‹ Paupa MontiChapitre 45 sur 90 · LA POSTE RESTANTE · texte numérisé non relu

LA POSTE RESTANTE

« P. S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval. u

Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques , soit qu'il crût à la sincérité de cette lettre , soit enfin que^ décidé à refuser l'offre de ce cœur^ il évitât, de la sorte, le ridicule d'être dupe d'une plaisanterie , J\I. de Morville répondit sérieusement à cette proposition, et envoya ces mots : Poste restante , à l'adresse de madame Derval.

« J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite que je prétends avoir, c'est celui de la franchise ; jamais je n'ai commis une action lâche ou méchante , jamais je n'ai regardé comme vains et frivoles les engagements de deux cœurs qui se donnent l'un à l'autre , engagements dans lesquels une femme met presque toujours son repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme ; engagements dans lesquels la femme risque tout, l'homme rien...

« Je répondrai donc : Xon^ mon cœur n'est pas libre; j'aime, et j'aime sans espoir...

« Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi louché qu'honoré ?

« En admettant la réalité du sentiment dont on

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me pnrle^ je suis absous de présoniplion par cette vérité bien connue : Éire aimé ne prouve pas qu'on mérite d'être aimé. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que d'admiration.

(( LÉON DE IMORVILLE. »

Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste :

ff On vous avait bien jugé, noble et généreux cœur; votre lettre a fait couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore, si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez inspirée... Folle passion !,.. oh! non... non... jamais amour n'a été plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée.

« Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez ; on s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu... Maintenant on a une dernière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas elle est inopportune ; si. au contraire, vous l'accordez, c'est que vous comprendrez de quelle immense consolation elle peut être pour un cœur rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.

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« Votre cœur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir.

« On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui souffrent; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au milieu de vos tristesses accueillerezvous avec reconnaissance la consolation d'un cœur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura compatir à voire douleur.

a Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques bonnes et douces paroles pour Tamie inconnue qui oubliera ses chagrins en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur... Vous êtes si loyal que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de celte correspondance n'est pas de tendre un piège à votre aff'ection, ou de profiter d'un moment de dépit pour vous oftVir de nouveau un cœur que vous avez repoussé ; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive, jamais vous ne saurez qui vous écrit.

« Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre d'un cœur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard... Ce cœur n'en est pas moins à vous, c'est-à-dire touiours digue de vous.

« Répondez poste restante, à la même adresse. » Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent 31. de Morvilie ; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait son amour pour madame de Hansfeld. 11 répondit avec sa sincérité habituelle :

« J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites... Mon cœur est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se peut donc que je prouve un grand charme, une grande consolation à dire mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je souôVe, ou féliciter si je suis lieurcux, par la mystérieuse et généreuse amie qui vient à moi. »

« LÉON DE MoRVlLLE. »

Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morvilie, absorbé par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte indiscrète de la permission que M. de Morvilie lui avait donnée.

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