‹ Paupa MontiChapitre 20 sur 90 · LE PRINXE DE HANSFELD · texte numérisé non relu

LE PRINXE DE HANSFELD

Uue pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.

L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant d'accusations d'originalité, ^^iis y conduirons le lecteur, un peu après le moment ()ù les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver commençait à dissiper la brume du matin...

Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ^ un plafond rayé de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive, garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'exlrémilé de la galerie. Le jour, pé- 1. :

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iiclranl par celte étroite oiiverliire, pro(liiis;iil un fft'ct bizarre, car il luttait coiilre la clarté des six bougies d'un petit lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.

Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se concentrait en cet endroit, qu'il fit nuit ou qu'il fit jour, la lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée, s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette salle iujmense se perdait dans l'ombre.

Rien de plus étrange que la décroissance successive de celte lumière qui , d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une baute fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges.

Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces dernières lueurs s'accrocliant aux reliefs de quelques armures d'acier damasquinées , de rares étincelles de lumière scintillaient çà et là dans l'obscurité.

Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette g;alerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre. C'était un squelette bizarrement accoutré : sur son crâne il portait une mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main

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sur un glaive du plus beau temps delà renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur et d'un parfum adorables surmontait ce luih ; un manteau de drap blanc, constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette , et ne laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une petitesse remarquable , était (amère dérision ! ) chaussé d'un soulier de satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.

Si l'œil, tj'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails, on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement pour des traces de sang.

Ce singulier objet de curiosité était posé sur un socle d'ébène merveilleusement rehaussé de basreliefs et d'incrustations d'argent et d'ivoire

Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de Vossuaire qu'il supportait ; tout ce que l'art florentin du xv® siècle a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'œuvre de ciselure et de sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas

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absolument étrangers au lugubre o])jet dont ils décoraient la base; la figure du squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des plus charmantes combinaisons artistiques.

Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance , qui tenaient de l'aigle par la tête , par les ailes , et de la syrène par les capricieux enroulements de leur queue , semblaient enlever dans leurs petits bras cette lugubre image.

Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient sous Fattique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre, celle-ci la mitre.

Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes, teniint chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles, tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de Cendrlilon, s'en servait comme d'une escarpolette ..

Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demicouchée sur un lit grec à draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en souriant (comme une tête de mort peut sourire} les folâtres jeux des nymphes^ tandis que de ses phalanges os-

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seuses elle effeuillait un bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.

Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.

Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils avaient subies.

Un tableau, placé dans une des zones de la ga-

"je où n'arrivait qu'un demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcheur du coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable de Léonard de Yinci... Mais, hélas! au lieu de ce regard fluide, transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux, barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets, fines, aiguës, étincelantes.

Etait-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton mythologique : Les yeux de la beauté lancent des traits mortels.

On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des chefs-d'œuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une sorte de petit monument de marbre blanc aux ornenienis empruntés aux mythologics païenne et chrétienne.

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Dans un cartouche supporté parties amours et par des anges, on lisait en lettres d'or : Phidias^ Raphaël] puis au bas une sorte de prie-Dieu (qu'on pardonne celte profanation de l'adoration due au seul Créateur en faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science du beau donne à l'homme.

En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël, placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parthénon, choisis avec un goût excellent, annonçaient un amour et un sentiment de l'art qui semblaient incompatibles avec la bar])arie des mutilations dont nous avons parlé.

A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de celte galerie, étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient aussi de caractère... Plus ils devaient être éclairés, plus ils augmentaient de splendeur.

Ainsi, près de la fenêtre, on voyait une rare collection d'armes indiennes et orientales, des sabres d'argent incrustés de corail, des poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie de pierres précieuses; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes; des boucliers indiens aux

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