‹ Paupa MontiChapitre 57 sur 90 · ARNOLD ET BERTHE · texte numérisé non relu

ARNOLD ET BERTHE

iVI. de Hanst'ekl était d'une excessive timidité ; Jes obligations de son rang lui pesaient tellement que, pour leur échapper, il avait aflfecté les plus grandes excentricités. Ses goûts, ses penchants se portaient à une vie simple, obscure, paisiblement occupée d'arts et de théories sociales. Aussi, même en l'absence de Berlhe , il trouvait dans les deux pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de contentement qu'il n'en avait troin é jusqu'alors dans tous ses palais.

S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduités auprès de BerLhe sous de trompeuses prévenances envers le graveur, celui ci avait trop l'instinct du vrai pour ne pas s'en être aperçu, et trop de rigide fierté pour ne pas fermer sa porte à Arnold.

Pierre Piaimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur de son caractère, que la grâce de son esprit.

Dans son orgueil paternel , loin de s'alarmer, Pierre Raimond se réjouissait de cette admiration, IN 'avait-il pas une confiance aveugle dans les principes de Berthe? îSe devait-il pas la vie à Arnold? Comment supposer que ce jeune homme au cœur noble, aux idées généreuses, abuserait indignement des relations que la reconuaissancc avait établies entre lui et Thomme qu'il avait sauvé.

Aux yeux de Pierre Pxaimond, cela eut été plus

infâme encore que de déshonorer la fille de son bienfaiteur.

Enfin , Arnold avait dit appartenir au peuple, et , dans l'exagération de ses idées absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il n'eut jamais accordée au prince de Hansfeld.

Berthe, d'abord attirée vers Arnold par la reconnaissance, avait peu à peu subi l'influence de cet être bon et charmant. 11 assistait souvent, en présence du vieux graveur, aux leçons de musique de Berthe ; il était lui-même excellent musicien, et quelquefois Berthe l'écoutait avec autant d'intérêt que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui exposer, pour ainsi dire, la poétique de leurs œuvres et en faire ressortir les innombrables beautés.

Que de douces heures ainsi passées entre Berthe, Arnold et Pierre Raimond ! Celui-ci ne savait pas la musique ; mais son jeune ami lui traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'œuvre de Mozart^ de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hofïmann a si merveilleusement fait pour Don Juan.

Berlhe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond, leur attribuait à eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux qu'il était plus sincère et plus na-

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turel ; rien dans son langage, dans ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle courait.

La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait commencée.

Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée de ces relations si pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit : Je vous aime ; jamais elle n'avait un moment songé qu'elle put l'aimer, et déjà ils étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour.

Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pensée, s'aimaient : Arnold aimait tendrement le vieillard et sa tille, ceux-ci lui rendaient vivement cette affection ; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en-deçà ou au-delà.

La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment auquel son cœur s'ouvrait de jour en jour, était l'espèce d'indifférence avec laquelle elle supportait les duretés de son mari; elle s'étonnait même vaguement de ressentir alors si peu des blessures naguère si douloureuses...

24 PAILA MOMI.

Lorsque son père, profondément irrité contre M. de Brévannes, lui avait sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de M. de Brévannes, elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps elle ne s'en tourmentait plus.

Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie, autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude.

Peut-être blàmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond ; cette confiance aveugle était une des nécessités de son caractère.

Ces antécédents posés, nousconduirons le lecteur dans le modeste réduit de Pierre Raimond, le lendemain du jour oii M. de Hansfeld avait signifié à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.

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