LE GRAND JOUR
Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du villag.e étaient en branle depuis le matin ; le village lui-même semblait être une fourmilière en pleine activité; on allait, on courait dans les rues; on voyait passer des femmes, des enlants portant des cierges, des bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à tout ; d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour la toilette et pour le repas qui devait suivre la sainte cérémonie. Le château était calme; le comte n'avait voulu aucun déploiement de luxe; tous devaient aller à pied à l'église. Jules avait demandé à se placer près de Biaise ; Hélène devait rester près de son père et de sa mère. Jules se tenait avec son père dans sa chambre, en attendant Biaise, qui avait promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf heures précises il entra chez
Jules, s'approcha du comte, et, se mettant à genoux devant lui et malgré lui, il lui dit :
ce Monsieur le comte, je viens vous demander votre bénédiction ; je vous la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitié dont vous voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un père vénéré et chéri; bénissezmoi, cher Monsieur le comte, bénissez le pauvre Biaise, qui sera toujours le plus dévoué, le plus respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon Dieu pour votre bonheur éternel.
— Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses bras, reçois la bénédiction d'un chrétien que tu as ramené au bon Dieu, d'un père dont tu as sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te la donne du fond de mon cœur. Je fais le serment de t'aimer toujours d'une affection toute paternelle, de veiller à ton bien-être, à ton bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frère, plus que jamais ton frère en Dieu, aujourd'hui que tu recevras à ses côtés le Seigneur, qui est notre père à
tous. ))
Jules se précipita dans les bras de Biaise; il se promirent une amitié fidèle et un constant souvenir devant le bon Dieu.
« Il est temps de partir, dit le comte ; Jules, prends ton livre; et voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant à Biaise un beau Paroissien, relié en beau maroquin noir, doré sur tranches et avec un fermoir en or.
— 11 n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai
pas de si beaux livres. Voici le mien, dit Biaise en tirant de sa poche une pauvre petite Journée du. chrétien à moitié usée.
— C'est moi qui te donne ce Paroissien, dit le comte; il fait partie de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.
— Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Biaise rouge et les yeux brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce livre donné par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les vôtres.
— Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir, recevez une dernière bénédiction. »
Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les bénit tous deux; puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna à chacun un baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissée tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route pour l'église.
Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse et Hélène étaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre après avoir mené Jules et Biaise chez le curé, où se réunissaient tous les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit le son lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant processionnellement. Ils entrèrent deux à deux, le curé en tête; Jules et Biaise le suivaient immédiatement. Après le défilé des dix-huit garçons et des vingt-
314 PxVU\^RE BLAISE
deux filles, chacun prit la chaise qui lui était assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service divin commença d'abord par la procession, que suivirent les enfants de la première communion ; ensuite vint la première partie de la messe, puis l'instruction ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin la dernière partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et Biaise furent très recueillis pendant toute la cérémonie. Au moment de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit vivement la main de Biaise et lui dit tout bas :
« Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère. » Biaise répondit avec simplicité et douceur : <■( Je te pardonne, mon frère, et je te bénis. » Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux appuyés l'un sur l'autre, le Dieu de miséricorde et de paix, le Dieu consolateur.
Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut tous les cœurs. 11 y eut dans l'église un mouvement général de surprise lorsque, après la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.
« Le comte communie, disait-on tout bas.
— La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.
— Gomme ils ont l'air ému !
— Le comte est tout changé, dit-on.
"^S "■ si
Ils avaient ro<^(i le Dieu de miséricorde.
— La comtesse aussi; il paraît que c'est le petit Anfry qui les a tous changés.
— Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont amendés.
— C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de garder la fermière Françoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et ils sont bien contents.
— Chut, c'est fini; chacun reprend sa place. » Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu
près vide, il y resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne songeaient pas au temps qui s'écoulait.
Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller une dernière fois devant l'autel; il vit les deux enfants à genoux sur la dalle, les mains jointes, les yeux fermés, l'air si recueilli qu'il s'arrêta pour les contempler.
« Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prière à genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu dans votre cœur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir une prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du bon Dieu. »
Jules et Biaise se relevèrent en silence et suivirent le curé, qui se dirigeait vers le comte et la comtesse.
aux premières paroles de félicitation du curé, le comte releva son visage baigné de larmes, et, voyant l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre :
« Les larmes que je répands, dit-il en se levant et marchant près du curé, sont le trop-plein d'un cœur inondé de joie et de bonheur. C'est à Biaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente à mesure que j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.