraire. Je suis habituée d'ailleurs à la paix et au silence ; et tout le inonde est si bienveillant pour moi. que je serais bien ingrate de me plaindre.

— Ainsi, tu t'accommoderais de nos petites soirées, de lady Fitz-Peters, du bon abbé Legros, de mon vieux Saint- Paares et de mon cher Hector?

— Snns doute, ma tante, dit Marie en baissant la tête et en rougissant.

La baronne parut méditer pendant quelques secondes, ce qui était beaucoup pour elle ; puis, prenant les deux mains de Marie dans les siennes et attirant sa nièce :

— - Parlons à cœur ouvert, mon enfant, lui dit-elle avec la voix émue, tu ne devines pas pourquoi je t'ai fait venir, et pourquoi je voudrais te garder toujours avec moi?

Marie ne put retenir deux larmes qui roulèrent sur ses joues. Pour toute réponse, elle baisa avec ardeur les mains de la baronne.

— Allons, reprit avec une joie tm peu nerveuse M mn de

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Yillemorau, j'avais calculé juste. Tu consens à être ina tille, n'est-ce pas, ma nièce?

— Croyez-vous donc qu'il m aime? murmura la jeune tille,

— Si je le crois ! mais toi-même, petite coquette, peuxtu l'ignorer? Je suis certaine que monsieur mon fils n'a pas tant à cœur les papillous qu'il semble vouloir le faire penser.

— Oh! je vous jure, ma tante, qu'Hector ne m'a pas dit un mot 1

— Entant! ou plutôt, friponne! Tu sais bien que les paroles sont inutiles, et l'amour, qui a besoin de s'expliquer, est un amour faux, vantard, ou mal compris. J'ai vu ce soir Hector passiouné pour la musique, quand tu as chanté et quand tu as joué. Il t'a applaudie, comme jamais je ne l'ai vu applaudir. Allons, prends ton parti ; tu n'iras plus en province; il faut le résigner à faire mourir de jalousie lady FiU- Pelcrs.

— Écoutez-moi, ma tante, répliqua Marie qui dominait son émotion, je vais vous parler comme à ma mère. J'aime mon cousin; mais il y a dans son caractère, si franc, si loyal, si généreux, un point obscur qui m'inquiète, qui m'effraye ; je crois à son amitié, sans doute; mais mon cœur me dit que s'il voyait en moi plus qu'une sœur, il ne me traiterait pas avec la simplicité d'un frère.

— Voyez-vous, la coquette ! s'écria joyeusement la baronne en battant des mains ; comment, mademoiselle, vous êtes si forte que cela en province sur la théorie I

— i\Ia tante, il se peut que je sois coquette, répliqua Marie avec un incomparable accent de modestie ; mais je sais bien que je suis avant tout sincère. Je ne veux pas vous donner des espérances que l'événement peut détruire, Ah ! je suis bien réellement et pour toujours votre fille ! je le jure! mais mon cousin Hector veut-il que je le devienne

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autrement que par ma reconnaissance? C'est ce que je ne sais pas.

— Comment! mignonne, tu doutes du bon goût et de l'esprit de mon fils?

— Je doute de moi, ma tante ; je n'ai peut-être pas les qualités que mon cousin veut trouver dans sa femme.

— Ah ça! est-ce que tu serais jalouse delady Fitz-Pcters, par hasard? car je ne vois qu'elle dans notre intérieur...

— Je ne suis pas jalouse, reprit Marie avec une confusion qui ressemblait presque au remords d'un mensonge; mais je ne me sens pas aimée comme je voudrais l'être, et comme j'aime!

— Allons, allons! tu es folle, dit la baronne en la baisant au front. Si je t'écoutais, je finirais peut-être par avoir peur. Ce qui te parait étrange est le résultat de l'éducation d'Hector. Il a été élevé dans un cloître, le pauvre garçon! J'étais jalouse de mon enfant, au point que si j'avais pu rendre toutes les jeunes filles laides et vieilles comme moi, je Ijs aurais desséchées de mon regard. Mais, depuis quelque temps, j'ai eu honte de mon égoïsme. Je veux marier Hector. Tu es la plus belle, la plus douce fiancée que je puisse rêver. Je veux mourir dans tes bras, ma lille. C'est mon dernier caprice. L'abbé Lcgros me promet, au nom du ciel, un ange à ma dernière heure , je veux que cet ange ait ta figure, ta grâce ; tu me cacheras la mort que je n'ai jamais regardée et (pie je ne veux pas voir. Je parlerai a mon fils. Je suis sûre qu'il attend ma permission pour t'aimer, le nigaud! Mais je suis bien certaine qu'il t'aimera. Ah! que nous serons heureux tous trois! Pourvu que j'aille encore un ou deux ans, car j'ai une bien autre envie que celle d'avoir une fille... Mais, nous reparlerons de cela plus tard. Pour aujourd'hui, bornons-nous à conquérir M. Hector. Si tu savais comme tu m'impatienlC9 quand lu m'appelles : Ma

laute! On dirait qu'il n'y a que ce mot-là dans la langue. Tu me le jettes à tout propos comme un reproche. J'aimerais si bien l'entendre dire : Ma mère!

— Je vous le répète, quoi qu'il arrive, s'écria Marie, en embrassant la* baronne, vous serez ma mère î

L'entretien se prolongea quelque temps ainsi. M mc de Villemoran, confiante et ravie, arrangeait déjà le mariage, les noces, les toilettes de la mariée, et brûlait d'envie de parler des petits enfants qu'elle attendait, bien qu'elle n'osât pas aborder ce sujet.

Quant à Marie de Soulaignes, d'abord incrédule, hésitante, elle avait fini par se laisser aller au doux enivrement de ce caquetage. Elle aida la baronne à se mettre au lit, et )ui tint compagnie jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il semblait qu'on eût cent choses nouvelles à se dire, et l'on ne faisait que répéter le? choses déjà dites 1 Mais avec quelles variations! Enfin, M m '* de Villcmoran eut honte de son enfantillage. Elle congédia Marie. Si elle eut osé, avant de laisser sortir sa tille d'adoption, elle l'eût bénie; mais elle redoutait tout ce qui était solennel. Elle se contenta de souhaiter tout bas les regards du ciel sur le bonheur de ses enfants. Comme Marie allait ouvrir la porte de la chambre, la baronne la rappela.

— Regarde bien, mon enchanteresse, lui dit-elle eu lui baisant le bout des doigts , si ma veilleuse a de quoi brûler toute la nuit, car je suis trop heureuse pour songer à dormir; je veux rêver encore à loi.

Marie obéit en souriant. La baronne se plut à la regarder soulevant le couvercle d'albâtre et activant la lumière. Cette fraîche et pure vision semblait sa vie nouvelle, un printemps nouveau qui allait l'empêcher de vieillir et de mourir. Trop émue pour rien ajouter, elle laissa tomber sa tête sur l'oreiller et suivit d'un regard vague et extatique

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lu féerique apparition jusqu'à la porte qui allait la lui dérober.

La chambre de M" 16 de Villeinoran tenait au salon qui s'ouvrait sur l'antichambre. Pour rentrer chez elle, Marie était obligée de faire un long détour par des couloirs, au bien de traverser le palier du rez-de-chaussée qui divisait Y appartement en deux parties.

Nous avons dit que l'hôtel n'avait que deux locataires. Construit pour une seule famille, il n'avait été morcelé que par la volonté de la baronne qui ne pouvait tout occuper, et qui avait été bien aise de se donner des voisins. On u<» s'étonnera donc point de cette division qui empêchait cet ic fermeture étroite des appartements ordinaires de Paris. La salle à manger et plusieurs autres chambres dont les fenêtres donnaient sur le jardin, s'étendaient de l'autre côté du palier, en passant derrière l'escalier. La cuisine était sous sol. Dans l'intérêt de ses études, beaucoup plus que par besoin d'indépendance, Hector s'était réservé un petit appartement avec belvédère au second étage de l'hôtel. On vivait donc avec les locataires du premier dans un enchevêtrement et dans un laisser aller qui permettaient de ne fermer sérieusement que la porte d'entrée et qui forçaient à l'intimité.

Marie de Soulaignes traversa le salon, doucement recueil* lie» Elle se sentait convaincue par les cajoleries de la baronne, en dépit des résistances de sa raison. Klle allait à pas lents, ne faisant aucun bruit* La bougie qui tremblait dans sa main* en agitant les contours de son calme et beau visage, paraissait lui mettre une auréole* Elle ouvrit la porte de l'antichambre, et elle allait traverser le palier, pour entrer dans la salle à manger, quand elle entendit un cri étouffé et comme un frôlement de robe de soie. Elle se retourna brusquement et d'abord ne vit rien : mais, quand

elle eut fait de sa main un écran pour la bougie, elle aperçut debout, sur les premières marches de l'escalier, dans une rigidité de cadavre ou de statue, la demoiselle de compagnie de lady FiU-Peters.

Les deux jeunes filles se regardèrent en silence; mais tandis que Marie hésitait à interroger, elle entendit aux étages supérieurs un léger craquement de chaussures trahissant le pas précautionneux d'un homme qui montait. Ce fut une révélation. D'ailleurs, une quadruple empreinte de sable apportée du jardin se laissait voir sur les carreaux du palier.

M 1,e de Soulaignes se sentit atteinte en plein cœur. Ce fuyard, c'était Hector, et Pauline, sinistre, provocante, était là pour la délier. En une seconde, son rêve se déchira, un nuage passa devant ses yeux; elle faillit s'évanouir; mais le regard fixe et pénétrant qui la cherchait comme une pointe d'épée réveilla son courage; elle comprit qu'il fallait lutter par sa dignité, et qu'elle avait sur les deux coupables une supériorité que des larmes ou du dépit lui feraient perdre.

Le flagrant délit le plus innocent est toujours ridicule Rien d'émouvant comme Roméo, faisant sur le balcon ses adieux à Juliette. Mais, supposer, le sentimental cavalier surpris au moment d'enjamber la balustrade, et toute la sainteté de son amour ne l'empêchera pas d'être penaud, comme un renard pris au piège.

Marie eut vaguement la conscience de celte situation Elle ne voulut pas la changer à son détriment par la fai blesse ou la colère; mais, superbe et dédaigneuse, elle couvrit la pauvre demoiselle de compagnie d une de ces pitiés écrasantes qui brûlent, comme la robe de Déjanire. et elle voulut continer son chemin. Pauline n'était pas d'un caractère à se courber sous cette flagellation du regard. Elle descendit les quelques marches qui l'exhaussaient, et

serrant par une pression sèche et nerveuse une des mains de sa rivale dans les siennes, elle lui dit a voix basse , en la brûlant de ses deux veux :

— Vous pouvez nie haïr, mademoiselle, mais je vous défends de me mépriser.

— Pourquoi vous haïrais-je? demanda Marie avec simplicité.

— Ah! vous le savez bien, reprit Pauline avec ironie; mais puisque le hasard veut que nous nous trouvions une fois seules, parlons-nous franchement, et peut-être, si vous êtes aussi bonne que vous êtes belle, ne me haîrez-vous pas et ne me mépriscrez-vous plus.

Ces derniers mots, empreints de mélancolie, touchèrent M llc de Soulaignes. Elle vit tant de lierté triste sur le front de Pauline Foucault, qu'elle se repentit de son dédain. Ce n'était pas une îlmc vulgaire, celle qui s'exprimait avec cette franchise ; et puis une curiosité douloureuse et poignante invitait Marie à pénétrer le plus tôt possible le secret de cette énigme vivante. Elle sentit bien que son bonheur allait s'écrouler dans cet entretien; elle prévit des meurtrissures; mais, dans certains êtres, l'amour n'est qu'une consécration pour le martyre. Marie de Soulaignes se résignait a souffrir, puisqu'elle aimait.

— Je suis prèle i\ vous entendre, mademoiselle, répondit-elle à Pauline. 3lais il me semble que ce lieu n'est pas convenable pour des confidences. Quelqu'un (et la douce victime faisait monter son regard le long de la rampe, comme pour attester les bruits de pas qu'elle avait entendus), quelqu'un ne pourrait-il pas nous troubler?

— Allons dans le jardin, dit M l,c Foucault.

— Ne trouvez-vous pas qu'il est humide? reprit Marie en rougissant. Voyez comme on rapporte le sable! Et elle désignait les traces accusai rices.

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Ce fut au tour de Pauline à rougir.

— Allons dans ma chambre, continua avec un sourire miséricordieux la pauvre Marie. Là personne ne viendra, et nous serons plus en sûreté' que partout ailleurs.

Qu'il y eût encore une petite épigramme dans cette invitation, c'est ce que Pauline ne put savoir au juste; mais elle s'inclina et suivit sa rivale.

Quand elle fut dans la chambre de M ,,r de Soulaignes, Pauline, au lieu de s'asseoir, se tint droite, appuyée au velours de la cheminée, comme si elle eût craint, en prenant un siège, de paraître émue ou chancelante. Marie s'assit dedevant elle. m

— Je vous devais une explication, dit la demoiselle de compagnie d'une voix ferme. Je vais vous la donner, sincère et loyale, comme à une ennemie, ou comme à une amie : nous aimons le môme homme I

— De quel droit me parlez-vous ainsi? demanda Marie avec dignité.

— Du droit de mon honneur que vous soupçonnez, et auquel je tiens, comme vous tenez au vôtre. Nous aimons toutes deux M. Hector de Villcmoran. Je devrais, n'est-ce pas, me retirer, ne pas faire ombrage au rcvc de votre enfance, aux calculs de votre famille? Mais je n'ai que cette chance dans ma vie, et j'y tiens. D'ailleurs, je suis aimée, et vous ne l'êtes pas.

Marie devint pàlc. Une larme qu'elle eût voulu retenir glissa entre ses longs cils et parut sur sa joue. Le regard de Pauline sembla dévorer cet aveu. k

— Je suis aimée, continua l'impitoyable jeune fille, d'un amour aussi pur, aussi innocent que celui que vous pouvez inspi rer vous-même, et aprt s l'entretien de ce soir, j'ai le droit de lever la tête. Je suis la fiancée d'Hector, je ne suis pas sa maîtresse.

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— Sa fiancée t murmura Marie.

— Cela vous étonne? Des filles comme moi n'ont pas le droit d'être si ambitieuses. La main d'un baron ne peut se poser sans déchéance que dans une main aristocratique comme la vôtre. Voila ce que vous pensez, ce que pense ln monde. Mais mon cœur me dit que le monde se trompe ; Dieu est pour moi.

— Que m'importent vos prétentions? dit Marie avec vivacité, en essayant de se soulever.

— Ob! ne cherchez pas a rompre cet entretien que je guettais depuis longtemps, sans oser l'espérer, continua Pauline, donX la voix s'était adoucie. Si je vous dis tout cela, si je vous brise le cœur, mademoiselle, ce n'est pas par cruauté, par colère, par dépit ; c'est parce que je vous vénère comme la plus belle, comme la plus sainte jeune tille, et qu'avant d'obtenir mon mari des préjugés qui mo font obstacle, je veux l'obtenir d'abord de vous.

— De moi? Hector est libre.

— Il est libre; mais vous êtes sa cousine, mais vousêtes plus belle que moi, mais on vous a fait venir pour le fenter, mais j'ai peur, enfin, et je suis jalouse.

Ces derniers mots furent dits avec une énergie singulière. Marie regarda en face cette rivale courageuse, et fut frappée de la pasfion invincible, de la résolution qu elle lut dans ses yeux brillants, sous ses sourcils contractés, dans les plis impérieux de son front. Elle comprit que la lutte devait être sans merci. Mais l'instinct de sa pudeur lui conseillait de s'avouer vaincue, plutôt que d'entamer un duel horrible. Alors, ne retenant plus ses sanglots, elle abandonna sa tôle au dos de son fauteuil, se couvrit le visage de ses deux mains et fondit en larmes.

Pauline était trop grande pour triompher sans pitié. Cette faiblesse la désarma, et par un revirement dont les natures

fougueuses sout seules capables, elle fut prise d'une fureur fie sympathie, et tombant aux genoux de M ll « de Soulaignes, elle demanda pardon en lui prenant les mains, en les couvrant do caresses passionnées.

Marie ne savait comment se préserver de cette humilité exagérée, an fond de laquelle on sentait encore l'orgueil de la victoire ; elle repoussait doucement Pauline, désolée et touchée tout à la fois, n'osant maudire une rivale qui la plaignait et qui l'adorait ainsi.

Peu à peu, l'entretien reprit. Gardant son attitude soumise, Pauline s'assit aux pieds de Marie, dont elle retint une des mains dans la sienne; et alors elle racouta avec tendresse, en craignant d'offenser cette rivale, dont elle épiait avec joie auparavant jusqu'à la moindre douleur, l'histoire de son amour, son ambition et son rêve.

— Je sais bien, dit-elle en finissant, que je n'ai ni fortune, ni titre, ni rien qui flatte la vanité ; mais je suis digne de M. de Villemoran ; je vous le jure par votre amour môme. Mon enfance a été bien triste, ma première jeunesse bien dure. Fille d'un militaire auquel l'État a donné du pain, j'ai reçu par charité l'instruction qui donne l'ambition. Ma mère n'a pas été une honnête femme. J'ai pris la résolution de racheter sa vie par la pureté de la mienne; j'ai droit au bonheur et a l'estime. J'aurais pu entrer avec scandale dans

ce monde qui me dédaigne; j'ai préféré attendre longtemps^ comme une pauvresse, dans l'antichambre, faisant jouer le perroquet et accordant la guitare de lady Fitz-Pcters. L'amour d'Hector, que je n'ai ni attiré, ni surpris, mais qui est venu à moi, m'a donné des titres. Je les garde et je les ferai valoir. Si Hector vous avait aimée, ma noble demoiselle, j'aurais eu besoin de toute ma force pour ne pas me perdre par quelque témérité. Mais je suis sûre de lui, et je n'ai pas besoin de le lier a moi par d'autres nœuds qu'un

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serment loyal. Pourtant, je vous le demande, ne me le dispute/, pas. Je viens, au contraire, réclamer votre appui. Je vous affirme, sur la croix de mon père, que je suis digne d'estime, et que je ne ferai jamais rougir la famille qui m'adoptera.

— Mais ma tante consentira-t-elle à ce mariage? demanda Marie, sans colère et sans dépit.

— Peut-être, répliqua Pauline. La baronne m'aime uai peu. Je fais bien ses commissions. Il est vrai qu'elle ne m'a jamais regardée que comme une sorte de femme de chambre.

L'amertume remontait du fond du cœur ; Pauline reprenait son sourire mauvais cl son accent ironiqne.

— Taisez-vous, mon amie, dit d'un ton ineffable M lle de Soulaignes, qui mit sa main sur la bouche de la jeune fille; taisez-vous 1 Ma tante est la meilleure des femmes; elle avait d'autres projets. Mais, enfin, puisque mon cousin vous aime, il ne faut plus y songer. Je vous remercie de votre franchise, Vous avez raison, je ne puis pas vous mépriser, et je ne veux pas vous haïr. Je promets d'intercéder pour vous. Je serai digne de votre confiance, et puisque j'ai promis à ma tante d'être sa fille, je veillerai comme une sœur sur le bonheur d'Hector et sur le vôtre. Le sentiment que j'éprouvais pour mon cousin n'était sans doute pas de l'amour; c'était quelque chose de moins ou de plus, c'était le désir de me dévouer pour lui. Gardez bien mon secret ; je ne veux pas inspirer de pitié. Je vous jure, pour ma part, que toute rivalité de moi serait une honte dont je me préserverai. Mais vous me jurez aussi, vous, de le rendre heureux ?

— Je vous le jure! s'écria Pauline, en se redressant, les yeux illuminés par la victoire.

— J'accepte le serment; si vous y manquez, je reprendrai ma parole, et je le guérirai de votre amour par le mien.

— Oh! je ne redoute pas cette menace, reprit Pauline en tombant dans les bras que lui tendait Marie,

Les deux jeunes filles se tinrent longtemps embrassées. L'amitié qui faisait explosion entre elles semblait vouloir racheter toutes les méfiances, toutes les luttes passées. Elles se séparèrent avec peine, sur de nouvelles promesses; et, tandis que Pauline haletante remontait chez elle en emportant sa joie, comme un trésor dérobé qu'elle allait enfouir, Marie, triste, mais souriant à la douleur qui la sanctifiait, se mettait à genoux et priait Dieu pour Hector, pour Pauline, pour sa tante, offrant son cœur en holocauste, épurant, par la pensée du sacrifice, les dernières lueurs d'un amour terrestre.

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