LE PAUVRE MATHIEU
Cette lettre alla droit au cœur de M. de Chaleïlles. Il se sentit touché jusqu'aux larmes des sentiments pleins d’affection et de confiance dont elle témoignait,
et il s'accusa de ne les avoir pas toujours mérités
dans ces derniers temps. E’examen rapide mais sincère qu'il fit de sa conscience lui démontra qu’il avait des torts graves à se reprocher, torts dont il ne savait pas trop lui-même la cause ni l’origine, et que, pour cette raison mème, il considérait comme moins pardonnable. Un moment il songea à s’accuser devant Mathieu; mais que pourrait-il lui dire pour expliquer son silence et le mouvement injuste qui l'avait occasionné? Mieux valait se taire et réserver l'explication pour plus tard, quand il aurait lui-même vu clair dans son cœur. C'est ce qu’il fit. Cependant il ne pouvait laisser cette dernière lettre sans réponse; elle était trop pressante et lui imposait un devoir trop impérieux. D'ailleurs, il avait sur-le-champ pris son parti; il était résolu de partir, de retourner à Paris, d'accéder en un mot à tout ce qui lui était demandé. D'où vient même que cette résolution, dès qu'il l’eut prise, causa un soulagement singulier? D'où vient qu’il fut moins inquiet, moins préoccupé, moins soucieux ? Je laisse au lecteur le soin de débrouiller cette énigme ; pour moi je n’en ai pas encore trouvé le mot, ou bien, si je l’ai trouvé, je ne veux pas le dire.
M. de Chaleilles s’empressa donc de répondre la lettre suivante. Elle est courte, mais elle est de celles qu’on peut appeler bonnes.
« Le Caire, 10 octobre.
» Je serai à Paris presque en même temps que ma lettre, mon cher ami; cependant je vous l'écris tout de mème, ne fût-ce que pour soulager mon cœur. IL
n'y a rien de trop excessif dans votre amitié, puisque moi-même je ressens tout ce que vous éprouvez. Allez, il faut que je vous aime bien pour céder à vos instances. Ce n'est pas que je trouve grand charme à prolonger mon séjour dans ce maudit pays, qui n’est vraiment beau qu’en peinture ; mais je croyais accomplir un rigide devoir en me tenant éloigné de la France et en cherchant des distractions dans une contrée qui, à tort ou à raison, a la réputation d’en donner beaucoup au voyageur. Aujourd’hui que tout est bonheur pour vous, je ne vois pas ce qui pourrait raisonnablement me tenir si loin de ma patrie. D'ailleurs, vous croyez avoir besoin de moi, et ce prétexte suffit pour me déterminer à vous rejoindre. Il me sera peut-être doux de penser que je suis encore pour quelque chose dans votre bonheur, et cela me rendra, je l'espère, un peu de ma gaieté et de mon insouciance, que je perdais. Vous avez raison, il ne faut pas retarder d’un jour votre union avec mademoiselle Villeneuve. Sans doute, vous le dites vous-même, elle ne ressemble pas aux autres femmes; mais il ne faut pas tenter le sort, et profiter de.ses caprices est toujours le plus sage et le plus sûr.
» Vous n’avez pas besoin de mes compliments sur vos succès et sur votre nouvelle fortune ; mais je vous saurai gré de croire que j'en ai éprouvé une joie aussi vive que vous-même. M. X..…. est-il donc le meilleur des hommes ? Il était digne d'être pour vous plus qu'un/père adoptif.
» J'ai écrit, il y a quelques semaines, à mademoiselle Villeneuve. N’en soyez pas jaloux. Elle a dû vous montrer ma lettre. — Vous ne me dites rien de Valdroche. Je m'intéresse à ce pauvre diable depuis que je le sais malheureux. Je ne sais quelle sympathie me rapproche depuis quelque temps de tous ceux qui souffrent. Il aura son chibouc; mais je lui réserve mieux encore, et s’il veut m'accompagner l’an prochain, nous irons ensemble vous voir à Rome. Que pensez-vous du projet?
» CHALEILLES. »
Comme Alfred l'avait bien prévu, mademoiselle Villeneuve avait communiqué sa lettre à Mathieu. Celui-ci l'avait relue plusieurs fois, puis il était tombé dans une préoccupation singulière, et il fut rêveur un jour durant. Le lendemain, il n’y pensait plus. Sans doute, la nuit avait porté conseil. Mais lorsqu'il reçut la dernière lettre de M. de Chaleilles, sa préoccupation lui revint plus vive, et sur son front soucieux on put lire la tristeste d'autrefois. Marie ne savait à quoi l'attribuer, et se serait bien gardée de lui en demander la cause. Elle était sûre de n'avoir rien fait pour la provoquer. Si Mathieu avait de son côté des contrariétés personnelles, c'était à lui qu’en appartenait le
secret. Tout au plus madame Villeneuve pouvait-elle en solliciter la confidence. Mais pour cela il eût fallu que madame Villeneuve eût fait les mêmes observations que sa fille, car celle-ci était déterminée à ne point lui faire part des siennes. Résolue à épouser Mathieu, elle aurait craint de paraître revenir sur son engagement et chercher des biais qui s’alliaient mal avec la délicatesse de son caractère.
Mathieu ne fut donc point interrogé, et il garda par devers lui la pensée qui l’importunait. Cette pensée était celle-ci :
— Est-ce que M. de Chaleilles aimerait mademoiselle Villeneuve?
A peine se fut-il posé cette question, qu'il se donna l'obligation de la résoudre par tous les moyens pos- Sibles, excepté par ceux de la ruse et de la surprise qui répugnaient à son caractère. M. de Chaleilles allait arriver à Paris ; il serait possible de l’interroger franchement et de savoir de lui-même l’état de son cœur. C'était le projet qui convenait le mieux à la nature de Mathieu. |
Trois jours après, M. de Chaleilles arriva. Sa première visite fut pour l'artiste. Mais pouvait-on, dans une première entrevue, parler d'autre chose que d'amitié? Il y eut un mutuel épanchement d’affection, et les deux amis se trouvèrent trop heureux pour qu'il leur vint à l'esprit de troubler ce bonheur par des questions indiscrètes ou par des conf-
dences pénibles. D'ailleurs, M. de Chaleilles semblait 5 18,
joyeux, et bien que ses traits fussent amaigris, le hâle des pays chauds prêtait à son visage un air de santé et de force qui rassura presque complétement Mathieu.
Les deux amis se rendirent ensemble chez les Villeneuve. La mère et la fille étaient seules à la maison.
Lorsqu'elle entendit le pas de M. de Chaleilles, Marie le reconnut et trembla; mais elle eut le temps de se remettre. Alfred entra; elle se leva à demi, en s'appuyant sur le-bras de son fauteuil, et le salua avec un embarras plein de grâce et les yeux baissés ; puis elle tendit en souriant la main à Mathieu. Celui-ci la prit, mais il n’osa y appliquer ses lèvres, ce qu'il avait pourtant l'habitude de faire depuis un mois. Mais il pensa que si M. de Chaleilles aimait Marie, il souffrirait à la vue de cette privauté galante ; et pour rien au monde il n’eût voulu le faire souffrir.
L'entretien de part et d’autre fut pénible, embarrassé. Madame Villeneuve, qui éprouvait cette gène comme les autres, mais qui était mieux faite aux diffcultés de la vie, puisqu'elle les pratiquait depuis plus longtemps, madame Villeneuve interrogea Alfred sur ses voyages ; Alfred n'avait rien vu, ou, s’il avait vu, il avait mal observé ; et il fut bien empêché de sortir des lieux communs au service des voyageurs qui voyagent au coin de leur feu.
On retint M. de Chaleilles à diner. Mathieu ne pou-
PAUVRE MATHIEU . 215 vait en être, et l’eût-il pu, qu'il se fût bien gardé derester. Il sentait que les deux jeunes gens avaient quelque chose à se dire. Alfred, en effet, se rapprocha de Marie, et il put causer avec elle pendant que madame Villeneuve, avec ou sans préméditation, vaquait çà et là aux soins du ménage.
— Vous allez être heureuse, dit M. de Chaleilles ; Mathieu est un noble cœur.
— Oui, répondit la jeune fille, bien noble et bien bon surtout. Mais vous, poursuivit-elle en tremblant, ne suivrez-vous pas l'exemple que votre sœur (elle appuya sur ce mot), que votre sœur vous donne ?
— Ma sœur! Oui, en effet, je devrais peut-être. Vous avez raison, j'y penserai plus tard,
— Plus tard, non; il vaudrait mieux y penser tout de suite.
— Mais je ne connais personne...
— Avez-vous seulement cherché? Dans votre position, connu comme vous l’êtes, vous trouverez aisément dans votre monde une riche héritière, belle et digne de vous. À
— Que m'importe qu'elle soit riche, que m'importe qu’elle soit belle, pourvu que je l'aime! Mais il est inutile que je cherche, je suis sûr d'avance que je ne trouverai pas. à
— Qu'en savez-vous ?
— Je n’en sais rien, en effet, et pourtant je suis certain que ce que je vous dis est vrai. Et puis je ne me sens pas en bonnes dispositions pour me marier :
216 PAUVRE MATHIEU j'ai l'humeur détestable depuis quelque temps; j'ai besoin de distractions, je veux les prendre.
— Une femme bonne et douce, qui vous sourirait aux heures mauvaises et qui occuperait vos loisirs, serait pour vous la meilleure source de distraction.
— Oui, mais si j'allais la prendre en haine! si, au lieu de me réjouir à son aspect, sa vue allait me devenir insupportable, odieuse?
— Que dites-vous là? vous, haïr! vous, détester!
— Je vous dis que cela arriverait infailliblement, si j'avais le malheur d’épouser une femme que je n'aime pas, et c'est ce que je veux éviter en restant garçon le plus longtemps possible.
— Vous, autrefois si bon, vous êtes donc bien changé?
— Oui, je suis bien changé... Est-ce que tout le monde ne change pas? dit-il avec un accent d’amertume. |
La jeune fille sentit le reproche et frissonna de la tête aux pieds.
M. de Chaleilles s’en aperçut, et, dans la bonté de son cœur, il craignit de l'avoir blessée. Il reprit d’une voix douce et caressante :
— Mais on a quelquefois de bonnes raisons pour changer, et toutes les métamorphoses ne sont pas également dignes de blâme.
Si les précédentes paroles de M. de Chaleilles avaient frappé Marie comme une injustice, celles-ci l'atteignirent comme une douleur. Elle mit les mains
devant ses yeux, et se demande s’il était vrai que son cœur eût changé; puis elle s’étonna que M. de Chaleilles Jui en fît en quelque façon un reproche. De quel droit, lui qui, se sachant aimé, était parti? La pauvre enfant n’y comprenait rien; mais Alfred y comprenait-il davantage ?
Pendant qu'elle faisait ces réflexions, le jeune homme la regardait avec émotion; à travers le voile de ses mains, il voyait le visage de la jeune fille, et sur ce visage il cherchait à lire ce qui se passait au fond de son cœur. Elle allait épouser Mathieu ; mais était-il bien sûr qu'elle l’aimât? Cette pensée traversa comme un éclair l'esprit d'Alfred; mais elle ne s’y arrêta pas. H sentit toutefois que cette entrevue, si elle se prolongeait, pouvait devenir périlleuse et pour la jeune fille et pour lui-même. Il voulut se lever ; quelle main invisible le retint assis? Il voulut parler ; quel doigt de plomb se posa sur ses lèvres ? Le silence se prolongeait, silence mille fois plus éloquent et mille fois plus dangereux aussi que toutes les paroles du monde. Si Marie aimait encore Alfred, n’était-il pas évident qu’Alfred- aimait Marie?
M. de Chaleilles fit un effort surhumain pour triom- pher de l’émotion qu'il sentait l’envahir et l’étreindre. Il tenta de faire appel à sa vieille insouciance et d’appeler à son secours sa gaieté d'autrefois.
— Ma chère Marie, dit-il en prenant familièrement la main de la jeune fille, je vous ai fait de la peine? Pardonnez-moi. Ne suis-je pas excusable? Je viens
de passer six mois loin de la civilisation, au milieu du désert et parmi les Arabes; j'ai pris un peu de leurs brutales habitudes. Croyez-moi, je ne vous reproche rien; vous avez bien fait, vous faites bien, et c’est moi qui suis un fou, après avoir été un sot.
Le ton léger en apparence qu'avait pris M. de Chaleilles n’en imposa pas à mademoiselle Villeneuve. Ces paroles en disaient trop pour qu’elle ne comprit pas, même ce qu'elies prétendaient dissimuler. Son regard s’attacha sur le jeune homme avec une indicible expression de mélancolie.
— Alors, dit-elle, pourquoi êtes-vous revenu ?
— Vous l'avez exigé.
— J'ai eu tort; j'ai cru à un miracle qui ne s’est pas réalisé. Mais vous qui aviez toute la prudence et toute la liberté d'esprit que je croyais avoir et que je n'ai pas eues, pourquoi avez-vous obéi à un pareil caprice ?
— Croyez-vous donc à cette liberté et à cette prudence dont vous parlez? J'aurais voulu ne pas vous revoir, et je me sentais moins malheureux rien qu’à la pensée que je vous reverrais.
— Alors, pourquoi êtes-vous parti?
— Triste question, à laquelle je ne puis rien répondre.
— Ce qui est fait est fait, et n'est plus à refaire, murmura tristement la jeune fille. J'ai promis lorsque je me croyais forte ; je tiendrai ma parole.
— Marie, voulez-vous que je reparte demain?
— Demain, non; ne laissez pas croire à Mathieu que vous me fuyez, encore moins qu'après avoir désiré votre présence j'aie pu exiger de nouveau votre éloignement.
— Savez-vous à quel supplice vous me condamnez?
— Serez-vous donc la seule victime?
— Ah! pourquoi avez-vous engagé votre foi? Qui donc vous poussait à cette immolation ?
— Alfred, c'est vous qui me le demandez!
— Vous l’aimez, pourtant?
— Oui... je l'aime, fit la jeune fille avec effort et en posant la main sur son cœur; je veux l’aimer toujours.
M. de Chaleilles brisa la canne qu’il tenait entre ses mains.
— Que faites-vous? Un mouvement de colère!
s’écria Marie avec effroi.
— Non, mademoiselle, répondit froidement le jeune homme, une maladresse.
Marie attacha sur M. de Chaleilles un regard triste et désolé. |
— Ne seriez-vous plus cet ami dévoué, cet excellent cœur d'autrefois? dit-elle d’un accent douloureux.
— Non, je ne le suis plus! s’écria-t-il. Je me sens cruel, je me sens méchant, parce que je souffre.
— Alfred, s’il est vrai que vous souffriez aujourd’hui, vous comprendrez ce que j'ai souffert aussi, et ma résignation vous sera un exemple.
— La résignation, il est facile d'en parler à qui n'aime pas, à qui n’a jamais aimé.
Un éclair de joie illumina les traits de la jeune fille, mais ce ne fut qu’un éclair, et son visage, un moment radieux, reprit aussitôt son expression mélancolique.
— Vous êtes injuste, et vous le savez bien, dit-elle simplement, Je ne suis pas habituée à feindre et j'ai horreur du mensonge; vous pouvez me refuser toute autre qualité, mais vous, Alfred, vous ne pouvez me dénier celle-là. Oui, je vous ai aimé, longtemps sans le savoir et longtemps aussi le sachant. Sitôt que je pus lire clairement dans mon cœur, j’eus peur de la place que vous y occupiez, et j'ai lutté, non pour vous en arracher, c’eût été une autre faute, mais pour vous mesurer le terrain que vous envahissiez. Je luttai en vain, et il me fallut tomber à vos pieds pour vous demander grâce, pour implorer votre secours contre moi-même... Votre absence m’apporta quelque soulagement; Mathieu devint votre ami, et j’appris à mieux le connaître. Mon devoir m'était tracé : la pauvre fille ne pouvait prétendre à l’homme de son choix, parce que cet homme était trop riche et qu’il appartenait à un rang trop élevé pour elle.
— Deviez-vous croire que ce fût un obstacle?
— Jele crus, et vous fûtes de moitié dans cette croyance. A force d'étudier un rôle, l'acteur finit, dit-on, par s'identifier avec son personnage. Je m'étudiai à aimer M. Mathieu ; nul ne me paraissait plus digne d'affection ; et je crus que l'heure était venue de m'avouer que je deviendrais sa femme sans répu-
gnance. Et aujourd'hui, dites, que voulez-vous donc que je fasse ?
— J'ai méconnu et votre cœur et le mien, répondit gravement M. de Chaleilles; c’est à moi d’en porter la peine. Je vous aimais, et je n’en savais rien. Oubliez cette conversation qui ne pourrait vous rappeler que de mauvais souvenirs, comme je vais m'efforcer moimême d'oublier ce que cette suprême entrevue m'a révélé. Ma présence ne doit être une cause de trouble ni dans votre cœur, ni dans cette maison. Vous ne me reverrez plus qu'avec Mathieu, mon ami, l’homme que vous devez rendre heureux, car lui n’a jamais cessé dele mériter. Après votre mariage, je reprendrai mon bâton de voyageur, et cette fois je ne reviendrai près de vous que lorsque vous m'appellerez.
— Non, Alfred, je pourrais me tromper encore; si je vous appelais, ne venez pas.
— Mon Dieu! s’écria le jeune homme avec élan, vous m’aimez donc toujours ?
— Qu'importe! murmura la jeune fille; puisque ni vous ni moi ne devons plus le savoir. .
Là s’arrèta, pour ce jour-là, l'entretien; car le dîner fut servi, et le soir il vint du monde, Mathieu entre autres, qui observait en silence la contrainte de la jeune fille et la réserve de son ami.
— ]l faut que je découvre ce qui se passe au fond de ces deux cœurs, se dit-il.
La difficulté était d'aborder la question. S'il allait
droit à M. de Chaleilles, il pouvait l’offenser, et rien
299 PAUVRE MATHIEU n’était plus éloigné de ses intentions; s’il attendait sa découverte du hasard ou de l’occasion, elle pouvait très-bien lui échapper toujours. Il connaissait la loyauté de son ami, sa générosité, son extrême délicatesse, et il était certain qu’il renfermerait soigneusement un pareil secret dans son sein.
Cependant, en sortant de chez les Villeneuve et au moment de se séparer, il lui prit le bras, l’entraîna à pied jusqu'à la rue de Vaugirard, et lui dit :
— Avez-vous toujours vos intentions de voyage?
— Plus que jamais.
— Et comptez-vous emmener Valdroche?
— Je ne sais; peut-être bien; c’est un joyeux compagnon,; il me distraira.
— Valdroche n'est plus un joyeux compagnon, il est triste et morose... comme vous.
— Suis-je donc si morose et si triste? dit Alfred en essayant de sourire.
— Vous l’êtes plus profondément et plus sérieusement encore que lui. Et pourtant il a failli se tuer.
— Est-ce que vous me supposeriez, par pas, des intentions de suicide?
— Non, une pareille pensée ne peut venir à propos de M. de Chaleilles ; vous êtes assez fort pour vivre, même en souffrant beaucoup.
— Je vous remercie de cette bonne opinion que vous avez de moi, mon ami; mais la vie ne me semble. pas encore un si pénible fardeau. |
— Peut-être pas encore aujourd'hui, mon ami, mais demain, mais dans quinze jours.
En parlant ainsi Mathieu avait arrêté M. de Chaleilles sous un bec de gaz et lui avait pris les deux mains qu'il serrait avec émotion.
— Bah! fit Alfred pour donner le change à son ami, dans quinze jours vous serez heureux, et je le serai aussi.
— Vous! dit Mathieu.
— Sans doute. Pourquoi ne le serais-je pas ? n’êtesvous pas mon ami ?
— Oui, répondit l'artiste, je suis votre ami, et vous êtes le plus généreux des hommes.
— Mais non, je vous assure que je ne suis pas généreux; je suis au contraire un grand égoïste; je jouis tout simplement du bonheur d’autrui. N'est-ce rien, croyez-vous, que de pouvoir se dire : « Mon ami est heureux ? »
— Oui, on se dit cela, et l’on a la mort dans l'âme. À
— Mathieu, je ne sais ce que vous avez, ce soir; mais toutes vos pensées sont bien tristes.
ee Oui, elles sont tristes ! s’écria-t-il avec explosion et jetant de côté toute diplomatie inutile, oui, elles sont tristes, car je vois l’homme que j'aime en proie à la plus amère douleur. Ne cherchez pas à le nier: vous avez l'âme navrée, vous souffrez d’un mal terrible et que je connais bien; vous aimez, et par amitié vous étouffez votre amour, vous immolez votre cœur,
vous vous condamnez au malheur. Et vous croyez que je vous laisserai faire ? Non, je serais indigne de votre amitié, de votre estime...
M. de Chaleilles voulut parler.
— Non, je ne vous écoute point, poursuivit l'artiste avec feu; je sais d'avance tout ce que vous pourriez me dire, et je ne veux pas vous écouter. Embrassonsnous ! Adieu, adieu ! Oubliez que je vis encore et faites comme si je ne vivais plus.
Mathieu s'était jeté au cou d'Alfred et l’étreignait à l'étouffer. En vain celui-ci tenta de le retenir, l'artiste lui échappa des mains et disparut.
Se mettre à sa recherche, combattre ses résolutions, fut la première pensée de M. de Chaleilles. Il se fit donc conduire à la demeure de l'artiste. Là, il apprit avec surprise que, dans la soirée, un commissionnaire était venu prendre ses effets et payer son loyer. A l'atelier de la rue de l'Ouest, même réponse.
M. de Chaleilles rentra à son hôtel, brisé, abattu et dévoré d'inquiétude. Il s’accusait d’un malheur qu'il appréhendait et auquel pourtant il se refusait de croire. Toute la nuit se passa pour lui dans de mortelles angoisses, et le jour à peine venu, il courut à la préfecture de police pour mettre tous les Jimiers à la recherche de son ami. A peine eut-il prononcé le . nom de Mathieu, que le furet auquel il s’adressait lui répondit :
— M. Mathieu, artiste peintre! Il a passé la nuit à l'hôtel Racine et il a dû partir ce matin à six
heures pour la ville de D... ; sa place était retenue à la diligence.
Cette ville était celle qu'habitait le protecteur de Mathieu. Alfred forma aussitôt le projet de l’y poursuivre.
Dans ce temps-là, il n’y avait encore que fort peu de chemins de fer en France, et les communications, si elles étaient moins rapides, étaient aussi moins fréquentes. Pour se rendre à D..., M. de Chaleilles avait le choix entre irois moyens de transport : la diligence qu'avait prise Mathieu le matin, la malle-poste qui partait à six heures du soir, ou enfin une chaise de poste particulière, ce qui était le moyen le plus commode, le plus sûr et le plus prompt. Inutile d'ajouter qu'Alfred s’y arrêta. Mais encore fallait-il faire sortir la chaise de la remise, graisser les roues, commander les chevaux. Deux heures au moins devaient se passer avant son départ, et dans les grandes circonstances de la vie, deux heures sont un siècle. Il voulut employer ce siècle à courir chez les Villeneuve où sans doute, avant de partir, Mathieu avait laissé quelque trace de son passage.
Il trouva, en effet, la famille tout en émoi.On venait de recevoir la lettre suivante de Mathieu, adressée à madame Villeneuve :
« Madame,
» Je m'étais trop flatté en concevant l’espoir d’être un jour assez aimé de mademoiselle votre fille pour devenir son époux; je m'étais trop pressé en sollicitant sa main, que le ciel réservait à quelqu'un plus digne que moi. Je veux, en vous remerciant de toutes les bontés que vous avez eues pour moi, vous donner une preuve de ma reconnaissance en vous découvrant un secret dont vous ne savez que la moitié : Mademoiselle Marie aime M. de Chaleilles, vous ne l’ignorez pas; mais M. de Chaleilles aime mademoiselle Marie, et voilà ce que sans doute je vous apprends. Lorsque Alfred partit pour l'Égypte, il croyait accomplir un devoir, il consommait un sacrifice. Combien lui a-t-il fallu de temps pour souffrir du mal dont il avait emporté le germe? Je l’ignore, mais je sais bien qu’en lui écrivant de venir j'avais déjà un vague pressentiment de la vérité. Quand je lus sa réponse, mes pressentiments devinrent des craintes; le jour de son arrivée, ces craintes furent une certitude. En face de cette certitude, ma conduite future me parut nettement tracée : Nous étions trois; lequel valait le mieux de consommer le malheur de deux d’entre nous en épousant votre fille, ou de n’en affliger qu’un seul en la laissant épouser à M. de Chaleilles ? Je ne
pouvais hésiter, je résolus de partir, et je pars. Mon lot est encore bien beau, puisqu'il m'aura été donné de n'être pas étranger tout à fait au bonheur des deux personnes que j'aime le plus au monde, et j’'emporte une bien douce consolation pour mes peines, celle que met au cœur de l’homme l’accomplissement d’une bonne action. Pardonnez-moi de m'en enorgueillir, mais j'éprouve, dans mon sacrifice, le plus grand qui me sera jamais imposé par la conscience, un doux sentiment de fierté qui m'inspire de la force et me communique une sorte d'enthousiasme. Je ne savais pas, avant ce jour, tout ce qu’il y a d'ivresse à s’immoler. Que cette pensée console Alfred de la douleur qu'il éprouvera en me sachant malheureux pour lui; qu'elle arrête ses pas au moment où il apprendra mon départ, car je le connais assez pour savoir qu’il voudra me suivre, s’immoler à son tour... Il avait déjà donné l'exemple, je n’ai fait que marcher sur ses traces. Pourquoi aurait-il eu seul le privilége de la générosité ? Ma résolution a été prise en toute liberté et avec tout le calme qu’elle méritait. Aussi est-elle irrévocable.
» Et vous, mademoiselle, voulez-vous me permettre de m'incliner encore une fois devant vous ? Vous avez daigné abaisser sur moi votre regard, vous m'avez encouragé lorsque je succombais, vous m'avez souri lorsque je pleurais ; par vous, je suis devenu quelque chose lorsque je n'étais rien; par vous, j'ai conquis une place presque glorieuse déjà. Je vous dois tout,
mm ES
et je serais bien ingrat si je ne vous en remerciais à genoux; si, pouvant vous rendre le bonheur qu’un instant j'ai vu luire à mes yeux, je tenais la main fermée. Vous me pardonnerez d’avoir hésité si longtemps lorsque Alfred vous aura dit combien vous lui êles chère, et quand vous saurez à quel point il vous aime, vous comprendrez pourquoi j'ai mis tant d’importunité peut-être à vous aimer. Ne vous affligez pas non plus sur mon sort; les trois mois d’espérances qui viennent de s’écouler m'ont payé et au delà de toutes mes peines passées et de ioutes mes tristesses à venir. Avoir, pendant trois mois, compté pour ainsi dire les pulsations de voire cœur, tenu mes regards attachés sur les vôtres, senti trembler ma main en touchant votre main, savouré près de vous toutes les délices qu’éprouve une âme qui pour la première fois se sent aimer, ce sont là des biens qui suffisent à effacer toutes les larmes et à cicatriser toutes les plaies; ce sont là, pour la mémoire, de ces empreintes durables qui deviennent, avecle temps, nos plus doux et nos meilleurs souvenirs. Enfin, permettez-moi de croire qu'en m'éloignant de vous je n’ai pas encore tout perdu et qu’il restera toujours dans votre cœur une petite place pour celui qui vous a tant aimée ; un bon souvenir pour le pauvre Mathieu.
» De Rome, où je serai bientôt, je veux vous écrire à tous, à vous, madame, pour vous raconter mes travaux, auxquels vous daignez depuis longtemps vous intéresser ; à vous, Alfred, pour vous demander.
de me prendre pour le confident de votre bonheur; à vous enfin, mademoiselle, pour être l’un des premiers à vous saluer du nom nouveau que vous allez porter. Vous jetterez deux lignes de votre main dans la lettre de M. de Chaleilles, et le pauvre Mathieu s’estimera le plus heureux des hommes.
» J.-B. MATHIEU
Cette lettre, écrite avec une visible intention de dissimuler le désespoir de son auteur, fit une vive impression sur la famille tout entière lorsque la mère, après l’avoir lue tout bas, en fit une seconde lecture à haute voix, lecture souvent interrompue par des soupirs et par des sanglots. Marie, assise dans un coin, tenait son visage caché dans ses mains; elle se demandait pourquoi elle n’avait pas mieux aimé l’homme qui l’aimait tant, pourquoi elle était destinée à faire le malheur d’un être à qui elle était si chère. Elle se dit qu’il devait y avoir certainement une autre vie où se réparaient les erreurs et les injustices de celle-ci. Quant à M. Villeneuve, assis, les deux mains sur ses genoux, le cou tendu, l'œil humide, il écoutait avec attendrissement, et oubliait de presser dans ses doigts sa chère tabatière.
Quand Alfred parut, la lettre avait déjà produit son premier effet; mais les yeux rougis par les larmes, les attitudes désolées et les bouches muettes disaient assez qu'il s'était passé quelque chose.
— Eh bien, dit-il en entrant d’un air effaré, savezvous ce qu'est devenu ce pauvre Mathieu?
Pour toute réponse, madame Villeneuve lui présenta la lettre. Il la parcourut rapidement du regard, et, sans rien dire, il reprit son chapeau et se précipita vers la porte.
— Où allez-vous? demanda un homme noir qui soudain apparut sur le seuil.
On reconnut M. X..., le protecteur de Mathieu.
— Que vous importe? s’écria vivement Alfred.
— Il m'importe beaucoup.
Puis se tournant vers madame Villeneuve :
— Je m'étais engagé, dit-il, à ne revenir que le vingt-cinq avril; excusez-moi de devancer cette époque; mais les choses ont marché plus vite que nous ne l’avions supposé.
— Et Mathieu, où est-il? interrompit Alfred avec feu. L'avez-vous vu? Savez-vous ce qu'il est devenu ?
— Je l'ai vu, je sais ce qu'il est devenu, répondit méthodiquement le magistrat; il est parti.
— Je ne veux pas, je n’entends pas.
— Que prétendez-vous faire ?
— L'aller.chercher, le ramener...
— C'est inutile, il ne reviendra pas.
— Qui sait? Je le supplierai….
— Et moi, je le lui défendrais. Que chacun suive sa voie; la sienne n’est pas ici, elle est à Rome, et c’est pour l’avoir méconnue qu’il a tant souffert. Voudriezvous lui faire recommencer cette voie douloureuse?
Alfred baissa la tête et ne répondit pas. Le magistrat reprit en se tournant derechef vers madame Villeneuve :
— Je vous remercie, madame, des bontés que vous avez eues pour mon fils adoptif. Dans toute cette triste affaire, vous avez été pour lui presque une mère, - et votre loyauté ne s’est pas démentie un seul instant. Puis-je en dire autant de tous ceux qui ont FRE un rôle dans cette histoire?
Le président, en prononçant ces paroles, lançait un regard sévère à la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et son front devint pâle. Mais elle avait la conscience d’avoir fait tout ce qu’elle avait pu. Elle releva la tête avec fierté et répondit simplement, mais d'un ton ferme :
— Si M. Mathieu était ici, il me défendrait.
Le magistrat s’approcha d'elle, et lui prenant la main :
— Mademoiselle, dit-il, vous n’avez pas besoin d'être défendue, puisque vous êtes pardonnée; mais vous ne savez pas l'étendue du mal que vous avez fait. À l'avenir, ne promettez jamais que ce que vous pouvez tenir.
— Dites un mot, répondit Ja jeune fille, et ma vie lui appartient.
Alfred, pendant ce temps, s'était rapproché du groupe. Le magistrat jeta tour à tour un regard sur les deux jeunes gens, et, comme s’il n’eût pas entendu les paroles de la jeune fille :
— Où avais-je l'esprit, et à quoi me servait mon expérience, murmura-t-il en manière de réflexion, pour croire que le lierre allait ainsi se détacher de l’ormeau ?
Puis il disparut brusquement en s’écriant :
— Allons rejoindre mon pauvre Mathieu.
Le silence plana encore un instant dans la maison, comme le calme qui se fait après un orage; et ainsi qu'on entend ensuite les oiseaux reprendre leurs chants interrompus, on entendit s’élever la voix d’Alfred, timide d’abord et peu à peu plus sonore et plus ardente.
Il demandait à madame Villeneuve la main de sa fille.
— C'est à elle.de vous répondre, dit la mère d'un ton moitié contraint et moitié joyeux.
Le jeune homme mit son genou en terre devant mademoiselle Villeneuve.
— Marie! dit-il.
La jeune fille fit au jeune homme un beau collier de ses bras et lui dit tout bas :
— Je vous aime.
— Pauvre Mathieu! ne put s'empêcher de penser M. de Chaleilles.
— Alfred, reprit la jeune fille, ne le plaignons pas : il valait mieux que nous.
Là