‹ Pauvre BlaiseChapitre 5 sur 36 · LA REPARATION ET LA RECHUTE · texte numérisé non relu

LA REPARATION ET LA RECHUTE

Huit jours après, Biaise était dans le jardin avec son père ; ils bêchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M. de Trénilly se fit entendre; il appelait Anfrj.

(( Me voici, Monsieur le comte », répondit Anfry; et il courut vers le comte, qui tenait Jules par la main.

(c Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses à votre garçon pour ce qui s'est passé la semaine dernière : votre garçon avait raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blessé luimême, il l'a avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort votre garçon; de peur d'être grondé pour avoir touché la serpe, il a fait un mensonge et une méchanceté, mal conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon service et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera pas, il me

l'a bien promis. Jules, va chercher Biaise; tu le lui diras toi-même. »

Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait Biaise; il était honteux des excuses que son père lui avait ordonné de faire, et il ne savait de quelle manière commencer. Il restait immobile et silencieux devant Biaise, qui le regardait d'un air surpris.

« Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda- t-il enfin.

— Bien, répondit Jules.

— Mais puisque vous êtes venu ici près de moi. Monsieur Jules, c'est que vous avez besoin de moi.

— Non, répondit Jules.

BLAISE

Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect. Monsieur Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.

JULES, avec embarras.

Biaise !

BLAISE

Monsieur Jules.

JULES, très embarrasse.

Biaise!... Je suis venu Papa m'a dit... . Je ne

sais pas comment dire Je veux..., non, je dois...

te demander pardon.

BLAISE, avec surprise.

A moi, pardon! et de quoi donc?

JULES

Pour l'autre jour,... la serpe... Michel,... tu te souviens bien?

BLAISE

Ah I pour le mensonge ! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux pas, bien sûr, monsieur Jules, et je suis bien fâché que vous avez pris . ,; -^' — ...- 'in

la peine de faire des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela coûte, et je vous en remercie.»

Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette tâche pénible, releva la tête, qu'il avait tenue baissée, et, regardant la bonne figure réjouie de Biaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au château.

BLAISE

Cela, c'est impossible. Monsieur Jules, car papa m'a

JULES

Pourquoi donc?

BLAISE

Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois

Je dois.

te demander pardon.. . »

défendu d'y aller.

pas m'habituer à fainéanter, mais à l'aider par mon travail.

JULES

Oh! que c'est ennuyeux ! Attends, je vais le demander à papa. »

Jules courut à M. de ïrénillj et lui demanda la permission d'emmener Biaise.

LE COMTE

Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec Biaise, qui me semble être un bon et brave garçon.

JULES

C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne au château.

LE COMTE

Son père a raison, mais il lui donnera bien un congé pour terminer votre raccommodement. — Nous donnez-vous Biaise pour l'après-midi, Anfry ; nous vous le renverrons ce soir.

ANFRY

Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu que Biaise ne gêne pas. Je vais l'amener tout à l'heure, quand il sera nettoyé et qu'il aura changé de vêtements.

LE COMTE

Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissezlui sa blouse; ce n'est pas fête aujourd'hui.

ANFRY

C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la première fois qu'il est admis près de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais, puisque

Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse. »

Et il alla au jardin, où Biaise bêchait toujours.

(c Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, et donner un coup de peigne à tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer avec lui au château. »

Biaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et courut se débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, peigné, il alla rejoindre Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient devant; Biaise suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, et il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son jardin. En arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse avec sa fille qui les attendaient.

« Vous amenez Biaise ! dit la comtesse en s'avançant vers eux. Je suis bien aise de le connaître; on m.'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, petit, ajouta-t-elle, Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content de jouer avec un garçon de son âge.

— Je n'ai pas peur. Madame, dit Biaise; seulement je ne suis pas à mon aise.

— Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à bêcher et à arranger notre jardin. Biaise, dit Hélène avec un sourire aimable. Venez avec moi, Jules et Biaise, et mettons-nous à l'ouvrage. »

Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun

par la main et courut vers un petit jardin que M. de Trénillj leur avait fait arranger près du château.

« Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Biaise.

HÉLÈNE

C'est précisément pour cela que nous voulons l'arranger : tu vas nous aider.

Qu'est-ce que vous voulez y mettre? des fleurs ou des légumes?

— Des fleurs ! s'écria Hélène ; j'aime tant les fleurs !

— Des légumes! s'écria Jules; les fleurs m'ennuient.

HÉLÈNE

Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.

JULES

Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des légumes, et si tu mets des fleurs, je les arracherai.

HÉLÈNE

Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te céder.

BLAISE

Pourquoi faut-il que vous cédiez. Mademoiselle?

HÉLÈNE

Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, qui croit tout ce que Jules lui dit.

JULES

Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez,' ratissez, pen-

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dant que je vais chercher des graines au jardin. » Biaise avait envie de résister à Jules et de soutenir Hélène; mais il n'osa pas, et, prenant une bêche, il se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur que le jardin fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène l'aidait, mais moins vivement. Jules revint avec un sac plein de graines de toute espèce de légumes.

« Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges, des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des épinards....

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur couche et repiqué quand c'est levé.

JULES

Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon jardin.

BLAISE

Comme vous voudrez. Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien longtemps.

JULES

C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre. »

Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices de son frère; sa bonté et sa douceur la portaient à toujours lui céder pour éviter les disputes. Biaise hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène consentir de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle avait désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites rigoles, dans lesquelles Jules semait la graine.

BLAISE

Qu'avez-Yous semé par ici, Monsieur Jules?

Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.

HÉLÈNE

Mais comment sauras- tu où sont les radis, fes choux-fleurs, les carottes, et le reste?

JULES

Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.

HÉLÈNE

Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les trouverons-nous?

JULES

Ah ! je n'en sais rien ! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.

BLAISE

Écoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; ce ne sera pas un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine. Laissez votre sœur y mettre quelques fleurs.

JULES, frappant du pied.

Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en mettrai pas. »

Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Biaise en eut pitié et lui dit :

« Ne vous affligez pas. Mademoiselle, je vous arrangerai un autre jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.

HÉLÈNE

Merci, Biaise, tu es bien bon.

Et moi ! je suis donc mauvais, moi?

HÉLÈNE

Tu n'es pas mauvais, mais Biaise est très bon.

JULES, avec colère.

Je ne veux pas que Biaise soit meilleur que moi ; je ne veux pas que tu le dises.

HÉLÈNE

Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais

il courut pour battre Hélène.

JULES, de même.

Mais quoi?

HÉLÈNE

Mais... Biaise est très bien. »

Jules se mit à crier, à \,aper des pieds; il courut pour battre Hélène; elle se sauva; il s'élança sur Biaise, qui esquiva le coup en sautant lestement de côté. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la bonne d'Hélène accourut.

« Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris? JULES, pleurant.

Biaise est méchant; il veut arracher mes légumes pour mettre des fleurs; ils disent que je suis méchant; c'est lui qui est méchant, il veut arracher mes légumes.

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