‹ Pauvre FranceChapitre 2 sur 16 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

Non, la France n'est pas coupable d'accepter l'Empire, comme l'en accusent un peu légèrement ses voisins plus heureux; elle ne l'a jamais pu digérer et elle est en train de le revomir, pour n'en pas être empoisonnée. Elle n'est pas coupable de conserver l'Empire, ni de le soutenir, ni de le laisser vivre ; elle est seulement coupable de le laisser mourir! de le laisser mourir de lui-même, quand il est de son honneur de le tuer, pour l'exemple.

Il ne faut pas que la chute de l'Empire soit un accident, comme son élévation : il faut qu'elle soit une revendication ; il ne faut pas que l'affranchissement de la France soit une simple aventure, comme son asservissement, mais bien une solennelle restauration du droit, une éclatante revanche de la liberté, une révolution juridique; il ne faut pas que le peuple français ne tienne sa délivrance que du hasard, il faut qu'il la tienne de lui-même ; il ne faut pas qu'on puisse dire un jour, à la honte de notre pays, que l'Empire n'est mort qu'avec l'Empereur; il faut que l'on sache, au

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contraire, que le sol français tremble et se soulève et s'entr'ouvre , chaque fois qu'il est déshonoré par un trône ; il faut qu'on sache que si parfois encore, à la faveur des discordes civiles ou des malheurs publics, se glissant honteusement derrière une invasion ou derrière une insurrection , l'odieuse monarchie ose reparaître dans la patrie des libertés modernes, il faut qu'on sache que les hôtes sinistres de l'auberge-Louvre ne sont que de rapides voyageurs, de sombres oiseaux de passage, par un orage apportés et emportés, ne perchant un instant sur un trône que pour aller s'abattre, avec du plomb dans l'aile, soit à l'île d'Elbe, soit à l'île Sainte-Hélène, soit à Holyrood, soit à Claremont.

Un fait nous remplit d'espérance : c'est qu'en France on commence à rire. Ah! c'est une grande et puissante chose que le rire français; le rire français fait tomber des murailles, comme les trompettes de Josué; depuis trois cents ans, chaque éclat de rire français a fait écrouler un trône ou un autel , a

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emporté une monarchie ou une religion. Si grand que soit le mal qui ravage le pays, qu'un puissant rieur se lève, et dise : Voyez ! Le peuple voit et rit, et la révolution est faite. Ainsi Rabelais, ainsi Voltaire, ainsi Beaumarchais, ainsi Courier. Aujourd'hui, c'est mieux encore : Beaumarchais n'est pas même nécessaire ; le mal est grand sans doute , mais le ridicule aussi, et l'ennemi est si drôle, que sans qu'il soit besoin ni de pamphlets, ni de satires, ni de mémoires, ni de libelles, ni de ménippées, la France n'aura qu'à le regarder, et fera sa révolution, en se tenant les côtes. Il est à remarquer que l'Empire a eu deux sortes de défenseurs : les féroces et les grotesques ; les féroces, comme Magnan, Espinasse, Quentin Beauchart, etc...., et les grotesques, comme Boissy, Duruy, Persigny, Husson et Belmontet, etc., etc.; encore parmi ces derniers faut-il distinguer ceux qui assaisonnent leur servitude de quelques grains de malice, et se dorent à eux-mêmes la pilule, ou font la grimace en l'avalant , de ceux qui acceptent

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tout avec grâce et flattent le maître du logis avec une adorable naïveté. Ainsi lorsque le marquis de Boissy dit qu'il fait des vœux pour la santé de V empereur tout le jour — et toute la nuit, quand il ne dort pas, M. de Boissy, en disant cela, se moque un peu de Sa Majesté. Au contraire lorsque M. Duruy dit que V empereur est l'homme le plus libéral de V empire, M. Duruy est innocent ; c'est une nuance ; mais tous les deux sont grotesques, c'est l'essentiel; et le ridicule de tous les deux retombe sur leur maître, c'est tout ce que je leur demande.

Donc, en France , on commence à rire et à comprendre; l'énorme malentendu touche à sa fin, et nous allons sortir de cet imbroglio monstrueux, et déjà tout le monde sait, aussi bien que l'empereur lui-même , que l'empire est un établissement fondé sur un crime, et qui durera ce que durent les crimes , un peu plus, un peu moins, suivant le plus ou moins d'activité des magistrats et des gendarmes.

Mais c'est précisément parce que tout le monde le sait, qu'on pourra me contester la

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