SCÈNE XIV
DEBRAY, HORTENSB.
HORTENSB.
A (juoi pensez-vous donc ?..
DEBRAY
Vous ne le devinez pas?.. Vous savez bien quelles peuvent être mes pensées , vous qui me comprenez, ma chère M"* Frémont ! Croyezvous donc que j'aie pu passer si rapidement du bonheur au chagrin sans me courber sous ce cruel contraste? En vérité, j'avais de l'orgueil autrefois ; je me croyais fort pour le malheur ; je suis bien faible ! Je ne veux pas vous le cacher ù vous, son amie, la mienne, je me souviens d’elle , et je ne puis l’oublier !.. f Pause.) Est- ce que vous n’étes pas sortie, ce malin?..
RORTEN8E.
Pourquoi me demandez-vous cela?
DERRAY.
C’est une bizarrerie de mon imagination ; il m’avait semblé vous voir... de loin...
1IORTENSE.
Seule ? •
DEBRAY
Non... c’était donc vous?..
HORTRNSE.
Pourquoi vous aurais-je suivi . et avec qui?..
DEBRAY
Je ne sais,., vous avez raison !.. vous seriez venue nous retrouver...
rortense.
A moins, pourtant, c’est une supposition, que la personne qui aurait été avec moi n'eût pas voulu... n’eût Osé... aller vers vous...
DEBRAY, souriant.
Mon humeur est-elle si changée qu’on ne puisse m'aborder ?
IIORTKNSE.
Oh ! dites-moi la vérité : Vous pensez quelquefois qu’il y a une pauvre mère , privée de son enfant, reléguée loin de son mari, qui souf- .fie de ne plus les voir, et qui pourrait bien.
l i n fortunée , se hasarder à les suivre de loin ... 1 ne fût-cc que pour les regarder un instant?..
DEBRAY
Que dites-vous là ?
110 RTE NSE.
Eh mon Dieu ! ce que je ferais, moi, si on m’avait séparée de ma lille !. . Je sais qu'elle est à Paris et que je puis la retrouver en quelques heures., si je veux; malgré cela, je souffre de son absence!.. Que pensez-vous donc qu’éprouve une malheureuse mère à qui on a dit :
Fais à ta fille un éternel adieu!.. C'est bien triste, Debray... c'est bien triste!.. Et tout cela , ce martyre , pour une faute moins grave qu’on ne le croit, pour une faute qu'on déplore et qu'on expie par des larmes !..
DEBRAY
Luc faute qui a tué le repos d’un père, l’avenir d’un enfant, peut-être!., ne me parlez pas d’elle !..
HORTENSJE.
El qui vous en parlera , si ce n'est moi , qui sais que vous ne pouvez l'oublier et qu’elle est encore digne de tout votre pardon !.. Tenez, vous avez beau dire , elle a sa place dans votre cœur... Eh mon Dieu! si, comme tant d'autres, elle avait eu la science du mal, elle s’y serait prise de manière à cacher sa faute à tous les veux... elle aurait eu celte prudence, cette réserve que donne l'habitude .. C’est alors, surtout, qu’elle aurait été coupable ! Oh ! je ne veux pas l'excuser lout-à-fait... mais son illusion est tombée, mon ami... oui, elle est rentrée dans la route qu'elle avait toujours suivie !..
DEBRAY
Vous êtes une amie indulgente, liorlense.
KORTENSR.
Je sais juste aussi !.. fût-elle coupable, je la plaindrais peut-être... peut-être même l'ai nieraisje encore, mais je ne vous parlerais pas comme je le fais... elle n’a été qu'égarée, entraînée...
DEBRAY
Mais un époux ne perd pas ses droit, un père écarte de sa fille un dangereux exemple , un homme ne peut vivre à côté de celle dont l'amour est à un autre !..
HORTENSK.
Mais, vons ne savez donc pas que priver une mère de son enfant, c’est la tuer !.. Oh! si, si , vous le comprenez , vous qui aimez tant votre petite Louise!.. Je vous dis qu’une mère ne peut pas vivre sans son enfant, c'est impossible !.. et Pauline sc meurt de ce chagrin-là ?. .
DEBRAY, virement.
Qui vous a dit?..
HORTENSK.
Eh! personne... c'est moi-iuêuic qui l'ai vue.
DEBRAY
Vous l’avez vue?..
HO RT P. NSE
Et je l'ai embrassée, et j’ai pleuré a\ec elle!.. N’allez-vous pas me renvoyer aussi, pour me punir ?.. j'ai essayé de la consoler ; je lui ai promis qu'elle embrasserait son enfant... Et cela, parce que je connais, parce que je sais que vous ne voulez pas la faire mourir de chagrin.
&• DEBRAY
Non, non... elle verra sa fille... oui, plus tard !..
ÏIORTENSE.
Plus tard !.. ce bonheur-là ne se diffère pas, entendez-vous? surtout quand 01» Fa si chèrement acheté!., il faut qu'elle la voie bientôt, aujourd’hui.
DEBRAY
j Aujourd'hui ?..
HORTENSK.
Certainement, puisqu’elle est ici!..
(Elle ouvre la porte.)
DEBRAY
Ici!., ici!., mon Dien!..
HORTENSK.
Près de nous !.. tenez la voilà!., et je vous laisse!..