‹ Pauvre FranceChapitre 11 sur 16 · OPINION DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

OPINION DE BONAPARTE

D'où sortent tous les jours mille voix importunes, Et par ruse, et par force, et par tous les moyens, Supprimons les cités avec leurs citoyens ! Supprimons à jamais le mal avec la cause, L'auteur avec le livre, et l'homme avec la chose ; Dans le vieux lit creusé par les réactions Faisons rentrer le flot des révolutions ; Et d'esprit clérical et d'esprit militaire, De la Chine au Mexique, enténébrons la terre : Eteignons tout; je veux, si l'on me pousse un peu, Eteindre le soleil dans la main du bon Dieu !

YIII

Le sultan d'Occident, le puissant empereur Est le plus malheureux de l'Empire : il a peur ! Il a peur dans la rue, il a peur au théâtre, Il a peur de son ombre et de son buste en plâtre : Le buste est une bombe, et l'ombre a des projets. Ses sujets qu'il sauva, ses bien-aimés sujets,

Il n'ose, au milieu d'eux , faire un pas sans Boitelle.

Au bal, parmi des flots de gaze et de dentelle,

Sous son manteau de pourpre, orné de mouches d'or,

Il marche cuirassé comme le Monitor.

Toute clarté le gêne et tout bruit l'importune ;

Son aigle est un hibou, son soleil est la lune.

Il aime la nuit close et les volets fermés :

Taisons-nous, couchons-nous ; Parisiens, dormez !

L'empire c'est la paix , et la mort c'est la vie ;

Le plus bel ordre, c'est l'ordre de Varsovie,

L'ordre du cimetière ; il faut que, dans Paris,

On entende, en plein jour, trotter une souris;

Au moindre mouvement, comme au moindre murmure,

Il tremble, tout l'effraie : un livre, une brochure,

Un chant de Charles six, un mot du Figaro,

Un gamin qui s'amuse à casser un carreau.

Il craint son cuisinier, sa femme et sa maîtresse,

Un merle qui le siffle, un chien qui le caresse,

Et l'ombre d'un roseau par un souffle battu :

Il craint la vérité surtout et la vertu.

Il voit avec terreur, comme un vaisseau qui sombre,

La haine autour de lui monter, comme un flot sombre.

Le châtiment le suit, sans trêve ni pardon,

Comme dans le tableau lugubre de Prudhon ;

Il voit parfois, dans Pombre, un spectre qui le guette,

Et lui montre du doigt les murs de la Roquette î

Certes, pour se défendre, il a des arsenaux,

Des sabres, des canons rayés, et des journaux

Prêchant la servitude à des âmes malsaines ;

Il a Magnan, il a Guéroult, il a Vincennes ;

Nul ne fut plus haï, nul ne fut mieux gardé,

Et chacun est ici mouchard ou mouchardé.

Pour fuir, il a Fégout, chemin du jour suprême,

Que, dans sa prévoyance, il a creusé lui-même,

L'égout, voûte discrète aux condamnés errants,

Dernier arc de triomphe où passent les tyrans,

Où tombe, avec un flot d'autres choses perdues,

Le grand écoulement des majestés fondues,

Lorsque Paris s'avise, aux jours de propreté, De passer le balai sur une royauté.

En attendant, il a sa bonne préfecture, Et son inquisiteur de la littérature ; Il a des sénateurs grassement appointés, Et des représentants du peuple, assermentés ; Il a des tribunaux qui jugent, portes closes ; Mais il ne fuira pas la justice des choses, Mais il ne fuira pas le glaive intérieur Qu'une invisible main retourne dans son cœur. Son règne est un sursis, et sa vie une trêve A l'expiation qui lentement s'achève.

Trente fois la clémence ironique du sort Interrompt son supplice et détaille sa mort ; Chaque jour son forfait sur lui se répercute, Son attentat sur lui revient et l'exécute. Avant de le coucher sous l'infâme poteau, La vengeance est venue essayer son couteau . Haletant d'épouvante, il plonge, à chaque alerte,

Un regard effaré dans sa tombe entr'ouverte ;

Torture de quinze ans qu'il lui fallut souffrir,

Entre l'horreur de vivre et la peur de mourir ;

Et de tous ces degrés de l'échafaud de honte,

Il sait que maintenant c'est le dernier qu'il monte*

Que, depuis que César par Brutus fut puni,

Toujours un Bonaparte enfante un OrsinL

Il a de Charles neuf le rêve, et dans sa chambre,

Il voit monter les flots de sang du Deux-Décembre ;

Son lit, comme un vaisseau par le vent démâté,

Flotte en détresse au gré de ce flot irrité ;

Il n'ose remuer, il est perdu, s'il bouge,

Et s'il demeure ; il voit l'onde fumante et rouge

Qui monte et le submerge : en vain il a crié ;

L'abîme seul répond : l'Empereur est noyé !

LA PROPRIÉTÉ SOUS L'EMPIRE

LA PROPRIETE SOUS L'EMPIRE. 63

LA PROPRIÉTÉ SOUS L'EMPIRE

Le droit n'est rien, la force est tout, avec la ruse ; La bourgeoisie a peur, le peuple est une buse ; Donc, pourquoi se gêner ? le tout est de savoir Si vous êtes ou non les amis du pouvoir ; Moyennant quoi, prenez, pillez, videz les poches, Et sur les grands chemins dévalisez les coches :

Depuis Sparte, on ne vit jamais des temps meilleurs, Et le gouvernement décore les voleurs.

A l'œuvre donc ! c'est l'heure, et votre capitaine A donné le signal , et la ville et la plaine Sont à vous; mais il faut qu'on soit ingénieux ; Solar travaille bien, Mires travaille mieux, Trop bien même peut- être, et la raison demande Que l'on perde un bandit pour sauver une bande. On en perdit plusieurs, la débâcle engloba Rougemont, Siméon, Panis et Pontalba.

Heureux ceux dont la mort interrompit la honte !

Fould et Magne ! voilà ceux dont la gloire monte,

Les vrais maîtres de l'art! leurs travaux sérieux

Sont décemment vêtus de noms mystérieux :

Budget, dotation, mesure politique,

Ou décime de guerre, on don patriotique;

On impose, on emprunte, on quête , et le troupeau

Sort de leurs mains tondu tout au ras de la peau.

LA PROPRIETE SOUS L'EMPIRE. 6Ô

La France est un pays conquis par une fraude Et le chef de l'Etat n'est qu'un chef de maraude ; Et comme un bon sujet doit imiter son roi, On prend un peu partout, on prend n'importe quoi. Migeon prend un ruban, et Pamard un diplôme, Morny des millions, et Murât un royaume ; Haussmann, une maison, une rue, un quartier, Bon an mal an, selon que marche le métier, La Guéronnière prend seulement quelques sommes Sur l'argent qu'il reçoit pour acheter des hommes. Montauban prend la bourse ou la vie aux agas, Et le frère Ange prend des petits M or taras. Le policier Maigret, plein d'une douce flamme, Emprisonne un mari, pour lui prendre sa femme.

On force la serrure et l'on brise le scel

Du coffre qui contient le vote universel»

Politique faussaire et candidat nocturne,

Dabeaux, comme une caisse, emporte et fouille une urne ;

Dans la poche des gens on prend leur bulletin : On appelle cela u dépouiller le scrutin ; >i On appelle cela u suprême indépendance ; >? u Volonté du pays ?j et de la u Providence ! » On prend la voix du peuple, on prend la voix de Dieu, Qui, voyant leur audace et les craignant un peu, En vain se cache au fond de sa grande Nature : Un habile filou lui prend sa signature!

Du vieux Cabinet Noir les continuateurs

Pillent la malle-poste et volent les facteurs.

Gricquel, grâce au prélat qu'il a rendu célèbre,

Vole, de son vivant, une oraison funèbre.

Le fidèle, le bon, l'honnête Fialin

Savonne sa roture et son nom de vilain

Et prend des parchemins ; et Fleury prend des femmes

Pour son maître , et Guéroult lui raccroche des âmes.

On prend, dans ce pays, de l'un à l'autre bout ;

J/un beaucoup, l'autre un peu ; Bonaparte prend tout!

UNE INSTITUTION IMPERIALE

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UNE INSTITUTION IMPERIALE

Il est doux de régner, le mal est que la France Depuis longtemps, hélas ! est un pays qui pense. Allons ! que la Folie agite ses grelots ! Vite, fermons les clubs, ouvrons les caboulots ! La Nature n'est pas complice de P Empire, Elle fait la jeunesse ardente qui conspire :

Supprimons la jeunesse ; un chef-d'œuvre de l'art Serait de transformer le jeune homme en vieillard. Dans le vin, la débauche ignoble et la crapule Du dernier patriote étouffons le scrupule. Ah ! France de Voltaire, ah ! France de Danton, Tu veux penser, marcher. Ilampe sous le bâton ! Baise donc les deux pieds des mouchards, vile pègre ! Qui peut subir Soulouque est,sans doute,un bon nègre. N'aimez rien, ne croyez rien, ne songez à rien, N'ayez ni cœur ni tête, alors tout sera bien. Que chacun soit enfin, pour contenter le maître, Libre... comme un soldat, et savant... comme un prêtre ; Et le peuple français, ce mauvais garnement, Emboîtera le pas comme un seul régiment; Et l'Athènes moderne, alors, Paris lui-même, Sera Pantin, chef-lieu de la grande Bohême, Et nous aurons atteint le comble du succès Et le couronnement de l'Empire français!

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