LA POSTE RESTANTE. Î
Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour s'augmentait en raison des obsiaclés insurmontables qui le séparaient de Paula.
Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacritice en la fuyant, il se consolait en nourrissant au fond de son cœur cette fatale passion ; quelquefois , mais en vain, il voulait se reprendre à son ancien amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de ces cendres refroidies.
En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était arrivé si vite à l'oubli complet d'un sentiment qui naguère encore occupait toute sa pensée... En vain il se demandait la cause de son amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté remarquable... Quanta son cœur, à son esprit, il ne pouvait en juger. Dars son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été dédaigneuse, ironique et froide...
Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld , lorsqu'il avait compris par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions dont elle était agitée. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé , certaines âmes d'élite aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M. de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles inspirations.
Que si l'on objecte que jeune ,benu , sensible.
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délicat, enl. uré de si'diiclio k, il ïall;jit que M. de Morville fût une manière de Scipion pour se vouer à un amour impossible après être resté si longlemps fidèle au souvenir d'une femme aimée, nous répond.-^ns que si ces exemples de constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi les honi:nes jeunes et beaux , sensibles , délicats et entourés de séductions ; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs heureuses fortunes.
Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part de leur existence...
Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives , il n'est pas besoin d'un amour heureux ; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour sans espoir ; ils comprennent enfin l'ineffable volupté delà mélancolie, les raffinements des passions pures et élevées.
Des hommes moins bien doues, moins accoutumés au succès^ sont fidèles ou désintéressés en amour.... par nécessité.
Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe-
C'est parce qu'il ne tiendrait (\[\^h eux (['avoir.
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qu'ils mettent une sorte de Tio])le déprnvntion à ne pas avoir. Et puis enfin ( nous voulons à tout prix excuser la constance et la résip^nation de notre héros), certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé , M . de Mor\'iIle disculpé (nous Tespérons du moins), des ridicules inhérents à la po>ition d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le lecteur d'une nouvelle particularité.
Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld , 31. de MorvilJe reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue :
« La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle ; vous pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice ; vous pouvez y répondre par le silence , par les plaisanteries ou par le dédain ; on ne s'abuse pas ; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant aussi sérieuse , aussi solennelle qu'ilen soit au monde, vous semble ridicule ou indigne de votre attention... Cependant on a joué toute une existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre cœur vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on va vous faire : Votre cœur est-il libre ?
« On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années ; mais il ne s'agit pas de ce passé : on s'adresse à votre honneur, à votre loyauté bien connus. Pouvez-vons répondre à un amour
profond, nourri depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que vous seul pouvez inspirer et justifier ?
« Répondez... Voulez-vous de cet amour?...
« Bien des hommes seraient fiers de le partager.
On ne vous dit pas cela par orgueil car cet
amour... on le meta vos piedsavec autant d'humilité que de crainte.... Si vous êtes libre , si vous pouvez consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit cette lettre...
« La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira aveuglément. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un cœur remplide vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet avec l'arrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement, insoucieusemcnt, porter un coup mortel à un cœur trop épris.... On vous dit cela parce qu'on vous saitbonet généreux... parce qu'on ne présume pas trop de votre cœur et de votre franchise en attendant une réponse loyale... Quelle qu'elle soit , elle sera reçue avec reconnaissance.... Yotre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins fervent et éternel; vous pouvez y être insensible , mais vous ne pouvez l'empêcher d'exister.