‹ Pauvre Mathieu suivi de La ligne et la couleurChapitre 2 sur 9 · P PAUVRE MATHIEU · texte numérisé non relu

P PAUVRE MATHIEU

qu'ayant atteint ce matin le premier jour de son vingtseptième printemps, il serait décent, digne et convenable qu’il mît fin à la vie de bohème qu'il a menée jusqu’à présent, et qu'il songeñt, après avoir suffisamment pivoté sur le tabouret du célibat, à s'asseoir enfin dans le fauteuil de l’hyménée, ce qui est une pose plus douce et plus commode, comme tout modèle est à même de le constater. 1l expose de’plus que, parvenu à un assez haut degré de perfection dans son art, la gloire ne s’est pas fait attendre pour lui, et qu'il a, dès l’âge le plus tendre, franchi les sommets où n’atteignent que les élus de la renommée; que si le vil métal dont les artistes ont la faiblesse de souiller parfois leurs mains n’a pas jusqu'ici pollué les siennes, rien ne prouve qu'il ne doive un jour les flétrir abondamment; qu’en effet, il résulte d’un fait tout récent que ledit requérant peut gagner sans peine trois cents francs par jour, et que ce chiffre sera aisément atteint lorsque le susdit, sollicité par une compagne chérie, se déterminera à tenir la brosse pendant huit heures par jour au lieu de trois. Il expose en outre qu'étant bien tourné de sa personne, doué d’un visage heureux, et d’un naturel facile et complaisant, il se croit appelé à faire un excellent mari, en même temps que le goût non équivoque qu’il professe pour le tableau des petits anges de Rubens démontre suffisamment qu'il sera bon père de famille. Pour ces motifs et pour mille autres encore qu’il serait trop long d’énumérer ici, le susdit

requérant se propose de prendre femme dans le plus bref délai possible, et, à cette fin, il a jeté les yeux sur la demoiselle Marie Villeneuve, qui réunit à ses yeux surabondamment les qualités requises. En conséquence de quoi, moi, Fortuné-Gaspard-Amable Valdroche requérant ci-dessus, j'ai l'honneur de demander la main de mademoiselle Marie-Félicité Villeneuve.

Durant tout ce discours, madame Villeneuve avait tenu sur Valdroche un regard tout empreint de curiosité et d'ironie; le mari, au contraire, écoutait religieusement et ne paraissait pas insensible à l’élo-

quence de l'artiste. Quand celui-ci eut tiré toutes ses conclusions, M.-Villeneuve jeta un regard timide sur sa femme, comme pour surprendre dans son attitude l'inspiration de la réponse qu'il devait faire. Mais il n'eut pas la peine d’en combiner les termes, car madame Villeneuve se hâla de prendre la parole.

— Moi, Louise-Joséphine-Félicité Lefebvre, femme Villeneuve, déclare au sieur Fortuné-Gaspard-Amable Valdroche, qu'il ne sera jamais de mon consentement l'époux de ma fille Marie-Félicité Villeneuve. Est-ce clair ?

— Lumineux, fit l'artiste.

— Et maintenant, vous savez ce qui vous reste à faire ?

— Oui, à m’aller jeter dans la Seine.

— Je vous conseille d'attendre l'été.

— Ceci mérite considération, j'y réfléchirai.

. L'artiste prit son chapeau pointu, salua cérémo-

nieusement comme un acteur de l’Odéon, et se retira en traînant le pied à la façon des premiers rôles de mélodrame.

M. Villeneuve jeta sur la porte un regard de regret et d'inquiétude, mais sa femme le rappela soudain au sentiment de son devoir en lui disant :

— Notre fille ne peut épouser qu’un seul homme, et ne venez-vous pas de vous engager vis-à-vis du. père adoptif de Mathieu ?

L'employé hocha la tête en homme médiocrement satisfait de lui-même, et plongea les deux doigts au plus profond de sa tabatière.

À quelques jours de là, Mathieu reçut la lettre suivante, datée de Marseille :

« Je vous ai tenu parole, je suis parti, et dans une heure je serai sur le steamer qui doit m'emporter en Égypte; mais avant de quitter le sol de France, j'ai voulu vous écrire quelques lignes afin de me dire votre ami, Car je veux que vous soyez aussi le mien. Je ne vous ferai pas de longues phrases sur l’amitié, d’abord parce que je n’en ai pas le temps, et ensuite

parce que je ne suis pas phraseur de ma nature; je pense tout franchement, tout simplement, et aime à - m'exprimer de même. Vous me connaîtrez un jour assez, j'espère, pour que vous puissiez apprécier en moi cette qualité, car c'en est une, et des plus précieuses dans les relations de la vie, où tant de gens vous assomment de longues protestations et vous écrasent de fleurs de rhétorique. Au collége, je n’ai jamais su faire ce que mon professeur appelait emphatiquement une amplification. Au lieu d’amplifier le texte qu’on nous donnait à développer, je l’étranglais net à la deuxième ligne. Je me rappelle à ce sujet une anecdote qui fit grand bruit de mon temps, et qui me valut deux livres de l'Énéide à copier. Il s'agissait de faire parler César à ses soldats au moment où allait s'engager la bataille d’Actium. Le texte avait bien dix lignes, et le dernier de la classe fit au moins six pages sur ce magnifique sujet. Mais je ne trouvai que quatre mots à dire : « Voici l'ennemi, suivez-moi, il est vaincu. » Mon professeur ne comprit pas cette* mise en action du fameux veni, vidi, vici, et l’imbécile me déclara net devant toute la classe que je ne serais jamais qu’un âne. Quoi qu'il en soit, je n’ai rien changé depuis à mes habitudes littéraires, et si je me laisse aller aujourd’hui à vous écrire si longuement, c’est que je veux vous donner un bon exemple et vous prier de m'écrire plus longuement encore. Vous me tiendrez au courant, n'est-il pas vrai? de tout ce qui se passe là-bas chez les personnes qui nous intéressent,

vous me direz vos progrès, vos travaux, et même, Si vous m'estimez un peu, vous me direz vos peines. J'espère qu’elles auront une fin plus prochaine que celle que je leur ai assignée. Vous êtes bon, loyal, modeste ; si de pareilles qualités ne touchaient pas le cœur d’une jeune fille, c’est que cette jeune fille ne mériterait pas un si bel amour que le vôtre.

» Concluez. J'entends, mon ami, que vos lettres soient remplies de tous les détails les plus intimes, de vos secrètes émotions, de vos douces espérances. N'est-il pas juste que je sois votre confidert, moi qui vous aurai rendu ces confidences possibles ? Ne craionez pas d’effleurer ma vanité ou de blesser un sentiment plus profond ; heureusement pour moi je ne suis guère vaniteux, et malheureusement sans doute ce sentiment plus profond je ne l’ai pas trouvé au fond de mon cœur. N’en avez-vous pas la preuve? Je suis parti sans regret, sans ameriume, presque avec bonheur ; oui, avec la douce satisfaction de savoir que je faisais le bien, que je laissais derrière moi de bonnes sympathies qui deviendront un jour de solides amitiés ; que pouvais-je désirer de mieux et de plus? Si j'avais aimé, je vous aurais disputé la main que je veux mettre dans la vôtre. Je suis un homme tout comme un autre, après tout, et si j'avais vu mon bonheur là où vous mettez votre félicité, soyez-en certain, je n'aurais pas été si généreux ou si fort, comme vous voudrez, que de vous en faire ainsi cadeau.

» Que votre conscience se rassure donc, que votre

délicatesse n'ait aucun souci; écrivez-moi tout, tout, entendez-vous bien? et si vous m'apprenez bientôt le retour de vos belles espérances, vous saurez au moins que vous n'êtes pas seul à vous en réjouir. Je vous permets de me plaindre cependant, car j'éprouve un véritable crève-cœur à quitter aujourd’hui mon pays. ‘Pourquoi cela? Moi qui ai tant voyagé déjà et qui devrais être habitué depuis longtemps à ces petites émotions patriotiques, je leur trouve un caractère plus durable et plus profond que de coutume. Ah! si vous étiez en ma place et que je fusse en la vôtre, comme vous verseriez de belles larmes! Mais moi qui n’ai pas les mêmes raisons que vous auriez pour pleurer, je veux sourire une fois encore avant de quitter la France, et je vous prie de dire à votre joyeux camarade, M. Valdroche, que je lui rapporterai à mon retour le plus beau chibouc des bazars du Caire, en reconnaissance de l'hospitalité qu’il a donnée à notre première poignée de main.

» Ecrivez-moi au Caire, où je serai avant trois semaines. |

» Portez-vous bien et prenez bon courage.

» Cie ALFRED DE CHALEILLES. )

Mathieu lut cette lettre avec plaisir et, à la fois, avec tristesse; avec plaisir, parce que son âme honnête savait s’'émouvoir et tressaillir au contact de cette noble franchise, de cette simple générosité; avec tris-

tesse, parce que ces lignes venaient remuer dans son

cœur tant et de si cruelles sources de douleur. Toutefois, ce confident qui s’offrait aux doux épanchements de sa tendresse fut Le bienvenu; il apportait un soulagement à ce cœur trop plein, il sollicitait l'amitié, il provoquait la sympathie, il promettait la consolation et inspirait le courage, Trop heureux celui qui rencontre à l'heure de la tristesse une voix amie pour lui dire : « Marchons ensemble, le chemin vous paraîtra et moins rude et moins long... »

Mathieu, le lendemain matin, déposa un instant sa palette pour prendre la plume, et répondit à M. de Chaleilles par la lettre suivante :

« Vous voulez, monsieur, que je vous nomme mon ami; mon ami donc, et sachez avant tout que c’est la première fois de ma vie que ce nom sort de ma plume ou de mes lèvres ; mon ami, puisque vous me permettez de vous appeler ainsi; mon ami, puisque enfin mon cœur est assuré de trouver dans le vôtre un écho; mon ami, puisque je vous aime et que je sens mes larmes couler d’attendrissement en relisant votre lettre ; mon ami, puisque je tremble d'émotion et de joie en écrivant ce mot; mon ami, puisqu'il m'est donné d’en avoir un, et si grand, et si noble, et si juste, et si généreux ; mon ami, vous qui sans me connaître, et lorsque je la repoussais, m'avez tendu la main; mon ami, vous qui, pouvant édifier votre bonheur sur la ruine de mes espérances, avez préféré venir à moi pour essayer de ranimer mon courage éteint, vous qui

avez eu foi et confiance dans la loyauté de ma conscience et dans la force de mon amour, vous qui vous êtes fait l'instrument de mes vœux et qui m'avez jugé digne de vous comprendre et de devenir votre ami, soyez donc mon ami comme je suis le vôtre. Par cet homme inconnu qui fut mon père, par cette mère que je n'ai jamais vue et dont la mort a glacé les premiers baisers sur mon front, je m'engage à vous, et lie par une amitié sans réserve ma vie à la vôtre, mon àme à votre âme, mon cœur à votre cœur. Que le jour de l'épreuve arrive, et il me trouvera ferme” dans mon affection, inébranlable dans mon dévouement. Ne prenez pas ces mots pour une promesse, ils ne sont que le jet rapide et naturel de l'émotion et de la reconnaissance. Après l’aspiration du premier moment, le raisonnement et la réflexion viendront grandir encore et fortifier le sentiment que vous m'avez inspiré. Et maintenant que j'ai satisfait par cet épanchement aux premiers besoins de mon cœur, je veux vous faire ces confidences que vous provoquez, je veux vous donner les détails que vous me demandez. Des confidences! en ai-je à vous faire encore après ce que vous avez deviné, et lorsque vous avez lu si bien tout ce qui se passait en moi! Des détails! hélas! que pourrais-je vous dire que vous n'ayez prévu aussi bien que moi ? Nous avons eu des larmes d’abord, puis des larmes encore, et des larmes toujours. Depuis le jour de votre départ, je suis allé presque chaque soir chez madame Villeneuve. Elle m'a appris les démarches que mon

protecteur, M. X..., avait faites auprès d’elle pour solliciter une réponse favorable à mes vœux. L’excellent homme! Vous ne sauriez croire ce qu’il cache de bonté et d'affection pour moi sous son enveloppe dure et sévère. Elle m'a dit encore qu'il se préparait pour moi un brillant avenir, mais elle m'a refusé toute autre explication. A-t-elle voulu faire allusion à mes espérances sur la main de sa fille? Cela n’est pas possible, car aussitôt elle a ajouté «

» — Et alors il ne manquera plus rien à votre bonheur que d’être uni à celle que vous aimez.

» — Sans ce bonheur, lui ai-je répondu, je ne sache rien qui puisse m'arriver d'heureux.

» — Patience, patience, a-t-elle repris, et surtout secouez cette mélancolie qui vous accable. Ce n’est pas avec un visage triste comme le vôtre et des attiiudes désespérées que vous toucherez le cœur d’une femme. Quittez vos airs de deuil, tâchez de sourire, si c’est possible. Croyez-moi, la tristesse est contagieuse, on le sait et on la fuit comme la peste.

» En ce moment, mademoiselle Marie entrait dans le salon. Je résolus de mettre à profit les conseils de la mère, et je m'approchai de la jeune fille bien déterminé à lui adresser une parole gracieuse; mais la voix, comme il m'arrive presque toujours dans ces occasions, expira sur mes lèvres. Marie me regarda avec un sourire plein de douceur et de compassion. Pauvre fille! elle avait pitié de mon embarras et de ma souffrance, elle qui souffre tant ! Car elle souffre, mon

PAUVRE MATHIEU ant

ami, elle est minée par ce mal qui me ronge. Son visage est pâle; ses yeux, cerclés de noir, ont le regard vague et langoureux ; ses sourires surtout ont une expression si pénible qu'ils me font plus de mal que ne m'en feraient ses larmes.

» — Vous êtes venu voir la malade, me dit-elle; c’est bien cela, et je vous en remercie.

» — Comment vous trouvez-vous aujourd’hui? me hasardai-je à lui demander.

» — Mieux, beaucoup mieux. Ce soleil de printemps qui a brillé tout le jour m'a rendu des forces et de la chaleur.

» Sur ces paroles, je partis pour proposer une promenade dans les bois de Meudon pour le lendemain. Je fus assez heureux pour faire agréer mon projet, et il fut convenu que la mère, la fille et moi, nous prendrions le chemin de fer jusqu’à la station de Bellevue, et que de là nous nous rendrions à Meudon à pied. C’est hier que cette promenade a eu lieu. Ah! mon ami, ce jour ne s’effacera jamais de ma mémoire. Elle et moi nous étions bien tristes pourtant au départ. Mais la nature était si belle, l’haleine du printemps était si douce, la verdure si tendre et si diaphane encore, que nos cœurs durent bientôt s’épanouir au milieu de cet épanouissement universel qui nous environnait. Nous nous assîmes sur un tertre de mousse, et là, tous les trois, nous causàmes deux heures durant de choses fort insignifiantes sans doute, mais qui empruntèrent bientôt un intérêt tout parti-

culier à un petit incident. Les yeux tournés vers Paris, dont le vaste panorama se déroulait devant nous,nous énumérions tous les monuments dont le faîte dépasse celui des maisons, et nous tentions de retrouver dans le chaos des toits et des cheminées les parages où habitent les personnes de notre connaissance. Quand nous arrivàames du côté des Champs-Élysées :

» — Ah! dit-elle, c'est derrière ces arbres qu'est l'hôtel de M. de Chaleilles.

» Sa mère tressaillit et leva sur elle un regard plein d'inquiétude. Depuis votre départ, c'était la première fois qu’elle prononçait votre nom. Elle vit le geste de sa mère et devina le mien. Elle sourit et reprit avec un accent dont elle n’essayait pas de dissimuler l’émotion :

» — Un noble jeune homme, une belle et généreuse nature, n'est-ce pas, monsieur Mathieu ?

» Je ne vous retracerai pas ici les paroles qui sortirent de ma bouche. Le matin même, je venais de recevoir votre lettre. Elle fut contente de moi, car en m'écoutant elle souriait, et cette fois son sourire n’était ni pénible, ni douloureux. Quand j’eus fini, et ce fut long, elle me tendit la main. J’osai l’'approcher de mes lèvres. D'où vient qu'elle ne me témoigna ni impatience, ni résignation ? Elle me laissa faire tout naturellement, tout simplement. C’est à vous, mon ami, c’est à vous encore que je dois cet heureux moment; c’est à cause de vous que j’obtenais un si doux sourire, à cause de vous qu’on m'abandonnait cette

main chérie. Cela est la vérité, et je dois vous la dire, car lorsqu'elle reprit mon bras pour continuer cette promenade, elle me dit tout bas :

» — Vous avez raison d'aimer M. de Chaleilles, mais vous ne savez pas encore à quel point il est digne de votre estime.

» Je le savais bien, au contraire; maisje ne voulais rien lui dire ni de notre entrevue, ni de la lettre que vous m'avez écrite. Ai-je bien fait?

» Quand nous rentrâmes dans la rue de l'Ouest, il allait être six heures; notre promenade avait été longue, et nous avions tous grand appétit. Sur l’invitation de madame Villeneuve, je restai à diner. J’eus donc le bonheur ce jour-là de passer la journée presque tout entière auprès d'elle, et Le soir, aucun importun ne vint altérer par sa présence la sérénité de ce paisible intérieur.

» Madame Villeneuve fit la partie de son mari, pendant que mademoiselle Marie et moi nous causions auprès de la table, au milieu de laquelle brüûlait la Jampe. La jeune fille émaillait de fleurs impossibles le fond blanc d'un canevas de tapisserie, et moi, le crayon, à la main, je cherchais à surprendre toutes les attitudes et toutes les nuances de sa physionomie. Je vous envoie dans cette lettre un de ces croquis, celui qui me semble le mieux réussi et le plus original. J'ai pensé qu’il vous serait agréable de revoir, à si longue distance, des traits amis. Vous voyez que je ne suis pas jaloux, et que je ne veux pas priver vos yeux d’un

spectacle dont je jouis ici dans toute sa plénitude. Il y aurait plus que de l’ingratitude de ma part à oublier que je vous le dois tout entier. O bienheureux quatre mai, il restera dans mes souvenirs marqué du sceau de l’amitié et de l'amour ! C’est celui où je reçus votre première lettre et où mes lèvres ont pour la première fois effleuré les doigts de celle que j'aime.

» Certes j'aurais tort de me plaindre, et pourtant je me plains. Pourquoi cette soif inextinguible? Moi qui hier encore n’espérais rien, l'espérance ne me suffitelle plus aujourd’hui? Je devrais être content, etje me sens accablé de douleur. C’est qu’il m'est impossible de me faire illusion : je nesuis pas aimé, je ne le serai

jamais. Une douce bienveillance, de la pitié, de l’affection peut-être, voilà les seuls sentiments que Marie puisse jamais nourrir pour moi, et, je vous l’avoue, ils ne suffisent pas à la grandeur de ma tendresse. C’est vous seul qu'elle voit, vous seul qu'elle entend dans tout ce qu’elle entend et dans tout ce que rencontrent ses regards. Toutes ses pensées sont de vous et pour vous. Elle sait que vous êtes parti pour l'Égypte; qui le lui a dit?Ni sa mère, ni moi, ni son père qui ignore tout. Elle l’a donc deviné, et quelle.preuve plus concluante voulez-vous d'une pensée consitamment tournée vers un même but et fixée sur un même objet? Vous avez cru à une impression fragile, aisément effaçable; vous vous êtes trompé, mon ami; je crois qu'il faudrait plus que mon dévouement, plus que mon amour sans bornes pour rendre le calme et

la vie à cette âme troublée. Qui sait si un jour je n'irai pas vous chercher moi-même, et vous prier de reprendre pour vous ce bonheur que vous avez voulu me donner et que je n’aurai pas su mériter.

» Si je n'ai pas encore de bien ae a EE à vous donner de ce que je regarde comme le chapitre le plus grave de ma vie, en revanche vous apprendrez avec quelque intérêt, j'en suis sûr, le succès que je viens d'obtenir à l'École des beaux-arts dans le concours d'esquisses pour l'entrée en loges. Je suis un des douze élus pour cette année. Je vais donc tenir en main ce pinceau qui peut me conduire à Rome.

À Rome! eh! qu'irai-je y faire? J'ai concouru pour faire plaisir à mon protecteur. Je vais exécuter mon tableau le mieux possible assurément, mais en toute indépendance et sans avoir recours à ces petites flatteries d'école qui vous ménagent deux ou trois bons protecteurs dans le jury. Je n'aurai pas le prix, je le sais bien; mais que ferais-je d’une faveur qui m’obligerail à quitter Paris en cette circonstance ? D'ailleurs je n’ai que vingt-cinq ans et je puis bien attendre. J'en sais de plus pressés que moi, ce pauvre Valdroche entre autres, qui à concouru avec son succès habituel. Il paraît que lui aussi à eu sa vie ravagée par quelque passion; si vous saviez comme il change à vue d'œil! depuis un mois il est à peine reconnaissable. Sa gaieté s’est évanouie, il se promène seul comme une ombre dans le Jardin du Luxembourg.

J'ai peur que ce garçon ne finisse mal, et j'avoue que j'en serais très-affligé. Je me suis attaché à lui depuis quelque temps; j'ai eu plus d’une occasion de le voir à l'épreuve, et je le crois, au fond, meilleur qu’il n’affecte de l’être. Je lui ai fait part, ce matin, de votre promesse. Il a souri en secouant la tête et n’a rien répondu. La cause de cet état d’hypocondrie et de marasme si étrange chez lui n’a pas transpiré. Est-ce aussi une passion sans espoir, ou n'est-ce pas plutôt le dégoût de la vie qui s'empare de tous ces grands orgueils quand ils se heurtent à quelque obstacle infranchissable? Je ne sais; un moment j'avais pensé que son humeur noire avait exactement le même motif et la même cause que ma mélancolie; mais quelle apparence ! Valdroche, un homme si peu fait pour ce que l’on appelle des peines de cœur! D'ailleurs il ne met plus les pieds chez les Villeneuve et ne passe même jamais devant leur maison.

» Malgré le travail assidu et pénible auquel je vais être condamné jusqu’à la fin d’août, je vous écrirai souvent et longuement puisque vous le permettez; et vous? 0. |

» J.-B. MATHIEU

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