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Pauvre France

Je te dois, cher lecteur, quelques explications; celles que je vais te donner te contenteront, j'espère, si tu n'exiges toutefois, que ce que tu as le droit d'exiger : la bonne foi. Tu pourras ne pas approuver ma pensée, mais tu la connaîtras tout entière; tu pourras juger autrement que moi ce que j'ai fait, mais tu sauras, comme moi, ce que j'ai voulu faire.

Je prévois des critiques de plus d'une sorte,

PREFACE

ce petit volume sera attaqué par tous les côtés à la fois; il se trouvera des gens pour blâmer ceci, -cela et le reste. On condamnera le fond, la forme, le titre et jusqu'à la dédicace. Attaquer l'Empire, diable! l'attaquer en vers, peste! oser plaindre la France, voyez-vous cela! invoquer l'ombre d'un guillotiné, horreur!

Le premier point sera le moins contesté ; nul ne me déniera le droit ni même la raison de mes attaques; tout le monde sait aujourd'hui ce que c'est que l'Empire du Deux-Décembre; tout le monde le sait dans les pays libres, et même à Paris ; on le sait à la ville, on le sait à la campagne, on le sait même à la cour; il faudrait aller bien loin, et descendre bien bas pour trouver quelqu'un qui l'ignore; où sont-ils les Epiménides ayant dormi vingt ans, qui prennent le bonapartisme pour un parti et l'Empire pour un gouvernement? Nul ne croit à la durée de l'horrible chose; le monstre est né phthisique, ses médecins l'ont condamné ; voyez maintenant! les symptômes

PREFACE

sont clairs; il râle, c'est l'agonie; personne ne s'y trompe, pas même Eugénie (1) qui fait ses malles, pas même Ollivier qui fait sa fortune, pas même Persigny qui fait des brochures de consolidation, pas même Bonaparte qui a avoué publiquement que son coup d'État était un attentat, et que son élection était une absolution ; pas même le prince Napoléon , qui conspire avec trois colonels, et lance à Ajaccio, un peu trop tôt , son manifeste de joyeux avènement; pas même enfin le prince impérial , à qui son auguste père a pris soin d'enseigner dans un discours public, que clans la France de 1792, les restaurations durent peu, et que les fils de ceux qui tentent l'aventure, ne sont jamais que des héritiers sans héritage, des successeurs sans succession, des dauphins sans avenir, des fruits secs de la royauté, et des monarques in partibtis, fatalement destinés à expier en exil le crime de leurs pères, comme le duc de Reichsladt,

(1) Au moins une fois, à ma connaissance.

VI PREFACE

comme le comte de Chambord, comme le comte de Paris, comme lui-même, le cher enfant!

Ainsi, personne en France, même parmi les intéressés, ne croit à la légitimité de l'Empire, ni à sa nécessité, ni à son utilité, ni surtout à sa moralité, ni même à sa durée, encore moins à son hérédité.

Quant à ce qu'on pense du chef de l'État, c'est bien pis ; sur ce sujet, il n'y a qu'un avis. Jamais haut et puissant seigneur, dans une oraison funèbre, n'a traîné après son nom autant d'épithètes; seulement ce ne sont pas les mêmes. Là-dessus, nul désaccord; les opinions sont unanimes, y compris la sienne :

Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne, Nommez-le fourbe, infâme et scélérat maudit, Tout le monde en convient et nul n'y contredit.

C'est surtout dans les ministères et dans les ambassades que la médisance se donne carrière; cela se conçoit, ces messieurs voient

PREFACE

le mal de plus près ; du reste, peu préoccupés des idées et des principes, ils ont, contre les personnes, d'impitoyables ressentiments; de plus, ils ont une revanche à prendre; ils se dédommagent de leur humiliation par des cancans d'antichambre. Le pire ennemi du maître , c'est le valet. Ainsi découlent de bonne source, par mille canaux secrets, mille anecdotes scandaleuses qui alimentent l'opinion, et arrivent jusqu'à nous. Les confidences de la tyrannie filtrent à travers les murs de ses palais; ses hideux mystères éclatent, et débordent l'enceinte qui devait les étouffer; un cri d'horreur sort de la poitrine de ses complices épouvantés.

L'Empereur n'a pour lui que les journaux et les discours qu'il a grassement payés; il n'a donc pour le louer que lui-même, et encore. Sur son passage, silence. Nuls vivats, que ceux de la police; quant aux vivats populaires, les premiers qu'il a entendus sont ceux de son départ pour l'Italie , et les derniers furent les cris de Vive Lambert!

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