CHAPITRE X
Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M. de Hansfeld. Berllie avait plaint Arnold, obligé de lutter tour à tour contre son amour ei contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre elle et lui une étrange conformité de position : tous deux, enchaînés pour jamais à des êlres indignes de leur affection, devaient passer leur vie dans des regrets ou des espérances stériles.
Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.
Elle ne prévoj^iit, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon si intéressante et si enjouée ; nous ne disons rien du
ravissement de la jeune femme lorsquele vieux graveur, resté seul avec elle, s'extasiant sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les hommes qu'il avait connus.
Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la conversation que nous avons reproduite, M. de Bré vannes, aigri par une préoccupation et une anxiété violentes, avait de nouveau brutalisé sa femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable ; persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus de loisir, plus de facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le matin même du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scène violente.
Bertbe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez son père elle pouvait rencontrer Arnold.
Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.
Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il n'attendait que le lendemain.
— Quel bonheur ! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui... Allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi ! maintenant que les grossièretés de ce méchant homme, auxquelles tu deviens de plus en plus indifférente, me valent une longue visite de loi... je sens ma haine de beaucoup diminuer ; si tu n'es pas heureuse,, du moins tu n'es plus malheureuse... c'est un
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progrès, et je ne désespère pas... de... Mais à quoi bon le parler de ces rêveries d'un vieux fou?
— Oh ! dites... mon père, dites.
— Eh bien ! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de ta vie chez moi, j'espère qu'un jour il ne te refusera pas la permission de venir habiter tout-à-fait ici...
— Ah ! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me causerait...
— Peut-être... Mon Dieu ! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à moi... Hélas ! celte séparation ne saurait êlre consentie que par lui ; les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme est obligée de souffrir et dont on peut Taccabler impunément... S'il faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au cœur ; son redoublement de brutalité, son besoin de l'éloigner de lui, tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas... Que nous faut-il de plus ? Depuis le peu de temps que tu l'es remise à donner des leçons, tu refuses des écolières... Ce gain modeste nous suffira pour nous faire vivre... ïu reprendras ta chambre déjeune fîUe ; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous faudra-t-il de plus ?
— Oh! rien, mon père, mais ce rêve est trop beau...
— Encore une fois... qui sait !... quoique je connaisse ton attachement pour moi, chère enfant.... la compagnie d'un vieillard est si triste que j'au-
rais eu presque un remords à accepter ton dévouement... Mais don Raphaël Arnold^ — ajouta Pierre Raimond en souriant, — égaiera (juelquetois notre solitude, elà ce projios, mon enfant..., vois donc ce que lescœurs honnêtes gagnent... à être honnêtes.... Sans la profonde estime qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de l'obligé.,., il eût été privé de notre amitié, qui lui est aussi nécessaire que la sienne nous l'est, à nous.
En ce moment, on frappa à la porte du graveur.
— Entrez, dit-il.
La porta s'ouvrit... Arnold parut.
— Quel heureux hasard! — s'écriaPierreRaimond, — vous venez à propos, mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous ? vous sembkz soucieux, préoccupé , triste.
— En effet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air accablé , auriez-vous quelque chagrin ? Quelque mauvaise nouvelle de votre femme, peut-être...
Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit :
— Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.
— Comment ! cette misérable ose encore relever
la tête après votre... je dirai le mot... après votre
faiblesse ?... — s'écria Pierre Raimond. — Oh!
celte fois soyez sans pitié, pas de ménagements