PREMIERE VISITE AU CHATEAU
« M. le comte demande le concierge », dit d'une voix impérieuse un des domestiques du château.
C'était de grand matin. Mme Anfrj faisait son ménage, Biaise nettoyait la vaisselle, et Anfry était allé scier du bois pour les fourneaux de la cuisine et de la lingerie.
Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le seuil ; il regardait le modeste mobilier du concierge.
(c Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens maîtres, dit le valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien vite changer tout cela.
— Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui parle contre les anciens maîtres? répondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque quelque chose? Tout n'est-il pas en bon état? C'étaient de bons maîtres, ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon Dieu.
LE DOMESTIQUE
Ha! ha! le bon Dieu! Gomme s'il se mêlait d'un concierge et de son mobilier.
MADAME ANFRY
Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu chez moi, entendez-vous bien!
LE DOMESTIQUE
Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour un mot dit en plaisanterie ; mais M. le comte demande le concierge et je ne le vois pas ici.
MADAME ANFRY
11 est au château à scier du bois ; allez le chercher là-bas, vous lui ferez la commission.
LE DOMESTIQUE
Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait le temps d'aller faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafés.
MADAME ANFRY
Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit hier qu'on n'y entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et il n'ira pas.
LE DOMESTIQUE
Vous êtes maussade, Madame la concierge ; mais prenez-y garde, on pourrait bien chercher à vous remplacer et à vous faire partir.
MADAME ANFRY
Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme les valets, je ne tiens pas à y rester; nous sommes
connus clans le pays, et nous ne manquerons pas de travail ni de place, mon mari et moi. »
Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en continuant la conversation ; il se retira en grommelant, et remonta lentement l'avenue du château. Il trouva le concierge au bûcher, comme le lui avait dit Mme Anfry.
« M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.
— Je ne suis guère en toilette pour me présenter chez M. le comte, répondit Anfry.
— Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous êtes, reprit le domestique d'un ton bourru.
— C'est vrai » , se borna à répondre Anfry.
Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussière de ses pieds, et se dirigea vers le château.
(c (3ù allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait l'escalier.
— M. le comte m'a fait demander.
— Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vêtu pour paraître devant M. le comte.
— Qu'à cela ne tienne ; j'aime autant ne pas y aller. »
Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il avait monté à moitié.
12 PAUVRE ELAISE
{c Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demandé, c'est qu'il veut vous voir.
— Alors gardez vos réflexions pour vous », dit Anfry en remontant l'escalier.
11 arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa discrètement.
« Entrez! » lui cria-t-on.
Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à trente-six ans, d'assez belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry salua; le comte répondit par un léger signe de tête.
(c Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.
ANFRY
Un seul, monsieur le comte.
LE COMTE
Garçon ou fille?
ANFRY
Garçon.
Quel âge?
Onze ans.
LE COMTE
ANFRY
LE COMTE
Envoyez-le au château.
ANFRY
Pour quel service, Monsieur le comte?
Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.
ANFRY
Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garçon de onze ans pourrait faire le service de Monsieur îe comte. Et s'il faut tout dire, je n'aimerais .j
pas à le mettre en contact avec vos gens.
LE COMTE
Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fds de mon concierge est-il trop grand seigneur pour se trouver avec mes gens?
ANFRY
Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur pour eux; ils l'ont chassé hier, ils le chasseraient bien encore.
— Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec colère, quand ce serait par mon ordre qu'il viendrait ici.
Enfm, Monsieur le comte, mon garçon pourrait voir et entendre des choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime autant qu'il reste à la maison et qu'il n'entre pas au château. >^
avez des eafiint;
14 PAUVRE BLAISP]
Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda attentivement le concierge et parut frappé de l'air décidé, mais franc, ouvert et honnête, qui donnait à toute sa personne quelque chose qui commandait le respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus doux :
« C'était pour mon fils que je vous demandais le vôtre; mais peut-être avez-vous raison.... Quand mon fils voudra jouer avec votre garçon, il ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la main un geste d'adieu. Quel est votre nom?
■ — Anfrj, Monsieur le comte, à votre service, quand il vous plaira. »
Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté dans le vestibule par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maître avait pu vouloir à un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de château; Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et rentra chez lui.
Biaise était devant la grille ; il époussetait et nettoyait quand son père rentra.
(c As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda Anfry.
BLAISE
Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire d'aller voir M. Jules.
ANFRY
Tu n'y as pas été, j'espère bien?
BLAISE
Non, papa, vous me l'aviez défendu;^ d'ailleurs.
je n'ai guère envie de lier connaissance avec ce
M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas être bon.
— Tu pourrais avoir raison ; travaille, va à
.11 lut arrêté par des rlomcstiques....
l'école, ce sera mieux pour toi que courailler et paresser toute la journée. En attendant, va me chercher ma serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches qui avancent sui' la grlllfi et
qui gênent pour l'ouvrir. Je veux les couper. » Biaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; il entra au bûcher et y trouva Jules de Trénilly, qui essayait de couper des rognures de bois avec la serpe, qu'il avait ramassée.
« Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Biaise poliment.
Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.
BLAISE
Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé pour la chercher.
JULES
Je te dis que j'en ai besoin ; laisse-moi tranquille.
BLAISE
Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.
JULES
Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies. » Biaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait à la refuser; Biaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se mit en colère et menaça de la lancer à la tête de Biaise. Il fit, en effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur son pied et lui fît une entaille au soulier, au bas et à la peau; Jules se mit à crier; Michel, le garçon d'écurie, accourut et s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maître.
« Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.
JULES, criant.
C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a coupé avec la serpe.
MICHEL, avec rudesse.
Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge; va à ta niche et n'en sors pas — Ne pleurez pas, pauvre Monsieur Jules ; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait mal.
JULES
Tu diras, Michel, qu'il m'adonne un coup de serpe.