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Pauvre Mathieu suivi de La ligne et la couleur

Il y a quelque part, près du jardin du Luxembourg, dans la rue de l'Ouest, une maison dont j'ai oublié le numéro, mais vers laquelle j'irais les yeux fermés, bien que je n’en aie pas visité le seuil depuis dix ans; son aspect, sa physionomie sont encore aussi présents à mes souvenirs que le jour où j'y allai pour la dernière fois. Elle se compose de deux corps de logis séparés par une longue cour; les bâtiments n'ont que deux étages, chose infiniment rare dans notre Paris où les hommes s’empilent les uns sur les autres comme marchandise de médiocre valeur, et ces deux étages ont pour croisées des baies immenses fermées par de grandes verrières, ce qui doit permettre à la lumière du jour de pénétrer à grands flots dans les

pièces qu’elles éclairent, autre rareté qui trahit au regard le moins exercé une destination particulière et bien précise, celle d'ateliers pour les peintres el les sculpteurs.

On vivait un peu en frères dans cette ruche, c’està-dire en assez bonne intelligence à la surface ; on se tutoyait, on fumait à la même pipe, on courait les mêmes amours; mais au fond, tous les habitants du logis exerçant la même profession, il naissait chaque jour assez de prétextes d'envie pour qu’on se détestat toute l’année,

Au temps où remonte cette histoire, la colonie était presque entièrement peuplée de jeunes gens ; doncelle était bruyante, hargneuse aux voisins, et plus occupée de régénérer l’insipide répertoire des charges d'atelier que de procréer des chefs-d’œuvre. Enfanter des chefs-d’œuvre n’est pas le fait de tout le monde, même lorsque l'on n’a que vingt ans; mais au moins peut-on se préparer, par le travail et l'étude, des destinées utiles et sérieuses. C’est ce que pensait un seul parmi tous les habitants de ceite ruche vouée aux frelons ; celui-là, à la vérité, était un être si bizarre, un si mauvais camarade, un artiste d’une trempe si singulière, que rien n’étonnait plus venant de lui. Il sortait peu, travaillait beaucoup, ne se mêlait jamais aux parties de plaisir, ni aux folles joies de ses confrères ; bref, c'était un excentrique, et on avait fini par le considérer comme un cerveau malade qu'il ne fallait pas contrarier dans ses absurdes inclinations.

On ne l’appelait jamais que « ce pauvre Mathieu, » et il était connu sous ce nom dans tout le quartier qui partageait, hélas! sur son compte, l'opinion des quinze Raphaëls et des huit Phidias de la rue de l'Ouest. Devant pareille autorité, qui eût osé mettre en doute les infirmités intellectuelles du « pauvre Mathieu? »

« Ge pauvre Mathieu » s'était donc imaginé que pour devenir un peintre il ne suffisait pas de s’abandonner aux hasards de la palette, d'obéir aux entrainements inféconds d’une facilité traîtresse, de porter les cheveux longs, les habits courts, de se coiffer d’un chapeau à longs poils hérissés, de faire des tours d'équilibre et de parler argot. Dans sa candeur, il croyait naïvement que tout cela pouvait être utile en son temps, mais qu’il fallait, avant de prendre ces grands airs et ces belles façons, étudier quelque peu les maîtres anciens, se familiariser avec les maîtres modernes, apprendre des uns et des autres tous les secrets de l’art, interroger souvent la nature, élever son intelligence et son cœur par la lecture assidue de l’histoire et des poëtes, se faire d’un travail soutenu un besoin, d’un labeur studieux une nécessité de la vie, s’habituer enfin à respecter les règles, au lieu de les nier pour s’épargner la peine de s’y soumettre. Le chapeau hérissé, les habits courts etles cheveux longs pouvaient venir ensuite, mais seulement à titre d’accessoires et comme complément de l’éducation. En attendant, il se coiffait comme tout le monde, s’habillait

commeun petitcommis de ministère,oucomme un clerc 4,

d’avoué, restait presque toujours enfermé chez lui, rivé à ses livres ou à son chevalet, et ne sortait guère que le dimanche et le soir, quand venait le printemps, pour aller entendre de loin, sur le boulevard du Montparnasse, l'orchestre des bals champêtres. Il aimait la musique, ce jeune homme, et ne gagnant pas encore assez d'argent pour se faire un des habitués de l'Opéra et du Conservatoire, il bornait ses jouissances aux échos affaiblis des polkas et des valses. Trois fois par semaine, lorsque la Chaumière ouvrait aux étourdis des écoles ses jardins hospitaliers, il allait s'asseoir dans le voisinage sur un banc ou sur le revers d'un fossé, et là, le genou ou le front dans les mains, il rêvait, il avait des extases, des aspirations, des souvenirs, peut-être des espérances, espérances de gloire sans doute, car pour celles du cœur le pauvre Mathieu savait bien qu’elles ne devaient pas germer pour lui. Il était laid, ses camarades le lui disaient tous les jours, et, ce qui était le plus cruel, les maîtresses de ses camarades le lui répétaient sans cesse. Il s’y était fait à la longue et s'était résigné à son sort, non sans que son jeune cœur se révoltât quelquefois, non qu'il n’entendit parfois murmurer dans son âme ces voix harmonieuses des belles années, ces douces chansons qui invitent à aimer ; la vie pour lui devait se borner au travail et à la rêverie. Qui donc l’eût aimé, lui qui était orphelin, lui qui n'avait pas connu son père, et dont la mère était morte en lui donnant le jour?

Il avait cependant trouvé un ami, un protecteur, un homme qui avait pris soin de son enfance et l’avait envoyé à l’école, qui lui avait fait enseigner les premiers principes de l’art. Mais quel homme étrange que ce protecteur, quel sombre et taciturne personnage que cet ami! C'était un des premiers magistrats d’une cour d’appel des départements, amateur éclairé des arts, fiche, disait-on, savant, érudit même, d’un esprit profondément observateur, d’un jugement sûr et droit, mais d’une sévérité excessive, d’une humeur assez désagréable et d’une taciturnité devenue proverbiale. Dans la ville où il présidait, on l’accusait de sécheresse d'âme, presque de cruauté, et on lui donnait la qualification d’original. Comment cet homme, à qui l’on n'avait connu ni une faiblesse de cœur, ni une affection, s’était-il pris d’une belle amitié pour « le pauvre Mathieu, » c'est ce que personne n’expliquait d’une manière bien catégorique. Nous ne répéterons pas tous les bruits qui couraient à ce sujet, nous raconterons seulement l'entretien presque monosyllabique qui eut lieu entre le protecteur et le protégé, lorsque celui-ci eut atteint l’âge de vingt ans.

Le magistrat tit venir le jeune Mathieu, et lui dit :

— Vous avez vingt ans ?

— Oui, monsieur le président, répondit Mathieu en tremblant, car il était toujours fort intimidé quand il se trouvait en face du grave personnage.

— À vingt ans, vous devriez être soldat.

— Monsieur le président n’a pas voulu me le permettre.

— J'ai eu tort; vous ne serez jamais qu’un bar- | bouilleur.

Le jeune homme baissa la tête avec humilité.

— Quel jour est-il ?

— Mercredi.

— Le quantième du mois?

— Dix octobre.

— Faites votre paquet.

— Pour aller m’engager? hasarda le jeune artiste avec un élan qui pouvait passer pour de la joie.

— Non.

— Est-ce pour aller loin, monsieur le président?

— Oui. |

— Faut-il que je prenne tout ce qui m’appartient, ou seulement des effets pour quelques jours ?

— Tout.

— Je ne reviendrai donc plus.

— Non. :

Le jeune homme, interdit, attendait quelque explication nouvelle; mais comme elle ne venait pas, et qu'il avait peur d'interroger encore, il tourna sur ses talons et se dirigea lentement vers la porte qu’il allait franchir quand un mot l’arrêta.

— Mathieu!

— Me voici, monsieur le président.

Le magistrat tira de son gousset une énorme montre à breloques.

— Vingt minutes pour vous préparer.

Vingt minutes ne s'étaient pas écoulées que le jeune homme entrait dans le cabinet du magistrat tenant à la main une petite valise où se trouvaient toute sa garde-robe et toute sa fortune. Le président était déjà en costume de voyage, et la voiture était attelée dans la cour; il tira de nouveau sa montre, et satisfait de la ponctualité de son protégé :

— Bien! dit-il.

Et ce fut le seul mot qu’il pronônça avant d'arriver

,à Paris; on avait passé une demi-heure en voiture et quatre heures en chemin de fer.

Il n’en prononça pas beaucoup davantage pendant

les trois jours qu’il passa à Paris avec son protégé, et à peine eut-il installé le jeune artiste dans l'atelier où nous le trouvons, rue de l'Ouest, qu'il prit congé de lui, après l'avoir recommandé toutefois à un membre de l’Institut qu’il connaissait.

— Que sait votre protégé? avait demandé l’académicien.

— Rien,avait répondu laconiquement le magistrat,

— Mais alors que puis-je lui apprendre?

— Tout.

Et sur ce mot, flatteur assurément, il disparut en ordonnant du geste à son protégé de ne pas le suivre. L’académicien sourit, et prenant amicalement la main du jeune homme qui avait bonne envie de pleurer :

— Rassurez-vous, mon jeune ami, lui dit-il avec bonté, vous avez un singulier protecteur, mais je ne

crois guère que la moitié de ce qu'il m'a dit. Venez me voir avec quelques-unes de vos études et nous aviserons à vous donner des conseils, dont, j'en suis sûr, vous profiterez. :

Le pauvre Mathieu balbutia quelques remerciments et se retira tout confus d’un si bon accueil. En retournant à la chambrette qui devait lui servir d’habitation pendant les heures qu’il ne passait pas à l’atelier, il ne pouvait défendre son âme contre un sentiment de tristesse qui l’envahissait. Le seul homme qui lui eût témoigné quelque intérêt depuis sa naissance venait de se séparer de lui pour longtemps, pour toujours peut-être, et il n'avait pu être admis à lui témoigner même sa reconnaissance; il n'avait pu lui dire une seule des pensées qui se pressaient dans son esprit, une seule des émotions qui troublaient son

“cœur. Certes, jamais l'étrange protecteur que la Providence lui avait donné n'avait eu pour lui un doux regard, une bonne parole; son aspect sévère l'intimidait, sa voix sèche et dure le faisait trembler, et malgré cela il se sentait attiré vers lui par une force invincible, il s’était accoutumé à concentrer sur lui tout ce qu'il avait de tendresse en son âme, et il ne lui eût point coûté de donner sa vie pour la sienne. Aussi, cette séparation, qu'il avait peut-être désirée quelquefois lorsqu'il ne pouvait pas la prévoir, laissait-elle en son cœur un vide douloureux que le bon accueil de l’académicien et l'espérance toujours souriante à la jeunesse ne suffisaient pas à remplir.

Lorsqu'il posa le pied sur le seuil de la maison qu'il allait habiter, le concierge lui remit une lettre, et dans l'écriture de la suscription Mathieu reconnut celle de son protecteur. Le cœur battait bien fort au pauvre jeune homme. Celui à qui il devait tout daignait pour la première fois de sa vie correspondre avec lui; celui à qui il avait voué un culte de respect, d’obéissance et presque d'amour filial, voulait bien descendre des hauteurs idéales où l'imagination de notre artiste l'avait élevé, pour engager avec lui quelque chose de plus sérieux qu’une conversation, quelque chose de plus directement actif qu’un entretien. Quand on se voit chaque jour, il est naturel qu’on se parle; mais se donner la peine de prendre une plume et de barbouiller quelques pages de papier, c’est une affaire qui impose toujours un certain dérangement et suppose un acte ferme et précis de la volonté; et dans l'esprit de Mathieu, pour que son protecteur lui eût donné cette preuve d'attention, il fallait qu'il eût exercé une violente pression sur lui-même. La marque d’estime n’en avait que plus de prix àses yeux, et tout en caressant le cachet qu'il n’osait briser, il se voyait déjà, le pauvre jeune homme, grandi de cent coudées.

Par malheur, 1l avait oublié en ce moment le laconisme habituel de son protecteur. Le cachet fut brisé, l'enveloppe tomba et il ne resta dans les doigts de Mathieu que deux billets de banque de mille francs, soigneusement enveloppés dans un morceau de papier blanc. Pas une ligne, pas une syllabe.

Mathieu laissa échapper le papier-monnaie, ses deux bras s’allongèrent contre son corps, sa tête s’affaissa sur son buste et une larme ruissela sur ses joues. De l’argent, rien que de l’argent! Quelle sécheresse, quelle cruauté! Tout ce qu’il y avait de noble et de délicat dans l’âme du jeune homme s’indignait et se révoltait. Il en voulait, à cet homme sans cœur, de l’émotion qu'il avait un moment ressentie, de l’espérance qu’il avait pu concevoir, et surtout de l’argent que l'enveloppe contenait. Cet argent, son protecteur ne pouvait-il pas une heure plus tôt le lui remettre en main propre, au lieu de le lui envoyer ainsi froidement, d’une manière presque blessante? Certes, si le magistrat, tout président qu’il était et tout généreux qu'il s'était toujours montré envers lui, se fût trouvé là, il est probable que l'artiste eût relevé devant lui son front humilié et lui eût rendu ces chiffons de papier dont tant d’autres, en pareil cas, se seraient montrés uniquement jaloux. Qui sait même si cette pensée ne traversa pas le cerveau du jeune homme lorsque, au lieu de mettre ses billets en lieu sûr, il les plaça dans son portefeuille, reprit son chapeau et sortit ?

Ses pas se dirigèrent vers l'hôtel où M. X... était descendu; M. X... venait de le quitter et de se faire conduire au chemin de fer. Force fut donc à Mathieu de rengainer son indignation et de garder ses billets de banque. Ceux-ci d’ailleurs lui devinrent bientôt fort utiles, bien que, contrairement à tous les ws et

coutumes de l’art, Mathieu se montrât aussi économe que reconnaissant. Toutefois, dans sa première lettre au magistrat, la délicatesse du jeune artiste crut devoir se manifester, et il protesta, avec tous les respects et toutes les réserves imaginables, de son désintéressement et de sa reconnaissance, ajoutant qu'il espérait bientôt ne plus être une charge pour son protecteur, mais au contraire une occasion de satisfaction et d’orgueil. La lettre était assez bien tournée du - reste, et elle avait, ce qui vaut mieux que le meilleur des styles, cet accent intime et profond qui vient du cœur pour aller au cœur, charme infini qui fait la grâce des poëtes et la force des amoureux.

A cette lettre, M. X... répondit, fidèle à ses habitudes laconiques, les lignes suivantes :

« Vous écrivez des sottises, tâchez de ne pas en faire. Occupez-vous de vos études et n’ayez pas souci d'où l'argent vous vient, pourvu qu’il vous vienne. »

Ces brèves paroles n'étaient peut-être pas d’un bien haut sentiment moral, mais Mathieu n’était pas homme à pratiquer à la lettre de pareils préceptes; son heureuse nature était faite pour lutter avec avantage contre de bien plus perfides tentations. Pendant deux ans il continua à correspondre avec son protecteur, mais celui-ci ne lui répondait pas toujours, et quand il le faisait, c'était dans le style et dans le goût dont

on vient de voir un échantillon. Pendant ces deux 4 2

années, Mathieu ne quitta pas Paris, et M. X... n y vint ; qu'une seule fois, un seul jour, quelques heures à peine. Il tomba comme une bombe dans l'atelier de la rue de l'Ouest, entra sans frapper, dérangea un modèle qui posait et bouleversa, sans souffler mot, toutes les toiles de l'établissement. Quand il eut ainsi fureté partout et tout inspecté :

— N'avez-vous rien autre chose? dit-il.

— Non, monsieur le président, balbutia l'artiste.

— Et c'est à cela que vous avez employé votre temps ?

— J'ai fait beaucoup d’études d’après nature, comme vous voyez.

— Et pas de tableaux d'ensemble, de compositions ?

— J'ai suivi vos conseils et ceux de mes professeurs : avant de produire, j'ai voulu étudier.

— Après?

— Je ferai ce qu’il vous plaira de m'ordonner. Si vous croyez que des compositions.

— Non.

— Ou de petits tableaux...

— Non, non.

— Alors, veuillez être assez bon, monsieur le président, pour me dire...

— Cela ne me regarde pas; c’est votre affaire.

Et prononçant ces mots, le magistrat disparut.

Mathieu le suivit jusque dans la rue, dans l'espoir qu'une dernière parole lui révélerait la penséé de son

protecteur; mais celui-ci ne retourna pas même la tête et disparut bientôt sous les ombrages du jardin du Luxembourg.

Quelques heures après, Mathieu recevait, comme l’année précédente, deux billets de mille francs, renfermés dans une enveloppe, mais sur le papier était tracée cette sentence :

« Labor improbus omnia vincit. »

Cette fois la dignité du jeune artiste ne se révolta pas outre mesure et un léger sourire vint même errer sur ses lèvres. Paris avait-il donc altéré déjà la pureté de ce cœur naïf? Non, mais son intelligence plus développée et son expérience plusexercée commencçaient à comprendre le côté pratique des choses et à se familiariser avec les excentricités du vieux magistral, Il n’en reprit pas moins son travail avec ardeur, étudiant le nu pour obéir aux sages conseils de l’académicien, et faisant des recherches incessantes sur l'harmonie des couleurs chez les peintres vénitiens, afin de complaire à ses propres goûts. Cette double application de ses facultés avait pour effet de donner au jeune artiste un crayon sûr et une palette brillante.

Mais ce talent modeste, qui couvait l'avenir en silence et qui s'était interdit toute expansion précoce, restait ignoré de tous et n’était pas mème soupçonné de ses compagnons d’études. On le traitait de fou parce qu’il recommençait vingt fois la même figure,

de mauvais camarade parce qu’il restait concentré en lui-même etne se livrait jamais à ce que l’on est convenu d'appeler, à Paris, les plaisirs de jeunesse. Aux heures du travail, qui étaient nombreuses pour lui, Mathieu restait enfermé dans son atelier, et s’il n’allait pas déranger les autres sous prétexte de cigare, il ne permettait pas non plus qu'on le dérangeàt ; il demeurait des journées entières seul, en tête-à-tête avec sa palette. Et quand le soir venait, au lieu de courir aux estaminets ou dans les guinguettes du boulevard extérieur, comme le faisaient tous les artistes du quartier, il allait, seul encore, rêvant sous les arbres du jardin du Luxembourg ou sur le boulevard du Montparnasse pour écouter les lointains échos des orchestres de danse. Cet isolement continuel n'avait pas peu contribué à augmenter la timidité naturelle du jeune homme ; les quolibets des camarades, les sourires impertinents des petits modèles, les airs dédaigneux des grisettes, le faisaient douter de lui en toutes choses.

Cette nature à la fois délicate et fine, au lieu de s'épanouir comme elle eût fait au souffle vivifiant de l'amitié, s'était repliée sur elle-même, et parce que sa puissance ne s'était révélée à personne, et que personne n'avait facilité son expansion, elle se croyait privée de tous les dons et déshéritée de tous trésors intellectuels par l'influence d’une mauvaise fée. Maïs cetle défiance de soi, au lieu de décourager notre jeune artiste et de le plonger dans ces désespérances

où s’annihilent toutes les facultés, lui inspirait au contraire une grande ardeur et une laborieuse persévérance, parce qu’elle ne lui laissait entrevoir qu’un but modeste, presque sous sa main, au lieu de ces brillantes destinées que rêve l’orgueil et qu'il n’atteint jamais.

Si le pauvre Mathieu témoignait d’une modestie et d'une réserve excessives quand il s'agissait de son art, on peut penser qu'il en montrait davantage encore lorsqu'il s'agissait de sa personne. Bien qu'il sentit, autant que pas un, parler en lui le jugement et la raison, il hésitait toujours à donner son opinion et ne - le faisait qu'avec toutes les précautions imaginables. Cette qualité, rare chez les jeunes gens d'aujourd'hui et particulièrement chez les artistes, aurait dû, ce semble , lui conquérir l'affection de tous ses camarades. Il n’en était pas ainsi. Parce qu’il n'était pas redouté, il n’était pas estimé, et parce qu’on n'avait pas une haute idée de ses forces, parce que sa faiblesse n’inspirait que de l'indifférence ou du mépris, on ne recherchait pas sa société, on le tournait en ridicule, on ne prenait à lui aucun intérêt, on ne lui témoignait aucune sympathie.

‘Parmi les habitants de la colonie d'artistes de la rue de l'Ouest, il y avait précisément à cette époque un jeune homme dont le caractère et les habitudes formaient le plus parfait contraste avec les habitudes et le caractère de Mathieu. C'était un nommé Val-

droche, fort mauvais sujet, méchant, caustique et

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moqueur, enfant de Paris s’il en fut jamais, n’ayant reçu d'autre éducation que celle de l'atelier, n'ayant d’autres principes que ceux de l’épicurisme moderne, d'autre moralité que celle qui se plie à toutes les éventualités, à toutes les convoitises. Beaucoup de vices, un esprit vif et mordant, une facilité extrème à tout faire superficiellement, une verve intarissable enfin, en faisaient le plus gai, le plus perfide, le plus joyeux et le plus terrible compagnon qui fût dans le monde des arts, depuis les ateliers de la barrière Pigalle jusqu’à ceux du boulevard des Invalides. Ajoutez à cela une vanité chatouilleuse, un orgueil colossal, une assurance inébranlable, et vous aurez une idée de ce type, hélas! trop commun parmi nos artistes parisiens. Il avait une réputation immense, réputation de talent, de bravoure et d'esprit. Il faisait presque déjà école et dictait ses lois à une foule de satellites, heureux de lui faire cortége pour se donner les airs d’être quelque chose. II venait de porter le comble à sa renommée au dernier Salon, en produisant une peinture exécutée d’après un nouveau procédé d’empâtement de son invention, et par l'inauguration d’un système de réalisme qui avait, comme tout ce qui est sot et laid au monde, trouvé immédiatement une bande de fanatiques.

Mathieu et Valdroche, on le comprend, n'étaient pas faits pour s'aimer. Valdroche détestait Mathieu, et Mathieu ne se sentait aucune sympathie, au fond de son cœur simple et loyal, pour Valdroche. Celui-ci

n'avait pas de raisons bien positives à donner de sa haine, mais il avait tenté les périls des concours et il avait échoué; au contraire, Mathieu venait pour la première fois, et en même temps que lui, de se présenter à l’École des beaux-arts, et son premier pas dans la voie sérieuse lui avait valu la grande médaille de torse académique. L’échec de Valdroche avait provoqué chez cette nature venimeuse une sorte de rage qui s’attaquait alternativement aux juges du concours et à l'élève couronné. Il est commode de nier absolument le talent que l’on ne peut pas vaincre, et de récuser des juges que l’on ne peut séduire.

Valdroche avait donc rompu violemment avec l’école et les traditions académiques, pour se lancer dans une voie nouvelle, et marcher seul à travers l’excentricité et le scandale à la conquête d’une renommée. Comme il le disait lui-même, il avait fait son appel au peuple, et le peuple lui avait donné ses suffrages. Il était devenu célèbre, on l’avait discuté dans les journaux, il était vengé de l’Académie.

Restait à se venger de Mathieu, ce qui, la nature pacifique et modeste du jeune homme étant donnée, devenait passablement difficile. Tout en affectant pour Mathieu le plus profond mépris, Valdroche au fond du cœur nourrissait contre lui une secrète envie. Avait-il donc deviné chez ce timide et laborieux jeune homme plus de valeur, plus d'intelligence, plus de talent que le protégé du magistrat ne s’en soupçonnait lui-même? C'est possible; toujours est-il qu'à compter

du jour de sa défaite il n'avait plus entendu parler de Mathieu sans pâlir et sans que la rage bouillonnât dans son cœur. L’orage commençait à gronder, et tout faisait pressentir aux familiers de Valdroche une prochaine et terrible explosion. Elle n'eut pourtant pas lieu, grâce à la douceur désespérante du pauvre Mathieu et à l'isolement presque absolu où il vivait. Combien de fois Valdroche, les poings fermés et l'œil en feu, ne l’avait-il pas attendu le soir, dans la cour, au milieu de ses flatteurs, pour lui jeter au passage quelque mot cruel, quelque injure odieuse et gratuite! Mais le pauvre Mathieu, comme s’il eût été averti par un secret instinct, prolongeait ces jours-là son travail et retardait sa sortie de l'atelier. Valdroche, que les plaisirs de l’estaminet ou de la guinguette conviaient ailleurs, s’impatientait d'attendre, et finissait par abandonner la-place à son rival.

Ainsi fut longtemps retardé un choc que l’on pouvait croire imminent. La sourde haine de Valdroche eut bientôt une nouvelle occasion de s’accroître, et son envie un nouveau prétexte pour se manifester.

Valdroche était le lion des jeunes artistes de la rue de l'Ouest, le beau du quartier. Il fallait le voir avec

sa veste de velours, le chapeau tyrolien sur l'oreille, la pipe à la bouche et les bras enfoncés jusqu'aux coudes dans les poches de son pantalon à la hussarde! I avait des airs conquérants et des allures de malamore qui tournaient la tête à toutes les fillettes du voisinage. Fier de ses succès, Valdroche se croyait irrésistible, et partout où il paraissait on devait, croyait-il, s’incliner devant lui. Aussi fut-il bien étonné un jour, lorsque à la suite des préliminaires d'usage, après maintes œillades lancées au passage, ayant cru pouvoir adresser ses hommages par écrit à mademoiselle Marie, il n’obtint pas sur-le-champ le triomphe qui lui semblait dû.

Mademoiselle Marie était la fille unique d’un vieil employé du ministère de l’intérieur, qui demeurait au rez-de-chaussée d’une maison de la rue de l'Ouest. C'était une charmante jeune fille, rose et blonde, qui posait depuis longtemps sans le savoir pour tous les anges qui sortaient des ateliers du quartier du Luxembourg. L'été, quand elle entr’ouvrait sa croisée el qu’elle se croyait bien abritée derrière un buisson de fleurs, il n’était pas rare qu’un peintre, à court de modèles et à bout d’inspirations, fût là, à deux pas, prêt à saisir à la dérobée ce profil pur, et cette ligne harmonieuse, et cet œil baissé sous une paupière diaphane. Mathieu n'avait pas été le dernier à prendre conseil de cette beauté virginale pour en répandre le rayonnement sur les créations de sa palette; mais il l'avait toujours fait avec tant de précautions et de ré-

serve, que la jeune fille ne s’en était jamais aperçue. Au contraire, Valdroche venait parfois le crayon à la main se planter insolemment devant la croisée, plus soucieux de se faire remarquer que de recueillir précieusement les traits divins de la jeune fille. Celle-ci, lorsqu'elle apercevait ce manége, se cachait en rougissant derrière son rideau, et Valdroche, très-satisfait de lui-même, se retirait en retroussant sa moustache, certain d’avoir produit sur ce jeune cœur une profonde impression.

Quand il se fut persuadé, dans sa fatuiié excessive, qu'il n’avait plus qu’un mot à dire pour déterminer l'explosion de l'incendie qu’il avait allumé, il pritune plume et traça sur un papier doré lés lignes brü- Jantes qui devaient assurer son triomphe. Puis, quand le soir fut venu, à l'heure où la rue est déserte, il passa devant la croisée entr’ouverte où la jeune fille respirait en rêvant la brise du soir, et glissa d’une main habile parmi les fleurs la lettre qu'il avait préparée. Ce manége fut-il accompli avec une si grande adresse qu'il échappa à la jeune fille ou bien celle-ci voulut-elle repousser par le témoignage de la plus manifeste indifférence cet hommage inconvenant du dangereux artiste? Toujours est-il qu’en arrangeant ses fleurs pour la nuit et en fermant les volets de sa fenêtre, mademoiselle Marie fit tomber dans la rue l’épitre brûlante de Valdroche. Et comme la rue de l'Ouest, peu fréquentée pendant le jour, l'est encore moins pendant la nuit, ce fut le pre-

mier passant qui la trouva le lendemain matin.

Ce premier passant fut notre pauvre Mathieu. Il avait l'habitude de se mettre au travail de très-grand matin, mais ce jour-là, il s'était levé plus tôt encore que de coutume pour terminer une étude qu’il voulait envoyer à son protecteur. Lorsqu'il était arrivé devant la maison habitée par mademoiselle Marie, il avait instinctivement ralenti et allégé son pas, de peur que le bruit ne troublât le sommeil de la jeune fille. En cherchant du regard les pavés saillants pour y poser la pointe de son pied, Mathieu aperçut la lettre par terre et s’empressa de la ramasser. L’enveloppe était cachetée, mais elle ne portait point de suscription ; il lui était donc impossible de savoir à qui elle était destinée, et pourtant il sentait sa main trembler et son cœur se troubler.

— C'est pour elle, dit-il tout bas.

Et ses doigts allaient briser le cachet lorsqu'il sentit une main vigoureuse s’appesantir sur son épaule.

— Eh! eh! mon compère, il paraît que vous ramassez de bonne heure les billets doux! dit une voix dure et moqueuse dont le timbre ne lui était pas inconnu. |

Le jeune homme se retourna brusquement et se trouva face à face avec Valdroche.

En toute circonstance autre que celle-ci, Mathieu se fût contenté sans doute de faire une réponse banale et de fuir tout prétexte d'entretien avec le rude compagnon ; mais la question avait été faite d’un

ton si impertinent et avec une intention si manifeste d’hostilité, elle venait si mal à propos et d’une facon si outrageante pour la jeune fille, qu’il redressa le front, et toisant Valdroche de la tête aux pieds :

— Qu'est-ce que cela vous fait? lui dit-il.

— Ce que cela me fait! répéta Valdroche en se croisant les bras comme un fort de la halle qui chercherait querelle; cela me fait beaucoup, mon jeune ami, car cette lettre est pour moi.

— Pour vous! Elle ne porte pas de suscription.

— Raison de plus, je vous dis qu’elle est pour moi. Voyons, finissons cette plaisanterie et donnez-moi cette lettre. |

Mathieu se croisa les bras à son tour, et regardant Valdroche en face : É

— Rien ne prouve que cette lettre soit pour vous, dit-il, et vous ne l'aurez pas.

— De gré ou de force, mon petit ami, je l'aurai.

— Venez donc la prendre, fit le jeune artiste en cachant le billet dans sa poche.

Quand il vit la détermination de Mathieu, Valdroche, au lieu de bondir sur sa proie comme il eût fait s’il y avait eu là des spectateurs, prit l’air le plus doux et le plus discret qu’il lui fut possible.

— Voyons, Mathieu, soyez raisonnable, je vous dis que cette lettre est à moi; c’est une réponse que j’attendais, et vous comprenez, entre camarades on se doit des égards. Cette lettre n’a pas d'adresse, c'est tout simple ; il y a certäines lettres au monde qui ne

paraissent adressées à personne et qui pourtant arrivent sûrement à leur destination. Vous avez été plus matineux que moi et vous avez trouvé le billet qui m'était destiné. En pareille‘ circonstance, moi, je n'aurais pas hésité à vous le rendre, si vous étiez venu me dire : « Valdroche, cette lettre m’appartient. » Est-ce que vous douteriez de ma parole?

Ce discours insidieux allait droit aux sentiments honnêtes qui étaient au fond du cœur de Mathieu. Celui-ci pensa que son camarade pouvait avoir raison; mais alors il fallait douter de la vertu de mademoiselle Marie, et c'était là un soupçon injurieux qui lui semblait une odieuse profanation.

— Non, dit-il, cette lettre ne vous est pas destinée, cela n’est pas possible.

— Pas possible! Et pourquoi cela?

— Parce que je l’ai trouvée sous cette fenêtre et que la maison n’a pas d'autre étage.

Valdroche, qui ne croyait guère à la vertu et qui se considérait comme irrésistible, eut bonne envie de rire en entendant ce raisonnement ; mais la vanité l'emportant, il se trouva presque offensé que l’on pût mettre en doute sa victoire.

— Eh bien, dit-il, sous cette fenêtre, c'est tout simple. Est-ce qu’il n’y a és là une pe fille ?

— Et vous prétendez...

— Tout beau, je ne da rien; seulement, il m'est bien peymis de supposer que l'on n’est pas tout à fait insensible.

uelle métamorphose s’opéra-t-il tout à coup chez le pauvre Mathieu ? Son regard devint celui d’un lion, ses dents claquèrent, ses doigts se crispèrent et tous les muscles de son corps se tendirent.

— Monsieur, s'écria-t-il, vous en avez menti.

Si jamais figure présenta le spectacle de l’étonnement, ce fut celle de Valdroche en recevant cette injurieuse apostrophe. 1] demeura un instant stupéfait comme s’il n’eût pas compris le mot qu’il venait d’entendre. Pendant ce temps-là, Mathieu avait brisé le cachet de la lettre et la parcourait d’un regard fiévreux pour y chercher la justification du démenti qu'il venait de donner. À peine l’eut-il lue, que ses traits se détendirent; ses yeux reprirent leur expression habituelle de sérénité, et sa bouche même se prit à sourire.

— Vous avez raison, dit-il en s’approchant de Valdroche avant que celui-ci fût revenu de sa surprise, vous avez raison, cette lettre est à vous, bien à vous, et je vous la rends. ï

Puis il partit d’un éclat de rire qui retentit au fond du cœur de Valdroche comme un appel de trompette. Celui-ci se redressa vivement, et reconnaissant dans la lettre que Mathieu venait de lire le billet qu'il avait écrit la veille, il poussa un cri de rage digne d’une hyène blessée. Mais l’hyène avait des dents et des griffes. Valdroche, d’un bond, sauta sur l'artiste, et avant que celui-ci eût eu le temps de se reconnaître, il était jeté à terre et à demi broyé sous le poing de fer de son rival.

PAUVRE MATHIEU al

La rue était déserte; Mathieu ne poussait pas un cri, pas une plainte. Accablé par des forces supérieures, ilse défendait de son mieux, mais sans succès, et la fureur de son adversaire augmentait à mesure qu'elle trouvait à se repaître ; il était douteux que le pauyre jeune homme sortit sain et sauf de cette lutte inégale.

Cependant, avant que le combat commencçäit, la croisée s'était ouverte doucement derrière la persienne du rez-de-chaussée, et probablement l'entretien des deux artistes avait trouvé des oreilles promptes à l’écouter. Au moment où Mathieu succombait, la persienne s’ouvrit à son tour, et une voix indignée s’écria :

— Monsieur Valdroche, vous êtes un lâche!

Ce mot tombé du ciel fit relever la tête et lacher prise au vainqueur.

— Lâche, dites-vous, mademoiselle! s’écria-t-il. Mais savez-vous ce qu'il a fait? À

— Peu m'importe; il est d’un homme lâche et sans courage d’attaquer un autre homme avec des armes supérieures. Vous trouveriez infàâme qu'on se miît quatre contre un, et vous ne rougissez pas de vous jeter sur monsieur, vous qui êles quatre fois plus fort que lui!

Cet hommage rendu à sa force physique ne laissait pas de flatter Valdroche; mais le ton et le regard méprisant de la jeune fille tempéraient un peu les élans de sa vanité.

Pendant ce temps-là, Mathieu était parvenu non

sans peine à se relever, et honteux de sa défaite aux yeux de la jeune fille, il essayait, en s'appuyant contre le mur, de regagner sa demeure. Mais dans sa chute sa tête avait porté sur un pavé aigu, le sang coulait en abondance sur son visage, et ses efforts étaient impuissants à reprendre ses forces épuisées. Après avoir fait un pas ou deux, il chancela et s’affaissa sur lui-même.

— Pauvre jeune homme! s’écria la jeune fille.

Et rentrant aussitôt dans l’appartement, elle appela son père, à qui elle expliqua en deux mots ce qui venait de se passer. Le vieil employé du ministère élait un bon homme qui avait l'habitude de se lever matin ; il se trouva donc prêt à obéir à l'inspiration de sa fille et à voler au secours du jeune artiste. Valdroche, qui était resté là, honteux de sa mauvaise action et tremblant sur les conséquences qu’elle pouvait avoir, aida

J'employé à relever Mathieu et à le faire entrer dans la maison. Peut-être avait-il aussi une arrière-pensée en témoignant ainsi de ses regrets; peut-être voulait-il se ménager un pardon et s'ouvrir une porte dont il

+ n’espérait pas de sitôt franchir le seuil. Quoi qu'il en soit, il se montra presque aussi empressé que la jeune fille à porter les premiers secours à sa victime, et, lorsque le jeune homme commença à rouvrir les yeux, il eut le tact de se retirer en demandant au maître de la maison la permission de revenir voir son camarade.

Il revint en effet quelques heures plus tard, et trouva

le jeune artiste assis dans le meilleur fauteuil, entre

Marie et sa mère, toutes deux empressées à renouve-

ler sur son front blessé des compresses d’eau froide.

À tout homme moins sûr de lui que Valdroche, ce

spectacle aurait suffi pour détruire toutes ses espé-

rances ; mais en jetant un regard sur son antagoniste,

qui, à la vérité, n'était rien moins qu’un Antinoüs, et

en voyant en même temps sa propre image reproduite dans une glace, il ne put lui venir un instant à l’esprit

que la laideur de Mathieu dût un jour l'emporter sur

sa beauté. Il attribua à cet instinct de charité qui gît

au cœur de toutes les femmes, les soins et les atten-

tions dont mademoiselle Marie entourait le jeune

peintre, et s’estima heureux d’avoir provoqué des

circonstances si favorables à ses projets. Toutefois, il

crut devoir $e donner des airs de repentir et des façons d'homme attendri, afin de regagner un peu du

terrain que le pugilat du matin lui avait fait perdre

dans le cœur de la jeune fille. Après avoir salué les

deux dames, il alla donc droit au jeune artiste, et s’in- \ clinant devant lui avec plus de souplesse qu’il ne s’en serait lui-même cru capable :

— Mon cher Mathieu, lui dit-il, je viens solliciter de vous mon pardon et vous prier d'oublier ma brutalité.

Mathieu tendit aussitôt à Valdroche sa main affaiblie et lui dit, avec un accent de véritable émotion dans la voix, que sa démarche lui allait au cœur et qu’il lui en savait meilleur gré que du plus grand service rendu. Valdroche, en entendant ces paroles

ME

chrétiennes, dut se croire un bien grand scélérat ou s’estimer un bien habile diplomate. II ne s'arrêta pas en si beau chemin, et, tenant la main du jeune homme, il ajouta :

— Me permettrez-vous, à l'avenir, de prétendre conquérir votre estime et votre amitié?

— Ce que vous venez de faire, répondit Mathieu, vous donne tout droit à l’une comme à l’autre. 1

Une ctreinte nouvelle sembla sceller ce serment pour l'avenir. Puis, Valdroche s'adressant à la jeune fille :

— Maintenant, mademoiselle, dit-il, excuserezvous le regrettable spectacle que je vous ai donné ce matin? Si j'avais pu soupçonner votre présence, je crois que la colère m'aurait plutôt étouffé que de devenir pour vous une cause de scandale et d’effroi, un motif malheureusement trop juste de reproches et de sévère accusation.

La jeune fille regarda Valdroche sans répondre. Évidemment, elle n'avait pas pardonné la brutalité de l'artiste. La mère répondit pour elle.

— Nous savons bien, monsieur Valdroche, que vous êtes un peu tapageur, un peu mauvais sujet, et que tout le monde a peur de vous dans le quartier; mais, au fond, je vous crois un bon garçon. Et puis, il faut bien pardonner quelque chose à la jeunesse et surtout aux artistes. Ces artistes ne sont jamais faits comme les autres hommes.

— Est-ce aussi l'avis de mademoiselle Marie? demanda Valdroche.

— Oui, monsieur; mais je crois aussi que les artistes doivent se montrer plus grands et meilleurs que les autres hommes, parce qu’ils doivent être d'une nature et d’une intelligence plus élevées.

— Voilà de nobles et justes paroles, fit Mathieu d’une voix faible, et tout homme véritablement artiste devrait être jaloux de les justifier.

.— C'est presque un duel que vous me proposez, . Mathieu, dit Valdroche en jetant sur Marie un coup d'œil significatif, mais un duel avec des armes meilleures et plus courtoises que celles dont j'ai voulu faire usage. Eh bien, soit, je l’'accepte; et mademoiselle, si madame veut bien le permettre, sera Ic juge du camp.

La mère de Marie n'avait pas bien compris le sens allégorique de ces paroles, et elle demandait du regard à sa fille ce que ce beau garçon de Valdroche avait voulu dire. Celle-ci intervint.

— Ces messieurs, dit-elle, prétendent maintenant devenir bons amis et nous donner le spectacle de leur lutte pacifique : ils veulent tous deux faire votre portrait, ma mère; dites, le voulez-vous?

— Mon portrait!-A quoi bon? À mon âge, on n’a plus rien de beau à montrer, et, par conséquent, il est inutile de se faire reproduire; mais au tien, petite, et quand on a ton charmant visage, il est bien de se faire voir ct de se faire peindre; on se prépare ainsi de bons souvenirs pour les vieux jours, et c’est encore du bonheur, quand on est vieille et laide, de pouvoir dire, en mon-

tirant un joli minois dans un vieux cadre : « Tenez, regardez donc comme j'étais jolie quand j'avais dixhuit ans. » Donc, ce n’est pas moi que ces messieurs doivent peindre, c’est toi, petite, et pourvu qu'ils En bien apporter ici leurs palettes, nous verrons à les installer le plus commodément possible.

— Mais, ma mère, y pensez-vous? dit la jeune fille en rougissant; c’est une indiscrétion!..

— L'indiscrétion serait-elle moins ct s'il s’ agissait de faire mon portrait? Allons, allons, petite, je sais encore ce que je dis; ces messieurs aiment mieux s'inspirer de ton visage que du mien.

— Voilà donc qui est convenu, mademoiselle, reprit Valdroche; madame votre mère le veut, nous ferons votre portrait. Quand commencerons-nous ? Pour moi, je suis tout prêt.

—— Oui, fit la jeune fille, mais M. Mathieu ne l’est pas; et puisque je dois, comme vous dites, être juge du camp, vous me permettrez bien de donner moimême le signal. J'entends que M. Mathieu entre le premier dans l’arène.

Valdroche, qui croyait avoir produit par ses galanteries un très-heureux effet sur l'esprit de la jeune fille, fut un moment déconcerté de cette préférence pourson rival; mais de pareils doutes sur sa propre valeur ne pouvaient pas résister chez lui à la réflexion. Il s'imagina que la jeune fille, en lui réservant de venir après son rival, lui rendait le triomphe plus facile par la comparaison, et que ce n'était de sa part qu'une

preuve nouvelle de certaine prédilection pour sa personne. La vanité a des ressources infinies pour plaider le pour et le contre, et se donner toujours gain de cause.

A quelques jours de là, le pauvre Mathieu fut assez bien remis de sa chute forcée pour pouvoir reprendre ses pinceaux. Il avait apporté sa palette et son chevalet, tendu devant les vitres basses de la croisée une toile iñdispensable, et l'atelier une fois improvisé, il avait prié mademoiselle Marie de prendre pour lui sa pose la plus naturelle et la plus habituelle, ce qui fut irès-difficile à trouver, comme il arrive toujours en pareille circonstance. Enfin, cependant, grâce à l'élégance toute naïve du modèle et à l'intelligence de l'artiste, la pose fut arrêtée, et Mathieu n'eut plus qu'à prendre ses pinceaux. Il aurait beaucoup mieux aimé peindre dans son atelier, mais il avait fallu se plier aux exigences de la situation. La vieille dame ne pouvait pas s'éloigner longtemps de chez elle, où la retenaient pendant le jour les soins de la maison.

Mathieu travaillait lentement, posément, en homme qui se soucie peu de produire, mais qui veut satis-

faire avant tout son penchant pour la perfection et tout tenter pour l’atteindre. Il semble pourtant que celte fois il exagéra cette qualité rare parmi nos artistes, et prit plaisir à prolonger son travail au delà des limites permises. Il étudiait les moindres détails avec une conscience de bénédictin, et recommencçait vingt fois plutôt que de laisser un endroit faible ou à moitié réussi. Les mains, surtout, l’occupèrent longtemps; il est vrai que Marie les avait les plus belles du monde, et qu’il eût été fâcheux de ne point reproduire scrupuleusement toutes les beautés du modèle. Mais ce désir légitime qu'avait l'artiste de faire une œuvre hors ligne était-il la seule cause de ce lent et laborieux travail? N’était-il pas permis de croire que, pour jouir plus longtemps de la vue du modèle, Mathieu usait du stratagème inventé par Pénélope? C'est du moins ce que pensait Valdroche, dont l’humeur impatiente s’'accommodait mal de tant de retards. Mais Marie, mais la mère de Marie surtout, témoins assidus des recherches et des patientes études de l'artiste, rendaient mieux justice à la délicatesse de son caractère; elles savaient ses luttes quotidiennes contres les difficultés, et les ressources infnies de son pinceau pour en triompher; elles savaient que, mécontent de lui presque toujours, il cherchait sans cesse à améliorer son œuvre et à faire descendre sur elle ce rayon céleste qui semble dérobé par les grands artistes aux splendeurs idéales du paradis. Deux mois se passèrent avant qu'il eût terminé le

portrait de Marie. Valdroche murmurait; Marie ellemème, malgré la patience attentive qu'elle apportait aux séances, ne pouvait pas toujours dissimuler sa lassitude. Seule, la mère trouvait que tout allait pour le mieux; que Mathieu était bien heureux d'avoir trouvé un modèle comme Marie, ce qui était vrai, et que Marie ne devait pas être fàchée d’être peinte par un artiste d’un talent aussi consciencieux. Qui sait même si la bonne femme ne poussait pas plus loin ses plans d’arrangementetses prévisions optimistes? Sage, réservé, laborieux, Mathieu était un jeune homme devant qui la porte d’une honnête maison pouvait toujours s'ouvrir. Il ne serait peut-être jamais un très-grand artiste, mais il pouvait devenir un bon peintre de portraits ; et celte profession, quand elle est exercée avec suite et persévérance, peut donner une position aisée et indépendante.

Quant à Valdroche, c'était bien différent! Aux yeux de quelques-uns et de M. Villeneuve, Valdroche promettait d’être un jour un de ces artistes qui font époque et qui remuent les millions; mais il passait à bon droit pour un homme léger, dissipé, grand coureur d'aventures, qui rendrait certainement sa femme malheureuse, si jamais il se mariait. Au surplus, c'était un homme dangereux, sur qui une mère de famille devait surtout avoir l'œil ouvert.

Telles étaient es réflexions qui peuplaient en cé moment le cerveau fécond de la bonne femme.

Et celui de la jeune fille, de quels rêves était-il

hanté? Elle témoignait une douce et charmante sympathie pour Mathieu ; mais Valdroche, depuis l’aventure du combat singulier, était devenu l’un des familiers de la maison. Si Mathieu était le protégé de la mère, Valdroche était le favori du père, à qui il contait le soir tout le répertoire des charges d’atelier avec cette verve parisienne qui tient si souvent lieu d’esprit et de bon sens. Cependant Marie restait toujours sur la défensive avec lui. Souvent, dans les premières soirées de l'automne qui commençait à s’avancer, les trois membres de la famille et les deux artistes, qui étaient devenus décidement deux amis, se réunissaient à deux ou trois voisins séculaires, et on faisait de formidables parties de loto. Valdroche, dans ces graves circonstances, essayait de s'asseoir auprès de Marie; mais celle-ci se levait aussitôt et allait se placer entre Mathieu et sa mère.

Ces préférences étaient observées avec humeur par Valdroche, mais elles passaient inaperçues pour le pauvre Mathieu, qui se croyait beaucoup trop laid pour en être digne, L’humilité habitait dans son cœur et la défiance de lui-même dans son esprit. Il regardait Marie comme un ange, comme une idole qu'il fallait adorer à genoux ; mais jamais il n’eût osé lever sur elle d’autres regards que ceux du respect et du dévouement. Si même, depuis qu il avait terminé le portrait de la jeune fille, on le voyait encore venir si souvent et s'asseoir assidûment au foyer modeste de la famille, peut-être obéissait-il moins à l’entrai-

en

nement de son cœur qu'à ane sorte d’instinct secret qui lui disait de veiller sur Marie et d’être prêt,.un jour, à la protéger.

Valdroche avait pu se départir, à son égard, de ses façons d’agir hautaines et moqueuses, et affecter, dans ses relations avec lui, une grande rondeur et une certaine bonhomie; mais Mathieu ne laissait pas que de se souvenir de la lettre qu’il avait surprise, et dans son honnête bon sens, il lui semblait que l’homme capable d'agir par des moyens semblables sur l'esprit d’une jeune fille, ne pouvait avoir que des intentions coupables et qu’il n’osait avouer. Si Valdroche avait porté ses vues sur elle, pourquoi ne pas se déclarer franchement, carrément ? Il résolut donc, quand l'heure en paraîtrait favorable, de faire un appel direct aux bons sentiments de Valdroche. Pour le moment, rien ne lui semblait devoir précipiter cette démarche.

Aussitôt que Mathieu eut terminé le portrait de la jeune fille, Valdroche avait pris la brosse à son tour. Doué d’une extrème facilité, en trois séances il eut terminé je ne dirai pas un tableau, mais une ébauche dans laquelle il ne manquait ni verve, ni couleur, ni ressemblance. Cette dernière qualité était même assez saillante, et le père de Marie, en voyant la peinture, n'avait pu contenir son admiration.

— Oh! c’est frappant! s’était-il écrié.

— Je trouve l’autre mieux fait, avait fait observer sa digne moitié.

— Oui, mais comme celui-ci est vigoureux, comme il a du caractère!

— Oui! le caractère d’une marchande de la halle qui ne se serait pas lavée depuis huit jours.

— Vous ne vous y connaissez pas, ma chère amie; la vraie peinture n’a que faire de la propreté; il lui faut des tons chauds, des contrastes énergiques, et elle ne peut les obtenir qu’à la condition de rentrer tout crûment dans la réalité.

Le père de Marie fréquentait quelquefois les artistes du voisinage ; à leur contact, il avait appris leur jargon, et prétendait avoir en peinture des connaissances particulières. Mais ces phrases d’atelier n’imposaient pas à sa femme, et celle-ci ne paraissait rien moins que convaincue du mérite transcendant du portrait bâclé par Valdroche.

— La réalité! murmura-t-elle. Est-ce que vous prétendriez, par hasard, que les joues de ma fille ont cette couleur de brique, que ses cheveux sont aussi mal peignés, que son fichu est aussi mal attaché, que ses yeux sont ainsi cerclés de noir?

— Mon amie, tout cela est l'effet d’un heureux désordre que l'artiste imagine afin de mieux cacher son art. Un poëte classique l’a dit :

« Souvent un beau désordre est un effet de l’art. »

Et, certes, celui qui écrivait ainsi ne peut être soupçconné d’avoir voulu émanciper les Muses.

— Peu m'importent les Muses et votre poëte! Je vous dis que ce portrait est abominable, qu’il prête à ma Marie un air vulgaire et déhonté qui me déplaît, et que si ce tableau reste comme il est, il ira rejoindre au grenier les croûtes que vous avez achetées dernièrement,

— Des croûtes! mon amie, vous appelez croûtes des tableaux de l’école de Delacroix ! Une peinture pleine de verve et de couleur!

— Oh! je le crois bien, la couleur n’y manque pas, elle est épaisse de trois pouces.

— Oui, mais aussi quel effet, quelle vigueur! Vous n’avez pas voulu les souffrir dans l'appartement, je le comprends, leurs sujets faisaient une loi à une bonne mère de famille de les tenir éloignés des yeux de sa fille.

— Je ne sais quels sujets ils représentent, car je n'ai jamais pu rien y découvrir qu'un mélange incompréhensible de couleurs, et je crois que s'ils sont dangereux, ce ne peut être pour l'imagination, mais pour la vue, qu'ils fatiguent. Eh bien, cette peinture de votre bien-aimé Valdroche est à peu près de même espèce ; elle me fait mal aux yeux et elle a de plus l’impertinence d'afficher ma fille et de lui donner des airs que, grâce au ciel, elle n’a pas.

— Peut-être, en effet, Valdroche a-t-il été trop loin dans l'expression, mais c’est là le défaut d’une qualité, comme nous disons dans les ateliers. Avec le temps il s’en corrigera. Il est si jeune!

— Oui, mais corrigera-t-il aussi ce prétendu portrait?

— N'en doutez pas, ma bonne, n’en doutez pas. Valdroche peut avoir des airs légers, mais au fond, c’est un artiste sérieux, enthousiaste et amoureux de son art.

— Je le crois beaucoup plus amoureux de votre fille.

— Amoureux de Marie! La digne enfant ne méritet-elle pas cette distinction flatteuse de la part d’un homme qui a en lui-l’étoffe d’un grand artiste?

— Un grand artiste qui n’a pas même obtenu la médaille à l'École des beaux-arts.

— Ah! je le crois bien, l'École des beaux-arts c'est le tombeau du génie et le sarcophage de l’intelligence ! |

— Ce qui n'empêche pas que M. Mathieu, qui peint très-bien et d’une manière si consciencieuse, ne soit un élève chéri de messieurs les membres de l’Académie, et l’un de ceux qui ont le plus d'avenir à l'École. |

— Je vois ce que c’est: vous avez des préférences marquées pour la peinture froide et léchée. Il faut à VOS yeux féminins des surfaces lisses et bien caressées, un coloris délicat et transparent, un contour net et arrêté. Vous êtes femme, et je le comprends; mais à nous autres hommes, il nous faut quelque chose de plus mâle, de plus vivant. Vous avez du penchant pour Mathieu, moi j'en ai pour Valdroche;

sur leserrain de l'art, ma bonne amie, nous ne pourrons jamais nous rencontrer.

— Ïl s’agit bien d'art en ce moment, il s’agit de votre fille, et je voudrais savoir de vous, puisque vous avez abordé ce sujet, quelles sont vos intentions d'avenir pour elle.

Cette question prenait au dépourvu l'employé du ministère. Il n’avait jamais pensé un seul moment que le jour viendrait où il faudrait établir la jeune fille, c'est-à-dire la marier. Il regarda un moment sa femme avec étonnement, et, cherchant une échappatoire pour se tirer d'affaire et prendre le temps de la réflexion :

— Mais... Marie est bien jeune, dit-il.

— Marie est jeune, c’est vrai, mais elle à dix-huit ans ; vous et moi nous nous faisons vieux, et je crois que si un bon parti se présentait, il faudrait l’accepter.

— Est-ce qu’il se présente quelqu'un?

— Je ne dis pas, mais on pourrait voir, tenter.

— Et qu'appelez-vous un bon parti?

— J'appelle un bon parti, un honnète jeune homme, ayant une profession honorable, bon, doux, aimant, appliqué au travail, et devant qui s’ouvrirait un bel avenir. Je ne demanderais pas qu’il fût riche, nous ne le sommes pas nous-mêmes, mais je voudrais en lui mieux que de la richesse : de l'honneur, de la vertu et du talent.

— ]l me semble, en ce cas, qu'il est tout trouvé. 4,

— C'est aussi mon opinion, et pour peu que nous le voulions, l'affaire ne serait pas difficile à arranger.

— Mais Marie, avez-vous consulté son cœur?

Consent-elle ? |

— Elle feint avec lui beaucoup de retenue, et c’est d'une fille bien élevée, mais je crois qu'au fond, depuis le fameux jour du combat sous nos fenêtres, elle n’est pas restée insensible à l'admiration muette du jeune artiste.

— C'est aussi ce que j'ai pensé quelquefois, fit l'employé en se frottant les mains.

— Je n’ai pas encore sondé le cœur de Marie, poursuivit la mère, parce que je ne voulais pas éveiller chez elle des idées qu'il eût fallu peut-être combattre ensuite; mais maintenant que vous êtes d'accord avec moi, je ne vois aucun empêchement à ce que je sollicite ses confidences, pendant que vous-même vous verrez à vous assurer des intentions du jeune homme.

— Jele veux bien. C’est aujourd'hui lundi; je sorürai une heure plus tôt du ministère et j'irai causer de cela avec lui, dans son atelier. Si je l’amenais dîner avec nous ?

— C'est une bonne idée, et justement nous avons reçu des perdreaux du cousin Borniche; je les mettrai à la broche.

Toutes choses ainsi convenues, l'employé prit son chapeau, sa canne et ses lunettes, pour s’acheminer

vers la rue de Grenelle. A peine était-il au bout de la rue, que Valdroche se présenta à la maison.

Du plus loin qu’elle aperçut l'artiste, la. mère de Marie lui cria avec un sourire narquois sur les lèvres :

— Ah! ah! vous voilà donc, monsieur Valdroche ! Est-ce que vous venez pour achever votre chefd'œuvre ? |

— Achever! fit celui-ci avec étonnement. Est-ce qu'il n’est pas fini ?

— Ma foi non; il a l'air tout au plus d’être ébauché. Ah! si vous croyez remporter la palme sur M. Mathieu avec une peinture pareille, vous êtes dans l'erreur, mon cher monsieur Valdroche.

— Est-ce que vous ne le trouvez pas ressemblant ?

— Oh!très-ressemblant; sauf le nez, la bouche, les yeux, le front, les cheveux et les épaules, tout le reste ressemble à merveille.

— Etalors, suivant votre avis, il n'y aurait à refaire que les épaules, les cheveux, le front, les yeux, la bouche et le nez, une bagatelle enfin. Mais vous m'accorderez au moins que le fauteuil est ressemblant.

— Pour le fauteuil, soit.

— Qu'à cela ne tienne, je vais recommencer le reste.

Et d’un coup de brosse il barbouilla le portrait tout entier.

— Eh bien, madame, reprit-il, qu’en dites-vous maintenant?

— Oh! maintenant je le trouve délicieux.

— Quand mademoiselle Marie pourra-t-elle reprendre ses séances ?

— Reprendre ses séances! Pourquoi faire?

— Eh, parbleu! pour refaire le portrait.

— Vous avez essayé, vous n’avez pas réussi ; vous venez de le reconnaître vous-même en détruisant votre ouvrage. Tout est dit, et je ne voudrais pas vous donner une peine inutile.

Valdroche se mordit les lèvres. Il commençait à comprendre qu’il était éconduit. Cependant il s’efforça de dissimuler et de faire bonne contenance.

— Ce que vous appelez une peine pour moi, dit-il, est un véritable plaisir, et PER serai-je plus heureux une seconde fois.

— C'est beaucoup vous flatter,

La bonne dame avait résolu de pousser la vanité de Valdroche jusque dans ses derniers retranchements.

— Vous ne pouvez cependant refuser une revanche à mes pauvres pinceaux. Vous savez qu'il s’agit d’une lutte sérieuse entre Mathieu et mot. Il ne serait pas généreux de votre part de me priver des moyens de me défendre.

— Que savez-vous si ce n’est pas pour vous épargner une défaite? :

Valdroche bondit; la patience commencait à lui échapper.

— Je suis certain, murmura-t-il en appelant sur ses lèvres un sourire qui ressemblait fort à une grimace, que monsieur votre mari se montrerait plus indulgent pour moi.

— Vous vous trompez, monsieur Valdroche, mon mari, bien qu'il trouvât que ce portrait était assez bien ébauché, est sur tous les autres points parfaitement d'accord avec moi; sur tous les autres points, entendez-vous, monsieur Valdroche ?

— Je comprends fort bien, madame, mais je ne l'aurais pas cru.

— Il faut pourtant que vous vous prépariez à le croire, car la preuve ne tardera pas à vous en être administrée.

— C'est bien, madame, je l’attendrai.

L'artiste, piqué au vif, le visage empourpré et les mains tremblantes de colère, ramassa ses pinceaux, prit sa boîte à couleurs, la toile où était peinte la tête à demi effacée de mademoiselle Marie, et la montrant à sa mère :

— Mais vous avez oublié, reprit-il en montrant le tableau, que c'était votre fille qui devait être juge, et son jugement n’est pas encore rendu.

Madame de Villeneuve entendit la menace et comprit qu’elle devait être attentive. Cependant elle se

d0 PAUVRE MATHIEU

sentit soulagée quand il fut parti. Il lui paraissait difficile qu'il osât remettre le pied dans la maison, et pour le surplus, elle saurait v veiller. Dans la journée, Mathieu vint chez elle.

— L’excellente occasion, pensa-t-elle, pour sonder le cœur du jeune homme et pour l’inviter au dîner de famille. Quand mon mari ira le voir, il trouvera la besogne faite.

Mathieu, en entrant, salua avec respect la maîtresse du logis, tourna un regard soumis et fervent vers son idole, qui avait en ce moment une chaise de paille pour piédestal et pour insignes de sa divinité dans les mains des tringles de petits rideaux qu’elle ajustait aux fenêtres. Sa mère lui avait dit qu’elle attendait du monde à dîner, et qu’il fallait que tout fût propre et bien rangé. Entre les doigts de la jeune fille, ces rideaux de simple mousseline parurent à Mathieu ceux du ciel. Marie répondit à son acte d’adoration par un doux et frais sourire, et elle reprit sa besogne sans façon.

— Eh bien, monsieur Mathieu, dit la mère, vous veniez sans doute voir le chef-d'œuvre de votre ami. Oh! soyez tranquille, celui-là ne vous empêchera pas de dormir.

— Comment! est-ce qu'il n’est pas terminé? dit naïvement l'artiste. Il me l'avait pourtant dit hier.

— Oh !oui, il est terminé, et même mieux que cela : il est effacé.

— Comment cela ? un accident!

PAUVRE MATHIEU oI

— Eh! non; l’auteur l’a trouvé si mauvais, qu'il a passé l'éponge dessus.

— Est-il possible! s’écria Mathieu avec un accent de surprise qui témoignait de sa candeur. Il m'avait pourtant assuré hier qu'il était fort content de son travail, et qu'après quelques retouches dans les détails, il me le montrerait. Je croyais même le trouver ici, et c’est pour cela que j'ai osé...

— Venir nous voir, n'est-ce pas? Comme s’il élait besoin de la présence de M. Valdroche en cette maison pour qu’il vous soit permis d’en franchir le seuil! Valdroche ne vous a donc point encore guéri de vos timidités, lui qui en a si peu, et qui pourrait poser pour l'Impertinence, si on élevait jamais des statues à cette personne de mauvaise compagnie. Ah! quel malheur que vous n’ayez pas vu la belle figure qu’il avait donnée à notre Marie !

— Ma mère! fit celle-ci.

— Allons, ne vas-tu pas prendre sa défense? Tu es trop bonne, car vraiment tu n'étais pas belle dans ton portrait. |

— Mais je vous assure, maman, qu'il était trèsressemblant, et traité, comme dit papa, avec beaucoup de vigueur.

— Valdroche à le pinceau plein de verve, fit observer sérieusement Mathieu, et s’il avait la patience de finir, je crois qu'il deviendrait un excellent peintre.

— Comment! vous aussi, monsieur Mathieu, vous reconnaissez du talent à ce barbouilleur !

— Soyez certaine, madame, qu’il en a beaucoup; mais il n’est pas réglé, et il s’abandonne trop à l’inspiration du moment.

— Quoi! vous appelez de l'inspiration ces joues noires qu’il vous fait, ces yeux creux qu'il vous donne, ces cheveux en désordre dont il vous coiffe ! Oh! que je regrette qu’il ait emporté sa peinture, vous auriez vu quelle caricature il avait faite, auprès du vôtre surtout,

— Est-ce que mademoiselle est contente du pauvre petit portrait que j'ai fait d'elle? demanda l'artiste d’une voix tremblante.

— Très-contente, fit celle-ci.

— Mais... le trouve-t-elle mieux que celui. de M. Valdroche ?

— Quelle sotte question vous faites là ! dit la mère, est-ce qu'ils peuvent être comparés ?

— Cependant, je serais bien aise d’avoir sur ce sujet l'opinion de mademoiselle Marie.

— Son opinion est la même que la mienne, n'est-il pas vrai, Marie?

— J'ai beaucoup d’embarras à vous répondre, ma- . man; celui de M. Valdroche n'était pas fini.

— C'est par délicatesse qu’elle ne vous dit pas tout franchement que ce portrait était détestable.

— Ce n’est pas précisément là ce que je demande; je voudrais seulementsavoir simademoiselle ne trouve pas le mien trop inférieur au sien.

— Vous êtes fou, mon jeune ami, et vous, Marie,

maintenant que vos rideaux sont mis, allez vous coiffer ; vous savez que nous attendons du monde. |

La jeune fille disparut, heureuse d'échapper à l’espèce d’inquisition dont elle était l’objet. Mathieu jeta un long regard sur la porte par laquelle elle venait de disparaître; ce mouvement était observé par la mère.

— Eh bien, dit-elle, qu'examinez-vous donc là avec tant d'attention? Quand Marie est présente, vous n’osez pas lever les yeux sur elle, et quand elle sort, vous ne les détachez plus de la porte pour voir quand elle reviendra.

Le jeune homme se sentit rougir jusque dans le blanc des yeux.

— Mais non... vous vous trompez..., balbutia-t-il.

— Le regard d’une mère ne s’y trompe pas ainsi, et son cœur encore moins; croyez-vous donc que je sois aveugle ?

— Mais je vous assure, madame...

— Oh! que vous êtes dissimulé! Laissez-moi donc voir ce que je vois, croire ce que je crois, et projeter ce que je veux. Marie est belle, douce, raisonnable, qui le sait mieux que moi? Et vous n'êtes pas le seul à vous en êire aperçu.

Le jeune homme poussa un profond et triste soupir.

—Mais rassurez-vous, continua madame Villeneuve, vous avez des amis dans la place. Il faut avoir en soi

un peu plus de confiance que vous n’en avez.

— Oh! madame, que vos paroles sont bonnes et qu'elles me comblent de joie! s’écria l'artiste.

— Bien, voilà déjà un bon sentiment, de la reconnaissance ; il faut y joindre maintenant un peu de volonté, un peu de persévérance et même un peu d’adresse. Montrez-vous moins timide avec mon mari; il est bon, mais il aime qu'on le traite avec une certaine familiarité et que pourtant on respecte ses goûls, ou, Si vous aimez mieux, ses préjugés. Tâchez de lui plaire, et le reste ira bien. Il est déjà prévenu en votre faveur, et, pas plus loin qu'aujourd'hui, il doit aller: vous inviter à venir diner avec nous sans façon, en famille, et puisque je vous vois avant lui, je vous fais part de notre invitation. Vous viendrez, n'est-ce pas?

— Tant de bontés !.…

— Je vous demande si vous viendrez ?

— Un si grand bonheur pour moi!

— Vous m'impatientez. Oui ou non, viendrezvous ?

— Je viendrai.

— Mon mari doit, au sortir de son bureau, vous aller visiter; mais puisque la commission est faite, ne vous étonnez pas de ne pas le voir, c’est que je l’aurai arrêté au passage. Le pauvre cher homme n'aime pas beaucoup à se déranger. Donc, à tantôt?

— À tantôt, répéta Mathieu en se retirant.

Comme il passait sous la fenêtre de Marie, il apercut la tête de la jeune fille à travers les fleurs. Il la salua avec son respect ordinaire, et celle-ci répondit

PAUVRE MATHIEU d9

à Son salut par un petit signe de tête encourageant et familier.

Le jeune homme rentra à son atelier.

Il en eut jusqu'à l'heure du dîner à réfléchir sur les étranges choses qu’il venait d'entendre, et à songer au bonheur qui lui était promis. Il n’en pouvait croire ni ses oreilles, ni son esprit. Il se demandait s’il n’était pas le jouet d’une folle illusion, s’il avait bien entendu, s’il ne s'était pas mépris sur le sens des paroles de la bonne dame, et à force de se poser ces questions et d'y répondre par des doutes, il finit par se persuader que les avances qui lui étaient faites n'avaient point le caractère qu'il leur avait d’abord attribué, et qu'il avait été dupe de ses propres aspirations. D'ailleurs, Marie lui avait-elle jamais témoigné une si grande bienveillance qu’il dût s’en croire préféré? N’avait-elle pas les mêmes attentions pour Valdroche, et Valdroche était beau, bien tourné, habile à parler aux femmes, tandis que lui, pauvre Mathieu, il ne pouvait se faire aucune illusion, il était laid, maladroit et timide, le plus grand défaut que les femmes puissent reprocher aux hommes. Toutes réflexions faites, il crut devoir rester sur la réserve et

attendre du bon vouloir de mademoiselle Marie une preuve plus claire et plus authentique d’un bonheur inespéré.

Ces humbles pensées n'étaient pas celles qui hantaient en ce moment l'esprit de Valdroche. Bien qu'il lui fût difficile de se méprendre sur les intentions hostiles de madame Villeneuve, il était loin de se considérer comme battu. Au contraire, sa vanité se trouvait flattée de la crainte qu’il semblait inspirer, et puisqu'on prenait si grand ombrage de sa personne, c’est que l’on redoutait son influence sur le cœur de la demoiselle. De là à croire fermement qu’elle était éprise de lui, la transition parut douce à Valdroche, et il se laissa bientôt entraîner sur cette pente facile.

Tout en rêvant ainsi, il avait enlevé, le mieux qu'il avait pu, la couche de couleur dont il avait revêtu le visage de la jeune fille dans son mouvement de dépit. Heureusement pour lui, le portrait était déjà à peu près sec, et il se montra bientôt sans grand dommage sous l'éponge de l'artiste. Assurément cette peinture n’était pas une merveille, mais avec du travail on aurait pu la rendre bonne. Valdroche parut être luimême de cet avis, car il prit machinalement son pinceau d’une main, sa palette de l’autre, et commença à battre en brèche les défauts les plus saillants. Chemin faisant, il en apercevait d’autres qu’il tentait également de faire disparaître, et pour la première fois de sa vie peut-être, il concentra sur un tableau, pen-

dant plus de quatre heures conséculives, toutes les ressources de son intelligence et tous les efforts de sa volonté.

*” Cette étude sérieuse, sans précédent jusque-là dans sa vie, aurait duré plus longtemps encore, si, au plus fort de son travail, un coup sec frappé à la porte de son atelier ne lui eût annoncé un visiteur. Un moment il eut la pensée de ne pas ouvrir, mais le coup sec s'étant reproduit, il cria de sa voix de stentor :

— On y va, on y va.

Mais avant d'introduire l’importun dans l'atelier, Valdroche eut une pensée délicate, celle de faire disparaître le portrait de la jeune fille et de le cacher derrière une montagne de toiles ébauchées. Les yeux profanes ne devaient pas se poser sur cette divinité. Dans toute son existence , Valdroche n'aurait pas pu compter deux actes de pareille délicatesse. Quel ne fut pas son étonnement lorsque en ouvrant la porte il se trouva en face du père de Marie!

— Comment, monsieur Villeneuve, c’est vous? s’écria-t-il stupéfait. | * — Mais certainement c'est moi, mon jeune ami. Quelle surprise-est la vôtre !

— En effet, je ne m'attendais pas à l'honneur...

— Laissons l'honneur tranquille et donnez-moi un siége, car je ne suis pas accoutumé à monter.

— Mais au moins puis-je savoir? demanda Valdroche en offrant au vieillard un fauteuil boiteux, le seul qui fût dans l'établissement.

— Certainement, je vais vous dire cela, mon garçon, aussi bien suis-je venu tout exprès pour vous en parler.

Valdroche eut-le frisson; il crut que le père venait à son tour prêter l'appui de son autorité à l'acte de proscription dont l'avait frappé la mère.

Le bonhomme cracha, toussa, ouvrit sa tabatière et la présenta au jeune homme.

© — Merci, fit celui-ci.

— Vous avez tort, dit le vieillard , il n'y a rien de meilleur pour éclaircir les idées. Moi qui vous parle, | quand j'ai à faire un rapport difficile pour mon chef de division, je ne me mets jamais au travail sans avoir à moitié vidé ma tabatière. Alors mes idées prennent une clarté, une précision, une transparence, pourrais-je dire, tout à fait extraordinaires. Je vois d'avance tout ce que j'écris, et je puis donner à mon style une couleur qui étonne souvent le ministre luimême. J'ai souvent étonné le ministre, mon cher ami, et quand le ministre a été étonné, je suis toujours sûr de trouver une gratification supplémentaire à la fin du mois.

— Tout cela ne me dit pas. î

— Que voilà bien ces jeunes gens, ces artistes ! Toujours pressés, toujours fougueux !.… Attendez un instant. Je voulais donc vous dire que l’usage du tabac, j'entends l'usage du tabac en poudre, et non pas ce tabac en feuilles que vous faites brûler aujourd’hui entre vos dents, dégage le cerveau, sollicite les

muqueuses, dissipe les humeurs noires, provoque les idées et développe l'imagination.

— Je vous crois sans peine et j'en ai devant moi un exemple manifeste, interrompit Valdroche, emporté par son naturel moqueur.

Le vieillard prit le compliment au sérieux.

— Eh bien, j'ose dire, mon jeune ami, que si vous prisiez vous seriez comme moi, et votre peinture aurait plus d'énergie, plus de mouvement, plus de vie encore qu'elle n’en a.

— Vous croyez?

— J'en suis certain. Ainsi, pour ne citer qu'un fait, le portrait que vous avez fait de ma fille, bien qu’il ait des qualités. £

— Ce n’est pas l’avis de madame votre épouse, interrompit Valdroche, à qui les mots du bonhomme rouvraient une plaie saignante.

— Bah! ma femme n’y entend rien; elle préfère les plates peintures de M. Mathieu.

— Mais vous aussi, à ce qu’il paraît.

— Moi! ah! par exemple, voilà qui est curieux ! moi aimer cette peinture blème et fade ! Allons donc! j'aimerais mieux redevenir surnuméraire dans mon bureau que d'admettre une pareille hérésie; pas de force, pas de mouvement, pas de coloris ! Dans votre portrait, au contraire, la vie déborde de toutes parts, et s’il étaitterminé!.…. Mais vous leterminerez bientôt, n'est-ce pas ? En attendant vous nous ferez le plaisir de venir dîner avec nous tout à l'heure.

— Diner avec vous..…., chez vous?

— Mais chez qui donc?

— C'est que votre femme...

— Ma femme! c’est elle qui m'a envoyé vous inviter.

, — Vraiment; je ne croyais pas être si fort dans ses bonnes grâces, et depuis ce matin.

— Elle n'aime pas beaucoup votre peinture, cela est vrai, mais elle a beaucoup de sympathie pour votre personne, et si elle était plus jeune... eh! eh! Mais je ne crains rien, je sais que l’aimable Valdroche

a porté ailleurs ses vues... Chut ! silence ! je me tais,

il faut respecter le secret des amoureux; car vous

êtes amoureux, mon cher Valdroche ; vous êtes amou-

reux... eh! eh! eh!

Le bon homme se mit à rire, et l’artiste, qui ne comprenait pas pourquoi un si grand bonheur lui arrivait après l’algarade du matin, se mit à rire aussi et plus haut que le vieil employé.

— Ah çà! reprit celui-ci redevenant tout à coup sérieux, je m'oublie ici à rire avec vous et pendant ce temps-là l’heure s’avance. Cinq heures ! vite, mon ami, passez votre habit, donnez-moi votre bras et partons.

— Vous tenez donc absolument à ce que j'aille dîner chez vous ?

— Si j'y tiens! Et ma femme aussi, elle y tient. Il ferait beau voir que vous ne vinssiez pas! Je pour-

rais m'attendre à une scène, mais à une scène!

Vous ne connaissez pas encore cela, mon garçon; patience, patience, cela viendra. — Allons, partonsnous ? — Bien qu'à vrai dire ma femme ne soit pas méchante ; mais Marie est plus douce encore; c’est la bonté, la candeur même que cette enfant! — Vous n'êtes pas encore prêt?

— Me voici, mais si vous me l'aviez permis, j'aurais encore donné deux ou trois coups de pinceau à cette toile que vous voyez là-bas.

— Est-ce donc si urgent, et ne pouvez-vous remettre à demain ?

—- Jugez-en vous même.

Et l'artiste alla prendre le portrait de Marie et le plaça devant les yeux du père. |

— Tiens! le portrait de ma fille! Vous l'avez donc emporté pour le retoucher?

— Justement.

— Eh bien, vous avez prévenu mes désirs, et c’est là ce que je voulais vous demander. Mais il me semble que vous l’avez repeint presque entièrement?

— Je n'étais pas content de mon travail, et vous voyez que, quand je veux, je sais m appliquer comme un autre. Et maintenant, le croyez-vous digne du modèle ?

— Je le trouve excellent, admirable, vous le savez bien. Allons, dépèchez-vous de donner les deux ou trois coups de brosse qui manquent encore, ei nous l’emporterons avec nous.

Telle était aussi l'intention du peintre. Il croyait

que cette fois l’effet de sa peinture serait irrésistible, même sur la mère de Marie. Sous le pinceau de lartiste, le portrait avait pris une valeur nouvelle, l’ébauche était devenue tableau, et s’il restait encore un peu de vulgarité dans la tête, un peu d’exagération dans l'expression, on ne pouvait nier toutefois la vie, le mouvement et l’espèce de fiévreuse ardeur répandus sur cettetoile. À coup sûr elle n’était pas l’œuvre d’un homme sans talent, et si celle de Mathieu offrait au regard exercé plus de correction, plus de savoir et plus d’élévation dans le style, celle de Valdroche l’emportait à son tour aux yeux de la foule par une sorte d'énergie vivace et d'éclat rayonnant.

Pendant les quelques minutes qu’il avait encore à lui, l'artiste déploya toute l'habileté de son pinceau et toute la richesse de sa palette à terminer ce qu'il avait si heureusement commencé. Il prenait si bien goût à son travail, qu’il oubliait la présence de M. Villeneuve et le dîner qui les attendait. Le bonhomme, lui, dont la tabatière s'était vidée à force de satisfaire à la voracité d’un nez pantagruélique, se gardait bien d'oublier lheure. Il tirait de temps en temps sa montre et énonçait le nombre de minutes qui restait à remplir d’une voix retentissante comme celle d’un watchmann.

— Nous n'avons plus que cinq minutes ! s’écria-t-il enfin ; si vous ne venez pas, je m'en vais tout seul.

Le portrait de sa fille intéressait beaucoup le vieil employé, mais la crainte d’être grondé de sa chère

moitié le préoccupait en ce moment davantage. L’artiste, de son côté, n'aurait pas laissé échapper volontiers cette occasion de rentrer triomphalement dans une maison d'où il avait été évincé avec tant de sansfacon le matin même. Il abandonna donc sa paletie, plaça la toile dans un cadre, endossa son habit, et dit en déclamant :

— Je suis prêt. .

Les cinq minutes n'étaient pas encore écoulées, qu'ils faisaient leur entrée dans le salon. Mais là un curieux spectacle les attendait.

Mathieu était assis auprès de Marie et paraissait lui parler à voix basse, pendant que la mère achevait d'arranger sur une console le portrait de sa fille peint par son favori, et de l’encadrer avec des vases de fleurs. |

M. Villeneuve ne put réprimer une exclamation en entrant; Valdroche, dont la vanité était toujours sur le qui-vive, pensa qu’on avait voulu le mystifier, el les trois autres personnages, les regards fixés sur le groupe des deux-nouveaux venus, semblaient attendre l'explication d’une chose qu'ils ne comprenaient pas.

Ce silence était pénible pour tout le monde, mais la mère de Marie n’était pas femme à le laisser longtemps durer.

— Tiens! s’écria-t-elle d'une voix à moitié irritée et à moitié moqueuse, vous nous ramenez donc monsieur Valdroche ?

— Mais, ma bonne amie, répondit l'employé, ne m'avez-vous pas dit d'aller l’engager à venir dîner avec nous ?

— Moi! je ne vous ai jamais rien dit de semblable, mais puisque vous l'avez fait, tout est pour le mieux; seulement monsieur Valdroche voudra bien excuser le sans-façon avec lequel nous le recevons. Nous devions dîner en famille (elle souligna ce mot), et nous ne nous attendions pas à l'honneur de le recevoir à notre table.

M. Villeneuve fut trop heureux d’en être quitte à ce prix, et quant à Valdroche, il sentit le trait et s'inclina. Mais en se relevant il porta le portrait qu'il tenait dans la main jusqu'à la hauteur des regards, et prononça, d’une voix lugubre. qui aurait fait envie à un traître de mélodrame, ces paroles sacramentelles :

— C’est aujourd’hui le jour du jugement.

Puis, sans ajouter un mot, il alla droit à la console où se trouvait la peinture de Mathieu, fit une place au milieu des fleurs pour y poser son cadre, et revint se planter comme un fantôme devant la jeune fille.

— Mademoiselle, dit-il de ce même ton funèbre, prenez garde à l’arrêt que vous allez prononcer.

Puisqu'il avait encore une fois les deux pieds dans la maison, la cause n'était. pas perdue pour lui, malgré la présence de Mathieu. Les grimaces de la mère ne l'effrayaient pas, et pourvu qu’il pût glisser quelques mots à l'oreille de Marie, tout irait pour le mieux.

Esprit timide et concentré, Mathieu, depuis que Valdroche avait fait son entrée, était tombé dans un véritable accablement, et s'était retiré silencieux dans un coin du salon. Tous ses rêves, un instant réveillés,

S'évanouissaient de nouveau, et à voir la jeune fille

préoccupée et distraite, il se disait que toute espérance devait être bannie de son cœur. La mélancolie naturelle de son caractère avait reprit le dessus, et s’il n'avait craint de commettre une inconvenance, il aurait fui ces lieux où le bonheur semblait n'avoir lui un instant à ses regards que pour lui faire mieux connaître l’amertume des regrets.

Si elle avait entrevu les douleurs de ce cœur si facilement froissé, Marie n’en aurait-elle pas eu pitié? Mais pouvait-elle comprendre de pareilles angoisses, pouvait-elle seulement les deviner? Pour le pauvre

Mathieu Marie était un ange, et les anges peuvent-ils

compatir à ces petites misères du cœur humain?

On se mit à table, et malgré l’antipathie qu'elle témoignait contre Valdroche, madame Villeneuve plaça sa fille entre les deux rivaux. La conversation ne fut d’abord ni animée, ni amusante ; Valdroche et M. Vil-

leneuve en firent longtemps seuls tous les frais.

Madame Villeneuve faisait la moue, Mathieu était muet et triste; quant à la jeune fille, elle se sentait mal à son aise entre les deux artistes. Tiraillée par un double devoir à remplir, elle répondait d’un air distrait aux galanteries de l’un, et s’épuisait vainement en douces prévenances vis-à-vis de l’autre. Ainsi, ce dîner, qui devait être en quelque sorte un diner de fiançailles, dans lequel la joie et l’espérance du bonheur devaient illuminer tous les fronts, était devenu, par l’adjonction d’un gai convive, le plus morne et le plus triste des repas. Il est vrai que le gai convive avait pris ce jour-là un visage d’enterrement.

— On dirait que nous assistons à des funérailles! s’écria tout à coup M. Villeneuve. Vous avez tous l'air de conduire un grand deuil. Allons donc, monsieur Mathieu, êtes-vous si mal avoisiné que vous deviez prendre ces airs désespérés? Votre voisine n’a-t-elle donc pas deux mots gracieux à répondre à vos galanteries ? Et vous, mon beau ténébreux, je ne vous reconnais plus; vous parlez d’une voix cayerneuse comme un acteur tragique, et prononcez des sentences dignes de l’autre monde; qu'avez-vous fait de votre gaieté, mon sombre convive?

— Les heures de joie ne sont pas celles où les destinées se décident, répondit sentencieusement Valdroche.

— De quelles destinées parlez-vous? Les vôtres ne sont-elles pas fixées depuis longtemps? Vous êtes

coloriste et vous ferez école, mon gaillard, c’est moi qui vous le dis.

— Je resterai dans l’humble situation où je suis, car le bonheur, je le crains, ne sera pas fait pour moi.

— Quelles idées ! vous êtes fait pour tous les bonheurs imaginables.

— Je l’ai cru un moment, lorsque j'étais fou, insouciant, et que la joie entrait chez moi par les fenêtres aussi bien que par la porte; mais aujourd’hui tout est bien changé.

— Eh bien, tout changera encore; c’est moi qui vous le garantis; je connais ces langueurs-là, mon jeune ami, et leur ménage une fin prochaine si vous voulez m'écouter. Et quant à vous, monsieur Mathieu, travaillez bien, le travail a toujours sa récompense.

Madame Villeneuve, pendant ce dialogue, témoignait par ses gestes et par ses regards d’une vive contrariété. À Ja fin, ne pouvant plus contenir son impatience, elle éclata en ces termes :

— Pourquoi parlez-vous ainsi mystérieusement ? Qu'est-ce que tous ces mots couverts peuvent signifier? Si vous n'avez à dire que des choses que tout le monde ici ne doit pas comprendre, vous feriez mieux de vous taire.

A cette sortie, le vieil employé leva des yeux ébahis sur sa chère moitié.

— Mais, mon amie, dit-il, ce que je dis est trèsclair pour tout le monde, et je ne fais en ce point que me constituer votre inhabile interprète; je traduis en

langue vulgaire, bien qu’un peu mystérieuse, ce que vous m'avez fait le plaisir de m'expliquer et de m'’exposer ce matin même. Mais le mystère ne déplait pas toujours aux cœurs délicats, et il a des charmes incomparables pour les esprits distingués. |

— En ce cas, je ne vois pas pourquoi vous adressez de si beaux discours à M. Valdroche.

— Parce que je le sais digne de les comprendre et de les goûter; parce que j'ai sondé les profondeurs de son âme et que je sais mieux que VOUS Ce qui s’y passe.

— Que m'importe à moi ce qui s’y passe! vous aurez beau faire et beau dire, rien ne modifiera mes résolutions.

— Puisque nous sommes si bien d’accord, pourquoi voudrais-je vous les voir modifier?

— Je ne sais ce que vous voulez dire et où vous avez la tête aujourd’hui. Vous avez invité M. Valdroche, moi j'ai invité M. Mathieu; c’est bien, nous avons obéi sans doute à nos sympathies, et nous ne devons pas maintenant ennuyer ces messieurs de nes débats. Nous nous expliquerons dans un autre moment.

— Qu'à cela ne tienne, fit Valdroche du ton le plus calme qu’il put prendre ; puisque Mathieu et moi semblons être le motif de ce désaccord entre vous , nous allons nous retirer, pour vous donner le loisir de vous mieux entendre. Venez-vous, Mathieu ?

Celui-ci se leva comme son camarade et se disposa à le suivre.

La main prompte de madame Villeneuve le contraignit à rester cloué sur sa chaise.

— Mathieu, dit la dame, vous ne sortirez pas.

Le mari jouait le même jeu de scène auprès de Valdroche.

— Restez, mon ami, disait-il ; ma pauvre femme n’a pas toujours la mémoire bien présente; elle ne se souvient plus ce soir de ce qu’elle m'a dit ce matin. Patience, ne soyez pas si prompt à prendre la mouche, la mémoire reviendra. |

— Età vous le bon sens, dit la femme, qui avait entendu les dernières paroles.

Valdroche n'avait jamais eu l'intention de quitter la table; il avait voulu tenter ce que l’on appelle au théâtre une fausse sortie ; le procédé avait réussi.

Pendant ce débat, l’attitude de Marie était devenue plus embarrassée que jamais.Bien que la jeune fille fût assez candide encore pour ne pas avoir saisi complétement le sens des paroles échangées, elle avait bien compris pourtant qu’il s'agissait d'elle, et que son avenir, son bonheur, était en ce moment en question. En fille sage,elle avait donc baissé les yeux vers son assiette et elle attendait silencieuse la fin de ce fâcheux épisode.

Heureusement , M. Villeneuve venait de déboucher un vieux flacon de vin de Volnay, son vin favori, et il était fort occupé à le faire déguster à ses convives, ce qui l’'empêcha deriposter à la dernière attaque dirigée contre lui par sa femme. Mais madame Villeneuve

avait l'humeur plus guerroyante que son mari, et une

fois en verve batailleuse, elle ne croyait pas devoir lâcher pied qu’elle n’eût emporté toutes les positions. Sûre qu’elle se croyait de connaître à fond le cœur de sa fille et de pouvoir disposer de ses sentiments à son gré en faveur de Mathieu, elle ne tarda pas à remettre sur le tapis la question des portraits. À

— Il paraît, dit-elle, que vous avez retouché Ie portrait de Marie, monsieur Valdroche.

— Dites plutôt qu’il l’a refait entièrement, observa le vieil employé. Est-ce que vous ne voyez pas quelle vigueur il a maintenant, et comme il ressemble, et quelle grâce il y a dans la pose, quel charme dans l’ensemble de la physionomie!

Madame Villeneuve ne pouvait nier absolument ces qualités. Elle se contenta de dire :

— Hum, hum, nous verrons bien tout à l’heure lequel des deux est le préféré.

— Ces deux portraits sont conçus dans des manières différentes, reprit l'employé, jaloux d'établir la paix et de préparer le terrain pour adoucir la chute imminente de l’un des deux antagonistes. L'un et l’autre ont leur mérite, et pour préférer l’un, ce n’est pas à dire pour cela que l’autre ait une moindre valeur à nos yeux.

— Il est certain, dit Valdroche, que j'ai vu peu de portraits mieux faits que celui de mon ami Mathieu. * C’est d’une perfection à désespérer le pinceau le plus délicat. On peut ne pas aimer ce style ; mais il est impossible de nier sa valeur.

Valdroche s'attendait, de la part de Mathieu , à une riposte en l’honneur de son œuvre, et comptait renouveler ainsi à son profit la première partie de la fameuse scène de Trissotin et Vadius, sauf à compléter plus tard la parodie. Mais Mathieu, absorbé dans sa mélancolie, n'ouvrit pas la bouche et ne parut même pas avoir entendu les paroles de son camarade; ce que voyant, Valdroche, pour ne pas perdre tout le fruit de l'éloge qu’il venait de faire, ajouta : |

— J'ai tort, peut-être, de tant louer les œuvres de mon ami, mais que voulez-vous? je suis ainsi fait, moi, que mes sentiments éclatent en dépit de mon | ambition. Le cœur, chez moi, a toujours compromis l'intérêt. Et vous, Mathieu, avez-vous aussi ce travers ?

Interpellé nominativement, Mathieu releva la tête et jeta sur Valdroche un regard méfiant.

— Moi, répondit-il, je dis toujours ce que je pense et ce que je crois être la vérité.

— Qu'est-ce que vous croyez être la vérité sur mon portrait de mademoiselle Marie? demanda Valdroche avec un accent trop mielleux pour n'être pas celui d'un homme piqué.

— Je ne l’ai pas trop bien examiné encore, et à la lumière.

— Vous craignez qu’il ne perde de son effet?

— Je crains au contraire qu'il ne me fasse une trop srande illusion et que je ne vous paraisse trop prévenu pour ne pas tomber dans l'exagération.

Ces courtoises paroles confondirent un moment

Valdroche, et valurent à Mathieu un regard de remerciment de la part de la jeune fille. Il se sentit dans une bonne voie, et, se levant pour examiner le tableau de plus près, il continua :

— Voire portrait, Valdroche, — et nous nous entendrons parfaitement sur ce chapitre, — ne reproduit ni le charme indéfinissable de l'original, ni la pureté exquise de ses traits, ni la sublime expression de ses yeux bleus. :

— D'accord, murmura Valdroche, qui trouvait ce

début un peu moins élogieux qu’il ne s’y attendait. — En second lieu, vous ne pouvez refuser d’admettre avec moi que ce front de sainte auquel il ne manque plus que l’auréole, a pris chez vous un caracière passionné qui convient à la plus belle des filles de la terre, mais ne saurait être celui d’une fille du ciel.

— Soit, fit l'artiste en frisant sa moustache comme un homme qui lutte contre l’impatience.

— Enfin, il n’est pas possible à la peinture de reproduire, même approximativement, cette transparence de la chair, cette nuance délicate et suave où le bleu tendre des veines se fond dans la teinte rosée de la peau, où l’azur se mêle au carmin. Mais tout impuissant qu'est notre art, il peut encore exprimer, sinon ces finesses inexprimables, du moins ces méplats du visage, ces reflets lumineux dans les ombres que nous appelons le clair-obscur; il peut saisir ces habitudes des muscles qui constituent la

physionomie, celte tension des traits qui donne le caractère, ce tour tantôt enjoué et tantôt rêveur que prend la bouche et qui est comme l'interprète le plus subtil et le plus sûr des mouvements du cœur; il peut enfin, mais dans une certaine mesure seulement, reproduire cette limpidité charmante du regard et cette moiteur dont le globe de l’œil s'enveloppe comme d’un voile diaphane pour mieux faire deviner ce qu’il cache à demi.

— Et vous pensez que toutes ces difficultés presque insaisissables, je suis loin de les avoir vaincues? interrompit Valdroche avec humeur.

— Je ne pense rien de semblable, reprit Mathieu du ton calme et ferme qu'il avait eu dès le commencement de son discours. Je crois au contraire que si l’un de nous a rendu avec bonheur quelques-uns de ces traits délicats du visage qui font le désespoir des plus grands peintres, c’est vous, mon cher Valdroche. | |

— Cela vous plaît à dire, fit celui-ci négligemment : j'ai pu çà et là avoir quelques bonheurs de palette, mais pour le dessin il faut bien vous accorder la palme.

— Votre dessin n’est-pas mauvais, poursuivit imperturbablement Mathieu, non que j’excuse ce défaut de parallélisme entre l’axe des yeux et celui de la bouche, non que je ne tienne pas compte de ce manque de symétrie dans les ailes du nez et que je ne trouve ce menton péniblement soudé à la joue. Peut-être

voudrais-je aussi plus de sûreté dans l’attache du cou; la tête n’est pas bien perpendiculaire sur les épaules, enfin cette main est très-évidemment négligée, et sans doute le temps vous a manqué pour la mieux finir.

Valdroche se mordait les lèvres, parce qu'il sentait bien que toutes les critiques de Mathieu étaient fondées.

— Et la couleur? demanda-t-il.

— Je ferai des observations analogues sur la couleur. Pourquoi plaquer ainsi le carmin sur les joues au lieu de le fondre dans la pâte? | |

— Mais cela est d’une brosse meilleure et plus solide. |

— Procédés que cela! Où voyez-vous dans la nature des couches ainsi juxtaposées? Vous noyez le contour parce que dans la nature la ligne nette et précise n'existe pas; est-ce que par hasard elle existerait davantage entre les diverses nuances d’une même surface? Et ces glacis dont vous abusez dans les ombres! Je sais bien que Rubens, notre maître à tous, en faisait grand usage, mais son exemple est-il bon à suivre lorsque l’on n’a pas toutes ses autres qualités à y ajouter? Les glacis ne doivent être employés que par exception, dans les ombres ou dans les teintes foncées qui veulent une grande transparence; partout ailleurs, il vaut mieux peindre dans la pâte. Si vous aviez traité ainsi le contour de visage, il eût acquis une bien autre valeur et une plus grande solidité. Telles qu’elles sont, vos ombres portées du menton et de l'oreille sonnent

le creux. Croyez-moi, ces subtilités de brosse dont on se sert aujourd’hui ne donnent que de pauvres résultats et compensent peu le temps que l’on gagne à les employer.

Valdroche dansait tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, il était sur les épines. Mathieu poursuivit sans se déconcerter :

— On pourrait reprocher encore à votre tableau l'épaisseur de ces empâtements. Pourquoi faire ainsi des saillies sur la toile et remplacer en quelque façon la peinture par un bas-relief? Sous prétexte que Rembrandt a quelquefois entassé couleur sur couleur et atteint par ses empâtements à des effets prodigieux, tous ceux qui ont la prétention de se rattacher à son école s’imaginent que ses qualités tiennent à ces montagnes de couleur, et ils imitent le défaut croyant reproduire les beautés. Vous êtes un peu de ceux-là, Valdroche. Ainsi, ces rugosités que je remarque sur cette joue, cette épaisseur qui fait ombre au milieu du front, ne donnent pas plus d’accent à votre tête, et elles ont au moins le tort d’être inutiles. Si vous vous approchez, vous les voyez se détacher de la toile et former des sillons qui peuvent sans beaucoup d'effort être pris pour des rides. Assurément ce n’est pas là l'effet que vous avez voulu produire.

— Mais la péinture est faite pour être vue à distance, fit observer Valdroche.

— A distance et de près. Il faut que de loin l'effet soit juste, qu'il ait toute sa valeur, et il faut qu'il ne

76 PAUVRE MATHIEU la perde pas lorsque l’œil s'approche; il faut quil conserve.sa netteté, sa justesse, sa précision, ou bien vous n'avez fait qu’un trompe-l’œil.

— Et croyez-vous que ce double résultat soit possible?

— Ilest difficile, mais il n’est pas impossible; les plus grands peintres nous l'ont prouvé.

— Ah!ah! fit madame Villeneuve d’un air triomphant, voilà ce qui s'appelle raisonner sur les arts. Qu'en dites-vous, monsieur Valdroche ?

— Bah! je dis qu’il y a loin de la théorie à la pratique et que l’on voit des hommes aus paraissent raisonner très-bien et qui, le pinceau à la main, ne font que de l’eau claire.

— Ce n’est pas pour M. Mathieu que vous pouvez dire cela, riposta la mère de Marie, car vous venez vous-même de faire tout à l'heure l'éloge de son portrait.

— Oh! certainement, cette peinture a beaucoup de qualités pour ceux qui l’aiment. Elle est sage, rangée, honnête, incapable de faire du chagrin à personne. Elle se conduit en fille réservée qui porte haut ses collerettes et dissimule sous le bonnet de mousseline la splendeur de ses cheveux ; elle vit en anachorète, sans faire parler d’elle, sans exciter les passions, sans tourmenter les âmes. Bref, elle mériterait le prix Montyon si l’on donnait le prix Montyon à la peinture. Pour moi ces vertus froides qui vont doucement par des chemins tirés au cordeau m'inspirent peu de sym-

pathie ; je les regarde passer sans émotion et ne m’ac-

*crocherai jamais à leur jupon. Je veux la nature avec ses défauts, avec ce que les raffinés appellent ses laideurs, comme s’il y avait quelque chose de laid dans la nature! Je veux l’homme contourné, parce que l’homme est généralement mal bâti; je veux que la femme ait les genoux en dedans parce qu’elle est le plus souvent ainsi faite et que la nature-ne nous offre pas de type parfaitement beau; je veux qu’on ne lui prête pas une perfection conventionnelle et que l’on n’a jamais vue nulle part; je veux que l’on copie fidèlement, sans chercher midi à quatorze heures pour imaginer un idéal qui n'existe pas, et créer des figures sans haleine et sans vigueur sur lesquelles on n’oserait pas souffler de peur qu'elles ne s’évanouissent. Un vrai peintre prend la nature seulement pour guide et ne s'amuse pas, pour complaire aux maîtres et s’enfermer dans la règle, à la dépouiller de tout ce qui lui donne son cachet de vérité et d’énergie.-Quand je prends un modèle, je le peins tel qu’il est et ne gâte pas mon huile à corriger ses prétendus défauts; surtout je lui défends de se laver : la crasse est dans la nature, la peinture doit la reproduire.

— Comme tout cela est vrai! s’écria M. Villeneuve avec l’accent d’un homme convaincu. Certes, vous ne pouver nier, M. Mathieu, que Valdroche ne soit dans le vrai jusqu’au cou.

— Ce vrai-là est assez malpropre, fit observer la

femme avec une moue qui pouvait passer pour une

78 ad PAUVRE MATHIEU

grimace, et je crois que la vérité comme l’entend M. Valdroche ferait bien de descendre dans son puits, ne fût-ce que pour s’y laver.

— Que voulez-vous? dit Mathieu, répondant à l’apostrophe de M.Villeneuve, Valdroche et moi nous pourrions discuter des années sans-nous entendre davantage. Nous partons de deux points différents. Il veut que la peinture, abdiquant toute intelligence créatrice, se borne à imiter, sans choix et au hasard, tout ce que la nature lui jette sous les yeux, et il fait consister tout le talent de l'artiste dans la reproduction de la réalité matérielle; je crois, au contraire, que le peintre a une mission plus noble, un but plus élevé à atteindre; qu'il doit choisir, comparer et embellir, en vue d'un effet moral à produire bien plutôt que d’un effet matériel ; je crois enfin que la vérité marche d’un pas plus libre et plus dégagé des entraves que le réalisme prétend lui imposer; que le beau est toujours vrai, - parce qu'il est l’essence épurée, le parfum subtil, le rayonnement même de la vérité. Le faux, c’est la crasse, car elle est l'exception; le vrai, c’est cette belle figure que l'antiquité montrait sortant du puits toute resplendissante de pureté et de blancheur.

— Bien riposté, dit madame Villeneuve, qui semblait prendre un malin plaisir à exciter les antagonistes. Que trouvez-vous à dire à cela, monsieur Valdroche?

— Je suis de l'avis de Mathieu, en ce point que nous ne pourrons jamais nous entendre, et qu’il est inutile,

par conséquent, de discuter davantage. Que mademoiselle fasse un choix parmi ces deux portraits, et la cause me paraîtra jugée en dernier ressort.

— Allons, Marie, dit la mère, vous entendez ce que disent ces messieurs : lequel des deux portraits vous plaît davantage?

— Fais bienattention, ma fille! s'empressa d'ajouter le père; la vie, la chaleur, le mouvement, sont des qualités essentielles dans la peinture.

— Vous n'avez ni rides sur le front, ajouta la mère,ni rouge plaqué sur les joues ; vos cheveux sont bien peignés et vos yeux ne sont pas enfoncés dans votre tête.

Ce langage était adroit et pouvait avoir de l’influence sur l'esprit d’une jeune fille. Mathieu et Valdroche en employaient un autre qui n’était peut-être pas moins éloquent. Mathieu regardait la jeune fille avec des yeux suppliants et se tenait timidement à l'écart; Valdroche, au contraire, se pencha adroitement vers elle, et, sans être entendu de ses voisins, il Jui glissa ces mots à l'oreille :

— Vous avez ma vie entre vos mains.

La jeune fille frissonna et baissa les yeux. Valdroche se réjouit au fond du cœur et pensa avoir produit un grand effet.

Un dernier appel de madame Villeneuve à sa fille contraignit celle-ci à sortir du silence dans lequel elle s'était réfugiée.

— Répondez, Marie, dit la mère, pour lequel des deux portraits vous sentez-vous le plus de goût?

— Il m'est très-difficile de vous MR maman; devant ces messieurs.

— Bah! qu'est-ce que cela fait?

— Cela fait beaucoup, ma honne amie, dit le père; je comprends très-bien la réserve de Marie, et j'approuve infiniment sa délicatesse.

— Vous approuvez!…..

— Sans doute; et pour ménager à la fois son sentiment et la susceptibilité de ces messieurs, voici ce que *je propose. Aussitôt que nous aurons bu le café, nous irons prendre l'air un instant et fumer un cigare; quand je dis « fumer un cigare, » je devrais dire : « Pour que ces messieurs fument un cigare; » car pour moi, Dieu merci, je ne fume jamais ; le tabac en poudre est le seul dont je fasse usage, parce que c’est le seul dont l'usage me paraisse raisonnable. Il éclaircit les idées, sollicite les muqueuses, dissipe les humeurs noires et développe l’imagination. Je ne serais pas éloigné de croire que l'air grave et triste qu'ont nos jeunes gens d'aujourd'hui provient de l’abus du tabac à brûler et de l’abstinence dans laquelle ils vivent du PERS à priser. Quoi qu’il en soit, je tiendrai compagnie à ces messieurs pendant qu'ils fameront un cigare, et Marie profitera de notre absence pour faire son choix, qu’elle fera connaître en plaçant un de ces boutons de rose sur la gorge du cadre. Que dites-vous de mon procédé? N'est-il pas tout à fait délicat? Il faut épargner la rougeur au front des jeunes filles.

PAUVRE MATHIEU si

— Ce n’est pas ce qu'a fait M. Valdroche dans sa peinture, murmura madame Villeneuve.

— Allons, ma chère amie, n’exercez pas sur Marie votre influence maternelle,

— Je vous promets de ne plus lui dire un mot sur ce sujet. |

— À la bonne heure! Nous faisons une guerre loyale; il ne faut point de surprises.

Le café fut servi, dégusté, suivi d’un bon verre de vieux cognac, et les trois hommes sortirent, dirigeant leurs pas du côté de l'Observatoire. La rue était sombre et déserte. De loin seulement et du côté de Paris, on entendait le bruit d’une voiture qui s’approchait rapidement. Tout à coup la voiture s’arrêta. M. Villeneuve avait retourné la tête.

— Tiens, dit-il, il me semble que cette voiture s’est arrêtée devant notre porte. Qui donc peut venir à cette heure nous faire visite?

— Bah! vous n'êtes pas le seul locataire de la maison, observa Valdroche.

— C'est vrai, fit l'employé.

Et reprenant son pas lent et magistral vers l'Observatoire :

— Je vous disais donc, messieurs, que l'usage du tabac en poudre...

La voix de M. Villeneuve se perdit bientôt dans le lointain.

Aussitôt que son père et les deux artistes avaient eu franchi le seuil de la maison, Marie avait bondi comme une chèvre délivrée de ses liens, et avait couru à la console où s’étalait son image sous deux aspects différents. Fidèle à sa promesse, sa mère la regardait faire, mais ne prononçait pas un seul mot,

— Lequel des deux est le plus beau? se demanda tout haut la jeune fille. C’est qu’ils sont beaux tous les deux. Je n’entends rien à toutes ces’ distinctions de réalisme et d’idéal. Je donnerais bien la palme à M. Mathieu qui est un si bon garçon, mais je ne voudrais pas faire de peine à M. Valdroche. |

Puis se tournant vivement vers sa mère :

— Maman, poursuivit-elle, je suis bien embarrassée; qu'est-ce qu'il faut faire ?

— Mon enfant, j'ai promis à votre père de ne pas influencer votre choix; une honnète femme n’a que sa parole. Si j'étais à votre place, je sais bien ce que je ferais ; j'aimerais mieux Mathieu qui est sage, rangé, bon travailleur, que cet étourdi de Valdroche qui a bien mauvaise réputation, et qui ne sera jamais qu’un mauvais peintre.

— Ce n’est pas ce que dit mon père, fit la jeune fille en effeuillant sur le parquet le bouton de rose qu’elle avait pris pour désigner son choix.

— Bon, est-ce que ce Valdroche vous ferait rêver, mademoiselle?

— Non, maman; mais entre nous je crois qu'il n’est pas si méchant qu'il en a l'air.

— Ainsi vous vous sentiriez du penchant pour lui?

— Non, maman, mais je crois... que je n'aime pas mieux la peinture de M. Mathieu que la sienne.

— ]l s’agit bien, vraiment, de peinture!

— Mais, il ne s’agit que de cela, maman, je vous assure. À

— Je vous assure, moi, qu’il s’agit d'autre chose. Vous êtes libre encore, mais dès que vous aurez fait un choix, ce sera fini et il n'y aura plus à y revenir. Prenez donc bien garde à ce que vous allez faire.

— Une voiture qui vient de s'arrêter! s’écria la jeune fille. Si c'était une visite pour nous!

— Une visite, à cette heure-ci?

— Qui sait? N'est-ce pas toujours le soir que vient M. Alfred? Il y a longtemps qu'il n’est venu; c’est peut-être lui... Oui, c’est lui, je reconnais son pas dans l’'antichambre. Quel bonheur!

Et avant que madame de Villeneuve eût pu dire un mot, la jeune fille avait bondi vers la porte qu'elle entr’ouvrait déjà, quand un beau jeune homme,habillé avec une extrème recherche, parut sur le seuil.

HP bonsoir, ma charmante Marie, que vous êtes

jolie sous cette blanche mousseline! dit-il. Bonsoir, ma bonne madame Villeneuve; ne vous dérangez pas de votre siége. Et monsieur Villeneuve, comment va t-il? | | — Mais bien, fort bien, mon cher monsieur Alfred, répondit la bonne dame; il est sorti un moment, mais il va rentrer et sera bien content de vous voir, car il y a si longtemps!

— Eh! mon Dieu oui, j'ai fait un petit voyage depuis que je ne suis venu. Et puis la chasse. Mais il paraît que vous étiez en fête, et peut-être est-il indiscret à moi...

— Vous, indiscret! monsieur Alfred; vous savez bien que cela n’est pas possible. C’est M. Villeneuve qui avait invité deux artistes à dîner.

— Ah! ce bon M. Villeneuve donne donc toujours dans les artistes!

— Ceux-ci avaient fait tous deux le portrait de Marie, gratis, bien entendu, et il s'agissait aujourd’hui de leur en témoigner notre reconnaissance.

— Oh!il s'agissait d'autre chose encore! s’écria la jeune fille. Mais voyons, poursuivit-elle en prenant familièrement le bras du jeune homme, venez ici, regardez ces deux têtes et dites-moi laquelle des deux vous semble la plus belle.

— J'aime mieux celle que je tiens par le menton, dit Alfred en passant le pouce et l’index sous le menton de la jeune fille.

— Oh! ça, c’est une vieille histoire et je la sais par

D cœur. Voyons, soyez raisonnable, si c’est possible, et dites-moi votre avis sur le mérite de ces deux peintures.

— Mon avis, et motivé encore! Vous m'en demandez beaucoup.

— Bah! si vous ne donnez rien quand on vous demande.

— Vous vous trompez, ma belle demoiselle, je donne quelquefois, et la preuve, la voici.

Le jeune homme, en parlant ainsi, mit une boîte dans les mains de la jeune fille. Marie pressa le ressort, et un bracelet délicieux apparut à ses yeux éblouis.

— Oh! vois donc, maman, comme c’est beau!

— Vous êtes fou, Alfred, de lui faire des cadeaux pareils.

— Allons donc, ne faut-il pas que je dépense mes revenus, et comment en viendrais-je à bout si mes amis ne venaient à mon aide? Ah! ce n’est pas l’embarras, de l’autre côté de l’eau ces amis-là ne me manquent pas, mais j'aime à choisir, et vous ne m'en voudrez pas pour cela.

— Vous êtes toujours bon et aimable, Marie, mettez vite ce bracelet dans votre armoire ; M. Villeneuve trouverait encore à redire s’il savait que vous avez accepté un bijou d’une si grande valeur.

— Elle est vraiment adorable, cette petite Marie, dit Alfred pendant que la jeune fille était allée dans sa chambre.

— Et aussi simple, aussi bonne qu'elle est jolie, ajouta la mère.

— Est-ce que vous ne songez pas à la marier?

— Peut-être; mais chut, la voilà.

— Avec tout cela, monsieur, dit la jeune fille en se suspendant de nouveau au bras du jeune homme, vous ne m'avez pas dit lequel de ces deux portraits vous semble le plus beau.

— Mais..., dans deux styles bien différents, ils me semblent beaux tous les deux et surtout très-ressemblants. Ici, c’est Marie en gaieté, vive, alerte, éveillée;. là, c’est Marie rèveuse et mélancolique, Marie regrettant sa première patrie.

— Quelle première patrie?

— Le ciel.

— Vil flatteur que vous êtes ! Ce n’est pas cela que je vous demande; je vous demande lequel des deux vous choisiriez.

— Est-ce que vous voulez m’en donner un?

— Vous me taquinez! prenez garde à vous, je saurai bien me venger.

— Et comment cela?

— Je ne porterai pas votre bracelet.

— Je croirai alors qu’il ne vous plaît pas, et vous m'obligerez à vous en donner un autre.

— Oui, revenez-y!

— Vous me défiez?

— Je m'en garderai bien, vous me prendriez au mot.

— Vous le voyez donc bien, vous n’avez rien à gagner en employant la menace avec moi.

— Avouez pourtant que vous mériteriez bien d’être battu.

— Battez-moi.

— Bon, cela vous ferait trop de plaisir, et je ne frapperais pas assez fort à mon gré.

. — Madame Villeneuve, vous avez là une bien méchante fille.

— N'est-ce pas, monsieur de Chaleilles.

— Bon, bon, vous appelez maman à votre secours ! c'est que vous avez peur.

— On aurait peur à moins, vous êtes un enfant terrible.

— Moi, un enfant, je ne suis plus un enfant, sachezle bien.

— Et qu'êtes-vous donc?

— Je suis une jeune fille; j'ai dix-huit ans passés, monsieur.

— Dans quinze ans, ma toute belle, vous ne direz pas votre âge avec autant de sincérité et d’aisance l

— Pas plus que vous ne dites aujourd'hui votre opinion en peinture.

— Vous tenez donc bien à avoir mon avis sur ces deux cadres ?

— Plus que vous ne pouvez le supposer.

— Marie, ne fatiguez donc pas ainsi M. Alfred, dit la mère qui craignait un peu que le jugement du

jeune homme n’exerçàt quelque influence sur la détermination de la jeune fille. |

— Il ne tient qu'à lui de ne pas être fatigué, reprit * Marie ; il n’a qu'à se décider tout de suite pour l’un ou pour l’autre.

— Eh bien, c’est l’autre que je trouve le meilleur.

— L'autre! quel autre?

— Celui qui est en rivalité avec l’un.

— Voilà qui est clair comme une discussion sur l'art.

— Ah!ilparaît que l’on discute toujours des questions d'art ici ?

— Que voulez-vous! c’est le quartier qui veut cela.

— Je me souviens que la dernière fois que je suis venu, il y avait là, dans ce fauteuil, un sculpteur qui parlait de tailler une figure colossale de Napoléon dans les rochers du Grand-Saint-Bernard. A-t-il mis son projet à exécution?

— Oui, dans sa tête, mais il paraît que le modèle n’en peut pas sortir.

— Pauvre Jupiter ! il doit bien souffrir.

— Dites plutôt : pauvre Napoléon! car le grand homme doit se trouver bien à l’étroit. |

— Marie, vous avez trop d'esprit; si vous continuez, je m'en vais. ;

— Allons, je ne veux pas vous faire de chagrin, et je vais tâcher de me faire aussi bête que vous.

— N'entreprenez rien au-dessus de vos forces, mon enfant, vous auriez l’humiliation de succomber.

— Si au moins j avais la canne de mon père! elle est grosse, vous la sentiriez.

— Eh bien, j'attendrai son retour. Êtes-vous contente?

— Je le serai si vous voulez me dire enfin auquel de ces deux tableaux je dois donner la préférence.

— Ah! il s’agit donc d’un choix à faire pour vous, et c'est moi qui dois vous éclairer dans cet arbitrage! Que ne le disiez-vous tout de suite? Je sais maintenant ce que je dois faire. Si Je veux que vous choisissiez celuilà, je vous dirai que je préfère celui-ci; si au contraire c'est à celui-ci que je crois la palme due, c’est celui-là que je recommanderai à votre bienveillance. Eh bien, je vais vous attraper, ma belle demoiselle; moi, pour mon goût, j'aimerais à multiplier votre image, et chacun d’eux ayant le droit d’être préféré à l’autre suivant les moments et les points de vue, je les prendrais tous les deux.

— À la bonne heure, voilà qui est bien parlé, et vous me décidez tout à fait.

Ce disant, la jeune fille choisit dans les bouquets deux des plus jolis boutons de rose et les plaça sur le bord des deux cadres. |

— Et moi? dit Alfred.

— Vous, vous n'êtes pas mon portrait.

— Regardez bien dans mes yeux.

— Tiens! c’est vrai, deux images, et très-ressemblantes encore. Vous avez mérité deux boutons, les voilà tous les deux sur la même tige.

Et jetant la fleur au visage du jeune hommes elle courut se réfugier, l’espiègle, au fond d’un fauteuil derrière sa mère. Celle-ci allait sans doute gronder sa fille, lorsque du bruit se fit entendre dans le vestibule. C'étaient M. Villeneuve et ses deux convives qui rentraient.

— Tiens! M. de Chaleilles, s'écria l'employé en apercevant le jeune homme.

Et les questions de pleuvoir aussitôt : Pourquoi avez-vous été si longtemps sans venir nous voir? : Que vous est-il donc arrivé? Est-ce ainsi qu'on néglige ses amis? La kyrielle se termina par la présentation des deux artistes. M. Villeneuve savait son monde, et il était scrupuleux observateur de ses lois, surtout vis-à-vis d’un homme comme M. de Chaleilles qui appartenait à la plus haute société de Paris. II se génait moins avec les artistes et se pliait même assez volontiers à leur sans-façon.

Les deux jeunes gens, en entrant et apercevant l'étranger , se tinrent un peu à l'écart, mais leurs regards avaient déjà cherché la solution du problème de leur mérite relatif, et, à leur grand désappointe-

ment, ils ne l'avaient pas trouvée.En donnant la palme à la fois aux deux œuvres, Marie témoignait assez qu'elle n’établissait pas de différence entre les rivaux. Mathieu, dans sa modestie habituelle, se trouva trop heureux de n'être pas complétement repoussé; mais la vanité de Valdroche se cabra.

— C'est une coquette qui se moque de nous, pensa-t-il.

La conversation devint bientôt générale, et naturellement elle perdit de l'intérêt qu’elle avait eu jusqu'alors pour chacun des personnages en particulier. M. Villeneuve, qui était le meilleur homme du monde, crut devoir profiter de cette occasion pour être utile à Valdroche, et de son côté madame Villeneuve recommandait vivement le talent de Mathieu. M. de Chaleilles était riche, il avait dans le faubourg Saint- Honoré un grand et brillant hôtel, il possédait dans le Poitou un vaste château; quelques peintures commandées par lui auraient pu fixer la réputation des deux jeunes gens et les introduire dans un monde où l’art trouve encore le plus clair de ses profits et de sa gloire. Mais soit que le jeune homme n’eût qu’un goût médiocre pour la peinture, soit que les échantillons du talent des deux peintres qu’il avait sous les yeux ne lui plussent que médiocrement, soit enfin qu’il n’eût point de places à donner chez lui à de nouvelles peintures, il ne leur demanda pas même un croquis. Il suffit toutefois que M. et madame Villeneuve témoignassent de l'intérêt aux deux artistes, pour que

M. de Chaleilles se monträt envers eux aimable et presquebienveillant; mais Valdroche, queson insuccès irritait beaucoup, ne répondit que du bout des lèvres aux avances du jeune homme, et Mathieu, qui était rentré dans la période de ses mélancolies, se tint constamment éloigné du centre de la conversation. Madame Villeneuve, Marie et M. de Chaleilles en faisaient presque tous les frais. Marie, un moment refoulée dans sa réserve par le retour des deux artistes, avait bien vite repris son enjouement et sa gaieté aux saillies de son vieux camarade : c’est ainsi qu’elle désignait souvent M. de Chaleilles, et celui-ci à son tour faisait assaut de malice et d'esprit avec sa vieille amie; — une vieille amie qui n’avait pas dixhuit ans.

Peut-être convient-il d'expliquer ici la nature des rapports qui existaient entre la famille Villeneuve et un grand et riche personnage comme l'était M. de Chaleilles. Quelques lignes suffiront pour cela.

M. Villeneuve avait été dans sa jeunesse le secrétaire de M. le comte de Chaleilles le père. Celui-ci, sous la Restauration, le fit entrer au ministère de l’intérieur, où le bonhomme s'était maintenu sagement depuis lors, gravissant lentement, mais d’un pas sûr, les échelons qui conduisent à la haute position de chef de bureau. Une fois arrivé là, il s’y était arrêté. L’espèce de familiarité qui avait existé entre M. Villeneuve et le comte, l'estime mutuelle où ils se tenaient l’un l'autre, le lien de reconnaissance d’un côté, de l’autre

he, Ut celui du service rendu, enfin la tendresse presque paternelle que d’une part Villeneuve témoignait au fils de son protecteur, d'autre part la bienveillance affectueuse dont la fille du protégé était l’objet de la part du comte, tout cela avait établi entre les deux familles, malgré la distance et le rang qui les séparaient, une sorte d'intimité chaleureuse qui ne s'était jamais refroidie. |

Cependant, surpris par la mort avant l’âge et au milieu de Sa carrière, le comte n'avait rien laissé à la fille de Villeneuve, et son fils, entraîné bientôt hors de la France par le goût des voyages, avait forcément interrompu un instant ses relations avec la famille de l'employé. Mais aussitôt de retour, il s'était souvenu d'elle, il s'était rappelé ses jours d’enfance, où, plus grand et plus âgé que Marie, il la faisait jouer sur ses genoux et lui enseignait à mouvoir ses petits doigts sur le clavier du piano.

Pendant ces trois années d'absence, Marie était devenue une jeune fille. Toutefois, elle n'avait perdu aucun de ses souvenirs, et, en retrouvant son ami d'enfance, elle avait senti renaître en elle cette douce affection des jeunes années pour son vieux camarade, et toute sa familiarité des premiers temps,un moment effarouchée par les moustaches qui avaient poussé et les belles manières qui étaient venues, avait repris ses anciens droits, et conquis même, sous le regard maternel, de nouveaux priviléges.

Rien de plus innocent, en effet, que cette liaison 8,

d'enfance. M. Villeneuve ni sa femme, dans la candeur de leur honnêteté, n'avaient jamais pensé qu’elle püt devenir un jour un danger; jamais ils n’auraient osé imaginer que la fille du modeste employé pût voir un jour en M. Alfred autre chose qu'un ami et un protecteur pour leur famille ; et, de son côté, M. de Chaleilles n’aurait pas songé qu'il pût naître en son cœur d’autre sentiment pour la jeune fille que celui d'une bonne et solide affection comme celle que l’on ressent pour une sœur. Il avait sept ans de plus que Marie, et bien qu'à mesure qu’ils avançaient tous deux en âge, cette distance parût peu à peu diminuer, les habitudes prises autrefois, le respect pour la mémoire de son père, l'affection véritable qu'il avait pour l'employé et sa femme, tout concourait à éloigner de son esprit toute pensée peu honorable, et de son cœur tout sentiment peu digne d’être avoué. Ceci explique suffisamment la question de M. de Chaleilles sur les projets d'avenir que madame Villeneuve formait pour sa fille, et la façon toute simple dont Marie acceptait les cadeaux du jeune homme.

Depuis quelques mois absent de la capitale, Alfred, en y rentrant, était venu voir ses anciens amis, et il trouvait dans la maison deux jeunes gens, deux artistes , fêlés, choyés tous deux par les parents. L'un d’eux pouvait être, devait être même celui sur qui les Villeneuve avaient porté leurs vues. Il crut donc faire acte de courtoisie et de convenance en se montrant affable avec eux. Pourquoi répondaient-ils à demi et

si mal à ses avances? Étaient-ils jaloux de lui? Cette pensée ne put pas même lui venir, tant il était loin de se supposer en état de légitimer pareille jalousie, et n'ayant pas trouvé immédiatement de réponse à la question qu'il s'était posée, il n'avait pas cru devoir se l’adresser une seconde fois. Il avait repris ses innocentes taquineries contre la jeune fille, et celle-ci ripostait avec une grâce et un enjouement qui contrastaient un peu avec l’espèce de rêverie et de contrainte dont elle n'avait pu se défendre pendant toute la durée du repas. Enfin, l'heure s’avançant, il prit congé de la famille Villeneuve, non sans promettre de revenir bientôt, ce qui lui était plus facile que d’attendre chez lui le vieil employé.

Restés les maîtres du terrain, les deux artistes reprirent leur position dans le cercle, Valdroche toujours en avant, Mathieu toujours sur la réserve.

— Vous avez eu tort, Valdroche, dit M. Villeneuve, de ne pas mieux faire voire cour à M. le comte de Chaleilles ; c’est un grand seigneur fort riche, fort goûté dans son monde, et il vous eût suffi d’un pareil protecteur pour faire votre fortune.

— Je ne fais jamais la cour à personne, moi, répondit Valdroche avec un accent dédaigneux ; Île vrai talent ne doit pas courir après la faveur des grands. |

— Mais il ne doit pas non plus la repousser.

— S'il me commandait un tableau, je le ferais, mais je n’irai jamais le chercher.

— Il y a plus d’orgueil dans ce que vous dites là qu'il n’y en a certainement dans toute la personne du noble comte.

— Que voulez-vous, l'homme qui sent sa valeur n’est disposé à s’humilier devant personne.

— Est-ce donc s’humilier que d’être poli, courtois, prévenant envers çeux qui vous témoignent de la bienveillance? Je ne reconnais là, Valdroche, ni les sentiments d'un grand cœur, ni les paroles d’un véritable artiste.

M. Villeneuve était un homme de bon sens; il ne souffrait pas volontiers que celui dont il avait pensé à faire son gendre en témoignât si peu. La vanité de Valdroche fut froissée de la leçon, mais il eut au moins la prudence de ne pas s’en révolter. Tout ce qu'il crut pouvoir se permettre fut de Jstiéier Sa COnduite par celle de son rival. s

— Mathieu a les mêmes idées que moi, dit-il, bien qu’il ne les professe pas aussi haut, car je ne me suis pas aperçu qu'il ait beaucoup répondu non plus aux | cajoleries de M. le comte.

— Mathieu a eu Lort, dit à son tour madame Villeneuve; mais au moins lui, il est excusable en ce qu'il est toujours timide et réservé avec tout le monde. Que voulez-vous, c’est sa nature !

— Avec ce mot-là,le voilà excusé de toutes ses peccadilles passées, présentes et futures, et il a le droit, désormais, d’être aussi taciturne qu’il le voudra, riposta Valdroche.

— C’est un privilége que vous ne devez pas m'’envier, dit Mathieu en souriant.

— Et qui pourtant procure de grands avantages dans la société.

— Je ne m'en suis pas encore aperçu.

— C’est vous montrer bien ingrat envers madame Villeneuve.

— Ne füt-ce que pour les raisons que vous en donnez, reprit madame Villeneuve, ma préférence, je crois, serait encore légitime.

L'entretien prenait un tour qui menaçait d’être périlleux. M. Villeneuve crut devoir intervenir en âppelant l'attention sur un autre sujet.

— À propos! s’écria-t-il à la traverse, et l'arrêt, est-il prononcé ?

Seul, l'employé avait négligé de regarder les tableaux qui se trouvaient placés derrière lui.

A ce mot d'arrêt, tout le monde releva la tête ; mais l'attention était ailleurs en ce moment, et personne ne comprit.

— Eh bien, oui, l'arrêt, le jugement, reprit-il. Lequel de vous deux a remporté la victoire?

— Voyez vous-même, fit Valdroche.

M. Villeneuve se retourna, et voyant les deux cadres décorés de la même palme, il se mit à rire.

— Ah! parbleu, voilà une manière adroite de se tirer d'affaire.

— Et de nous laisser, comme on dit, le bec dans l’eau.

— Est-ce votre mère, Marie, qui vous a inspiré ce subterfuge ? |

— Votre fille a fait comme elle a voulu, dit la mère d’un ton piqué; je ne lui ai donné aucun conseil, ainsi que je m'y étais engagée.

— Ainsi, Marie, c'est vous qui avez imaginé cet ingénieux procédé ?

La jeune fille releva la tête et montra un visage à moitié candide et à moitié moqueur.

— Non, dit-elle, ce n’est pas moi, c’est M. Alfred.

Valdroche bondit comme un tigre blessé, et Mathieu porta la main à son cœur avec une indicible expres- : sion de tristesse.

— Vous comprenez ce que cela veut dire, messieurs, reprit l'employé avec un accent empreint de naïve loyauté; cela signifie que ni l’un ni l’autre de vous n’a encore réussi, et qu’il faut recommencer.

Valdroche appela sur ses lèvres son sourire dédaigneux et hocha lentement la tête en signe de négation. Mathieu, au contraire, releva le front et répondit :

— Je suis prêt.

— Me serais-je trompé? pensa M. Villeneuve.

Celui-ci serait-il le véritable artiste ?

IL était tard; on alla se coucher, et, malgré la longue série de remontrances que madame Villeneuve avait mises depuis longtemps en réserve pour sa fille, elle crut devoir en ajourner l'exposé au lendemain.

L'hiver se passa. Valdroche fréquentait moins souvent la maison des Villeneuve. Il se voyait trop clairement repoussé par la mère, trop faiblement soutenu par le père, pour tenter avec chance de succès la conquête d’une fille soupçonnée par lui de coquetterie. Et, d’ailleurs, jusqu'où cette amourette, si elle prenait une tournure sérieuse, pourrait-elle le conduire? Dans son état de fortune, Marie était certainement pour lui un parti convenable; elle n’était pas riche, mais l’était-il davantage ? Et l'estime dont jouissait le père au ministère ne pouvait-elle faire tomber sur le gendre quelques-unes de ces faveurs dont tous les artistes sont jaloux? Tout bien calculé, ce n'était pas une union brillante, c'était une union digne et raisonnable. Mais peut-on se déterminer au mariage lorsque l’on a vingt-cinq ans et que l’on rêve encore tous les succès et toutes les conquêtes imaginables? Doit-on lier ainsi les ailes à la destinée et couper court aux espérances, lorsque la vanilé fait tant et de si riantes promesses ? Jusque-là, Valdroche avait pu se laisser entraîner par l’appât d’une heureuse victoire, et, sans avoir une intention précisé-

ment criminelle, céder au désir de faire reconnaître là aussi ses droits de conquérant. Les obstacles qui élaient nés sous ses pas, les difficultés qu'il avait rencontrées, au lieu de le décourager ou de lui faire lâcher prise, n'avaient fait qu'irriter davantage ce sentiment tout vaniteux auquel il obéissait, et stimuler son ardeur par l'attrait de la lutte. Cependant, il aimait trop ses aises pour se plier longtemps aux exigences d’une cour assidue, et, dès que sa dignité d'homme irrésistible lui parut sur le point d’être compromise, il fit un pas en arrière, bien persuadé, d’ailleurs, que par ce mouvement de retraite il châtiait celle qui, suivant lui, aurait dû l’adorer à genoux. Comment se fit-il, pourtant, que cette immense fatuité, que ce profond dédain ne purent le protéger contre les atteintes d'un malaise singulier, d’une tristesse envahissante, et que les joies bruyantes et faciles auxquelles il était depuis longtemps accoutumé lui devinrent à l'instant même odieuses et insupportables? Comment, enfin, expliquer ces allées et venues, le matin et le soir, devant les fenêtres de la jeune fille, pour saisir un de ses sourires, pour recueillir un de ses regards? Valdroche ne cherchait pas à se rendre compte de son état; il n’interrogeait ni son esprit, ni son cœur, ce cœur qui n'avait pu battre que sous l’impulsion de la vanité, cet esprit qui n'avait jamais éprouvé que les ivresses de lorgueil. Il s’ignorait lui-même et se serait volontiers crevé les yeux pour ne pas voir,

Un jour, — six mois après la réunion dont nous avons reproduit les principaux incidents, — un jour qu'il était assis dans son atelier, le genou dans les mains et les- yeux perdus dans l’espace, il récapitulait ce qu’il avait fait depuis quelque temps, et cette récapitulation n'était pas longue, car, sauf le portrait de Marie, il n'avait produit que des ébauches informes, également inutiles pour sa réputation et pour sa subsistance. Il voyait avec une sorte d’effroi venir l'heure où sa bourse vide n'aurait plus une obole à lui donner pour ses cigares, et celle non moins terrible où le gargotier du coin mettrait fin aux imprudences d’un long crédit. Il se creusait vainement la tête pour y chercher une de ces idées fécondes qui apportent leur pain quotidien au plus grand nombre de nos artistes ; mais toutes étaient depuis longtemps épuisées ; toutes,

depuis irois mois, avaient fourni leur entier contingent. Pour dernière et suprème ressource, Valdroche rassemblait du regard quelques cadres ébréchés, quelques toiles ébauchées, un divan qui attendait en vain ie modèle, et deux fauteuils en bois peint qui boitaient dans un coin. Après cela il ne resterait plus rien, et la faim montrerait encore une fois son spectre décharné et ses longues dents. Pouvait-il, d’ailleurs, jeter au marchand de bric-à-brac les derniers débris de son mobilier? Pouvait-il lui livrer ses derniers cadres, ses dernières toiles ?Æt s’il venait un modèle,

où le placerait-il? sur quoi le peindrait-il? Était-ce

donc là que devait en venir l'élève de la nature, ce

peintre vigoureux qui s'était posé en chef d'école au dernier Salon? Vanité des vanités ! le chef d'école n'avait pas une croûte, — excepté les siennes, — à se mettre sous la dent ; l’élève de la nature sentait celleci réclamer impérieusement ses droits. Le pauvre diable n'avait pas diné la veille, et il avait, ce matin même, oublié de déjeuner.

Dans sa position précaire, il aurait pu aller trouver Mathieu et faire appel à sa bourse, qu'il aurait certainement trouvée ouverte. Mathieu était riche: il avait de son magistrat une petite pension de deux mille francs qui suffisait à tous ses besoins, et, depuis quelque temps , il s'était mis en train de faire quelques portraits, peu payés à la vérité, mais suffisamment, toutefois, pour pouvoir doubler son revenu. Les rôles étaient changés ; ce n’était plus de lui qu'on pouvait dire : « Ce pauvre Mathieu ! » et si les rapins l'avaient osé, ils auraient dit déjà : « Ce pauvre Valdroche! » Plus fier qu’il ne convenait à sa mauvaise fortune, Valdroche aurait dévoré les queues de ses vessies à couleur plutôt que d’aller demander à Mathieu de lui prèter une main secourable. Un chef d'école pouvaitil s’avilir à ce point devant un imitateur de M. Ingres? Un élève de la nature pouvait-il à ce point constater lui-même sa défaite devant un simple élève des hommes, membres de l’Institut ou professeurs à l'École des beaux-arts. # |

Ainsi, tout ce bruit qui s'était fait un moment autour de Valdroche, évanoui! ,

Ce talent qui montait aux nues sur les ailes de la réclame, disparu!

Cet avenir qui brillait à l'horizon comme un astre nouveau, anéanti!

L'élève de la nature retombait à plat sur le sol, après avoir imaginé cent tableaux et sans en avoir pu réaliser un seul; le chef d'école voyait son atelier désert, sa bourse vide, et déjà il entendait à sa porte les ricanements de ses flatteurs et le rire de ceux qui la veille encore se proclamaient ses élèves.

Cependant, l’orgueil de Valdroche ne voulait pas avouer sa défaite. Il s'était fait une explication ingénieuse de son impuissance et se donnait une raison qu'il croyait excellente pour justifier son génie des défaillances de son talent. Se levant tout à coup et se promenant à grands pas, aussi droit que pouvait le permettre la faiblesse de ses jambes :

— Maudit soit, s’écria-t-il, maudit soit le jour où j'ai vu cette fille pour la première fois et où je me suis mis dans la tête la folle pensée de la poursuivre de mes hommages ! J'ai perdu mon temps pour elle, je me suis déshabitué du travail et je ne puis plus rester deux heures dans mon atelier. Avant ce jour funeste, je vendais encore quelques tableaux, je faisais quelques portraits; les grisettes me donnaient leur obole pour que je fisse le croquis de leurs étudiants; les étudiants m'apportaient la primeur de leurs deniers du mois pour avoir le trois-quarts de leurs grisettes. Mais depuis trois mois, plus rien. Ma renommée est

allée à vau-l'eau ; le désert s’est fait autour de moi. J'ai perdu mon influence sur les ateliers du voisinage, compromis mon pouvoir en me donnant l'air de filer aux pieds d'Omphale, engagé mes derniers effets au mont-de-piété, et vu l'édifice prodigieux de mes dettes se dresser menaçant pour m'écraser.

Durant ce monologue, Valdroche sentait ses jambes flageoler sous lui, et il s'était jeté sur son divan.

— Cette fille m'a porté malheur, reprit-il; j'ai beau faire pour n'y plus penser, son souvenir m'obsède, il me hante dans mon sommeil, il me poursuit jusque dans mes rêves. Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que je l’aimerais ? Non, c’est impossible ; me laisser prendre, moi, aux piéges d’une ingénue! M’enflammer pour ces charmes corrects ! Jeter toutes les énergies de mon âme en pâture à ce petit monstre blanc et glacé!

Valdroche parlait comme il peignait, un peu à tort et à travers.

Quand ileut ainsi exhalé sa colère contre celle qu'il regardait comme la cause naturelle de sa chute, il se mit naturellement à regretter le temps d’insouciance et de désordre où il faisait la loi parmi les rapins et dictait des arrêts sans appel sur les œuvres de ses confrères. Malgré ses condamnations, les confrères avaient marché vers le succès et la fortune, et lui, qui frappait les autres d’ostracisme, se voyait exilé maintenant de tous les cercles où germe et grandit la renommée; il se voyait délaissé de tous ceux qu'il

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avait un moment entraînés à sa suite. Incapable de soutenir longtemps le rôle qu'il avait voulu jouer, il tombait, et sa chute était terrible. Sorti d’un rêve qu'il avait fait, il retrouvait en face de lui la misère, ce spectre dont il s'était si souvent moqué.

Il en était à ce point fâcheux de ses réflexions, lorsqu'il entendit frapper à la porte de son atelier. Ce bruit, depuis quelque temps, était devenu si rare, qu’il causa presque dela surprise à notre artiste. Il se leva promptement et alla ouvrir. Un personnage de mine,et de mise sévères se présenta devant lui. Ce n’était pas un huissier, car il était proprement vêtu, et il avait l'air d’un homme comme il faut; et cependant, à en juger par son habit noir,sa cravate blanche et son front grave, il ne devait pas être étranger à la culture des lois. En lui respirait comme un parfum de dossiers et de jurisprudence que l'artiste flaira avec respect.

L'étranger fittrois pas dans latelier, puis ils’arrêta.

— Monsieur Valdroche? dit-il en ôtant poliment son chapeau. :

— C'est moi, monsieur, reprit l'artiste en offrant au noble personnage le moins boiteux de ses deux fauteuils.

L'étranger examina lentement son interlocuteur, puis, comme s’il eût été satisfait de son examen, il se frotta les mains et s’assit.

— Avez-vous des tableaux à vendre? demanda-t-il Jaconiquement.

A cette question inattendue, l'artiste demeura comme ébahi. Jamais, même au temps de ses plus grands succès, il n'avait entendu pareil son frapper ses oreilles. On louait beaucoup ses tableaux, mais personne ne les achetait, Quel était donc ce personnage mystérieux qui venait d'une manière si imprévue lui faire une si admirable demande?

Comme l'artiste interdit ne répondait pas : |

— Avez-vous des tableaux à vendre? répéta l’homme noir.

Valdroche se ressouvint alors d’avoir entendu dire qu’il y avait de par le monde de riches marchands de tableaux qui étaient fort bien vêtus et payaient noblement les œuvres des grands artistes. Les fumées de l’orgueil un peu éteintes lui remontèrent au cerveau ; il se drapa dans les pans huileux de sa veste de velours et demanda à son tour :

— À quiai-je l'honneur de parler?

— Qu'importe! répondit l'étranger.

— Vous voudriez acheter des tableaux, monsieur ?

— Oui.

— Pour l'Angleterre, sans doute?

— Non.

— En ce cas, pour la Hollande?

— Non.

— Alors ce sera pour la Russie?

— Non.

— Je n'ose pas dire pour la France, car, hélas!

quels sont en France les mécènes qui voudraient où pourraient encourager le talent?

L'étranger leva les épaules sans répondre.

— Le gouvernement lui-même, reprit Valdroche, ne garde ses faveurs que pour l'intrigue et la corruption. Moi qui vous parle, je devais avoir une commande pour une grande église de province. Eh bien, je ne l’ai pas obtenue parce que je n'avais personne pour m'appuyer auprès du ministre.

— Qu'est-ce que cela me fait? dit négligemment l’homme noir.

— Etce qu'il y a de plus fort, poursuivit Valdroche, c'est qu'on a offert le mème travail à un tout jeune homme qui suit encore les cours de l’École des beaux-arts et qui doit entrer prochainement en loge pour le grand concours. C’est un garçon sans chaleur, sans vie, sans mouvement. Mais ils prétendent là-bas que c’est ce qui convient pour une église.

— Son nom?

— Oh! vous ne le connaissez sans doute pas; il se nomme Mathieu. 2

— Tout court?

— Nous l’appelons « ce pauvre Mathieu ; » mais je crois que s’il continue comme il a commencé, nous l’appellerons bientôt « Mathieu le fortuné. »

— Et vous dites qu'il manque de talent?

— Oh! mon Dieu, pour moi il n’en a aucun.

— Vous êtes donc son ami?

— Depuis longtemps. Du moins nous l'avons été,

car pour le moment il me bat froid pour quelque ja- Jousie. .

— De métier? |

— Non, il y a une femme mêlée à tout cela, et si vous connaissiez Mathieu, vous verriez qu'il n’a pas tout à fait tort d’être jaloux.

— Et cette femme, quelle est-elle?

— Une jeune fille du voisinage, très-jolie, qui pose pour la vertu, et contre laquelle il n’y a rien à dire, à la vérité. |

— Vous avez ses préférences ?

— Jele crains, fit Valdroche en se rengorgeant.

— Et sans doute cette passion détourne M. Mathieu de ses travaux ?

— Lui! ah! par exemple, on voit bien que vous ne le connaissez pas ! Depuis qu’il s’est mis cette fille en tète, il fait le double de besogne; il travaille comme un cheval de fiacre.

— Et vous?

— Oh! moi, c'est différent. J'ai pour méthode de ne jamais contrarier la nature: pour travailler, j'attends l'inspiration.

— Qui ne vient jamais.

— Monsieur, pourquoi me dites-vous cela?

— Parceque vous me semblez fort inoccupé, et que pour dix ébauches que j’aperçois dans votre atelier, il n’y a pas une seule toile que vous puissiez me montrer.

— Il est vrai que dans ce moment. j'ai vendu tous mes tableaux.

— Les journaux vous ont fait une si grande réputation!

— Ils ont bien voulu me reconnaître du talent.

— Je veux voir s'ils ont dit vrai. Vous n'avez pas de tableaux à me vendre! Eh bien, faites-moi mon portrait.

— Comme cela, tout de suite?

— Tout de suite,

— Mais il faudrait se préparer, choisir une toile.

— J'en vois là une qui n’attend que vos pinceaux.

— Je voudrais auparavant étudier votre physionomie.

— Me voici immobile.

A chaque objection de Valdroche, l'étranger trouvait une excellente réponse; et il fallut bien à la fin que l'artiste s’exécutàt pour ne pas passer absolument aux yeux de l’homme noir pour un de ces peintres de fantaisie qui ont un atelier, mais qui ne touchent jamais une palette. Il se mit donc et d'assez mauvaise grâce à son chevalet et entreprit sinon de prouver son talent, du moins de manifester son habileté.

En moins de trois heures le portrait fut achevé, autant du moins qu'il était donné à Valdroche d'achever un tableau.

L'homme noir se leva, regarda la peinture avec une, grande attention. »

— Après? dit-il.

— Comment, après! La chose est terminée.

— Vous croyez? Soit. Combien faites-vous payer un portrait pareil?

Valdroche regarda un instant en silence son interlocuteur.

— Vous n'êtes donc pas marchand de tableaux?

— Non.

— En ce cas vous me devez trois cents francs.

L'inconnu tira de son portefeuille trois coupures de cent francs et les plaça sur la table.

— Maintenant, combien payez-vous un bon modèle ? demanda-t-il.

— Un bon modèle! un bon modèle homme!

L'étranger fit un signe de tête affirmatif.

— Cela dépend; cinq francs l’heure est un beau prix.

L'homme noir tira sa montre.

— Je suis entré chez vous à une heure moins dix minutes, il est quatre heures moins un quart, c’est donc trois heures de pose que je vous dois.

Et jetant trois pièces de cinq francs sur la table, l’homme noir s’éloigna.

Valdroche était resté stupéfait et immobile à la même place. Avant qu'il fût revenu à lui, l'inconnu était déjà loin.

— C'est donc moi qui ai posé depuis une heure! s’écria l'artiste en frappant du pied la terre et en se croisant les bras ® Et moi qui me suis laissé prendre à cette mystification!

Puis ramenant ses regards vers la table où gisaient les billets de banque et les pièces de cinq francs, il tressaillit et un sourire de joie illumina son visage.

— N'importe, dit-il, je voudrais être mystifié tous les jours de cette manière. Allons, j'ai fait aujourd’hui ma meilleure journée.

Puis rangeant ses ustensiles, il se trouva en face du portrait.

— Qu'est-ce que je vais faire de cela? se dit-il. Bah! j'y donnerai quelques coups de pinceau et l’enverrai à la prochaine exposition sous ce titre : « Portrait d’un inconnu. » Cela fera de l'effet.

Quelques instants après que l'étranger eut quitté l'atelier de Valdroche, un homme noir se présentait aussi dans l'atelier de Mathieu, mais ici il n’était plus un inconnu. Mathieu eut envie de lui sauter au cou; le respect le retint.

L'homme noir traversa l'atelier sans dire un mot et alla s’asseoir au fond sur un tabouret.

— Mathieu, dit-il, j'ai à vous parler.

Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois; il accourut et se tint debout devant son protecteur.

— Mathieu, reprit celui-ci, savez-vous que vous êtes laid ?

A cet exorde ex abrupto, le jeune homme s’attendit à quelque rude sermon. Il baissa la tête,

— Si vous en doutez, demandez à votre ami Valdroche.

— Quoi! vous connaissez Valdroche ?

— Depuis trois heures seulement, mais je le sais tout entier, comme si je l’avais fait. |

— C'estun camarade ardent, un artiste d’un talent véritable.

— Je ne crois pas, et tout laid que vous êtes, si j'étais femme, je vous aimerais mieux que lui.

L'artiste poussa un profond soupir qui ne semblait pas en accord parfait avec le dire du protecteur.

— Quelle est cette jeune fille? demanda tout à coup le magistrat poursuivant le cours de ses idées.

— Cette jeune fille! balbutia Mathieu.

— Son nom?

— Marie.

— De famille?

— Villeneuve.

— Où demeure-t-elle ?

— Ici près, au numéro dix-huit.

— Bien. Vous l’aimez?

— Je ne saurais vous dire.

— Très-sérieusement ?

— De toute mon âme.

— Et vous voulez devenir son époux ?

— C'est le vœu le plus ardent de ma vie.

— Enest-elle digne?

— C’est un ange.

— Ce sont toujours des anges.

PAUVRE MATHIEU te

— Oh! celle-ci ne ressemble pas aux autres, et si vous la voyiez...!

— Quel âge a-t-elle? |

— Dix-huit ans, je crois; mais je vous avoue que je ne me suis jamais préoccupé de son âge.

— Vous avez bien fait. A-t-elle de l'esprit?

— Je lui crois du cœur.

— Ce qui vaut mieux. Sa famille. ?

— Est honorable.

— À-t-on pour vous de l'affection ?

— La mère me protége beaucoup.

— Tant pis. Et le père ?

— 1l protége Valdroche.

— Tant mieux. Et la fille ?-

— Ni l'un, ni l’autre.

— Il y en a donc un troisième?

L'artiste tressaillit, et son front devint livide.

— Je ne sais, murmura-t-il, je ne crois pas.

— Moi, j'en suis sûr. Qui est-il?

— Un riche et beau jeune homme.

— Et vous dites la fille vertueuse?

— Sur ma tête je serais prêt à l’affirmer, dit le jeune homme avec feu.

— On verra. Venez avec moi.

Quand ils furent dans la rue, le magistrat tourna à gauche et s'arrêta devant le numéro dix-huit.

— Vous allez me présenter, dit-il.

Toute la famille était réunie. Mathieu présenta

son protecteur qui, en sa qualité de haut magistrat, , 40.

fut accueilli avec tous les respects imaginables.

— Ah! monsieur, dit le père, vos bontés ne sont pas tombées dans une terre stérile, car on ne saurait imaginer un plus assidu travailleur que votre protégé, et s’il avait plus de couleur sur sa palette.

— Vous l’estimez? interrompit le magistrat.

— Oui, mais je dis qu’un peu plus de chaleur dans le pinceau.

— Et vous, madame, quelle est votre opinion sur mon protégé?

— Je voudrais qu’il ne fût pas présent pour vous la dire; j'ai peur de blesser sa modestie.

— Mathieu, vous entendez? Allez-vous-en.

Le jeune homme connaissait trop bien le caractère de son protecteur pour se faire répéter l’ordre qu'il venait de recevoir. Il se retira donc et laissa le magistrat assis déjà comme chez lui entre les deux époux Villeneuve.

Marie regardait l’homme noir avec une expression d’étonnement mêlé d'inquiétude. Madame Villeneuve, avec ce tact qui n'appartient qu'aux femmes, avait deviné sur-le-champ qu’un entretien sérieux, dont sa fille serait l’objet principal, allait avoir lieu entre le noir personnage d'une part, et son mari et elle de l'autre. Elle fit signe à la jeune fille de se retirer, ce que celle-ci accomplit avec empressement.

— Votre opinion, madame? reprit le magistrat.

— Mon opinion est que votre protégé.est un brave et digne jeune homme, plein d'énergie et de talent,

bon, doux, généreux, un peu triste peut-être, mais d’une tristesse qui tient à certaines choses que je sais et qu’il serait facile d’arranger.

— Vous croyez?

— J'en suis sûre.

— Monsieur Villeneuve est-il de votre avis?

— Pas tout à fait.

— Si je devine bien le sens de vos paroles, dit M. Villeneuve, je crois qu'il s'agirait de savoir si je voudrais de Mathieu pour gendre. Certainement s’il avait quelque fortune, s'il pouvait seulement nous donner quelques renseignements sur sa famille... Mais il n’a pas de famille, à ce qu’il paraît. |

— Qui a dit cela? demanda vivement le magistrat.

— Oh! mon Dieu, quelqu'un qui doit le savoir, un de ses amis intimes, un artiste de grand talent dont vous devez avoir entendu souvent parler, M. Valdroche.

— Je le connais.

— Eh bien, qu’en dites-vous?

— Et vous? fit le magistrat en regardant M. Villeneuve d’une manière étrange.

— Oh! moi.…., dit l'employé qui sentit aussitôt l'éloge, prêt à lui échapper, mourir sur ses lèvres sous le regard sévère de l'homme noir, moi! jen’en dis rien.

— Et moi, pas davantage, dit froidement le magistrat, Quant à Mathieu, on vous a trompé, il possède une famille.

— Vraiment! Pourquoi nous l’a-t-il donc caché? — Il l'ignorait lui-même. Depuis quelques jours Mathieu est mon fils.

— Votre fils! s’écrièrent à la fois les deux époux. — Adoptif.

— Ah! je comprends, fit la femme avec un sourire. — Puisqu’il en est ainsi, murmura l’employé, je ne vois plus d'obstacles.

— Vous vous trompez, il en est un.

— Il ne viendra certainement pas de notre côté, s'empressa de dire madame Villeneuve.

— Ni du mien, ajouta le mari, — Ni du mien, fit le magistrat.

— Quant à Mathieu, reprit la femme, je sais l’état de son cœur et je puis répondre...

— Répondez-vous aussi du cœur de votre fille? interrompit l’homme noir.

— Quelle idée! Et pourquoi cette qhestenes — Elle mérite une réponse.

— Mais, certainement, Marie ne peut vouloir que ce que veulent ses parents.

— C'est tout le contraire qu’il faudrait dire. — Oh! vraiment, monsieur, vous faites de singulières suppositions.

— Je ne suppose rien. Si vous voulez savoir, interrogez.

— Je le ferai sans aucun doute, mais je suis cerlaine.

— >: viendrai vous demander ea si

votre conviction n'a pas varié. Mais je vous prie, pas un mot au jeune homme.

Le magistrat prit congé de la famille Villeneuve el retourna à l'atelier de Mathieu, où celui-ci l’attendait dans la plus vive anxiété. Son regard interrogea le magistrat qui demeura muet et impassible; il n’osait lui poser autrement ses questions.

— Mathieu, dit-il, vous m ‘invitez à diner.

Le jeune artiste trouva bien grand l'honneur que lui faisait son protecteur, et une vive rougeur de joie se répandit sur son visage.

— Mais je veux, ajouta le magistrat, que votre ami Valdroche soit des nôtres. Allez le chercher.

Mathieu sortit en courant. 11 trouva son voisin occupé à mettre dans son atelier un certain ordre qui n’était pas précisément celui du travail. Les toiles étaient empilées dans un coin, les chevalets entassés dans un autre. Le divan des modèles était rangé contre un mur; en face figuraient les deux fauteuils boiteux, et sur les deux tabourets était placée une planche qui pouvait à la rigueur faire l'office de banquette.

— Que diable faites-vous là, Valdroche? s’écria Mathieu. :

— Je range, répondit celui-ci en continuant sa besogne.

— Quelle singulière métamorphose faites - vous donc subir à votre atelier?

— Mathieu, vous allez le savoir ; mais Ro Re

aidez-moi à mettre ces bougies dans leurs chandeliers. 10,

Les bougies étaient des chandelles et les chandeliers des bouteilles. ÿ

— Est-ce que vous donnez un bal? demanda Mathieu en riant.

— Justement, je reçois ce soir; voici votre lettre d'invitation : les autres sont déjà parties.

— Ah çà! qu'est-ce donc qui vous arrive?

— La fortune! dit Valdroche en distribuant ses flambeaux économiques sur toutes les saillies de l'atelier.

On frappa à la porte. C'était un piano qui arrivait.

— Mettez-moi ce clavecin là, contre le mur.

— M'expliquerez-vous au moins. ?

— Quoi? La fortune me sourit, je fête mes amis pour me désennuyer; rien n’est plus simple.

— Et moi qui venais vous chercher pour dîner avec nous.

— Qui, nous?

— Mon protecteur, qui vient d'arriver et qui désire diner avec vous.

— Ah! c'est vrai, tu as un protecteur, toi. Bien que je n’en aie pas besoin, je ne serais pas fâché de faire sa connaissance. Dinera-t-on bien ?

— Le mieux possible.

— Alors, j'en suis.

— Mais votre bal.

— Eh bien, mon bal, nous serons de retour pour l'ouvrir. D'ailleurs, si le monde arrive avant nous, le

père Eustache fera les honneurs et offrira des petits verres de rhum pour faire prendre patience.

Le père Eustache était le concierge de la maison.

— A propos, reprit Valdroche, il faut que je fasse une invitation en bonne forme pour ton protecteur.

— Y penses-tu? Un homme grave, un magistrat!

— Assis? La magistrature assise aime assez la danse. Il dansera.

— Un homme si sérieux, si sévère !.…

— David était un homme sérieux, que je pense; il a dansé devant l'arche. D'ailleurs, s’il ne veut pas venir, il ne viendra pas; mais je suis sûr qu’il viendra : je lui dirai que c’est en son honneur que je festoie. Un protecteur éclairé des arts, c’est assez rare pour que l’on fête sa venue.

— Oui, mon ami, mais autrement qu'avec des poseuses et des rapins.

— Ce sont les accessoires nécessaires de notre métier.

— Voyons, promets-moi de ne pas faire cet outrage à mon bienfaiteur.

— Je te promets de l’inviter à mon bal.

— En ce cas, je ne veux pas de toi à diner, et je m'en vais.

— Et moi je te suis, car j'ai résolu de faire la connaissance de ce bienfaiteur des arts.

Mathieu avait pris les devants; mais Valdroche entra sur ses talons dans l’atelier, et se trouva tout à coup face à face avec son mystificateur.

— Ciel! mon inconnu! s’écria-t-il.

— Heureux, fit le magistrat, de faire votre connaissance. Les journaux ont tant parlé de vous et de vos chefs-d'œuvre! Ah! c’est une grande renommée que Ja vôtre, monsieur!

— Bien, il continue à se moquer de moi, se dit Valdroche.

Mathieu n'avait jamais che une si longue phrase sortir de la bouche de son protecteur, et surtout une phrase en apparence si élogieuse. Il regardait tour à tour M. X... et Valdroche avec une surprise que celui-ci se garda bien de faire cesser en racontant à son rival et ami l'espèce de mystification dont il avait été l’objet. Il crut que le plus sage serait d'agir et de parler comme si jamais il n'avait eu devant lui le grave visage du magistrat. De son côté, Mathieu commençait à croire que cette austère figure imposait à son camarade et qu'il pouvait se tranquilliser à l’endroit de l’inconvenante invitation dont son protecteur avait été menacé. Mais il comptait sans l’impudence de Valdroche.

— Je n’ai accepté de diner avec vous, dit-il au magistrat, qu’à une condition, c’est que vous et Mathieu viendriez ce soir prendre part à une fête que je donne.

— Vous donnez une fête?

— Oui, monsieur, une fête en votre honneur.

— Et à mes frais.

Valdroche pivota sur ses talons et poussa un « hum ! » énergique. ?

— J'accepte votre invitation, monsieur Valdroche, ajouta le magistrat.

Valdroche se retourna vers Mathieu, et croisant les bras d’une manière tragique :

— Qu'en dis-tu? dit-il d’un accent à faire oublier Talma lui-même. |

Mathieu n’en dit rien, mais il ne put s'empêcher de penser qu'il était bien inconvenant pour un austère magistrat d'aller se mêler ainsi aux scandaleux ébats de jeunes artistes. La curiosité bien connue de son protecteur, son goût pour les études de mœurs et pour le rôle d'observateur désintéressé, ne paraissaient pas au sage jeune homme des raisons suffisantes pour conduire un personnage de ce caractère dans l’antre d'un démon comme Valdroche,

Pour nous qui n’avons aucun motif de suspecter la gravité de M. X..., nous persisterons à croire, jusqu’à plus ample informé, que s’il avait résolu d’accompagner Mathieu dans ce milieu de mauvaise compagnie, c’est qu'il avait pour cela de bonnes raisons dont il n’était pas tenu de livrer le secret à son honnête protégé.

Comme M. X... en avait manifesté le désir, on alla diner au cabaret du coin, où Valdroche et Mathieu avaient coutume de prendre leurs modestes repas. Valdroche n'avait pas en ce point combattu les idées du Président; il connaissait dans la cave certain petit vin blanc auquel il avait souvent, en des jours meilleurs, fait d'amicales caresses. Il voulait profiter de la

circonstance pour lui donner de nouvelles marques d'affection. Mathieu avait bien fait quelques objections, tirées du caractère de son protecteur; mais ses scrupules à cet égard avaient été levés par Valdroche, qui promit d'employer tout son crédit à obtenir de la faveur du gargotier un petit cabinet situé au fond du jardin.

Pendant que le vin blanc coulait à pleins bords dans la coupe présidentielle, d’autres événements plus graves se passaient chez les Villeneuve. La mère, qui : depuis le départ du magistrat était restée rèveuse et pensive, avait pressé le dîner; et aussitôt après le repas terminé, elle avait mis entre les mains de son mari son chapeau et sa canne, et lui avait dit :

— Si vousalliez ce soir faire votre partie chez l'abbé Thérin ?

L'abbé Thérin était un prêtre de Saint-Sulpice, grand ami et partenaire habituel de M. Villeneuve. L’employé ne se le fit pas répéter deux fois; il profita de la permission et disparut, laissant sa femme seule avec sa fille. Celle-ci s'attendait à quelque chose de nouveau, car elle avait le front baissé et les lèvres

muettes. Toutefois, la mère ne crut pas devoir prendre le ton solennel dont on abuse ordinairement en pareille circonstance. |

— Marie, lui dit-elle, vous ne savez pas à quoi je pense en ce moment, en vous voyant si grande fille et si belle? Je pense à vous marier. Parlez-moi franchement, mon amie, voulez-vous vous marier ?

— Mais je ne sais pas, je n’y ai pas pensé, murmura bien bas la jeune fille.

— Ce qui veut dire que vous y pensez souvent et que vous le savez fort bien.

— Chère maman!

— Oui, chère maman, cela signifie : « Pourvu que vous me donniez à celui qu’en secret j'ai choisi, je serai bien contente et je Vous aimerai bien. » — Cà, mademoiselle, vous avez donc choisi quelqu'un?

— Non, maman.

— À la bonne heure. Une fille bien élevée ne doit voir que par les yeux de sa mère, et ne doit préférer personne que par son consentement, ce qui ne vous a pas empèêchée d’avoir des préférences et de faire votre choix, mais dans un tel secret que vous-même n’en avez rien su. Ai-je raison? Voyons, cherchons ensemble quel peut être celui qui a trouvé le sentier de votre cœur. Ils ne sont pas nombreux les jeunes gens qui fréquentent notre foyer, et c’est parmi eux, j'aime à le supposer, que nous pourrons le découvrir. Est-ce M. Valdroche?

— Oh non! s’écria la jeune fille.

— Bien, je m'attendais à cette réponse. Serait-ce le fils de notre voisin le vieux capitaine? Cela n’est guère probable; d’ailleurs il vient si rarement. Peut-être le neveu de madame Latour? Mais non, il y a plus de trois mois qu'il n’est venu avec sa tante, et je le crois fort occupé ailleurs. Il ne nous en reste qu'un, car franchement je ne puis m’arrêter ni aux vieux collègues de ton père, ni aux anciens amis de mon enfance; il ne nous reste donc que M. Mathieu; il est vrai que celui-là en vaut bien dix autres, pour le mérite, la raison et le talent. Voyons, est-ce M. Mathieu? Je ne te gronderai pas si tu me l’avoues. Un pareil choix prouverait un cœur élevé et un-jugement sain.

— Ma chère maman! fit la jeune fille en se laissant tomber dans les bras de sa mère.

— Oui, je comprends ce langage, et si c’est Mathieu que tu aimes, tu me vois prête à approuver ton choix.

La jeune fille releva la tête; ses yeux étaient inondés de larmes.

— Pourquoi ces pleurs? dit la mère. Nous allons les sécher en préparant ton bonheur.

Et comme les larmes de la jeune fille coulaient avec une plus grande abondance à ces paroles :

— Ma chère Marie, reprit madame Villeneuve, pour ‘Dieu, qu’avez-vous? Parlez, nous ne voulons rien, ni voire père ni moi, qui puisse vous faire de la peine.

— Je sais combien vous êtes bonne, ma chère maman, balbutia la jeune fille.

— Alors, séchons ces larmes et dites-moi ce que

vous avez. M. Mathieu n'est peut-être pas un jeune homme brillant et à la mode; mais je le crois un bon cœur, un homme fait pour rendre une femme heureuse. Cependant, s’il vous déplaisait par trop.

— Je ne puis pas dire qu’il me déplaise, interrompit la jeune fille.

— Non, mais il ne te plaît pas.

— J'en ai peur; j'ai peur de ne pas avoir pour lui d'autre sentiment que de l'estime et de l’amitié.

— De l’amitié! combien de femmes qui se croiraient heureuses si elles pouvaient avoir les mêmes sentiments envers leur époux! Tu estimes Mathieu, c’est déjà plus qu’il n’en faut, crois-moi, pour ne pas repousser l’union que je te propose; tu te sens quelque amitié pour lui, c’est plus qu'il n’en faut pour - Paccepter. Dans le mariage, mon enfant, l'amour est le moindre élément du bonheur, quand il n’est pas l'instrument le plus fécond du malheur. Mathieu ne te déplaît pas, c’est un honnête homme que tu estimes; j'ajoute qu’il aura un jour une belle position, et qu'il a déjà beaucoup de talent, le goût du travail, l'esprit juste, le cœur aimant et doux; que peux-tu espérer de mieux ? |

— Je n’espère pas, fit la jeune fille d’un air résigné.

— Tu n’espères pas! alors tu désespères, et si tu désespères, tu aimes ailleurs.

— Ma mère!

— Tu aimes, et ton choix n’est pas digne de toi, il

est indigne de nous.

— Oh! ma mère, je vous jure...

— Ne jurez pas, vous commettriez un mensonge. Vous vous êtes laissé prendre à de belles paroles, à de brillants dehors, à de perfides insinuations peut-être?

— Ma mère, ne me grondez pas. Je vous assure que mon cœur ne me reproche rien. Nul ne possède ce cœur que vous accusez, nul n’a fait entendre à mon oreille des insinuations perfides; mais je ne sais ce que j'éprouve, je suis triste et me sens l’âme toute pleine de douleur quand vous me parlez de mariage, et surtout quand vous voulez me donner M. Mathieu pour époux. Je suis bien jeune encore; je vous en prie, ma bonne mère, laissez-moi le temps de me recueillir et de comprendre moi-même ce que j'éprouve, ce que je veux.

La mère ne savait plus trop ce qu’elle devait penser. Ce regard si subtil et si fin de la tendresse maternelle ne pouvait pénétrer dans cette âme qui s’ignorait ellemême. | |

— Soit, dit-elle, nous attendrons quelque temps encore; mais je t’en avertis, je crains bien que tu ne perdes une belle occasion de faire un excellent parti. Je n’efforcerai pourtant de ne pas décourager Mathieu et de te ménager pour bientôt toutes les facilités du retour. Fr

Une voiture s’arrêta devant la porte; la jeune fille sentit son cœur battre plus vite. Un moment après, au bruit qui se fit dans l’antichambre, elle reconnut M. de Chaleilles ; elle rougit et pâlit tour à tour, et

quand il entra dans le salon, elle n’eut pas la force de se lever pour courir comme d'habitude au-devant de Jui. Lui, après avoir salué madame Villeneuve, s’approcha d’elle et lui prenant une main qui trembla dans Ja sienne :

— Eh bien, dit-il, qu’avez-vous donc? est-ce ainsi que l’on reçoit ses vieux amis ?

La voix du jeune homme était caressante et douce, elle pénétra jusqu’au plus profond du cœur de la jeune fille. Celle-ci leva sur lui des yeux où rayonnait toute son àme, et quand il lui serra de nouveau la main et qu'il fit un nouvel appel à ses souvenirs, elle se souvint en effet ; une vive lueur éclaira son cœur ; une chaleur douce et bienfaisante envahit tout son corps, et dans le mystère de son silence elle se dit :

— C'est lui que j'aime.

Madame de Villeneuve attribua le trouble de sa fille à la scène qui avait précédé la venue de M. de Chaleilles; M. de Chaleilles lut, sans en comprendre encore le sens caché, l'émotion singulière peinte aux yeux de Marie; seule, la jeune fille voyait clair enfin; elle déchiffrait pour la première fois ces hiéroglyphes que l'amour trace dans les cœurs candides et purs. Elle aimait, elle se sentait aimer, eile savait qui elle aimait.

Désormais, on doit le comprendre, les rapports naguère si familiers de Marie et d'Alfred vont changer de caractère. Celui-ci gardera encore sa gaieté et sa franchise avec elle, il s’étonnera seulement d’une

réserve inaccoutumée, et sera presque blessé de sa froideur. Mais elle, toujours attentive à cacher son secret, un secret qui doit mourir avec elle, feindra tout ce qu’elle n'éprouve pas, afin de mieux cacher ce qu'elle éprouve. Cette crainte continuelle où elle va vivre quand M. de Chaleilles sera présent, cette préoccupation incessante, et par dessus tout cela la tristesse d’une âme blessée sans espoir de remède, donneront à son allure, à son attitude, à sa paroleet jusqu'à son geste, une forme embarrassée et timide qui décèlera davantage le pauvre état de son cœur.

Ainsi ce que la mère, trop habituée aux chastes familiarités de Marie et d'Alfred, n'avait pas su deviner, le regard de l'amant l'avait prévu, l’avait découvert, l'avait compris avant la jeune fille elle-même. Mathieu avait mieux et plus avant que personne plongé d’un regard savant dans les replis de ce cœur candide. Science étrange que donne l’amour, science qui éclaire et qui aveugle à la fois! Chez Mathieu, l'amour ne voyait si clair et de si loin que parce qu'il était impersonnel et modeste, parce qu'il était dégagé de ces brouillards de vanité qui l’obscurcissent souvent, parce que, se croyant indigne, il avait du premier coup et à priori jugé qu’un plus digne devait exister.

— Ne prenez pas garde à l'humeur, un peu triste ce soir, de Marie, dit madame Villeneuve à M. de Chaleilles, nous venons d’avoir une grave conversation qui l’a vivement affectée. &

M. de Chaleilles était sur un tel pied dans la maison

que rien ne devait lui être caché, et qu’il pouvait lui même se permettre toutes les questions.

— Une grave conversation! dit-il en plaisantant. Eh! eh! ma chère Marie, cela ne présage rien de bon pour moi. De mère à fille bonne à marier, les graves conversations viennent rarement sans de graves conséquences. Est-ce que déjà mon congé me serait donné? Si j'en juge par votre silence et par les méchants yeux que vous me faites, je n’ai plus qu’à porter ailleurs mes soupirs et mes vœux, à moins, ce qui pourrait bien être, que je ne me sente inconsolable, et que je ne meure de désespoir.

— Ne plaisantez pas, monsieur, dit Marie d’un accent brisé.

La pauvre fille était à la torture.

— Mais je ne plaisante pas, reprit le jeune homme, je parle très-sérieusement ; je vois bien que je suis évincé, et. que me reste-t-il à faire ?

— Vous êtes cruel, monsieur Alfred! fit Marie en levant sur M. de Chaleilles un regard suppliant.

— Cruel! moi! ce n’est pas dans mes habitudes ; c'est vous, ma belle ténébreuse, qui êtes cruelle. C’est vous qui vous plaignez et c'est moi qui suis à plaindre.

— Mon Dieu! que vous me faites souffrir! s’écria la jeune fille avec angoisse.

— Laissez-la à sa mauvaise humeur, dit madame Villeneuve, qui prenait l'attitude de sa fille pour une

bouderie préméditée.

— Non, reprit le jeune homme en prenant un air et un ton plus sérieux, votre fille a aujourd’hui quelque chose de douloureux que je ne lui ai jamais connu. Mon attachement pour elle m'inspirait de mauvaises plaisanteries afin de rappeler le sourire sur ses charmantes lèvres; mais je vois bien que le remède était pire que le mal, car au lieu de la faire sourire je la fais pleurer.

Marie avait en effet des larmes dans les yeux.

— Mon enfant, poursuivit le jeune comte avec émotion, je ne veux pas savoir la cause de vos chagrins ; cependant si vous croyez que je puisse les entendre et les calmer, vous devez assez me connaître pour savoir qu'ils trouveront dans mon cœur un écho ami.

La jeune fille leva sur le comte ses longs veux bleus humides, et l’enveloppa comme dans une douce ei triste caresse. |

— Rien de plus simple, dit madame Villeneuve, et vous êtes trop de la famille pour qu’il vous soit rien caché.

En vain Marie jeta sur sa mère un regard suppliant pour l'arrêter; celle-ci continua :

— Ilse présente pour elle un excellent parti, un jeune homme honnête, laborieux, qui a du talent, qui aura de la fortune, car il est fils adoptif d’un riche magistrat de province. Ce jeune homme, je crois que vous le connaissez; vous avez dû le voir ici quelquefois, il est l’auteur d’un des deux portraits. vous vous rappelez?

— Comnient! ce grand gaillard, beau garçon ma foi, qui se pose toujours sur la hanche?

— Non, non, pas celui-là, l’autre.

— Eh bien, tant mieux, car si mon premier regard ne m'a pas trompé, celui-là doit être un drôle.

— Oh! Mathieu, fort heureusement, n’a rien de commun avec ce monsieur Valdroche, et jamais Marie ne trouvera un meilleur mari.

— Un bon mari ne suffit pas pour faire un bon ménage, et si M. Mathieu n’est pas aimé de Marie, vous êtes trop bonne mère pour la contraindre à l’épouser.

— Cependant, monsieur Alfred, vous avouerez que mon devoir m'oblige à insister.

— Et le sien à vous résister, si son cœur ne l’entraîne pas à vous obéir.

— Mais il me semble que vous prèchez la révolté ‘dans ma maison, dit la mère en souriant.

— Au contraire, je plaide la cause de la meilleure et de la plus charmante obéissance, de l’obéissance volontaire. |

— Je suis certainement trop juste pour user de contrainte; mais, de son côté, Marie devrait être assez sensée pour comprendre que je ne veux que son bonheur.

— Elle ne saurait en douter; elle doute seulement que son bonheur puisse être le résultat d’une violence exercée par elle-même sur son cœur. Si elle n'aime pas M. Mathieu, peut-être en aimera-t-elle un autre,

et cette fois elle sera ravie de se trouver d'accord avec sa bonne mère.

— Oui, vous arrangez tout cela en jeune homme que vous êtes, mais attendez que vous soyez père de famille, et vous verrez que la bonne mère avait raison : quand il se présente un bon parti pour une fille, il faut d’abord l’accepter.

— Non, ma chère madame Villeneuve, il faut d’abord le refuser.

— Pour s’en passer ensuite ?

— Pour en faire venir d’autres parmi lesquels on peut choisir.

— Une fille trop difficile finit par ne pas trouver de mari; j'ai lu dans le temps une jolie fable sur ce sujet. |

— Ce n'était qu’une fable. La réalité est que Marie est très-jeune, très-jolie, très-capable de faire une femme charmante et de rendre un mari fort heureux. Malepeste, il ferait beau voir que ma vieille amie ne trouvât pas cent prétendants à sa charmante petite main, dussé-je me présenter, moi centième, pour former le chiffre rond, et m’exposer à un échec pareil à celui qui menace en ce moment ce pauvre monsieur Mathieu.

— Vous plaisantez encore, monsieur Alfred; vous voyez bien que vos paroles me font de la peine.

La jeune fille avait caché son front dans ses mains.

En ce moment on vint avertir madame Villeneuve qu'un besoin de ménage la réclamait.

— Je vous laisse un instant, dit la dame; profitez-en, monsieur Alfred, pour la convertir ; je la confie à votre éloquence.

La jeune fille avait toujours son front dans ses mains ; M. de Chaleilles essaya de les écarter, et il vit alors apparaître, comme une fleur sous la rosée, le frais visage de Marie tout inondé de pleurs. Il ne put se défendre d’une certaine émotion. Sa main trembla-t-elle en serrant celle de la jeune fille, ses yeux exprimèrent-ils un sentiment plus tendre et plus profond que de coutume, sa voix fut-elle plus douce et plus pénétrante quand il lui dit :

— Marie, pourquoi pleurez-vous ?

Toujours est-il que Marie, émue et tremblante aussi, ne retira pas ses deux mains d’entre les siennes, et que son chaste regard s’éclaira d’une flamme douce et mystérieuse en se levant sur lui.

Elle ne répondit pas.

— Est-ce moi qui fais couler vos larmes ? Mes méchantes plaisanteries.… ?

— Oui, dit Marie avec un sourire amer et pénible, vos plaisanteries.

— Mais pourquoi les prendre au sérieux ? Vous me connaissez depuis assez longtemps pour savoir que toutes mes taquineries sont au fond bien innocentes. |

— Je le sais, mais n'importe, aujourd'hui elles me font mal. Vous savez, il y a des jours où l’on n'est pas bien disposé; une autre fois je tàcherai d'être

plus gaie et de mieux répondre à vos amitiés : je me sens déjà mieux ; voyez, je ne pleure plus.

Marie, en effet, ne pleurait plus, mais son regard triste et languissant était plus douloureux à voir que les pleurs. |

— Mon amie, reprit M. de Chaleilles d’un air grave, vous avez un secret qui vous oppresse; ne pouvez-vous pas me le confier, à moi qui vous chéris comme une sœur? Qui sait si je ne pourrai pas vous soulager, et même vous guérir?

— Non, non, dit la jeune fille avec précipitation et en retirant ses mains, je n’ai rien, je ne puis rien vous dire.

Alfred reprit une des deux mains qui lui échappaient, et attirant la jeune fille près de son cœur :

— Mon enfant, lui dit-il avec bonté, j'ai quelque droit de savoir quelle est la cause de votre douleur. Je vous ai vue naître, Marie, mes premiers jeux datent de votre berceau; toute petite je vous tenais dans mes bras comme aujourd'hui, attentif à exciter vos sourires, à sécher toutes vos larmes. Jamais je ne vous ai causé un chagrin, et lorsque plus tard vous avez voulu comme moi lire dans les livres, assise sur mes genoux, je vous faisais balbutier les mots de votre livre de prières ; vous avez grandi ainsi, les mains dans les miennes, votre cœur épanché dans le mien. C'esi moi qui étais votre refuge, voire défenseur, votre confident, lorsque vous n'’aviez à redouter qu’une plainte à demi caressante de votre mère, un regard

moins doux de votre père, lorsque vous n’aviez de plus redoutable secret que celui d’un fichu perdu, d’un bijou égaré, d’un jouet brisé. Et maintenant que vous entrez dans le sérieux de la vie, maintenant que le chemin devient plus étroit et plus difficile, maintenant que l’épine de la vraie douleur commence à s’atiacher à vos pieds, Marie, vous me retirez cette bonne et douce confiance des anciens jours, vous me reiranchez de votre vie alors que je pourrais vous préter un meilleur appui, vous étouffez dans votre cœur le secret de votre bonheur peut-être, vous doutez de ma tendresse parce que votre affection pour moi s'éteint.

— Alfred, s’écria Marie, pouvez-vous le croire ? Ah! s’il est vrai que vous m'aimiez, ne parlez pas ainsi, vous me brisez le cœur. Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir. Non, vous ne saurez rien; je n’ai rien, je ne cache rien, je ne puis rien vous dire. |

— Marie, chacune de vos paroles témoigne que vous me cachez quelque chose, et plus vous faites d'efforts pour me dérober votre secret, plus il éclate sur vos lèvres et dans vos yeux.

— Alfred, je vous en conjure, ne me regardez plus, ne m'interrogez plus! reprit la jeune fille avec un accent d'angoisse.

— Mon amie, ma chère Marie, continua M. de Chaleilles en attirant la jeune fille plus près de lui.

Celle-ci frissonnait sous l’étreinte, et se trouvait

sans force pour s’en dégager; elle se sentait défaillir, ses yeux ne voyaient plus, ses oreilles n’entendaient plus, sa bouche était sans voix, et sa tête, penchée sur l'épaule du jeune homme, s’inclinait déjà comme un lis coupé.

Mais M. de Chaleilles était l'honneur même, et une pensée coupable ne pouvait surgir en son esprit. Sans deviner la cause de l'émotion qu'il faisait naître, il éprouva une instinctive appréhension, et retira son bras qu'il avait noué autour du corps de Marie. La jeune fille tomba défaillante à ses pieds.

— Que faites-vous? s’écria-t-il.

— Alfred, répondit-elle d’une voix brisée et en se tordant les mains, j'implore de vous une grâce.

— Une grâce! Relevez-vous d’abord, Marie.

— Non, je reste à vos genoux jusqu'à ce que vous m'ayez promis ce que je vais vous demander.

— Quoi que ce soit, vous l’aurez; ne connaissezvous pas toute ma tendresse pour vous ?

— Alfred, si vous voulez que j'aie du courage et que je sois forte, je vous en prie, ne parlez plus ainsi.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que, si vous m’aimez, vous laisserez la pauvre fille à sa douleur; si vous m'aimez, vous ne reviendrez plus en cetle maison, vous partirez. La, vous savez tout maintenant.

Et la jeune fille s’affaissa sur elle-même en sanglotant.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit Alfred en se

levant et en passant la main sur son front comme s’il sortait d’un rêve; qu'est-ce que cela signifie?

Puis se baissant avec calme vers la jeune fille étendue sur le parquet, il la releva doucement et la remit dans son fauteuil.

Un silence pémible et profond succéda à la scène qui venait de se passer. Quand la mère rentra dans le salon, sa fille était encore assise à la même place, dans le même fauteuil et dans la même attitude. M. de Chaleilles était en face, le coude appuyé sur la cheminée, les deux mains croisées, la tête inclinée douloureusement et les yeux fixés sur Marie avec une étrange expression.

— Et bien, dit la mère, lui avez-vous fait entendre raison ?

— Pas encore, répondit Alfred, mais j'espère bientôt y parvenir. -

— faites-le donc, car je vous avoue que cette union me tient au cœur.

— Je vous assure, chère madame Villeneuve, qu’il ne dépendra pas de moi que votre fille ne soit heureuse.

Puis, en disant ces mots d’une voix émue, il alla prendre son chapeau. |

— Vous nous quittez déjà, fit la bonne dame.

— Ilest dix heures, j'ai des affaires pressantes à terminer... À propos, où demeure donc M. Mathieu ?

Marie tressaillit et leva sur M. de Chaleilles un regard tendre et suppliant.

— Rassurez-vous, dit-il en s’approchant d'elle et en lui prenant respectueusement la main, vous n’aurez jamais à vous plaindre de moi.

Madame Villeneuve indiqua au jeune homme la demeure de Mathieu, non sans lui témoigner d'avance toute sa reconnaissance pour le service pi il allait lui rendre.

Un instant après M. de Chaleilles frappait à la porte de la maison où habitait l'artiste,

— Vous le trouverez rue de l'Ouest, chez M. Valdroche, répondit le portier.

Alfred, résolu à parler sur-le-champ à Mathieu, se fit donc conduire à l'atelier de Valdroche.

À sa grande surprise, un bruit assourdissant retentissait dans le corps de logis où était situé l'atelier de l'artiste, et des lampions fumaient au pied de l'escalier. |

M. de Chaleilles s'arrêta un moment, et croyant s'être trompé, il retourna près du concierge qui lui avait indiqué son chemin. Celui-ci lui affirma de- - rechef qu’il trouverait à qui parler en montant l'esca-

lier d’où venait le bruit, et il expliqua le vacarme d’un seul mot : M. Valdroche donne un bal.

— Et vous êtes sûr que M. Mathieu est là ?

— Aussi sûr que je vous vois. Il y est avec-monsieur son père.

— Eh bien, allez lui dire que je veux lui parler.

— Impossible, monsieur, je suis seul dans ma loge el vous comprenez.

Alfred glissa un louis dans la main du prudent portier. Celui-ci prit la pièce d’or, mais il ne quitta pas son fauteuil.

— Je tiendrai votre place pendant votre absence, ajouta Alfred.

— Non, monsieur, dans ces quartiers éloignés on .ne sait pas à qui on a affaire.

— En ce cas, restez, je vais envoyer mon cocher.

Le portier qui n’entendait pas restituer la pièce d’or qui brillait entre ses doigts, trouva un moyen ingénieux pour concilier ses intérêts avec ses devoirs.

— Allons, je vais tàcher de vous rendre service, dit-il. Vous allez venir avec moi, et, quand nous serons là-haut, j’entrerai seul dans l'atelier pour vous chercher M. Mathieu.

M. de Chaleilles fit un signe de tête affirmatif et suivit le Cerbère. Ils montèrent deux étages et s’arrêtèrent au dernier palier, où s’ouvrait l'atelier de Valdroche. Sur deux consoles en plâtre, accrochées aux chambranles de la porte, étaient posées deux bouteilles dont le goulot portait une chandelle; leur

flamme rougeûtre vacillait et jetait sur les murs couverts de plâtres ébréchés et de cadre vides, des clartés funèbres. Des éclats de rire, des cris perçants, des voix humaines et d’autres encore retentissaient derrière la porte.

— Attendez ici, fit le concierge, je vais vous lJ’amener.

Le concierge entr'ouvrit doucement la porte et se hasarda à montrer dans l'atelier sa tête hideuse. Des bouffées de chaleur et des vapeurs de punch arrivèrent jusqu’à M. de Chaleilles, dont le regard pénétra dans la fournaise où bouillonnait l’orgie.

— Le père Eustache! s’écria une voix éraillée.

— Le père Eustache! répétèrent vingt autres voix tout aussi harmonieuses.

La porte s’ouvrit davantage, le père Eustache disparut dans la fournaise, et l’antre se referma.

M. de Chaleilles attendait depuis un quart d'heure, et le concierge ne reparaissait pas. Le jeune homme se souciait peu de pénétrer dans ce gouffre qui gardait ses victimes. Il s’arma donc de patience et attendit encore. Un second quart d'heure s’écoula, puis un troisième; personne. Un moment il songea à abandonner la partie et à regagner sa voiture ; mais tout à coup la porte s’ouvrit avec fracas, deux hommes parurent en portant un troisième ; deux autres les accompagnaient tenant à la main une torche allumée; tous étaient vêtus de la plus étrange façon, et ils chantaient des chansons bachiques sur des airs funè-

bres. Alfred n'eut que le temps de se jeter contre le mur pour laisser passer le cortége. Dans l’homme que l’on portait, il reconnut le concierge. Le Cerbère était ivre. La procession descendit l'escalier et disparut dans la cour. Mais la porte de l'atelier était restée ouverte et le palier s'était inondé de personnages fantastiques, les uns grands et ornés de moustaches, les autres petits et mignons, la bouche rieuse, le regard clair etles cheveux en désordre. Quelques-uns des plus grands portaient de longues robes, mais la plupart des petits avaient le pantalon masculin. A n’en croire que les vêtements, les deux sexes avaient été renversés. |

Au premier abord, la présence de M. de Chaleilles en habit noir et ganté de frais n'avait pas été remarquée; mais lorsque la cérémonie funèbre fut accomplie, et que les porteurs et leurs acolytes remontèrent l'escalier d'un pas chancelant, l’un d'eux, vêtu de la dalmatique du temps de Philippe-Auguste et le chef coiffé d'un bonnet grec, s’avança vers lui avec des airs de courtoisie grotesque. Alfred avait déjà vu cette figure quelque part, il devina Valdroche plutôt qu'il ne le reconnut.

— Quel heureux hasard ! s’écria celui-ci. Monsieur de Chaleilles veut bien assister à mon bal?

— J'étais venu pour parler à M. Mathieu.

— Entrez donc dans ce sanctuaire des plaisirs, vous y trouverez l'Harpocrate que vous cherchez.

— Excusez-moi, monsieur, mais je n'ai que quel-

ques mots à dire à votre ami, et je le quitte aussitôt. 6

— Pas avant d’avoir mouillé vos lèvres à la coupe de l'hospitalité. Il ne sera pas dit que vous soyez venu jusqu’au seuil de l’Olympe sans avoir jeté un regard sur ses splendeurs enivrantes.

Avant d’avoir pu répondre, Alfred se sentit entraîné, pressé, porté jusqu’au milieu de la salle de bal.

— Je vous présente Junon, continua Valdroche en faisant pirouetter devant lui une grande péronnelle à qui il ne manquait que des moustaches pour faire un brillant grenadier. Voici la blonde Cérès, nourricière des humains; son corps est une gerbe et ses cheveux sont des épis. La sage Minerve, coiffée du turban moresque, le casque étant trop froid pour la saison; elle parle grec et comprend l’hébreu. Diane la chaste, en peine de son Endymion qui dort là-bas dans un coin. Vénus, moins belle peut-être que le jour où elle sortit de Londres pour venir à Paris.

— Valdroche, tu éfais un insolent, dit là déesse de Cythère avec un accent britannique fortement prononcé.

M. de Chaleilles commençait à prendre assez gaiement la plaisanterie de l'artiste.

— Mais je ne vois pas le dieu du silence, dit-il.

— Un moment, il faut auparavant que vous fassiez connaissance avec Hébé. Hébé, versez le nectar à monsieur. :

Hébé était une jeune fille qui n'avait pas quinze

ans. Sur ses épaules flottait une draperie à l'antique, et une cruche flamande lui servait d’amphore. Elle versa dans une coupe, vulgairement appelée tasse, le nectar fumeux de la Jamaïque, peu étendu d’eau, et Alfred v trempa ses lèvres d'assez bonne grâce.

— C’est bien, dit le Jupiter de cet olympe. Je vous épargne la présentation de tous les autres dieux et déesses de l'établissement, sans en excepter Hercule Briochon que voici, un demi-dieu de première force. sur le calembour, et je vous conduis droit à la morne divinité que vous cherchez. Je l’aperçois là-bas qui ronge son doigt dans un coin.

Valdroche se dirigea vers l'angle le plus obscur de l'atelier, et là M. de Chaleilles découvrit Mathieu assis sur un coussin de divan entre deux piles de toiles. Il paraissait vivement préoccupé d’un groupe qui se perdait non loin de là dans l'ombre des chevalets. Dans ce groupe, dont on n’apercevait du reste que deux personnages, figurait au premier rang l’habit noir du magistrat. Cet habit était le seul avec celui de Mathieu, avant l’arrivée de M. de Chaleilles, qui pût révéler aux yeux que la scène se passait au dix-neuvième siècle. Les autres costumes appartenaient à tous les siècles, excepté au nôtre.

— Je vous laisse en tête-à-tête avec le Silence, dit Valdroche en s’éloignant. Le dialogue ne sera pas vif et animé.

Et comme il passait près du magistrat :

— Prenez garde, mon inconnu, lui jeta-t-il au pas-

sage, vous causez avec Proserpine, c’est le diable. Je vais vous envoyer Iris pour nous distraire.

— Envoyez-nous plutôt Ganymède; Proserpine a soif, répondit l’homme noir.

Cependant M. de Chaleilles, après avoir pris le bras de Mathieu, lui dit qu’il avait à l’entretenir de choses sérieuses.

— Le lieu est ici assez mal choisi, ajouta-t-il ; mais si vous voulez me faire l'honneur de m'accompagner, nous nous rendrons soit chez vous, soit chez moi.

Mathieu tournait de temps en temps des regards inquiets vers le groupe que nous venons de signaler.

— Impossible, dit-il, monsieur; je ne puis sortir, je ne puis pas laisser seule ici une personne que j'y ai accompagnée.

— Je comprends, quelqu’une de ces déesses.

— Vous vous trompez, monsieur, dit sérieusement Mathieu ; il s’agit d’un homme d’un certain âge qui a voulu venir ici par curiosité.

— Et qui y reste par plaisir.

— Oh! monsieur, un magistrat! fit Mathieu d’un air scandalisé.

— J'ai connu des magistrats qui s’amusaient fort bien, et qui n'auraient pas donné leur part de gaieté à un étudiant de première année.

— Celui-ci est mon protecteur.

— Et c'est vous qui le protégez. A merveille, les rôles sont changés aujourd'hui, ce sont les vieux qui sont fous et les jeunes gens qui sont sages. J'ai peur

PAUVRE MATHIEU 145 de cette sagesse prématurée dans la génération nouvelle. Sa"

— Mais vous voyez, monsieur, dit Mathieu en montrant ses camarades, que vos appréhensions ne sont point fondées. - |

— Folie à la surface; grattez l'écorce, vous trouverez l'ennui. J'aime mieux encore votre sagesse, voire gravité, votre indifférence manifeste au sein de ce tumulte. Au moins votre ennui est sincère et ne cherche pas à se dissimuler. Votre mélancolie est de bon aloi, votre tristesse n’est pas frelatée, et j'ajouterai que la cause n’en est pas difficile à deviner.

— Que voulez-vous dire? demanda Mathieu en regardant fixement M. de Chaleilles.

— Tenez, reprit Alfred, je suis venu jusqu'ici pour vous parler de choses sérieuses. Vous ne voulez pas sortir avec moi de ce bouge, eh bien, soit, restons ici, mais écartons-nous de cette foule qui m'est insupportable autant qu'à vous, et replions-nous derrière ces toiles où vous aviez si prudemment établi votre siége.

Deux coussins au lieu d’un reçurent les jeunes gens, et M. de Chaleilles rentra en matière en ces termes :

— Monsieur Mathieu, vous aimez; vous aimez mademoiselle Villeneuve.

L'artiste fit un mouvement et essaya de répondre.

— Je le sais, poursuivit Alfred d’un accent péremptoire, je le sais.

— Que vous importe, monsieur? fit Mathieu d’un ton sec. Pourvu que je ne sois ni une cause de chagrins pour elle, ni un obstacle pour vous.

— Eh bien, monsieur Mathieu, vous êtes l’un et l’autre en ce moment.

— Ah! et puis-je au moins savoir... ?

— Ne suis-je pas venu pour tout vous apprendre?

— Parlez, monsieur, je vous écoute.

— Veuillez d’abord dépouiller ce sentiment d’hostilité que vous nourrissez contre moi. Je ne viens pas à vous en ennemi, moi, je viens en homme loyal, qui veut le bonheur d’une personne que vous aimez et qui désire chercher avec vous le moyen le plus sûr de le réaliser. Je sais que vous êtes un homme d’honneur, et que si je fais appel à la noblesse de vos sentiments, je ne m'expose pas à vous trouver muet. Voici ma main, voulez-vous la prendre?

La voix d'Alfred s’accentuait avec une telle franchise que Mathieu eut honte du mauvais mouvement auquel il s'était un moment laissé entrainer.

— Pardon, monsieur, dit-il en serrant la main qui lui était noblement offerte, pardon.

— Ce mot ne doit plus être prononcé entre nous. Vous aimez, en faut-il davantage pour tout expliquer? Vous aimez... et permettez-moi de vous le demander en toute franchise, mademoiselle Villeneuve vous a-t-elle jamais donné l'espoir que vous seriez aimé?

— Je me connais trop bien pour penser que je

puisse plaire à une femme, mais un moment j'ai pu

croire qu'a force de soins, de tendresse, d’abnégation, de persévérance, à force même d’humilité, je me ferais pardonner la disgrâce et les défauts de ma personne. Mademoiselle Villeneuve me voyait sans répugnance marquée; elle me témoignait même une certaine bienveillance qui avait son origine, je le suppose, dans la manière dont j'ai fait sa connaissance et dans l'excellence de son cœur. Vous ignorez peut-être comment je la connus? Il faut donc que je vous conte cette histoire. Un matin.

Nos lecteurs connaissent déjà cette aventure; nous ne répéterons donc pas le récit que Mathieu en fit à M. de Chaleilles et dans lequel il ne ménagea ni la vérité, ni son amour-propre. La simplicité de sonlangage aurait suffi pour qu'Alfred prit en affection et en estime le jeune peintre, si cette estime et cette affection ne se fussent manifestées en lui dès la première vue.

Quand Mathieu eut achevé son récit :

— Eh mais, dit-il en souriant, votre cause ne me paraît pas si désespérée.

— Alors, non, fit Mathieu avec douleur; mais depuis, vous êtes venu.

‘Si l'artiste, dans F sincérité et dans la candeur de son âme, faisait bon marché de la vanité, il est juste de reconnaître que, de son côté, M. de Chaleilles n’apportait en cette circonstance ni un sentiment exagéré d’amour-propre, ni un atome de fatuité. Habitué aux succès du monde, il ne s’en laissait pas étourdir,

et il avait d'autant plus le don de plaire qu'il faisait moins d'efforts pour y parvenir.

— Écoutez-moi. Vous m'avez dit l’origine de vos rapports avec la famille Villeneuve; il faut qu'à mon tour je vous dise, non l’origine, puisqu'ils n’en ont pas eu, mais la nature et la continuité des miens. La famille Villeneuve et la mienne, c'était tout un quand je vins au monde. Elle était liée à la mienne par la reconnaissance; la mienne à la leur par la douce tradition des services rendus. Je vis naître Marie, je l’endormis enfant sur mes genoux; elle fut ma sœur aux jours de mon adolescence, et ne cessa pas de l’être quand vint la jeunesse. Ce matin encore, je n'aurais pu la voir qu'avec les yeux d’un frère, et à l'heure où je vous parle, j'ai quelque peine à me figurer qu’il en puisse jamais être autrement. Cependant, il m'est impossible maintenant de me le dissimuler, cette amitié fraternelle, autrefois partagée par Marie, a pris aujourd'hui chez elle un autre caractère. Qu'elle croie trouver en moi des qualités plus grandes : que chez un autre; qu’elle se soit fait à mon sujet un idéal qui n’a d'explication que dans la pureté de son cœur et dans l'élévation de son esprit, peu importe; ce qui est incontestable, c’est que la pauvre fille s’est trompée dans le choix du sentier; au lieu de suivre celui qui devait la conduire à votre affection dévouée et certaine, elle a pris celui qui la mène à la douleur et à la lutte. Que faire pour les lui épargner?

— Vous me le demandez, monsieur de Chaleilles?

Vous êtes aimé et vous hésitez; vous avez le bonheur à votre portée et vous n’allongez pas la main pour le prendre; vous avez besoin que l’on vous donne des conseils ! Ah! si j'étais à votre place!

— Si vous étiez à ma place?

— Je l'épouserais.

— Vous raisonnez comme un homme qui aime.

— Et vous, ne l’aimez-vous donc pas?

— Je l’aime, oui, je vous ai dit comment : comme un frère peut aimer sa sœur.

— Vous le eroyez! Allez, vous prendriez vite la douce habitude de l'aimer autrement.

— Et si je craignais de n'être pas pour elle l’idéal qu'elle à rêvé; si je ne me voyais pas les qualités nécessaires pour soutenir le rôle trop élevé qu’elle m'assigne; enfin, que vous dirai-je! si j'avais peur de ne pas la rendre heureuse !

Mathieu regarda fixement M. de Chaleilles.

— Non, dit-il après un moment de silence et répondant à une cruelle pensée qui lui était venue, non, vous ne pouvez songer sérieusement qu’une si grande distance vous sépare de mademoiselle Villeneuve, Si sa naissance est inférieure à la vôtre, si elle est dépourvue de cette fortune que vous possédez, ce sont là des différences qu’effacent, à vos yeux comme aux miens, les charmes, les grâces et les vertus de Marie.

— Vous me rendez tout simplement justice en par- Jant ainsi.

— Je vous rendrais justice encore, si je vous disais

pourquoi je vous crois digne d’elle et quelles raisons j'ai de croire que vous feriez son bonheur. Ne prenez pas souci du reste; oubliez que je vous ai serré la main, et qu'il existe quelque part un homme trop présomptueux qui a osé lever les yeux trop haut, et qui souffre. Ne vous souvenez que d’une chose : que vous êtes aimé, que vous aimerez bientôt si vous n’aimez déjà.

— C'est là votre pensée, monsieur Mathieu ?

— Tout entière.

— Eh bien, ce n’est pas la mienne. Je vous Pai dit, je redoute pour Marie et mon caractère et mes habitudes; je redoute surtout de ne pouvoir répondre par une tendresse dévouée, absolue, qu’elle mérite, à son affection et à son dévouement. Voulez-vous enfin un dernier aveu? Je crains d’en aimer une autre.

Le regard de Mathieu rayonna d'espérance, mais ce ne fut qu’un éclair. ï

— Elle vous aime, reprit-il tristement ; et ne pouvez-vous, pour un si bel amour, sacrifier celui dont vous-même vous doutez ?

— Non, j'ai un autre arrangement à vous proposer. Vous me supposez, après ce que je vous ai dit, assez de crédit dans la famille pour lui faire agréer tout ce que je lui dicterai. D’un autre côté, promettez-moi d'observer scrupuleusement tout ce que je vous demanderai... Oh! rassurez-vous, je ne vous demanderai rien qui ne vous soit infiniment agréable. Tout à l'heure, Marie me priait de partir, de lui donner de la

force en m'éloignant d'elle; c’est ce que je vais faire; dans quelques jours j'aurai quitté Paris et je n'y reviendrai pas avant un an. Nous sommes aujourd’hui le vingt-cinq mars dix-huit cent quarante-cinq; le vingt-cinq mars dix-huit cent quarante-six, je serai de retour, et le même soir je me présenterai chez M. Villeneuve. Si, à cette époque, rien n’est changé dans le cœur de Marie; si elle a toujours le même sentiment, j'allais dire la même erreur, tout sera dit, et ma destinée s’unira à la sienne; si au contraire vous avez su lui prouver que vous valez mieux que moi, si vous avez su la convaincre de son égarement êt lui démontrer que le sentier du bonheur doit la conduire de votre côté, eh bien, je vous demanderai la faveur d’être pour quelque chose encore dans votre mutuelle félicité, et d’être le premier à serrer sa main dans la vôtre. Est-ce entendu?

— Est-il donc vrai qu'il y ait encore des hommes généreux? Mais, hélas! générosité inutile! Marie ne serait pas ce que je la crois, si, vous ayant aimé, elle pouvait ensuite s'unir à un autre.

— J'ai plus que vous l'expérience de la vie; elle m'a rendu un peu sceptique. Ces amours du printemps, chez les jeunes filles, sont ardents et aveugles, mais ils ne résistent guère à l'épreuve du temps.

— Mais pouvez-vous imposer une pareille épreuve?

— La jeune fille n’a pas dix-neuf ans, et rien ne presse, je crois, qu’elle prenne à l'instant un parti. J'en fais d’ailleurs mon affaire auprès d'elle et de la

famille. — C’est à vous maintenant de ne pas perdre votre temps, de grandir à la fois en talent et en hardiesse, de battre M. de Chaleilles après avoir battu M. Valdroche. Ah! la lutte est plus difficilé, et, sans me vanter beaucoup, je puis dire que telle est du moins ma pensée. Mais ce n’est pas une raison pour déserter la partie. Vous verrez qu’un jour, — humiliation pour moi, —Marie me remerciera de ne l'avoir pas épousée et de lui avoir donné un si bon mari. Allons, bon courage, et à l’an prochain!

— Vous nous quittez déjà? fit Mathieu en retenant par la main Alfred qui se levait.

— Il le faut; n'ai-je pas de grandes affaires à terminer encore ce soir? Je retourne chez les Villeneuve.

— Mais au moins n’aurai-je pas l'honneur de vous voir avant votre départ?

— C'est inutile, je pense, et si j'avais besoin de Vous, je saurais où vous trouver.

M. de Chaleilles s’échappa à travers la foule, et eut le bonheur insigne de ne pas rencontrer Valdroche sur son chemin.

Quelques minutes après il rentrait dans le modeste salon de la rue de l'Ouest, Marie, brisée par l'émotion, venait de se retirer dans sa chambre.

— Ma chère madame Villeneuve, dit-il en entrant, je suis très-pressé, je pars demain et j'ai beaucoup de choses à terminer ici avant mon départ. Permetlezmoi donc de vous dire, en aussi peu de mots que pos-

sible, ce que j'ai fait, ce que j'ai décidé, et ce que je . vous demande. |

La bonne dame regardait Alfred avec étonnement. M. de Chaleilles n’y prit pas garde, et poursuivit d'une voix rapide :

— J'ai vu M. Mathieu, il aime éperdûment Marie, et il a raison; Marie ne l’aime pas, et elle.a tort; toutefois, comme à son âge le cœur n’a pas encore dit son dernier -mot, et qu’il a même souvent à dire son premier, mon avis est que vous attendiez un an sans rien décider. ,

— Mais M. Mathieu attendra-t-il? s’écria madame Villeneuve avec cet accent d'inquiétude qu'ont toutes les mères quand elles voient un obstacle surgir à l’établissement de leur fille.

— M. Mathieu attendra, répondit Alfred ; je l'ai vu, il me l’a promis, et c’est un honnête jeune homme qui doit aimer à tenir parole. Nous nous sommes donné rendez-vous à pareil jour del’an prochainici,chez vous.

— Mais un an, c’est bien long, et il me semble que six mois auraient suffi. |

— Non, un an, pas un jour de plus, mais aussi pas un jour de moins. Je serai exact au rendez-vous. Vous me promettez, d'ici lors, de ne plus parler mariage à Marie.

— Quel singulier garçon vous êtes!

— Vous me le promettez?

es Soit, je vous le promets ; aussi bien elle est assez jeune pour attendre un peu.

— Et assez sage pour ne pas attendre longtemps.

La bonne dame regardait Alfred avec une attention fine et pénétrante.

— Vous ne savez pas ce que je pense? dit-elle enfin; je pense que vous en savez, sur tout ceci, plus que vous ne voulez en dire.

— Eh bien, chère madame Villeneuve, vous avez peut-être raison. |

— Alors, puisque j'ai deviné, vous allez me dire...

— Allons donc, puisque vous avez deviné, vous savez tout.

— Eh non, je ne sais rien, voilà ce qui me fâche.

— Ne vous fâchez pas, car je vous jure qu'avant un an vous n’en saurez pas davantage. Adieu, chère madame Villeneuve, n'oubliez pas d’embrasser Marie pour moi, puisque je ne la reverrai pas avant mon départ, et faites mes amitiés à M. Villeneuve.

La bonne dame n’avait pas eu le temps de com- mencer sa réponse, que déjà M. de Chaleilles refermait derrière lui la portière de son coupé.

— Singulier garçon! se dit-elle. Il a le secret, j'en suis sûre, il en sait plus long que moi-même sur ce chapitre. — Allons voir si Marie dort; elle va être bien étonnée quand elle apprendra son départ.

Madame Villeneuve se dirigea vers la chambre de sa fille en marchant sur la pointe du pied. En pénétrant chez elle, elle s'arrêta pour écouter le souffle de sa respiration : elle crut entendre un bruit sourd.

— Marie, dors-tu? demanda-t-elle.

Une voix étouffée répondit.

— Tu souffres, tu es malade? reprit la mère.

— Non, ma bonne maman.

— Mais alors qu’as-tu ?

Madame de Villeneuve alla prendre une lumière et revint au chevet du lit. La jeune fille avait vivement effacé sur son visage les traces de ses larmes; mais l’oreiller sur lequel reposait sa tête était humide.

— Tu pleures, mon enfant! s’écria la bonne femme avec un profond accent d’alarme ; va, sois tranquille, je ne te parlerai plus de mariage, ni moi, ni ton père, ni personne. Tu feras ce que tu voudras; tu n’es pas pressée, grâce au ciel ! tu es jeune, tu es belle, les prétendants ne te manqueront pas, et quant tu auras fait ton choix. :

La jeune fille poussa un triste soupir.

— À propos, reprit la mère, que je t’annonce une singulière nouvelle; tu sais, M. de Chaleilles.…

Marie ouvrit des yeux ardents de fièvre et trembla de tous ses membres : la mère s’en aperçut.

— Non, j'ai tort de te parler, tu souffres, tu as la fièvre..…je m'en vais.

— Non, ma mère, parlez, parlez encore. Que disiezvous ? Monsieur de.

— Eh bien, oui, Alfred... Bon Dieu, qu'est-ce que tu as pour trembler ainsi?

— Rien, ma mère, continuez, continuez, vous me faites mourir d’impatience, qu'est-il arrivé? Alfred!

— Eh bien, le malheur n’est pas si grand, après tout. ;

— Un malheur! un malheur! -

— Oh! pas pour lui; pour nous; car il est bon garçon, el nous serons encore une fois privés de lui pendant un an. de

— Parti! s’'écria la jeune fille d’une voix étouffée en se laissant retomber sur son chevet. Pourquoi avais-je espéré qu'il resterait ?

— Espéré qu'il resterait! répéta machinalement la mère en relevant la tête et plissant le sourcil comme si elle essayait de réunir les lambeaux épars de ses idées. Elle savait donc qu'il allait partir. Mais si elle le savait.….!

Un trait de lumière éclaira l'esprit de madame Villeneuve.

— Ah! malheureuse ! s’écria-t-elle, tu aimes monsieur de Chaleilles.

La jeune fille voila son visage de ses mains tremblantes, et les sanglots soulevèrent de nouveau sa poitrine.

XUI

Nous avons laissé Mathieu et son protecteur dans l'atelier de Valdroche, au milieu d’une cohue d’ar-

tistes à longue barbe et de modèle au pied léger. Nous n'avons aucune envie ni aucun besoin d'y ramener le lecteur. Il suffira que l’on sache qu’à trois heures du matin et après mainte tentative infructueuse, le jeune homme parvint à arracher le grave magistrat aux études morales qui fixaient son esprit, depuis huit heures du soir, sur l’étrangeté de la vie d'artiste et sur le décousu de la vie de bohème. En se retirant, M. X..…., qui n’était pas causeur, ne céssait de répéter :

— Qu'ils sont drôles ! Quelle singulière existence !

Puis tout à coup se retournant vers Mathieu :

— Mathieu, dit-il, est-ce qu’ils s'amusent véritablement ces gens-là ?

— Ils en ont la prétention, répliqua le jeune homme.

— Tout le bonheur de la vie est dans l'illusion, donc ils sont heureux, formuia sentencieusement le magistrat.

Le protecteur de Mathieu n'avait pas oublié qu’il avait une importante démarche à faire le lendemain soir chez les Villeneuve. Il se présenta à l'heure dite. Les deux époux l’attendaient; mais s'ils avaient pu suivre leur volonté, ils eussent échappé à cette explication embarrassante qui venait les trouver. La figure noire du président leur fit l'effet de la blanche figure du commandeur sur les convives de don Juan.

— Eh bien? fit laconiquement le magistrat.

Et comme madame Villeneuve, plus souple d'esprit

que son mari, échappait aisément à une question aussi vaguement posée, l’homme à l’habit noir reprit : |

— Avez-vous interrogé votre fille? Votre conviction est-elle la même qu’hier?

Madame Villeneuve aurait voulu échapper encore, mais le magistrat ne paraissait pas disposé à lâcher prise. De son côté, la bonne dame n’était pas femme à livrer au premier venu le secret du cœur de sa fille, et M. X... était le premier venu pour elle, tout magistrat et président qu'il était.

— Monsieur, répondit-elle, nous avons décidé, M. Villeneuve et moi, que nous ne marierions pas Marie avant un an.

— Une fin de non-recevoir, murmura le protecteur de l'artiste. |

— Non, monsieur, c'est tout au plus un moyen dilatoire, dit madame Villeneuve, usant aussi, et non sans à-propos en celte circonstance, du jargon dont s'était servi le magistrat. Dans un an à pareil jour, si vous n'avez pas changé d’intentions pour votre fils adGptif, faites-nous l'honneur de venir nous voir, et alors nous pourrons vous répondre catégoriquement.

Le magistrat hocha la tête comme un homme peu satisfait du résultat de sa démarche.

— Il va sans dire, reprit la bonne dame, que notre maison ne se ferme pas pour cela à M. Mathieu; nous aurons au contraire un très-vif plaisir à le recevoir comme par le passé.

— Je l'espère bien, dit brusquement M. X...

— Vous nous promettez d’user de votre influence sur lui pour l’engager à rester le familier de notre maison ?

— Je n’en vois pas la nécessité; s’il veut venir, il viendra.

— Tout cela, j'en ai l'espoir, se terminera au gré de vos desirs; n'est-ce pas aussi votre pensée?

— Peut-être.

— Au moins reconnaîtrez-Vous que nous nous prèions de la meilleure grâce du monde à ne pas vous désobliger. k

— Soit.

— Nous y mettons toute espèce de complaisance.

— Nous n’en demandons aucune.

— Noire conduite vous aurait-elle blessé?

— Pas du tout.

— Nous ne pouvions pourtant pas contraindre notre fille à aimer de force M. Mathieu, et tout ce que nous pouvions faire, dites, ne l’avons-nous pas fait en lui donnant une année entière pour vaincre les résistances de Marie ?

— Sans doute. %

— D'où vient donc que vous soyez fàché contre nous ?

— Je ne le suis pas.

— Ah! je l’aurais cru pourtant, dit à son tour d’un ton assez bref madame Villeneuve qui ne connaissait pas encore le défaut familier du magistral.

— Erreur, ajouta celui-ci, je ne me fàche jamais.

— D'ailleurs, M. Mathieu va probablement entrer en loge, du moins à ce que disent ses camarades, et s’il remporte le grand prix, il faudra bien qu'il parte pour Rome.

— Ïl partira.

— Mais s’il part pour Rome, comment se marierat-il à Paris ?

— Ilnes’y mariera pas.

— Pardon, monsieur, mais je ne.vous Ann plus.

— C'est que vous ne voulez pas vous donner la peine de me comprendre.

Madame Villeneuve attendait une explication qui ne vint pas; elle fut obligée de la provoquer.

— Il serait utile pourtant que nous nous entendissions bien, reprit-elle.

— C'est juste.

— Vous nous faites l'honneur de nous demander pour votre fils adoptif la main de notre fille Marie.

— C'est vrai. ;

— Nous ne vous la refusons pas, mais nous ne vous l’accordons pas non plus.

— J'entends.

— Nous vous prions de renouveler votre demande dans un an, et à cela vous répondez ?.…

— kien.

— Mais enfin nous voudrions savoir quelles sont

vos intentions à ce sujet. Renouvellerez-vous votre demande dans un an?

— C’est possible.

— Est-ce certain?

— Non, puisque c’est seulement possible.

— Cela ne dépend pourtant que de vous!

— Vous vous trompez.

-— De qui cela dépend-il encore?

— De Mathieu.

— Il faudrait alors l'interroger.

— Pourquoi faire ? L

— Comment! pourquoi faire? mais apparemment pour savoir ses projets.

— Les sait-il lui-même?

— Comment! monsieur,vous doutez de sa loyauté ?

— Dieu m'en garde. |

— Mais alors que signifient vos paroles?

— En un an, le cœur change.

— Et vous croyez que le sien changera ?

— Je ne l’affirme pas, je dis : C’est possible.

— Et alors? 1

— ]]l fera ce qu’il voudra.

— Et s’il persiste?

— Il vous le dira.

— Mais Rome, s’il a le grand prix ?.…

— On se marie à Rome comme à Paris, je crois.

— Mais si M. Mathieu obtient le prix, il sera forcé de partir au mois de novembre prochain : novembre,

décembre, janvier, février, mars, jusqu’au 25 avril,

c'est six mois loin de nous, et six mois d'absence pour un amoureux, c'est beaucoup.

— C'est trop.

— Mieux vaudrait donc...

— En finir tout de suite.

— Tout de suite, cela n’est pas possible, je vous l'ai déjà dit.

— En ce cas, nous attendrons.

— Mais attendre, c’est courir la chance que rien ne se fasse.

— Alors finissons-en.

— Vous savez bien que je ne veux pas contraindre ma fille.

— Résignons-nous donc'à attendre.

— Si j'étais sûre des sentiments de M. Mathieu, de la constance de son affection. Mais peut-on compter sur.les hommes?

— Vous avez raison, pas plus que sur les femmes.

— Une fois à Rome, dans les succès, dans les honneurs, il nous aura vite oubliés.

— Marions-le donc avant son départ,

— J'ai promis à Marie de la laisser libre,

— Nele marions pas.

— Et s'il oublie ?

— Marions-le.

— Jamais ma fille aujourd’hui ne consentira…

— Ne le marions pas,

— J'aime beaucoup M. Mathieu, et j'avoue que je serais heureuse qu’il fût mon gendre.

— Il faut le prendre.

— Je ne demande pas mieux, vous ne l’ignorez pas, et si cela ne dépendait que de moi, ce serait déjà fait; mais je ne puis pas exercer la violence sur le cœur de ma fille.

— Ne l’exercez pas.

— Tenez, je voudrais que M. Mathieu promit sur l'honneur d'attendre une année entière sans prendre aucun autre engagement.

— Et qu'il jurâtde rester insensible aux séductions des belles Romaines.

— Vous avez juré, vous, monsieur, de me faire perdre patience.

— Gardez-vous de la perdre, ne fût-ce que pour mieux apprécier cette vertu que vous demandez chez les autres,

— 11] me semble après tout, répliqua assez yivement madame Villeneuve, que ma fille vaut bien la peine qu'on fasse antichambre.

— Voilà donc qui est dit, nous attendrons un an, répondit avec le plus grand flegme le magistrat.

— Qui sait d’ailleurs si M. Mathieu verra de sitôt ces belles Romaines dont vous parlez? Il n’a pas encore le grand prix.

— fl peut même se faire qu’il ne l’obtienne jamais.

— Qui sait?

— Mais s’il ne l’obtient pas, j'y suppléerai moimême en l’envoyant en Italie.

— Cette année?

— Non, j'attendrai que le 25 avril 1846 soit passé. Vous voyez qu’à défaut de constance les hommes du moins ont de la patience.

— C'est ce que l'avenir nous apprendra.

— Oui, répondit laconiquement M. X... en prenant son chapeau.

— Ainsi, reprit madame Villeneuve, dans un an à pareil jour, vous reviendrez ?

— Je l'espère.

— Et d'ici lors n’aurons-nous pas le plaisir de vous voir? hasarda le mari qui avait toujours laissé parler sa femme.

— Non, monsieur.

— Ce que vous dites là est un véritable chagrin pour nous, dit poliment madame Villeneuve.

— Madame, je ne le crois pas, répliqua loriginal.

Il,salua sans attendre la riposte et disparut en un clin d'œil derrière la porte.

— Il faut avouer que voilà un être bien singulier, murmura madame Villeneuve, quand elle se retrouva seule avêc son mari.

Celui-ci crut l'instant favorable pour formuler un regret.

— Vous auriez peut-être mieux fait, ma chère amie, d'agréer pour Marie les hommages de Valdroche.

Madame Villeneuve se redressa avec un geste d’indignation.

— Pouvez-vous bien me parler encore de ce drôle, monsieur Villeneuve?s’écria-t-elle. Ne savez-vous pas ce qu'il à fait ?

— Et quoi donc? demanda l’employé d’un air épouvanté. -

— Avant-hier, lui et quelques mauvais sujets de son espèce ont enivré le père Eustache.

— Ah! ah! les farceurs! s’écria M. Villeneuve en riant aux éclats. Comme ils ont dû s'amuser!

— Oui, ajouta la femme en jetant sur son mari un regard de froide ironie, ils se sont si fort amusés, que le pauvre Eustache en est mort. |

— Ah bah!ffit M. Villeneuve en cessant tout à coup de rire. Mais c’est affreux cela!

— Vous trouvez? j

— Et moi qui avais imaginé de donner ma fille à un pareil homme! De ma vie, je ne le saluerai plus.

Un coup de sonnette se fit entendre, et un instant après Valdroche entra. L’honnête employé recula de cinq pas à son aspect.

— Quoi! dit-il d'une voix émue, c’est vous ! Que venez-vous faire ici? Chercher un asile, sans doute, vous soustraire à la rigueur des lois ! Arrière, bandit! arrière, assassin! ou je vais chercher la garde.

(En

— Quoi! quoi! quoi! la garde! s’écria Valdroche, stupéfait à son tour; esi-ce à moi que vous prodiguez ces jolis surnoms d’assassin et de bandit? #

— À qui donc, misérable, à qui done, si ce n’est au meurtrier du père Eustache ?

— Le père Eustache ! répéta Valdroche; ah! c'est vrai, je l'avais oublié. Vous avez raison, nous avons tué le père Eustache.

— Comment ! tu oses t’en vanter?

— Pourquoi pas? J’ajouterai même que nous l'avons enterré.

— Enterré! le malheureux joint l'ironie au crime ; c'est le comble de l’abomination. |

— Et de la désolation, n'est-il pas vrai, papa Villeneuve?

— Je ne suis pas votre papa Villeneuve.

— Vous l'avez été, du moins. Avouez que vous l'avez été. |

— Assez de plaisanteries; je ne veux plus avoir aucun rapport avec un homme qui tue ses portiers.

— Vous conviendrez que c’est le premier. Et d’ailleurs, si je les tue, je les ressuscite : voyez plutôt!

Le bras de Valdroche se tendit dans la direction de la fenêtre. Là se montrait une figure rubiconde et épanouie. C'était celle du père Eustache. |

— Quoi! s’écria M. Villeneuve, il n’est donc pas mort? j

— Farceur! fit Valdroche en frappant familière-

ment sur le ventre de l’employé, est-ce que vous allez me faire poser longtemps ?

Mais M. Villeneuve n’entendit pas la question. Il s'était retourné vers sa femme.

— Qu'est-ce que vous me disiez donc, ma bonne amie ?

— Je vous ai dit ce que j'ai entendu dire.

— C'est fort mal ce que vous avez entendu dire. Calomnier un brave et honnête garçon, l’accuser de crime, l’exposer à perdre l’estime des gens de bien!

La candide et honnête nature de l’employé se révoltait pour avoir pu ajouter foi un instant à une pareille calomnie. I] se serait volontiers battu pour se punir de sa crédulité. Valdroche, en ce moment, lui aurait demandé sa bourse, que M. Villeneuve, en la lui donnant, n'aurait pas cru trop payer l'injure qu’il lui avait faite.

L'artiste était trop rusé et avait trop l’habitude du bonhomme pour se méprendre sur ses bonnes dispositions. Il crut donc le moment opportun pour formuler sa demande.

— Papa Villeneuve, lui dit-il, et vous, belle maman Villeneuve, ouvrez tous deux vos oreilles et apprêtezvous à ouir ce que je vais VOUS exposer.

— Hum! hum! fit la bonne dame en s'asseyant.

Mais Valdroche était trop sûr de l’heureux résultat de sa démarche pour prendre garde à cette exclamation de défiance.

— Cà, reprit-il, le présent requérant vous expose

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