‹ Paupa MontiChapitre 66 sur 90 · II · texte numérisé non relu

II

90 PAL LA MOMl.

pour des crimes sembkiblcs. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il y a un abîme entre la générosité et une indifférence coupable pour les méchants....

M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre Ilaimond ; lorsque celuici. eut parlé, il lui dit tristement :

— Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis introduit chez vous sous lui faux nom... je dois vous faire cet aveu.

— Que voulez-vous dire, monsieur? — s'écria le vieillard eu se levant brusquement.

Berthe, pâle, effrayée, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse anxiété ; Pierre Raimond était sombre et sévère.

— Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier voire conduite avant de vous avoir entendu.

— Je vous dirai tout ; seulement daignez réfléchir que rien ne m'obligeait à l'aveu que je vous fais... Si j'agis ainsi, c'est pour rester digne de votre amitié.

— Digne de mon amitié après un tel mensonge! ^'y comptez plus, monsieur.

— Peut-être sercz-vous indulgent, veuillez donc m'écouter,.. Lorsque le hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous je fus transporté dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous déclarer mon véritable nom... mais à ce moment votre fille entra...

— ' Eh bien!... junnsiciir... niip f;iif co\:\?

— Je la connaissais.

— Vous la connaissiez? — dit le vieillard avec étonnenicnt.

— Moi!.., — s'écria Berlhe.

— De vue seulement — reprit Arnold. — Oui, quelques jours auparavant, j'avais renconUé volrc iille aux Français; on l'avait nommée devant moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommapc à la noble et austère fierté de son père.

— A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop... — s'écria Pierre Raimoudavec impatience.

— Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un titre...

— Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite...

— J'ai eu tort ; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte... Connaissant voire antipathie pour certaines classes de la société... je craignais donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais déjà si vivement nouer avec vous...

— Pour lâcher de séduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah ! vous et les vôtres... vous serez toujours les mêmes — dit amèrement Pierre Piaimonil ; puis il reprit avec indignation : — Et moi qui tout à l'heure encore parlais de la r.oblc

confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens de bien...

— Ah ! monsieur — dit Bcrtlie au prince, avec un accent de tristesse profonde — vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite peu loyale... Mon père avait en vous une foi si aveugle...

— Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu m'y exposer.

— Mais qui êtes-vous donc , monsieur ? — s'écria le graveur.

— Le prince de Hansfeld!... — dit tristement Arnold en baissant la tète.

— Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près ?

— Le prince de Hansfeld ! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt et d'effroi.

— En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon mariage, je vous disais vrai; mou nom seul avait été changé. Alors, convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter la France... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je parlais avec elle, abandonnant l'hùtel Lambert; conservant précieusement l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je voulais vivre obscurément. . ou plutôt heureusement dans une retraite voisine de la vôtre... Quelques promenades, ma solitude et notre intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon arabi-

lion,.. 11 me faut renoncer à ces rêves... Hier, en vous quittant, je suis entré chez madame de Hansl'eld ; irrité de voir que ses préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu le courage de lui faire.

— Et elle n'était pas coupable? s'écria

Berthe. — Ah ! je le savais bien... de tels crimes étaient impossibles.

— Ma femme était innocente — répéta M. de Hansfeld; — elle s'est justifiée avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru convaincantes ; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance..., m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie... Je ne puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette découverte... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait : Elle est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les réticences bizarres qui avaient du torturer celte malheureuse femme, et changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais avec douleur aux chagrins que mes -soupçons odieux lui avaient causés ; je le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner. Celte découverte n'a pas ranimé mon amour j)Our ma femme..., il s'est à jamais éteint au milieu de ces doulçs ince§-

sanls; mais par cela même que je ne l'aime pins, je (lois redoubler envers elled'ëgards et de soins... .Mainlenant .. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose que vous eussiez peut-être toujours ignorée... Je rejjarderais comme indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je connais la fausseté, un intérêt qui eut encore resserré les liens d'affection qui nous unissaient... Bien souvent même j'avais été sur le point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu... Maintenant vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts; seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations inefifables que je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant la crainte de perdre un pareil bonheur.

Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait ; peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de colère ; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour applaudir aux paroles de 31. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir ; il lui fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'-iidàt à supporter ses chagrins; cette idée était affreuse.

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Après quelques moments de silence, Pierre Raimoiid tendit la main à ÎM. de Hansfeld et lui dit :

— Bien... très bien... Vous triomphez de mes préventions... car vous allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coùfcr autant qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup...

— Je ne dois donc plus vous revoir? — dit tristement Arnold...

— Cela est impossible... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait... Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais de tels mpports ne peuvent plus durer maintenant... Un pauvre artisan comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin , je puis pardonner la ruse dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi ; mais ce serait l'approuver que de souffrir désormais vos visites.

— Mon Dieu ! croyez...

— Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas plus qu'à nous , pourtant...

— Oh! non... — murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.

— Et encore — reprit Pierre Raimond — vous avez, vous, les plaisirs de votre rang...

— Les plaisirs... le croyez-vous?

— Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à faire oublier à votre femme les chagrins que vous

lui avez causes, et, pour une àine généreuse, c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous resle-t-il pour remplacer une intimité bien chère à notre cœur? Tant que j'aurai cetle pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais lorsque je serai :enl ! Ma fille elle-même devenait presque insouciante des chagrins qui l'accablaient chez elle , en songeant à la joie douce et calme qui l'attendait ici... Maiiilenanl, encore une fois, que lui reste-l-il? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne pas connaître.

— Mon père , j'aurai du courage — reprit Berlbe. — Ne me restez-vous pas ?

— Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets — ajouta le vieillard en tendant la main à Arnold , qui la serra tendrement dans les siennes.

— Allons, du courage, monsieur Arnold — dit Berlbe en tachant de sourire à travers ses larmes. — Mon père vous l'a dit : nous ne vous oublierons jamais ; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours, adieu...

M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion ; il répondit d'une voix altérée : — Adieu, et pour toujours adieu... Croyez... et...

Mais il ne put achever ; les sanglots étouffèrent sa voix , et il cacha sa figure dans ses mains.

— Vous le voyez — dit -il après un moment de silence à Pierre Raimond qui le contemplait tristement — faible.,., toujours faible,... Que

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VOUS dcYCz me mépriser, homme nide et slonjuc... Sans lui répondre, Pierre Raimoud s'écria toutà-coup :

— Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit... mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? ATriesie, ici, des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette auberge , il faut que ce soit quelqu'un de votre maison , à moins d'une coïncidence extraordinaire.

— Je me suis fait aussi cette question , et elle est demeurée pour moi inextricable .. En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois personnes : un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie par madame de Hansleld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Franlz ou une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait absurde ; il ne resterait donc que le chasseur... Mais quoique bon et dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.

— Mais cependant... ces tentatives...

— Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de malheurs pour que j'ose encore en avoir...

— Mais ces tentatives sont réelles... Si on les renouvelle ?

— Tiint mieux... Hier je les aurais redoutées... aujourd'liui j'irais au devant...

— Ah! monsieur Arnold... el lesamis qui vous restent... Comment ! vous ne ferez aucune ])erquisition pour découvrir le coupable?

— Aucune... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire : Adieu... et pour toujours?

Et M. de Hansfeld sortit désespéré.

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