ALFRED
Et cette lettre fut adressée à mademoiselle Villeneuve, et cette lettre partit, En route, elle se croisa avec cette autre de Mathieu.
MATHIEU A M. DE CHALEILLES.
« Paris, 15 septembre.
» Qu'’êtes-vous devenu, mon ami? Pourquoi ne me répondez-vous pas? Tous les bonheurs m'arrivent, et il faut que la joie qu’ils m’apportent soit compromise par cette pensée que vous êtes peut-être malade, ou, ce qui m'afflige encore davantage, que vous êtes peutêtre mécontent de moi. Je m'inquiète, je m'irrite, je me désespère. Sachez-le donc, il n’est pas de bonheur véritable pour moi si vous ne le partagez. Vous avez voulu mon amitié, vous l’avez tout entière, absolue, presque exigeante ; vous m'avez gâté, subissez-en les conséquences. Je vous aime, et je veux que vous m'aimiez assez à votre tour pour croire à la douleur profonde que j'éprouve de ne pas recevoir de vos nouvelles. Par moments je m'imagine que vous m'en voulez de quelque chose que je ne sais pas, que je ne comprends pas. Est-ce intuition du cœur? est-ce erreur de l'imagination? Je l’ignore; mais toujours est-il que je souffre de votre silence et que j’en souffre
beaucoup. De grâce, si vous avez des reproches à me faire, faites-les-moi, et bien durs, et bien cruels; si vous avez un sacrifice à me demander, demandez-le- . moi; même celui de mon amour, je suis prêt à vous le faire, s’il vous prenait jamais fantaisie de regretter le vôtre. Jugez par là de mon affection pour vous et prenez pitié des souffrances que vous causez.
» Je ne suis pas seul, d’ailleurs, à souffrir ici. On me savait en correspondance avec vous, on me demandait souvent de vos nouvelles, tout naturellement, comme on s’informe des amis absents, de ceux qui vont et qui doivent revenir. Aujourd'hui, quand on m'interroge, je suis obligé de rester muet; ce silence inquiète, et j'ai ainsi double fardeau à porter : mes inquiétudes et celles des autres. Faites-les cesser en m'écrivant; faites mieux encore, venez vous-même ; vous vous êtes promis à moi pour le jour de mon bonheur; venez donc, car ce jour approche.
» Oui, mon ami, tous les obstacles sont levés, toutes les hésitations ont cessé. Marie a consenti, Marie sera ma femme, elle le sera tout de suite... si vous le voulez. Et il faut que vous le vouliez, mon ami, car malgré toutes mes négligences, malgré toute ma paresse, je partirai bientôt pour Rome : j'ai obtenu le premier grand prix. Si notre union n’était pas conclue avant mon départ, il me faudrait attendre encore un an, la famille Villeneuve ne pouvant pas aller en Italie. Remettre à un an son bonheur, n'est-ce pas bien téméraire? Et cette union ne peut pourtant pas se faire sans
vous; Marie en a posé la condition; je n’aurais eu garde de la discuter; ç’aurait été lui faire injure et me priver®&l'un nouveau bonheur que j'espère. Quand vous recevrez cette lettre, où que vous soyez, faites donc vos malles et revenez vite. On a de vous un besoin absolu ici; dites-vous bien que sans vous rien n’est fait, rien ne se fera; vous tenez le fil de mon bonheur, si vous. l’allongez trop il pourrait se rompre. A bientôt donc, car vous viendrez, j'en suis sûr.
» Ne me gardez pas rancune d’avoir trompé toutes vos prévisions : si j'ai le grand prix c’est bien sans le vouloir, si je devance de six mois le temps que vous m'aviez fixé vous-même pour obtenir le consentement libre de mademoiselle Villeneuve, c'est à vous que je le dois. Mon protecteur n’a pas été le moins étonné de mon double succès ; il ne me croyait pas encore en passe de triompher au concours, et il a paru presque contrarié que j'eusse vaincu, avant l'heure, les résistances de la jeune fille. Pourtant, comme il est la bonté même sous son enveloppe un peu roide, il a quitté le siége de sa Cour, et il est venu, il y a cinq jours, demander derechef et officiellement la main de Marie pour son fils adoptif; car le bon homme m'a adopté ; mon ami, il m’a appelé son fils. Je ne sais ce que ce titre nouveau pour moi peut me valoir dans l’avenir, et je ne veux pas le savoir; mais ce que je sais bien, c’est qu'en entendant M. X... me nommer son fils, j'ai senti mon cœur tressaillir et des larmes couler dans mes yeux; je suis tombé à ses genoux et je lui ai
baisé les mains avec transprot. Mais lui, ému, troublé, me dit avec un son de voix que je ne lui connaissais pas encore :
» — Mon ami, mon fils, dans mes bras.
» Je m'y précipitai et nous restûmes longtemps liés - dans cette étreinte :
» Un père! mon ami, j'ai un père! Je puis prononcer ce nom chéri que je disais seulement dans mes prières et que j'invoquais aux jours de souffrance. Et cependant, tant il est vrai que le cœur humain n’est jamais satisfait, une pensée triste est venue se mêler à toutes mes ivresses. — J'ai un père maintenant, un père adoptif, me disais-je; mais l’autre? Question cruelle que j'ai résolu de ne plus me poser. Serais-je donc assez ingrat envers la Providence pour désirer encore autre chose? J'ai un père, j'ai un ami, je vais avoir une épouse adorée, je réussis dans tout ce que j'entreprends, le succès couronne lous mes éfforts ; jamais plus radieux avenir n’a souri aux rêves dorés d’un jeune homme; que me faut-il de plus?
» Il me faut votre présence, mon ami, votre main loyale pressée dans la mienne, votre sourire bon et joyeux. Et qui désormais oserait encore m'appeler :