LE PEEE ET LA FILLE
Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son fauteuil, au coin du feu , il prit ses mains qui étaient froides.
— Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi...
— Père .. tu gâtes toujours ton enfant...
Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.
— Te voilà donc Depuis six mois... six mois!.,.
— Pauvre père... le temps l'a bien duré...
— Mais tu étais heureuse ?...
— Oui , oh ! oui...
— Bien heureuse ^...
— Comme toujours...
— Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage... Ainsi ton mari... est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?...
— Sans doute...
— Et pendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans le téte-à-tète ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que le temps de ton séjour à Paris ?
— Oui, mon père.
— Tu es toujours lîère d'être sa femme?
— Toujours... Mais pourquoi ces questions?
— Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque lu m'as déclaré que tu n'épouserais que lui ?
— Oui, certainement — répondit Berlhe de plus en i)lus étonnée des paroles de son père, paroles
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qui prouvent du moins qu'elle lui av.iit soigneusement caché se> chagrins.
— C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?...
— Oui, mon père... C'iarles n'a pas changé.
— Dieu soit loué ! Eh bien ! je l'avoue... je me suis trompé...
— Trompé?... Et sur qui, bon père ?
— Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus d'impatience encore que les autres années?
— Mon Dieu, non.
— Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir aujourd'hui?
— Explique-toi donc... M;iis, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures!
— Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu... oh ! bien de joie.
— Oh! tant mieux !
— Mon enfant... l'épreuve a assez duré,
— Quelle épreuve?
— Je soufTrais tant ! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul... moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse qtie j'avais pour ta mère... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques heures par semaine et k ne pas te voir pendant des mois entiers.
— Bon père... je souffrais bien aussi...