‹ Paupa MontiChapitre 13 sur 90 · MADAME DE DRÉVAN.NES · texte numérisé non relu

MADAME DE DRÉVAN.NES

La maison dont M. de Brévannes occupait le premier étage était située rue Saint-Florentin. Fort indifférent aux jouissances et aux recherches délicates du chez soi, il avait chargé un tapissier de le meubler richement ; grâce à cette latitude laissée au marchand, ce logis avait complètement l'aspect de ce qu'on appelle un bel appartement garni, c'est-à-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trahît un goût, une passion : pas un portrait, pas un tableau, pas un objet d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eut pas un aspect vulgaire et glacial, était un petit salon où Berlhe se tenait habituellement.

Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du malin } , c'est dans cette pièce que nous conduirons le lecteur.

Madame de Brévannes, toujours inquiète des ab-

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sences prolongées de son mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être assurée de son retour.

Il est donc quatre heures du matin. Berlhc, assise dans un fauteuil, les mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui s'éteint ; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme, et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans la natte épaisse qui se tord derrière sa tête.

Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était son expression d'angélique bonté ; lorsqu'elle levait ses grands yeux bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible; sa bouche, un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et affectueux que pour le rire bruyant de gaieté ; son col blanc arrondi, un peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa tête sur son sein.

Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance s'harraoniait à merveille avec la délicate blancheur de son teint ; d'un côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique ; au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et le père de Berthe. Un gvand nombre de modestes cadres de bois noir, renfermant des gravures en taille-douce qui

formaient Vo'uvrc de Pierre Raimond, oriinicnt ce petit salon tendu de papier rouge velouté, et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation; enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges^ qui avaient appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du graveur.

Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme roula sur sa joue comme une goutte de rosée ; son sein se souleva à plusieurs reprises, elle tressaillit... Une rougeur subite colora son front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.

En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de Berthe.

Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé une protection très particulière à une des femmes de Berthe. L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de cette créature.

Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M. de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le cœur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.

Quatre heures du malin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie, madame de Brévannes

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n'avait pas cru la nuit si avancée ; une voiture s'arrêîa à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si lard ; une lois pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre; ses gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte bâtarde de sa maison dont il avait Li clef; il lui fallait passer par le petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher qui communiquaient à cette pièce.

Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla à sa rencontre en tâchant de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.

Les traits contractés de 31. de Bré\annes témoignaient de sa mauvaise humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur sou voyage d'Italie avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles, forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque satisfait de trouver sa femme encore levée ; en la querellant il espérait épancher l'amertume qui le dévorait.

— Comment! — s'écria-t-il, — vous n'êtes pas encore couchée ! à quatre heures du matin ! A quoi pensez-vous donc ? Suis-je ou non maître de mes actions? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il recommencer ? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le une bonne fois, alîn de n'y plus revenir de tout l'hiver.

Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout près du piano, stupéfaite de ce brusque dcbordcment de reproches.

(3l> l'Ai LA ,MOMl.

— IMoa ami, — dit-elle limidement, — vous savez que votre volonté est toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas pour épier vos actions que j'ai veillé si tard... Je m'étais amusée à mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu vous attendre. J'ai sommeillé un peu... Quatre heures sont arrivées sans que je m'en aperçusse. Yoilà mon crime, Charles, me le pardonnerez-vous ? — dit-elle en souriant et en levant son angélique regard sur son mari.

M. de Brévannes ne parut pas désarmé.

— Mon Dieu ! — reprit-il, — ce n'est pas un crime que je vous reproche ; il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas dupe de cette veillée... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de l'heure à laquelle je rentrais... Mais vous m'obligerez de ne pas prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me reprochiez ou ceci ou cela.

— Charles, ai-je jamais dit un mot... excepté.... , — l\Ion Dieu ! — s'écria M. de Brévannes en

interrompant sa femme, — certains silences , certaines physionomies sont aussi significatifs que des paroles.

— 3Iais enfin, Charles, puis-je m'cm[iêchcr d'èlrc triste ?

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— Et pourquoi sericz-vous triste? Que vous manque-t-il? jN'êtes vcus pas dans une position inespérée? iVai-je pas humainement fait tout ce que je pouvais faire pour vous ?

— Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.

— Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable , c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma

conduite par vos affections mélancoliques Si

j'ai suivi mon inclination en me mariant avec vous, ç'ia été d'abord parce que je vous aimais.... et ensuite pour...

— Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le sais; vous m'avez préférée à un parti riche, parce que la re<:onnaissance du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands encore J'aurais

été désolée que vous eussiez calculé autrement, Charles , car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement , vous vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est une critique de vos actions : il ne m'appartient pas de les juger.

— Mais que signifie donc alors cette tristesse? Après un moment d'hésitation , Berthe reprit en

baissant les yeux :

— Quelques-unes de vos actions peuvent m'altrislcr sans que je uie plaigne.

— Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous révéler à vous-même ce que

vous pensez et ce que vous n'osez pas dire Au

lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse ?

— Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous eu prie.

— Et pourquoi donc ? je trouve , moi , qu'il est au contraire excellent de poser nettement notre position... Que j'aie ou non des maîtresses , voilà le grand mot lâché.... c'est ce que vous devez

complètement ignorer ou feindre d'ignorer

Telle est la conduite que doit tenir une femme de Lon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.

— Charles... francliemcnt. . est-ce bien à vous à dire qu'on peut raisonner... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit , ou si indignes qu'en soient les objets?

— Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux.

— Je ne vous en fais pas un reproche , mon ami.... Je suis indulgente pour ce sentiment , dont j'ai éprouvé toutes les angoisses.

— Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une position

pareille à cet égard Que j'aie ou non des

maîtresses, votre considération n'en sera nullement altérée ; mais moi qui ai tout sacrifié pour

MADAME DE BREVA>.NES. Gô

VOUS... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta M. de Brévannes en se levant, les dents serrées, et en fermant les poinj^s avec race , à celte seule pensée je ne me possède pas.

Et il se mit à marcher à grands pas.

— Vous avez raison , Charles , dit tristement Berthe , notre jalousie n'est pas pareille; la mienne intéresse mon cœur, la vôtre votre orgueil ; mais il n'importe, je la respecte. M'avez- vous jamais entendue me plaindre de l'isolement cil je vis? Excepté mon père , que vous me perjuetlez d'aller voir deux fuis par semaine, et quelques personnes de votre famille que vous désirez que je reçoive, je vis seule.. .; heureuse de vivre seule , je me hâte de vous le dire.

— Ce qui ne vous empêche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas ? Et tout le monde sait l'effet de la solitude et du désœuvrement chez les femmes...

— Je ne suis pas désœuvrée , mon ami ; j'aime passionnément la musique... je dessine, je lis. Quant à la solitude , il ne dépend pas de moi que vous restiez davantage chez vous.

Pendant que madame de Brévannes parlait, son mari s'était machinalement approché de la croisée, dont il avait entr'ouvert les rideaux.

11 vit de l'autre côté de la rue, au premier étage d'une maison située en face de la sienne, 1. 5

(iG PAIJLA MONTI.

une fenêtre aussi éclairée, et derrière les vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fenêtre.

Il était près de cinq heures du matin , la nuit profonde, la rue déserte, que pouvait regarder cet homme , sinon la fenêtre du salon de madame de Brévannes, seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la maison.

Un de ces soupçons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des jaloux trompeurs (cla.sse essentiellement distincte de celle des jaloux trompés), un de ces soupçons absurdes, disons-nous , traversa l'esprit de M. de Brévannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrité, le front menaçant.

— Madame, pourquoi y a-t-il de la lumière dans celte maison en face? s'écria-t-il.

Puis, s'interrompant pour céder à une inspiration non moins ridicule que sa jalousie, il lira brusquement les rideaux, ouvrit la croisée, et s'avança sur le balcon, oii il se campa fièrement.

A celle brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en face se refermèrent subitement, l'ombre s'effaça, et un moment après la lumière disparut.

Madame de Brévannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de janvier, s'avançait vers le balcon, lorsque M. de Brévannes se retourna, ferma violemment les rideaux, et s'écria ;

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