PREFACE. XXVII
société française, et le dépôt sacré de la science nouvelle et des libertés du monde.
Voilà pourquoi j'ose écrire, lecteur, mon cher ami ; juge-moi, comme il te plaira, mais ne me compare pas à M. Belmontet! 0 critique, tout, excepté cela! Défendant la bonne cause, si je paraissais aussi sot que lui, c'est que je le serais davantage. Et maintenant, cher lecteur, salut et fraternité! et puisses-tu vivre dans la haine du despotisme religieux, civil ou militaire, et dans la résolution de le détruire. Car si la tyrannie peut être le crime d'un seul, la tyrannie qui dure devient le crime de tous, et la servitude volontaire n'est pas autre chose que la malhonnêteté publique.
Bruxelles, 2 septembre 1865,
Laissez chanter la source, et laissez courir Ponde ; Le ruisseau qui murmure, est un torrent qui gronde Contre l'énorme bloc sur son chemin jeté ; Le flot monte, et le bloc énorme est emporté. Coulez, ruisseaux ; grondez , torrents de nos colères ; Montez, haines; tonnez, vengeances populaires! Il penche, il va tomber, cet empire romain : Un flot de vérités l'emportera demain !
LA FRANCE IMPERIALE
LA FRANCE IMPERIALE
LA FRANCE IMPERIALE
... Fuimus Troes, fuit Ilium et ingens gloria ! Virgile.
0 France, tu n'es plus la France d'autrefois, Car tu n'as plus de peuple, et tu n'as plus de lois. Autrefois, dans un ciel ensoleillé de gloire, Tu montais radieuse au zénith de l'histoire : Le monde tressaillait sous tes pas triomphants. O mère, qu'as- tu fait de tes nobles enfants? Ils étaient du progrès la généreuse armée,
Promenant sur l'Europe une victoire aimée. Mais qui donc a changé cette armée en troupeau, Ces héros de l'idée en valets de bourreau? Quel flot d'ombre et de sang a noyé cette flamme? Quelle bouche empestée a soufflé sur ton âme? G France, qu'as-tu fait de ta splendeur d'hier, Etoile d'Orient tombée au gouffre amer?
De Paris au Mexique, et du Tibre à la Sambre,
Plane,comme un vautour, l'esprit du Deux-Décembre;
Le mal règne, l'Europe est un enfer profond,
C'est l'entonnoir du Dante, et la France est au fond,
Plus bas que la Eussie et plus bas que l'Autriche,
Plus bas que tout : — hier encore, elle était riche
Et puissante ; elle est faible et pauvre maintenant,
La dernière parmi ses sœurs du continent.
C'est qu'aussi de ses sœurs elle est la plus coupable :
Elle était la vestale ; on la croyait capable
Et digne de porter, devant le genre humain,
LA FRANCE IMPERIALE
Le flambeau qu'elle avait allumé de sa main ; Ayant laissé mourir cette flamme sacrée, Il fallait que vivante elle fût enterrée. Appuyé sur sa bêche, ainsi qu'un laboureur, Le fossoyeur sinistre est là : c'est l'empereur. Nous sommes morts ; Paris, qui fut le Capitole De la démocratie, en est la nécropole ; Tous ces mornes passants, faces de déterrés, En uniforme, en froc, en frac, tous décorés, Quel fardeau les accable et quel deuil les afflige ? Courbés, pâles, muets! ce sont des morts, vous dis-je! Ils s'en vont au Sénat, lorsque le temps est beau ; Ce sont de pauvres morts qui changent de tombeau, La Seine est un Léthé ; les âmes les plus fortes Y vont boire l'oubli de leurs libertés mortes, Et ces Français, si fiers jadis d'avoir vaincu, Ne se souviennent plus même d'avoir vécu. L'étranger seulement garde encor la mémoire De ce peuple qu'on vit rayonner dans l'histoire,
PAUVEE FRANCE !
Et qui s'évanouit un jour, on ne sait où,
Comme un beau cavalier qui tombe dans un trou.
C'est comme un monument de cette gloire immense
Qu'on vient voir aujourd'hui la terre où fut la France,
Terre sainte, où le genre humain fut racheté,
Où naquit et mourut deux fois sa liberté !
On aime le pays où vivaient nos grands hommes,
Ce qu'alors nous étions, et non ce que nous sommes.
Comme à Jérusalem, on vient voir à Paris
Le tombeau d'un Sauveur que les païens ont pris.
On entre avec respect dans la funèbre enceinte
Où gisent les débris de la nation sainte,
De celle qui longtemps écrivit et parla
Pour le salut du monde, et l'on dit : C'était là!
Où coule un flot fangeux de prêtres et de filles,
C'était là que vivaient les preneurs de Bastilles!
Non, non, vous n'êtes plus la grande nation,
Français, qui trahissez la Révolution !
Fils de ceux qui faisaient de glorieuses tâches,
LA FRANCE IMPERIALE
Fils de quatre-vingt-douze, êtes-vous donc des lâches? Craignez de voir passer en de plus dignes mains Ce sceptre du progrès qui régit les humains, Que la Grèce, que Rome ont tenu, que la France Tenait, et qu'en un jour honteux de défaillance, Cette reine du droit, de l'esprit et du goût, Vient de laisser tomber, hier, dans un égout. Et maintenant qu'il est tout au fond de l'Empire, Où trouver un plongeur hardi qui l'en retire? Un homme a pu jeter un peuple au Barathrum ; Paris est enfoui comme un Herculanum ; Où trouver un héros qui vienne, la main pure, Pour nous débarbouiller de toute cette ordure ? Qui pourra repêcher tout ce peuple nageant Dans cette fondrière, ainsi que Jean Valjean, Et te faire surgir de cette écume immonde, Comme autrefois Vénus naissant du sein de l'onde, France Anadyomène, à notre œil enchanté, Avec toute ta gloire et toute ta beauté ?
Astre qu'un roi redoute, et qu'un buveur adore. Aux uns torche sinistre, aux autres blanche aurore. Toi qui fais tour à tour, par un décret divin, Tomber un mauvais prince, ou mûrir un bon vin ; Astre inconnu de tous et de l'Institut même, Astre terrible et doux, dis-moi pourquoi je t'aime.
(1) Ecrit en 1857, à propos de la comète de Donati.
14 pauvre franceî
Ton aspect me console et je ne sais pourquoi
Ta lumière nocturne est un soleil pour moi.
Es-tu le Châtiment qui lentement arrive ?
Viens-tu brûler Gomorrhe ou foudroyer Ninive ?
Ah ! si tes nuits pouvaient ramener mes amours
Et terminer les maux que m'apportent les jours !
Oui, je veux saluer ici ta bien-venue,
Mais, de grâce, dis-moi ton nom, belle inconnue.
Etrange visiteur, hôte mystérieux,
Quel message à la terre apportes-tu des cieux ?
Pourquoi te déranger de là-haut? qui t'amène?
En quoi peut t'importer la fourmilière humaine?
O comète ! viens-tu, fatidique miroir,
Nous montrer des malheurs que je n'ose entrevoir?
Lorsqu'on te voit rôder autour de notre sphère,
Ne pourrait- on savoir ce que tu viens y faire?
Nous aurais -tu déjà visités par hasard ?
As-tu vu Charles- Quint? as-tu connu César?
O sibylle, qu'as-tu d'étonnant à nous dire?'
Viens-tu nous effrayer, ou viens-tu nous sourire? Pourquoi n'as-tu rien dit à monsieur Leverrier ? On n'entre pas ainsi sans parler au portier. Serais-tu pas, dis-moi, quelque âme planétaire Qui vient dire bonjour à Pâme de la terre? Es-tu l'énorme doigt qui sur le marbre uni Ecrit à Balthazar : Ton empire est fini ? Ou le char flamboyant du bon prophète Hélie, Qui de retour enfin de son périhélie, Trouve Jérusalem au pouvoir d'un muphti, Et demande pourquoi le Seigneur est parti ? Serais-tu, par hasard, la blonde Bérénice, Venant voir s'il est temps que sa douleur finisse ? O reine, porte ailleurs tes sentiments têtus, Car les Caligula font haïr les Titus.
Quelle main trace ainsi des mots pleins de mystère Sur une page d'ombre en lettres de lumière ? Quel sens profond contient cette énigme de feu ? Ne serait-ce pas là l'écriture de Dieu !
Menaçante dépêche, effrayant télégramme, Manifeste d'en haut, majuscules de flamme Que le roi des soleils affiche sur son mur Entre les portes d'or de son Louvre d'azur.
Autrefois, je le sais, dans l'enfance des mondes, Quand le premier Bon-Dieu faisait faire des rondes Dans l'empire céleste, encor trop peu soumis, Les astres chevelus étaient ses bons amis. Les comètes faisaient, dans l'immensité bleue, La police du ciel, avec un coup de queue ; Et dans les flots de l'air quelque monde souvent Sombrait,comme un vaisseau que secoue un grand vent. Quand l'émeute des dieux, agitant l'Empyrée, Grondait dans les faubourgs de la ville sacrée, Quand les Jacques du ciel et les divins bandits Sortaient, comme des loups, des bois du Paradis, Si le maître avisait quelque lune rebelle Où se barricadait la canaille immortelle,
L'astre géant alors, hérissé, furieux.
S'élançait pour courir sus aux séditieux, Brandissant dans les airs ses flammes vagabondes; Comme une fronde énorme, épouvantail des mondes, Il culbutait, aux yeux de son maître vengé, La planète mutine ou le globe insurgé.
Plus tard, alors régnait Romulus Augustule, Les Romains, peuple vil et mangeur de sportule, Quand ils s'étaient défaits de quelque majesté, Faisaient du mort un dieu : c'était l'indemnité. Si bien qu'ils encombraient la demeure céleste ; A grand'peine avait-on quelque lune de reste : Tout était pris ; cela ne pouvait pas durer. D'ailleurs, les nouveaux dieux qu'on avait fait entrer, Etaient pour les anciens fâcheuse compagnie ; Home se couronnait de son ignominie.
Il n'était gueux, coquin, meurtrier ni voleur, Qui ne fût assez bon pour faire un empereur ;
1/ abjection romaine en eux s'était sacrée,
Et c'étaient ces gens-là qui peuplaient FEmpyrée ;
Fange humaine sculptée en figures de dieux,
Ecume de la terre éclaboussant les cieux ;
Chaque César avait sa lune ou son étoile,
La douce nuit pleurait de honte sous son voile ;
Tout dieu qui se respecte avait déménagé,
Et FOlympe homérique en bagne était changé.
D'empereur ou de roi chaque figure immonde
Déshonorait un ciel et salissait un monde.
Caligula, Néron, Claude, Domitien,
Tous infâmes, tous dieux ! chaque astre avait le sien.
Chaque soleil portant au front sa tache d'ombre
Et de sang, s'appelait d'un nom sinistre et sombre,
Si bien que le pontife invoquait de tels saints,
Comme un bourreau qui fait l'appel des assassins.
Et cependant toujours croissait l'horrible engeance,
Et Rome avait versé son trop plein dans Byzance.
Le bon Dieu s'indignait de voir ce flot impur
Monter jusqu'à son ciel et crotter son azur.
u Mes comètes, dit-il, ma clémence est finie,
u Allez ! et qu'on me fasse une théophonie ;
ii Qu'on reprenne à ces dieux mon ciel : ils l'ont volé!??
L'ardente légion passa : tout fut brûlé.
Sommes-nous dans ces jours, comète redoutable ? Les temps sont doux, on est heureux, on est à table ! Ce siècle plein de gloire étouffe de vertu; On estheureux,les temps sont doux,pourquoi viens- tu? Cherche ailleurs le séjour des crimes que tu venges ; Notre charmante espèce est une espèce d'anges ; Comète, épargne-nous ! ce monde est innocent ; Il ne sait ce que c'est que de verser le sang. Les temps sont loin de nous où l'on vendait son âme; On ne voit plus de lâche, on ne voit plus d'infâme ; Personne auprès des grands ne sait vivre à genoux, Ce monde est innocent, te dis-je, épargne-nous !
Mais si jamais du haut de ta sublime route, Tu voyais, (dans une autre humanité sans doute), Sur un large fumier tout humide de sang, S'élever, comme un cèdre, un crime tout-puissant ; Déracine le cèdre, et laisse en paix Y arbuste, Cherche bien, vise bien, comète, et frappe juste!
Qu'avec toi je voudrais vers un monde nouveau
Voyager comme Astolfe, ou comme Cyrano !
Si tu voulais me prendre, à cheval sur ta queue,
Nous irions visiter la République bleue,
Au fond du ciel, bien loin, au delà de Vénus
Et de Mars, au delà des horizons connus.
Colombs de l'infini, nous franchirons le vide,
Et nous découvrirons ensemble une Atlantide.
Céleste aventurier sur l'Océan des airs,
Avec toi de l'azur traversant les déserts,
Nous chercherons, tous deux, là-haut des Amériques •
Et nous habiterons des villes chimériques,
Et celle de saint Jean et celle de Platon,
Cieux chantés par Virgile et pleures par M il ton,
Tous les Eldorados des pays de magie
Et tous les Valhallas de la théologie,
Et la cité divine où jadis s'envola
L'âme des Augustin et des Campanella.
Dans le monde idéal des religions mortes,
De tous les paradis tu m'ouvriras les portes ;
Et, lorsque nous serons dans le mystique lieu,
Tu me montreras tout, y compris le bon Dieu !
N'es-tu qu'une touriste, allant de monde en monde,
Afin d'étudier chaque machine ronde,
Et ce qu'elle produit d'étranges animaux
Et la somme des biens, et la somme des maux ?
Si tu veux voir Paris, prends-moi pour cicérone ;
De la porte d'Enfer à la porte du Troue,
Tu pourras, à la loupe, apercevoir un tas
De petits animaux que tu ne connais pas.
Viens ! c'est là-bas, au fond de cette brunie épaisse, Que tu verras grouiller cette bizarre espèce. Regarde les fourneaux du cuisinier Dentu ! Gargote littéraire à bouche que veux-tu, Où des pauvres d'esprit l'estomac famélique Se remplit chaque jour de soupe économique. Et Périsse, c'est là surtout qu'il faut aller, Comète, si tu veux vraiment te régaler ; C'est là que, chaque jour, avec la Providence, Notre monde entretient une correspondance, Et chez lui, chaque jour, en divins numéros, Le Moniteur du ciel tombe sur ses bureaux. Du pays d'où tu viens si tu veux des nouvelles, Tu les trouveras là, sûres, officielles ; Chaque auteur inspiré, dans son livre ingénu, Te parlera de Dieu, qu'il a beaucoup connu. Tu pourras admirer les Muses pénitentes, Discourant sur ton maître en phrases compétentes, Ma chère, et tu seras surprise, comme moi,
Dé voir tous ces gens-là mieux informés que toi, Yiens voir Veuillot-Tonnant, Jupin folliculaire, Soufflant sur la raison le vent de sa colère, Et, terrible, au milieu d'un nuage d'encens, Prêt à lancer sa foudre à l'hydre du bon sens, Terrassant le démon de la science humaine, Beau comme saint Michel au haut de sa fontaine î Sois polie avec lui, car lorsqu'il est fâché, C'est un Père Duchêne assez mal embouché. Viens voir comme, au besoin, sa muse papaline Dans un couplet galant trousse une crinoline ; Tel autrefois David de Goliath vainqueur Daignait aussi descendre à conquérir un cœur. Cet homme-là, vois-tu, ma belle voyageuse, Vaut lui seul le voyage, et sa prose rageuse T'amusera ; Paris serait triste sans lui, Et la gaîté française allait mourir d'ennui, Mais enfin Veuillot vint. Corybante en délire, Il a, tous les matins, le petit mot pour rire ;
Mots charmants que Vadé même ne dirait pas, Et qui feraient frémir la Nuit du mardi-gras. Regarde dans leur ciel Véron, La Guéronnière, Havin, Guéroult, versant des torrents de lumière Sur un sombre troupeau d'obscurs blasphémateurs. Puis nous irons au Cirque , en quittant ces hauteurs. Viens voir comme ici-bas maint et maint satellite, Autour de son soleil, tourne dans son orbite, Et, dans son petit coin, se contente humblement D'exécuter à temps son petit mouvement.
Toi qui n'obéis pas à cette loi commune Comme un simple mortel, comme une simple lune, Dans notre monde, hélas! je ne sais vraiment quoi Je pourrais te montrer qui fût digne de toi. Chère étoile, entre nous, je te trouve un peu sotte D'errer à l'aventure, ainsi que Don Quichotte. Quand tu peux fréquenter un monde bien plus beau, Quand tu peux visiter Saturne et son anneau, C'est chez nous que tu viens, folle! chez nous qui sommes
Si las de notre terre et si fâchés d'être hommes !
Tu te dégoûteras bientôt du monde humain.
Je te conseillerais de passer ton chemin.
Ne peux- tu pas au moins, en partant, ma petite.
Nous laisser un bienfait pour carte de visite ?
Si la terre ne peut que te faire pitié,
Fais-lui sentir au moins ta céleste amitié.
Voyons î que feras-tu ? ta bénigne influence
Va-t-elle de vertus ensemencer la France ?
Feras-tu respecter religieusement
Aux femmes leur amour, aux hommes leur serment ?
N'as-tu que du mépris pour notre taupinière ?
Eh bien ! je te demande une grâce dernière :
Secoue, en t'en allant, ta crinière de feu.
Ici, nous avons froid ; réchauffe-nous un peu.
Fais sur chacun de nous pleuvoir une parcelle
De ta flamme divine ; oh! rien qu'une étincelle.
Qui, tombant sur la cendre épaisse de nos cœurs,
Rallume le foyer des sublimes ardeurs !
Mais quoi? tu pars déjà, me prétextant, sans doute, Quelque ordre de Newton sur ta feuille de route ; Mais n'es-tu donc errante et libre qu'à demi ? J'ai besoin de toi ; reste !
— Adieu ! mon pauvre ami.
— Tu me fuis ainsi, moi, qui t'appelle et qui t'aime t Retourne donc au fond de ta grande Bohême, Exécrable sorcière, affreuse gitana; Cours vite te cacher dans un vieil almanach ! Je maudis les rayons de ta face impudente, Ta guenille de flamme et ta perruque ardente ; Va, comète sans cœur, va, monstre aérien, Traîner ta queue ailleurs, car tu n'es bonne à rien !
0 muse! que fais-tu, durant ces jours maudits, Pauvre vierge, égarée au milieu des bandits ; Est-il temps de rimer l'amour en odelettes, Et de courir aux champs cueillir des pâquerettes ? Vas-tu, les pieds noyés dans la boue et le sang> T'égayer aux fredons d'un refrain innocent?
Ne peux-tu retrouver, ô muse populaire, Sur ta lyre d'airain des notes de colère, Et sonner def nouveau sur ce peuple endormi Le tocsin de Barbier ou de Barthélémy ? Crois-moi, laisse Gautier ruminer des cantates. Laisse les courtisans marcher à quatre pattes, Laisse sur leur perchoir et dans leurs poulaillers S'égosiller le chœur des oiseaux familiers. Regarde agonisant dans leur décrépitude Ceux qu'effraie une voix indépendante et rude, Les Camille Doucet, les Méry, les Ponsard, Et n'espère plus rien des transfuges de l'art. Pour réparer l'honneur français qui se dégrade, Jette un rayon d'Hugo dans l'âme d'un Lapradeî En France il est encor de ces cœurs généreux, Tout enfiélés de haine et consumés de feux, Qui détestent César et que César déteste, Qui se conservent sains au milieu de la peste, Et qui sentent en eux gronder un d'Aubigné,
Aussitôt que le cœur de la France a saigné.
Le pire des états, c'est l'état militaire ;
Crise des nations, mortelle ou salutaire,
Mais terrible toujours, un pareil traitement
Epuise, et le malade en revient rarement :
Le lion râle et meurt, la patte dans le piège ;
L'état impérial est un état de siège ;
Les pouvoirs réguliers demeurent suspendus ;
L'esprit surtout, l'esprit fuit les peuples vendus:
Il se cache, ou proteste au dehors. La Censure
Donne aujourd'hui le ton et marque la mesure
A tous, comme le chef d'orchestre au Luxembourg ;
Chacun règle à sa voix son fifre ou son tambour;
Chaque matin la classe écrit une dictée,
Et la littérature est enrégimentée.
Jamais on n'avait vu moins de talents autour
D'un souverain, jamais une plus pauvre cour.
Et jamais on n'a vu plus éclatant divorce
De l'esprit indigné répudiant la force :
Troplong, Billaut, Granier, Dumas et Leverrier, Baroche et Sainte-Beuve, About avec Augier, Sont les seuls ornements de cette bande honnête. Si vous en trouvez dix, je vous donne la tête Du dixième : ce sont les neuf Muses d'Etat, Tous les jours au palais dansant leur entrechat ; Pauvres gens dont l'esprit s'éteint, dont le génie Expire asphixié par leur ignominie ; Ils sont là, ces lépreux et ces pestiférés, Cherchant toujours à fuir leurs lazarets dorés ; Mais partout autour d'eux une main salutaire Oppose à leur sortie un cordon sanitaire. Pour eux plus de refuge : un public irrité Les condamne à l'Empire à perpétuité, Et traînant derrière eux la honte de leur maître, Derrière eux ils verront le châtiment paraître. Ils ont beau prononcer le mot de liberté, Afin d'exorciser l'impopularité, Ils portent sur le front la tache indélébile,
Et leur vue a suffi pour allumer la bile
De ceux qu'auparavant rien n'avait pu fâcher.
u Car pourquoi ces gens-là viennent-ils nous chercher ?
k. Disait -on; après tout, nous dormons, et nous sommes
u De bons bourgeois, c'est vrai, mais nous sommes des hommes
u En même temps. Qui sont ces auteurs clandestins ?
u Que dans la nuit l'Empire achève ses destins !
U Puisque nous voulons bien oublier cette chose,
t» Puisque nous attendons notre heure; mais qu'il ose
à Se montrer ; non ! il est des gens, en certains cas,
u Qu'on laisse vivre, mais... qu'on ne fréquente pas.
u Donc à bas les auteurs de cour et d'antichambre !
u Donc s'il est un seul lieu, depuis le Deux-Décembre,
u Où l'on puisse parler encor, nous parlerons !
u Nous parlerons d'abord, ensuite... nous verrons! »
A leur approche ainsi tout s'arme, tout fait rage,
Et le ciel le plus calme est un ciel noir d'orage ;
La Sorbonne a des cris, l'Odéon des sifflets,
Et la main la plus douce est pleine de soufflets.
Nisard s'enfuit; Renan s'enfuit; vers d'autres terres Gaètana montra la route aux volontaires. Tous ces petits aiglons, avec des cris aigus, Rentrèrent dans leur cage, et l'on n'en parla plus, En vain, pour déguiser quelque nouvelle frasque, Najac prête un faux nez, et Séjour prête un masque. Le public n'aime pas les auteurs policiers : Il les poursuit partout de sifflets justiciers. O Ronsard ! de ton temps on disait la Pléiade : Il faudra que, du nôtre, on dise la Brigade, Dont la gloire commence, hélas ! on ne sait où, Et finit à Mocquart, en passant par Sardou.
De ses crimes, le plus détestable, celui Que les peuples croyaient impossible aujourd'hui, Qu'on a vu seulement une fois depuis Rome, Qu'on doit le plus maudire, et qui fait de cet homme Le fléau de la France et le remords de Dieu ; Celui qui peut à l'oncle égaler le neveu ;
N'est point d'avoir, afin de régner sans encombre,
Egorgé dans Paris des victimes sans nombre,
Eloigné, transporté, proscrit, emprisonné,
Interné, fusillé, noyé, guillotiné.
Fait partout des martyrs, des orphelins, des veuves,
Dans Part d'assassiner trouvé des formes neuves :
Les duels, sans témoins, dans sa propre maison,
Les philtres furieux qui troublent la raison ;
Massacré les enfants, les vieillards et les femmes,
Et chargeant Saint-Arnaud de ses ordres infâmes,
D'avoir, tranquillement, dit, dans son cabinet,
u Qu'il brûlerait Paris, si Paris le gênait ; «
Ni de t'avoir enfin trahie et violée,
Trop clémente Patrie, et sous ses pieds foulée,
Avec toutes les lois dont tu l'avais lié ;
— Et c'est ta honte, à toi, de l'avoir oublié ; —
Ce n'était pas assez, France, qu'il déshonore,
De tous ces attentats ; il a fait plus encore :
Ces crimes sont affreux, il en est un plus grand;
Il les a couronnés par un forfait géant ;
O France ! Il a voulu, méprisant ta vengeance,
Etouffer ton bon sens et ton intelligence ;
Il a voulu, d'un coup de son autorité,
Tuer ta conscience et ton honnêteté.
Pour que son coup-d'Etat s'innocente et s'explique,
Il a décembrisé la morale publique,
Epaissi l'ignorance et propagé l'erreur,
Par la ruse achevé l'œuvre de la terreur,
Semé dans les esprits la graine de ses crimes,
Puis hypocritement consulté ses victimes :
Le magistrat, le prêtre, on répondu : C'est bien.
Voilà son crime, ô France ! — Il est aussi le tien.
Je ne sais quelle loi mystérieuse, étrange, Des choses d'ici-bas combine le mélange ; Par quelle attraction et par quel concordat On voit toujours unis le prêtre et le soldat, Et la Force et sa sœur jumelle, l'Ignorance, Ensemble conspirant la commune souffrance, Et la tache de sang des usurpations
44 PAUVRE frange!
Couverte par le flot des bénédictions ;
Toujours les Te Deum sanctifiant les crimes,
Et toujours les Sibours maudissant les victimes.
Forçant la Providence à se mettre avec eux,
Et, pour servir les rois, encanaillant les dieux ;
Des attentats heureux la piété complice,
Et la religion d'accord avec le vice ;
Toute infamie enfin et toute abjection
En quête d'indulgence et d'absolution,
Tout droit, comme au marché, s'en allant à l'Eglise ;
Et trouvant un vendeur de cette marchandise,
Un vieux simoniaque, industriel du lieu,
Usurier de pardons, prostitueur de Dieu,
Receleur de péchés, entremetteur des âmes,
Escroc tenant boutique ouverte aux vieilles femmes
De céleste denrée et d'élixir divin,
Plus fourbe que Veuillot et plus bête qu'Havin,
Esclave sans rougir, comédien sans rire,
Un prêtre enfin, toujours docile et prêt à dire
Au scélérat puissant qui double ses profits :
u C'est bien; péchez toujours; allez en paix, mon fils.??
Que de fois on a vu le brigand de la Pouille
L'assassin, le voleur, qui tue et qui dépouille,
Aux pieds de saint Janvier, avec dévotion,
Le prier de bénir sa spéculation !
Et que de fois on vit la Vénus mercenaire,
Aux pieds de la Madone, au fond du Transtévère,
Prier pieusement la Vierge de secours
De faire prospérer son commerce d'amours !
Et tous les criminels enfin, tous les infâmes,
Croyant qu'une oraison peut lessiver les âmes,
Les uns souillés de boue et les autres de sang,
Embaucher avec eux quelque saint innocent !
Aussi, fille ou bandit, César ou Madeleine,
Quel que soit le client, l'Eglise est toujours pleine :
Bonaparte de Eome achète les faveurs,
Et la Mathilde vient d'entrer aux Sept-Douleurs!