‹ Pauvre BlaiseChapitre 25 sur 36 · LE CURÉ · texte numérisé non relu

LE CURÉ

Biaise est un saint enfant, monsieur le comte ; plus qu'aucun autre je suis à même d'apprécier la grandeur de ses vertus et la beauté de ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne prenne de l'orgueil de mes paroles ; mais en vérité cet enfant a la sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.

LE COMTE

C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui une si mauvaise et si injuste opinion, j'ai éprouvé la puissance de sa parole, de son accent, de son regard même. Ma femme a ressenti la même impression chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier sa conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu. »

Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène suivait d'un peu loin avec Jules et Biaise; ils étaient silencieux, mais leurs visages rayonnaient de bonheur. Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer chez eux. Les enfants marchaient en avant le comte et la comtesse les contemplaient avec tendresse.

« De quel bonheur j 'ai manqué me priver , mon ami , dit la comtesse en essuyant ses yeux encore humides .

— Et quelle vie différente et heureuse nous allons mener, ma chère Juhe! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous avions tous les cléments du bonheur, et nous ne savions pas en user; nos cœurs dormaient en nous, et nous végétions misérablement.

LA COMTESSE, ovrc (jciieté.

Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; ne laissons pas revenir le sommeil.

LE COMTE

Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à ravenirtoutaubonDieu,àtoi,Julie,etànosenfants. »

En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise un va-et-vient des domestiques du château; Biaise en fut touché.

« C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter mes parents pour ma première communion; je ne les croyais pas si attentifs. »

Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table dressée dans la salle. Le couvert était très simple; c'était la vaisselle d'Anfry qui couvrait la table ; une nappe grossière, des assiettes en faïence, des verres communs, des pots au lieu de carafes, des couverts en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient la table des plats qu'ils apportaient du château.

BLAISE

Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept

couverts, et pourquoi sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats? LE COMTE, souriant.

Parce que nous nous sommes invités à dîner chez tes parents, mon cher enfant ; nous avons pensé, ta mère et moi, qu'un jour de première communion on doit avoir la force de supporter des contrariétés, et nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, Biaise.

— Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois enfants en perdant toute leur gravité et en sautant autour de la table.

— Oh! monsieur le comte, dit Biaise, pour le coup je m'oublie, et je vous embrasse de toutes mes forces. »

Et, se jetant au cou du comte, Biaise l'embrassa plusieurs fois. Le comte était heureux du succès de son invention.

« Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.

■ — ■ Et moi donc! » s'écrièrent tout d'une voix les trois enfants.

Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas approcher de la table ; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en riant :

(( Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner le bras pour me mener à ma place, à votre droite. »

Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse l'entraîna à la place d'honneur et se mit à sa droite.

Le comte, riant de la bonne pensée de sa femme, fit comme elle et enleva Mme Anfry, qui s'était collée contre le mm% fort embarrassée de sa personne. Il kii donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la plaçant en face d'Antry, il se mit aussi à sa droite. Hélène prit le bras de Biaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commença.

Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'aperçurent pas de l'embarras d'Anfrj, qui essuyait son front inondé de sueur, et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restée pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la timidité.

Biaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, se penchant vers Hélène, il lui dit tout bas :

(( Mademoiselle Hélène, mon pauvre papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en suis sûr. »

Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air malheureux. Se penchant à son tour vers l'oreille de son père, elle lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage avec un redoublement de timidité.

« Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au repas de première communion de nos enfants! Allons, allons, pas de timidité, pas de fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui plus quo jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je vais vous donner du courage. »

Et le comte, se levant, prit uno bouteille de madère, la déboucha lui-même et en versa un verre à Anfry et à Mme Anfrj ; après en nvoir offert à sa femme et en avoir versé un pou à chacun des enfants, il emplit son verre, et, le portant à ses lèvres :

« A la santé de Biaise et de Jules! s'écria-t-il.

— A la santé de M. le comte ! s'écria Anfry, se levant à son tour.

— A la santé d' Anfry et de Mme Anfry ! s'écria Jules.

— A la santé de M^ le curé! dit Biaise en dernier.

— Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la santé du bon curé, auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry, vous voilà plus à l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et continuons notre dîner sagement et comme des gens qui conservent dans leur cœur le souvenir des premières heures de la matinée. »

Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent beaucoup de leurs impressions avant et après la sainte communion. La comtesse et le comte les écoutaient avec bonheur ; il y avait dans les sentiments développés par les enfants un saint et heureux avenir. Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient à peine, tant ils étaient impressionnés de l'excellence des mets et de la bonté des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras était entièrement dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry ru-

minait dans sa tête la position honorable qu'allait lui faire clans le pays ce repas donné par elle, chez elle, à ses maîtres. Dans son extase intérieure, elle se figurait avoir régalé le comte et la comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un juste payement de la peine que lui avait donnée l'organisation du repas.

Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir sur un banc devant la maison, après avoir donné ordre à leurs gens de laisser aux Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla la joie et la reconnaissance de Mme Anfry.

Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque que le comte avait donnée à Biaise, en tête de laquelle figure avec honneur un superbe volume de Vlmitation de Jésus-Christ^ donné par Hélène. Après avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules dit à Biaise :

(c Mon cher Biaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit présent; le voici; accepte-le comme la preuve d'une amitié qui durera aussi longtemps que moi. »

En achevant ces mots, il lui passa au cou, une jolie chaîne d'or avec un petit crucifix et une médaille en or de la sainte Vierge.

<c C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement aveugle, et qui donne à tous l'exemple d'une résignation si calme et si douce, qu'on se sent touché rien qu'en le vovant.

— Merci, mon cher monsieur Jules ; si ce n'était donné par vous et béni par un saint, je n'oserais

porter ces belles choses; j'espère que le crucifix me fera souvenir de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de la bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin Sauveur comme elle l'a aimé en ce monde et comme elle l'aime dans l'éternité. »

Biaise baisa son crucifix, sa médaille, et, iles cachant dans son sein, il dit à Jules :

(( Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette croix et devant cette médaille. »

Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants ; la comtesse, présentant à Biaise une petite boîte, lui dit en le baisant au front :

(c Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant; voici un très petit objet, mais qui te sera agréable et utile, je n'en doute pas. »

Biaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boîte qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, une belle montre en or avec sa chaîne.

Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche pour faire partager son bonheur à son père et à sa mère.

« Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné Mme la comtesse. »

Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de Biaise à la vue de la montre et de la chaîne. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher, de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son beau cadeau.

((Etmoidonc,quine lui ai seulement pas dit merci, s'écria Biaise, tant j'étais content. Vite que j'y coure '

C'est béni par un saint prélat.

— Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le comte, qui l'avait rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fût aperçu; fais ton remerciement, ajouta-

t-il on le poussant dans les bras de la comtesse, qui le reçut en souriant et l'embrassa bien affectueusement.

— Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous êtes trop bons,... trop bons, en vérité Je ne sais comment exprimer mon bonheur

et ma reconnaissance. »

Et Biaise, l'heureux Biaise, se jeta dans les bras que lui tendait le comte. Il se sentait si ému de tant de bontés, qu'il eut de la peine à contenir l'élan de sa reconnaissance. »

« Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes trop bons,... tous,... tous....

Je ne mérite pas Que le bon Dieu vous le

rende!.... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon Dieu m'exaucera. Il est si bon! »

Le comte chercha à calmer l'émotion de Biaise ; quand il y fut parvenu, il rappela aux enfants que l'heure des vêpres approchait.

(c II ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Biaise; on croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se peut! Tout est bonheur pour moi. Mon cœur est si plein que je crois par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses créatures, c'est plus que je ne puis supporter.

— Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as souffert, et récompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait envoyées. Tu le remercieras à l'église, et nous joindrons nos remerciements aux tiens. »

La comtesse l'embrassa bien affectueusement.

Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé son air de fête ; les cloches sonnaient à grande volée ; de tous côtés on voyait des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'église. Chacun saluait le comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se termina par la bénédiction du saint sacrement, et cette belle et heureuse journée laissa des impressions chrétiennes et salutaires dans plus d'un • cœur rebelle jusque-là à l'appel du bon Dieu.

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