LE PRINCE DE HA.\SFELD
reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries.
Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux,, coloré, scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux donnait encore des tons plus chauds et plus riches ; il est impossible de nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, ciselés, entassés sur des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre.
A voir tomber de la haute fenêtre cette éblouissante cascade de lumière irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances du prisme.
Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immédiatement au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on voyait un grand buffet d'orgue : deux figures d'anges de trois pieds de haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de même matière ; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire; travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées de couronnes d'or, ornées de pierreries, comme des ostensoirs, séparaient ces légers panneaux, et -supportaient une frise en pierres dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits... cerises de cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de lapis. fetiiiJos de malachite.
Î04 PAILA MONJr.
jacinllies d'aiguës marines, hiUaienl d'éclal et de vérité relative.
Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait le soubassement de la longue j Cl. être à vitraux coloriés, percée à l'une des extrémités de la galerie.
L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre po;iratteindri les parois latérales de la galerie, était rempli , encombré des innombrables richesses dont nous avons parlé.
Le prince de Hansfcld était assis devant cet orgue d'ivoire ; il portait une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille; une sorte de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu courbées.
Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient pas cette nuance rose, signe certain de la santé; ils étaient cerclés d'un pâle azur; la position de la tête un peu repliée en arrière annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plaforfd.
Après s'être interrompu un moment, il recommença à jouer de l'orgue, mais pianissimo.
Etait-ce l.i qualité supérieure de cet admirable
LE PRINCE DE HANSFELD. lO-S
inslniment, élait-ce la puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques, d'une tristesse, si cela peut se dire, plus passionnée!
II serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci^ serein...
Le cœur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies pénétrantes, douces comme une rosée de larmes.
Au milieu du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue augmentaient encore de solennité ; ils montaient au ciel... comme l'encens...
Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.
Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur les notes les plus élevées, les plus cristallines de l'instrument, il faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les plus fraîches ;
Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs roses dans l'aube d'un beau jour de printemps ;
Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans les
clartés argentines de la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la pénombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux solitaires accents du rossignol;
Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la cime des arbres au moment oii les fleurs redressent leur calice embaumé ;
Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation oii nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui décrivent leurs cours dans l'immensité;
Oui , à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui, à d'assez longs intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince...
Quant à ce morceau que l'on pourrait considérer comme l'expression constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui fait éclore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénore .
La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était résignée, maii non pas amère et irritée.