‹ Pauvre Mathieu suivi de La ligne et la couleurChapitre 8 sur 9 · PRE · texte numérisé non relu

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Le lendemain, aussitôt qu'il fut levé, Paul se rendit chez Burichon.

L'appartement que celui-ci occupait dans la rue Coquenard était littéralement encombré de tableaux vieux et modernes. Il y en avait sur les murailles, il y en avait au plafond, à droite, à gauche, sur les meubles, sous les meubles et même par terre. On pénétrait à grand’peine dans l'antichambre entre deux lignes de cadres dédorés ; de là on passait au salon, qui présentait l’aspect le plus étrange; faute d'espace pour les suspendre, on avait dressé les toiles les unes contre les autres, comme des livres dans les rayons d'une bibliothèque; au plafond étaient attachées des cordes qui soutenaient une espèce de treillis en bois, sur lequel d’autres toiles étaient empilées, si bien. qu'il eût été impossible à un homme de grande taille de se tenir debout. De meubles, on n’en voyait pas, sauf une chaise, sur laquelle Burichon faisait asseoir ceux qui venaient le visiter.

La chambre à coucher était disposée de la même manière, et toutefois c'était, à cause du lit qui pouvai

servir de siége à deux personnes au moins, la pièce la plus habitable de l'appartement.

Ce fut là que Burichon introduisit Paul ; c'était là aussi qu'il retirait ses plus précieux morceaux.

En entrant dans ce sanctuaire du bric-à-brac, notre jeune amateur avait été saisi à la gorge par un parfum de vieilles toiles qui le fit tressaillir d’aise ; mais, hélas! il eut bientôt la douleur de constater que si l’encens brûlait sur ces autels, le dieu était absent. |

— Je vous ai prié de venir me voir, dit le petit | vieillard, afin de vous initier à tous les secrets de notre belle profession. Vous ne ferez jamais rien avec Guerville; il est mon ami, mais il appartient, il faut l'avouer, à une déplorable école.

— Comment! monsieur, interrompit le jeune homme au comble de l’étonnement, vous parlez ainsi de l’école de David, vous, son élève !

— Son élève, son élève. il ne m'a jamais rien appris, et franchement, bien que j'aie l'air, devant Guerville surtout, d’avoir le plus profond respect pour ce maître, je dois vous avouer, mon jeune ami, qu’au fond j'en fais aujourd’hui fort peu de cas; il est sans valeur dans le commerce. Ah! parlez-moi des vieilles écoles d'Italie et de Flandres, parlez-moi surtout des vénitiens et des hollandais; voilà des peintres! comme c’est franc, comme c’est solide et comme ça se vend bien! Tenez, vous m'avez l’air d’être un amateur distingué et de vous y bien connaître; si vous

voulez, nous allons faire un marché ensemble; vous choisirez dans ma collection tout ce qui vous plaira, je vous le mettrai au plus bas prix possible, et vous me le payerez en copies que je vous ferai faire dans une galerie particulière où il y a les plus belles choses du monde. Hein! qu’en dites-vous ?

On aurait offert à Paul une mine d’or, que la proposition ne lui eût pas semblé plus attrayante ; mais il avait l'instinct d’un amateur et la prudence d’un archéologue; il comprit que si maître Burichon lui faisait une pareille offre, c’est que maître Burichon y voyait son intérêt. Il se tint donc sur ses gardes.

— Volontiers, monsieur, répondit-il, pourvu que les conditions soient acceptables.

— Elles le seront, mon jeune ami, elles le seront.

Et en parlant ainsi, le vieil élève de David cherchait parmi ses toiles celles qu’il offrirait en pâture à l'avidité du jeune homme. Celui-ci suivait tous les mouvements du vieillard avec un sentiment d'inquiète curiosité. |

— Commençons par l'Italie, reprit Burichon en extrayant avec beaucoup de peine une vieille toile noire et crasseuse des profondeurs de ses rayons. Comment trouvez-vous cette Adoration des Bergers? C'est un Bartolomeo Manfredi.

Le prétendu Manfredi était ce que l’on appelle en argot d'atelier une affreuse galette. Burichon eut toutes les peines du monde, -en passant une éponge mouillée sur la toile, à rendre visibles deux ou trois person-

nages accroupis, qui auraient pu représenter aussi bien des animaux que des hommes. Paul fit une moue assez significative pour que maître Burichon se hâtât de faire disparaître le Bartolomeo Manfredi.

— Voici un Bonifazio; c’est de l’école vénitienne, il vous plaira davantage. Je vais vous montrer maintenant un morceau merveilleux; voyez, c’est un Orphée de Jacopo da Ponte, ou du Bassan, comme nous . disons en France.

— Je croyais ce tableau au musée de Madrid ? observa Paul en souriant.

— Ils n’ont là-bas que la copie, répondit Burichon avec un aplomb imperturbable. Au surplus, si vous doutez de son authenticité, en voilà un qu’il vous faudra bien reconnaître pour l’œuvre de Jacopo Robusti, vulgairement connu sous le nom de Tintoret, parce qu'il était fils d’un teinturier. Je vois décidément que les écoles italiennes ne sont pas votre affaire. Voulez-vous voir des tableaux flamands et hollandais ? |

— S'ils ne sont pas plus authentiques que vos véniliens, vous pouvez vous épargner cette peine.

— Parbleu! mon jeune ami, vous êtes connaisseur ; impossible de vous tromper; vous savez votre affaire comme un expert juré. Il y a deux mois j'aurais pu vous offrir un Rembrandt, un vrai Rembrandt, tout à fait authentique; c'était une jeune fille juive, une couronne de fleurs sur la tête; le tableau est connu.

— Je le connais en effet.

— Où donc l’avez-vous vu?

— Chez moi, où il est depuis hier.

— Sans indiscrétion, combien l’avez-vous payé?

— Le prix que vous m'avez donné pour mes dix : copies. |

— Oh! oh! vous êtes mon maître; je l'avais payé douze cents francs et je l'avais vendu quinze cents. Vous voyez qu'avec vous, je mets cartes sur table.

— Je vous remercie de celte confiance, monsieur; soyez certain que je n’en abuserai pas. Mais je m'’aperçois que nous sommes loin de notre point de départ. Puisque vous n’avez rien autre chose à m'offrir que ces imitations. maladroites, je ne vois pas que nous puissions nous entendre.

Et Paul prenait déjà son chapeau pour s’en aller.

— Doucement, jeune homme, fit le petit vieillard en le retenant par le bras, vous êtes toujours prêt à vous envoler. Je n’ai rien aujourd'hui d’assez fin pour votre bec; mais demain, mais dans huit jours j'en puis avoir, et si, vous commenciez toujours quelques copies de bons originaux flamands ou hollandais peu connus, nous nous arrangerions ensuite; Vous savez si je suis de parole.

Paul hésitait; il éprouvait quelque scrupule à rompre aussi ouvertement avec les théories de son oncle. Un mot de Burichon suffit à vaincre ses répugnances.

— Venez avec moi, mon jeune ami, reprit le vieux

brocanteur , je vais vous montrer des richesses dont vous ne soupçonnez même pas l'existence, je vais vous faire voir des hollandais comme vous n’en avez jamais vu. C’est la plus belle collection de ce genre qu'il y ait au monde, et quand vous serez entré dans cette galerie, vous ne voudrez plus en sortir.

En fallait-il davantage pour enflammer une jeune imagination, avide de voir et de connaître, enthousiaste et ardente dans sa passion pour les peintres naturalistes, comme on l’est d'ordinaire à son âge pour les entreprises d'amour.

Tous deux se dirigèrent donc vers ce trésor inestimable qui renfermait de si précieux et de si rares joyaux.

— C'est chez madame Berthaud que nous allons, avait dit Burichon dans l’oreille du jeune homme.

Ce nom de Berthaud avait produit un effet magique. C’est qu’en effet la collection Berthaud passait pour le modèle du genre. La difficulté que l’on éprouvait à Ja visiter, l'espèce de mystère dont elle était environnée lui prêtaient un charme et une valeur toute particulière.

Quand Paul traversa la cour de l'hôtel et qu'il franchit le seuil du vestibule, le cœur lui battait si violemment, qu’on l’eût pris pour un naïf amoureux allant au premier rendez-vous de sa maîtresse.

Les deux visiteurs furent introduits dans le salon.

Riche mobilier, beaux bronzes modernes , chefsd'œuvre de Roqueplan, de Scheffer, de Diaz, de De-

lacroix, rien ne put attirer son attention, ou plutôt la distraire de l’objet de ses pensées et de ses émotions.

La maîtresse de la maison, prévenue dès la veille par M. Burichon, attendait cette visite un peu matinale. Elle ne tarda pas à paraître.

C'était une petite femme vive, alerte, aux lèvres entr’ouvertes, au regard plein de feu. Elle avait dû être jolie, mais des habitudes d'emportement avaient sillonné son front de haut en bas, entre les sourcils, et crispé les deux coins de sa bouche. Elle n’avait guère que quarante ans ; on lui en eût plutôt donné cinquante, en dépit de la couche de peinture artistement étendue sur son visage par une main habile. A la rigueur, elle aurait pu passer pour un bon portrait de famille dans la riche collection qu’en mourant lui avait laissée son mari.

Madame Berthaud s’avança vers Burichon d’une façon qui voulait être digne et le salua d'un simple mouvement de la tête, avec un air de haute protection. Celui-ci répondit en s’inclinant jusqu’à terre.

— Voici, dit-il, madame la baronne, — entre autres fantaisies, madame Berthaud avait eu celle de s’entitrer baronne, — voici le jeune homme dont j'ai eu l'honneur de vous parler.

Madame Berthaud jeta sur Paul un rapide coup d'œil, et lui dit avec le plus charmant sourire qu’elle: put imposer à ses lèvres rebelles :

— Soyez le bienvenu, monsieur... Quel est donc votre nom?

— Paul Dubiez, dit celui-ci.

— M. Burichon m'a parlé de vous en termes si flatteurs, et, à ce que je vois, si bien mérités, que je n'ai pas hésité à lui permettre de vous amener pour vous montrer ma galerie.

— Je vous remercie, madame, de cette précieuse faveur, dit Paul d’une façon tout à fait galante; car je sais qu'elle n’est pas accordée à tout le monde : un pareil privilége m'enorgueillit autant qu’il me rend heureux.

Un second regard et un second sourire de la dame donnèrent à Paul l'espérance d’avoir conquis toute sa bienveillance.

Elle-même voulut faire les honneurs de sa collection.

Une belle galerie, prenant son jour par une coupole en verre dépoli sans solution de continuité, avait été, dans le temps, construite tout exprès pour la recevoir, par feu Mæle baron Berthaud, un baron dont on avait beaucoup entendu parler, mais que personne n'avait jamais vu. Il faut le dire à la louange de l’architecte aussi bien qu’à celle du baron, cette galerie était parfaitement appropriée à son usage. Des panneaux de vieux chène couvraient les murailles et for-maient un repoussoir excellent pour les cadres dorés et pour les peintures ; la grande lumière, tamisée par Ja coupole en verre, était convenablement adoucie quand elle était trop vive, par des stores en toile gris de

lin; des frises, des lambris fort sobres d’ornements cir-

culaient autour de cette vaste pièce; un espace raisonnable séparait entre eux les cadres et donnait à l'œil le temps de se reposer; enfin, un moelleux tapis d’un vert foncé, portant un dessin arabe couleur de feuille morte, formait une heureuse transition entre les deux parois de la galerie. Jamais Paul n'avait vu des tableaux disposés avec plus d’art et dans un meilleur jour,—les salles de la Pinacothèque de Munich ellemême n'offraient pas une meilleure disposition, — jamais non plus il n’avait pénétré dans un sanctuaire en plus parfaite harmonie avec l'esprit de son culte, jamais il n'avait été admis à visiter une collection si complétement selon son cœur. |

Un cri d’admiration et de joie s’échappa de sa poitrine quand il mit le pied dans cette galerie.

C'était un rendez-vous complet, mais presque exclusif de tous les maîtres de l’école de Rembrandt, vulgairement et improprement appelés les pefits flamands, puisqu'ils sont hollandais. Les toiles n’étaient pas nombreuses, mais choisies avec un soin extrème; cinq ou six cadres douteux seulement avaient été relégués à l’extrémité de la galerie avec quelques authentiques, trop faibles pour mériter la place honorable des deux parois. C’étaient d’abord, et pour commencer chronologiquement par les derniers venus, des Guillaume Dietrich, des Joachim Beich, des Van der Werff d’un fini à faire pâlir Bal- . thasar Denner lui-même; une belle chasse de Weenix, digne d’être signée Sneyders ; deux superbes effets de

lumière de Godefroy Van Schalken, un Van Slingelandt à donner de l'envie à Gérard Dov, son maître; trois Gaspard Netscher de toute beauté, une Femme malade, de Van Miéris, l'aîné, plus belle que celle de Munich, des Berghem, des Philippe Wouwermans, une charmante Vieille, de Metzu; cinq chefs-d'œuvre de Gérard Dov, deux Van Ostade, l'aîné; des Teniers, des Brauwer, un Terburg, un Albert Kuyp, des Ficior, des Ferdinand Bol et des Flinck, les plus illustres élèves du maître, et au milieu de tout cela, comme se rattachant à son école, des paysages de Karel Dujardin, de Ruysdael, d'Hobbema, de Both (d'Italie), de Breughel et de tant d’autres, des marines de Van derVelde, de Backhuysen, des animaux deHondekoter, de Jean Fyt, de Paul Potter, enfin des natures mortes, des fleurs, des fruits de Rachel Ruysch et de Van Huysum, père et fils. La collection était complète, rien n'y manquait, pas même les intérieurs d'église de Peter Neefs ; et pour couronner un si bel ensemble, au centre de la galerie, à gauche, une dizaine de Rembrandt choisis parmi les plus beaux que le maître ait laissés; plusieurs portraits admirables, celui de l'amiral Tromp entre autres, un Christ au tombeau, sujet que Rembrandt aimait à traiter, et par dessus tout le Denier de César, magnifique tableau qui, au commencement de ce siècle, fut acheté 8,500 fr., el qui maintenant ne serait pas vendu moins de trente mille francs.

Quand il parvint devant les œuvres de son maître

de prédilection, Paul s'arrêta frappé d’admiration, le visage rayonnant de joie et d'enthousiasme. IL était beau à voir ainsi.

Nous avons oublié de le dire, — mais ce n’est pas un oubli irréparable, — Paul était un beau et grand jeune homme qui touchait à sa vingt-quatrième année. Sa taille était élégante, sa démarche fière, son visage digne de la statuaire antique, encadré dans les boucles de longs cheveux noirs, et rehaussé par de fines moustaches retroussées à la Vélasquez. Mais ses yeux étaient surtout remarquables : bien fendus sous l'arc d’un sourcil purement dessiné, ils avaient tour à tour une vivacité et une douceur inexprimables.

Enfin un reflet de poésie illuminait son front, et lorsqu'il était dans une de ses extases, en face d’un chef-d'œuvre, il semblait que l’auréole du génie éclairât ses traits.

Madame Berthaud et Burichon lui-même ne purent se défendre d’un sentiment de respect à la vue d’un si noble enthousiasme. Bien qu’elle peignît son visage, madame Berthaud n’en avait pas moins l'instinct et la passion des belles choses; mais fut-ce comme un simple objet d'art qu’elle admira en ce moment le profil bardi du jeune homme et la grâce naïve de sa pose inspirée? Nous aurions fort à faire pour élucider complétement cetle question; nous aimons mieux laisser aux faits eux-mêmes le soin de l’éclaircir.

Il y avait longtemps déjà que Paul contemplait les pages immortelles de Rembrandt, et il ne songeait

pas encore à s'arracher à ce spectacle, lorsque Burichon s’approcha de lui, et frappant familièrement sur son épaule :

— Eh bien, mon jeune ami, dit-il, est-ce que vous allez rester là toute la journée? Songez donc que madame la baronne attend que vous ayez fini d'admirer.

—. Ne l’arrachez pas à son bonheur, interrompit madame Berthaud; j'aime à le voir ainsi, et cette admiration n’a-t-elle pas lieu d’ailleurs de flatter ma vanité de propriétaire ?

— Dites celle de votre intelligence et de votre goût! s’écria le jeune artiste avec enthousiasme. Mon Dieu, madame, puisque vous comprenez si bien ces belles œuvres, que vous devez être heureuse de pouvoir les admirer à toutes les heures du jour, de pouvoir vivre avec elles et par elles!

— Hélas! monsieur Paul, fit la dame avec un soupir profond, vous croyez donc que la possession de ces précieux tableaux suffit au bonheur ? Vous croyez qu'à force de les voir, lie plaisir de les posséder ne s’émousse pas, et qu'après la jouissance ne vient pas la satiété ?

— Non, madame, je ne crois pas à celte satiété, pour moi du moins, et il me semble que le plus grand bonheur qui pût m'arriver en ce monde serait de posséder un jour quelques toiles de cette valeur et de cette beauté.

— Vraiment, votre amour de l’art me ravit et m’en-

chante, Cette galerie, monsieur, sera loujours ouverte 24,

pour vous; à compter de ce jour, vous pourrez y venir quand cela vous fera plaisir; apportez vos crayons, apportez votre palette, je vous autorise à faire des copies de tous ces tableaux; je n’y mets qu'une seule condition, c'est que j'aurai le droit d’acheter ces copies pour en décorer mes appartements.

— Tant de bonté! s’écria le jeune artiste d’une voix pleine d'émotion et de reconnaissance; que feraije, madame, pour vous prouver ma gratitude, et comment me sera-t-il permis jamais de m'’acquitter envers vous? Si mon faible talent...

— Ne prenez pas un pareil souci, interrompit la dame; n'est-ce pas un assez grand plaisir pour moi que celui de vous rendre heureux ?

Le sourire et le regard dont cette phrase fut accompagnée auraient appris beaucoup de choses à un homme moins naïf que Paul, mais le cœur vierge du jeune peintre n’était pas encore familier aux manéges de la coquetterie féminine; de même qu'il n'avait pas deviné la tendresse simple et-dévouée sous la tristesse de Pauline, il ne soupçonna pas l’arrière-pensée qui se cachait sous la bienveillance de madame Berthaud. |

Quant à Burichon, il n'avait pas vécu sous le Direcioire pour être si mal renseigné sur les secrètes pensées d’une femme. Il en comprit plus, peut-être, que madame Berthaud n’en aurait voulu laisser deviner, et, en sortant de chez elle, il se frottait les mains en se disant :

— Ah! monsieur l’académicien, je fais des yeux de travers, des bouches trop grandes et des nez trop petits! Ah! je ne sais pas dessiner! Ah! David m'’aurail écorché vif! Va, va, tu sauras ce que vaut Burichon! Je consens à ne plus vendre un seul tableau apocryphe si ton élève va jamais à Rome!

Notre jeune héros usa amplement de la permission qui lui avait été accordée. Désireux, toutefois, de conserver les bonnes grâces de son oncle qui les lui avait rendues, il allait chaque jour au Louvre et travaillait pendant une heure au Combat des Romains et des Sabins, de sorte qu’au bout d’un mois son travail

était assez avancé et fait avec assez de conscience pour que l’académicien püût dire partout à ses confrères et à ses collègues qu'il avait un merveilleux élève, un prodige, un phénix qui, après un an seulement de ses leçons et de ses conseils, copiait David comme pas un grand-prix de Rome ne saurait le faire. On alla au Musée voir cette merveille, ce digne élève d’un si grand maître, et l’on demeura d'accord que M. Guerville n'avait pas trop exagéré les choses.

Mais la personne qui jouissait le plus des succès du jeune artiste, c'était Pauline. La pauvre fille était

heureuse et triomphante chaque fois qu’elle entendait vanter le talent de son cousin, et elle payait la joie qu'il lui donnait des soins les plus touchants et des encouragements les plus doux. Si elle avait pu savoir combien étaient vaines ses attentions et ses prévenances, si elle avait su où et comment Paul allait dépenser le meilleur de ses journées, de ses pensées, de sa vie!

Tous les jours il passait cinq, six et même sept heures dans la galerie de l'hôtel Berthaud, et là, tantôt dessinant, tantôt peignant, le plus souvent absorbé dans de longues et muettes contemplations, il oubliait l’école de David, les préceptes de son oncle et même les charmants sourires de sa cousine.

Souvent, quand il était plongé dans ses extases ou bien que, le pinceau à la main, il cherchait à surprendre quelqu'un de ces puissants effets de contraste entre les ombres et la lumière, dont Rembrandt avait si bien le secret, une autre peinture, moins attrayante et surtout moins vraie, venait se placer derrière lui, et, quand il se retournait, il reconnaissait madame Berthaud, accoudée sur le dossier de son siége et suivant avec un intérêt manifeste la direction de son regard et le mouvement de sa main. Alors cette dame lui adressait la parole d’une voix insinuante, elle lui faisait des questions sur son art, sur sa vie, sur ses habitudes, si bien que Paul s'était bientôt familiarisé avec une personne qui lui témoignait tant de bienveillante affection, et il avait

fini par la prendre pour confidente de ses rêves et de ses espérances. Nous ne dirons pas combien avaient de charmes pour madame Berthaud ces simples entretiens et ces innocentes confidences. Elle avait appris ainsi que le cœur de Paul était libre et qu'il n'avait du moins d'autre passion que celle de son art. Ge fut avec une joie trop vive pour être complétement désintéressée que la baronne fit cette découverte.

Cependant il n’est point ici-bas de bonheur sans mélange, dit-on, et il fallut bien que madame Berthaud reconnût la vérité de cet aphorisme.

Un jour elle attendit vainement le jeune artiste; le lendemain, il ne vint pas davantage. Elle écrivit à Burichon pour avoir de ses nouvelles; celui-ci n’en pu donner sur-le-champ ; seulement il put lui apprendre le troisième jour que le jeune homme partait dès le matin de chez lui et ne rentrait que fort tard, ce qui lui avait valu quelques nouvelles admonestations de la part de son oncle. Où allait-il? Personne ne le savait, et si on le lui demandait, il faisait une réponse évasive ou se renfermait dans un sombre silence.

De pareils éclaircissements devaient paraître bien obscurs et bien insuffisants à une femme aussi vivement préoccupée de son sujet que l'était madame Berthaud. Si cette dame avait pu méconnaître un instant Ja nature du sentiment qui la dominait et qui dirigeait depuis un mois toutes ses actions, il lui eût été cette fois impossible de s’y méprendre, et sa violence

même eût suffi pour lui ouvrir les yeux. En proie à un malaise étrange et à une vague inquiétude, elle attendait toujours, et les minutes lui semblaient des heures, les heures des années et les journées des siècles.

Enfin, apres une absence de six grands jours, le jeune artiste reparut dans la galerie de l'hôtel Berthaud. La baronne accourut aussitôt, et la joie de le revoir éclatait si clairement sur son visage, qu'elle pensa trahir les secrets de son cœur.

— Qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vu! s’écriat-elle. Qu'avez-vous donc fait tous ces jours-ci?...Mon Dieu, que vous avez l'air triste! Vous serait-il arrivé quelque malheur?

Le jeune homme avait en effet le front rèveur et préoccupé; le cercle bistré qui encadrait toujours ses yeux noirs s'était élargi el avait pris une teinte bleuâtre. Son visage pâli n'avait jamais eu plus de charmes ni plus de poésie.

— Non, madame, répondit-il d’une voix lente.

— Paul, vous me cachez quelque chose.

Le regard d’une femme s'y trompe rarement.

— Eh bien, oui, dit le jeune peintre, j'éprouve un regret amer, mais la cause vous en semblerait si, futile, que vous vous moqueriez de moi si je vous la disais. |

— Pouvez-vous le croire, Paul, et tout ce qui vous intéresse n'est-il pas sacré pour moi ?

— Je sais, madame, combien est indulgente votre

bonté, mais vous allez rire, et moi pourtant j'ai presque envie de pleurer!

En parlant ainsi le beau jeune homme secouait

d'un air mélancolique les longs anneaux de ses cheveux noirs. La dame le regardait avec une sorte d'ivresse et de ravissement.

— Parlez, parlez, dit-elle d’une voix tremblante en posant sa main sur le bras du jeune homme et s’asseyant près de lui, ses yeux attachés sur les siens.

— Sachez donc qu'il y à huit jours j’appris qu’un Rembrandt était à vendre, le plus beau qui fût à Paris, madame, sans même en excepter celui-ci. A force de démarches je parvins à le voir. Il représentait des soldats dans un corps de garde. Le Guet de nuit que l’on admire à Amsterdam ne doit pas être plus beau. Je m'informai du prix. Trente mille francs, me dit-on. Ne pouvant l'acheter, je demandai et j’obtins la permission de le voir tous les jours jusqu’au moment où il serait vendu. Après avoir passé deux journées en admiration devant ce chef-d'œuvre, je me liai assez étroitement avec son propriétaire provisoire, et celui-ci, voyant que je faisais, mieux que lui, ressortir les beautés du tableau, me contia le soin de le montrer aux visiteurs. Je ne pensais pas qu’à force de voir et d'analyser ce chef-d'œuvre, à force d’examiner et de faire valoir ses précieuses qualités, je m'identifierais tellement avec lui, je me l’assimilerais à tel point, qu’il ferait en quelque sorte partie de moi-

même. C’est pourtant ce qui arriva. Le sixième jour, c'était hier, un monsieur, un étranger chez qui l’accent trahissait l’origine belge, vient, regarde un instant le tableau, en demande le prix, et sans ajouter un seul mot tire de son portefeuille trente billets de mille francs et se dispose à emporter lui-même le précieux morceau. Déjà je le voyais le détacher de son cadre pour le mettre plus en sûreté, disait-il, entre deux cartons doublés de coton et de soie. Je sentis à cette vue mon cœur se serrer. Les apprêts étaient finis, l’heureux possesseur allait disparaître avec son trésor ; je me précipite vers lui : — Par grâce, lui dis-je, permettez que je porte ce tableau avec vous, jusque chez vous. — L’étranger me regarde d’un air étonné; il m'interroge, je lui explique comment mon admiration pour ce tableau s’est développée, il sourit et consent à m'emmener avec lui. Mon bonheur ne devait pas être de longue durée, l'étranger partait le lendemain. Je l’aidai à mettre le chef-d'œuvre dans une petite caisse qu’il serra soigneusement dans sa malle, et quand je fus bien sûr que la toile était à l'abri de tout accident, je me retirai les larmes aux yeux. C’est alors que l'étranger me dit, en me donnant son adresse : Mon jeune ami, si vous venez jamais en Angleterre, faites-moi visite, je vous en montrerai de bien plus beaux encore. — Je secouai la tête d'un air d’incrédulité et je lus sur la carte l’illustre nom de Nieuwenhuys, le célèbre marchand de tableaux de Bruxelles et de Londres. Je compris alors qu'il parlait sérieuse-

ment. Que vous dirai-je enfin ! je ne suis pas encore remis de cette cruelle séparation. ,

En écoutant ce jeune homme, qui parlait d’un tableau comme un amant d’une maîtresse, madame Berthaud ne put se défendre d’un sentiment de jalousie; mais elle le réprima aussitôt en songeant combien cette chaleur de cœur et d'imagination, si elle venait à s'exercer sur un autre objet, présageait à l'être aimé de douceurs et de félicités. Elle avait ressenti d’ailleurs une sorte de pitié pour cette passion toute platonique, et peut-être fut-elle poussée par un instinct de générosité plus que par tout autre sentiment lorsqu'elle s’écria, dans l'abandon de son cœur :

— Mon ami, ce tableau que vous aimez tant peut êlre à vous, comme ceux-ci, comme tant d'autres, comme tous ceux que vous pourriez souhaiter!

Et craignant d’en avoir trop dit, elle se cacha la tête dans les mains.

Paul la regardait ébahi ; il se croyait dupe d’une hallucination.

— Pour vous, continua-t-elle après un moment de silence en lui prenant les mains, pour vous tout le bonheur est dans ces tableaux, dans ces toiles inani- , mées, dans ces figures inertes; mais moi, j'ai placé mes affections plus haut, et pour mériter d’être payée de‘retour, je donnerais tout, hôtel, fortune, peintures, le présent, l'avenir et ma vie entière; dites un mot, et ce tableau que vous regrettez et tous ceux que vous enviez seront à vous.

A peine avait-elle dit ces mots que la dame disparut, livrant Paul à ses pensées et à ses impressions.

Le premier mouvement de celui-ci,— il faut bien l'avouer, — fut celui de l’égoïsme.

— Quoi! s'écria-t-il en étendant les bras comme s’il eût voulu déjà saisir sa proie, quoi! tout ce que je vois ici pourrait être à moi, et ce chef-d'œuvre, qu'hier encore j'aurais payé de la moitié de ma vie, je le posséderais pour jamais, je l’aurais là, devant mes yeux, je pourrais le toucher, le voir, le porter où je voudrais, le suspendre à celte place, dans son vrai jour! Et tous ces vides, je les pourrais remplir par d’autres chefs-d’œuvre! Et quand la place manquerait ici, je ferais continuer la galerie jusqu'au boutdu jardin ; là, je rassemblerais les morceaux choisis des grands coloristes flamands, des Van Eyck, des Rubens, des Van Dyck, — Rubens et Van Dyck! deux maîtres que je n’ose aujourd’hui regarder, de peur de les aimer. Et pour posséder tout cela, pour atteindre à ce suprême bonheur, je n’ai qu’un mot à dire! Oui, mais ce mot quel est-il? n'est-il pas le sceau d'un marché honteux et d’un contrat indissoluble? Donner sa vie, sa jeunesse, son présent, son avenir pour une fortune, est-ce donc le fait d'un homme d'honneur? Le calcul doit-il jamais prendre la place des sentiments, dans ce grand acte de la vie humaine qu’on appelle le mariage? Non, non, décidément, je ne dois pas, je ne puis pas prononcer ce mot. Et ce-

pendant, Dieu sait s’il y aurait calcul de ma part! car enfin c’est une question d’art, les questions d’art sont au-dessus des calculs d'argent; et d’ailleurs, madame Berthaud est bien digne d’inspirer une affection légitime et durable; c'est une femme de goût, d’intelligence, pleine de dévouement et de bomé, qui a droit à toute ma reconnaissance, à toutes mes... sympathies ; en l’épousant, je ne ferais, après tout, qu'obéir à un mouvement de mon cœur, et alors où est le mal, que devient le marché honteux? Il n’y a plus qu’une union raisonnable, effet d’une estime réciproque et d'une mutuelle affection. Oui, mais elle n’est plus jeune, et moi j'ai vingt-quatre ans à peine; j'aurai beau dire à tout le monde : C’est un mariage d'amour, personne ne voudra me croire. Et puis ne serait-ce pas me faire une position de dépendance et d’infériorité qui répugne à mon caractère? Que sais-je! enfin, il me semble que, malgré tous les chefs-d'œuvre dont je pourrais m'entourer, je ne serais pas heureux.

Telles furent les pensées qui agitèrent l'esprit du jeune artiste quand il fut seul dans la galerie; il les modula sur tous les tons pendant une bonne partie de la journée, les chanta dans toutes les gammes et ne put toutefois parvenir à se mettre d'accord avec lui-même. Les sophismes ne lui manquaient pas pour justifier jusqu’à un certain point l'envie qu'il avait de courber la tête au joug doré, mais en même temps le cri de sa conscience se faisait entendre et le replongeait dans ses incertitudes.

Cependant, à force de caresser et de combattre tour à tour cette idée, il finit par se familiariser avec elle, et déjà elle n'avait plus rien qui l’effarouchât, lorsqu'il entendit quelqu'un marcher derrière lui.

Le jeune homme se retourna et reconnut M. Burichon. Gelui-c s’avançait avec précaution et portait en ce moment, sur son visage, le cachet d’une mission diplomatique.

— Vous ici, monsieur Burichon? dit l'artiste du ton brusque d’un homme interrompu dans ses réflexions.

— Oui, mon jeune ami, répondit le vieillard d’une voix insinuante, c’est moi qui viens vous annoncer une bonne nouvelle. Vous savez bien Ie Rembrandt?

— Lequel? demanda le jeune homme, dont l'oreille, à ce nom de Rembrandt, se dressait comme celle du cheval de guerre lorsqu'il entend sonner le clairon.

— Parbleu, celui d'hier.

— Le Corps de garde ?

— Précisément, eh bien, il est encore à Paris. Hein! quel chef-d'œuvre, mon ami! quel coloris, quels effets de lumière ! |

— Et quel admirable clair-obscur, monsieur Bu-. richon! et quelle vie, quelle animation dans ces figures!

— Quelle solidité dans cette touche, et quel bonheur ce serait de le posséder! Sur mes instances, M. Nieuwenhuys a consenti à remettre son départ jusqu’à ce soir.

— Est-ce que vous auriez l'intention de l’acquérir?

— Oh! non, pas moi ; mais vous...

— Moi! Vous plaisantez, mon cher monsieur Burichon.

— Je ne plaisante pas. M. Nieuwenhuys, qui est un homme des plus désintéressés, consent, parce que c'est pour vous et qu’il a conçu à votre endroit la plus vive affection, consent, dis-je, à vous le céder au prix coûtant, plus les frais du voyage. Le prenez-vous ?

— Ne me donnez pas de regrets inutiles, monsieur Burichon; vous savez bien que je ne puis pas acheter ce tableau.

— Bah! fit le vieillard d'un air narquois, ce n’est pas ce que dit madame la baronne.

— La baronne! se dit Paul, qui vit alors ce dont il s'agissait.

— Elle prétend que cela ne dépend que de votre volonté. Mais puisque vous ne voulez pas.

Et déjà le vieillard faisait mine de se retirer.

— Attendez, je n’ai pas dit cela.

.— Ah! vous le voyez donc bien! mais dépêchezvous ; M. Nieuwenhuys part à quatre heures, il en est trois, le temps d'aller et de venir... vous avez encore dix minutes. |

— Mais c’est bien prompt... pour prendre un parti pareil... J'aurais voulu réfléchir.

— Réfléchissez, mon jeune ami, réfléchissez tout à votre aise; pendant ce temps-là le chemin de fer emportera le tableau, M. Nieuwenhuys le montrera à

Londres à des amateurs très-riches, un lord l’achètera, et vous ne le reverrez plus de votre vie. — Vous avez encore trois minutes.

— Mon cher monsieur Burichon, puisque vous avez tant fait que de retenir M. Nieuwenhuys jusqu’au soir, courez, conjurez-le d’attendre encore jusqu’à demain; que j'aie au moins la nuit devant moi, que je puisse consulter mon oncle. |

— Votre oncle! ah! bien oui, consulter votre oncle pour acheter un Rembrandt, voilà une idée lumineuse ! — Les trois minutes sont écoulées. |

Et le vieillard gagna la porte de la galerie. Paul courut après lui, et l’arrêtant par le bras :

— J'accepte! s’écria-t-il, je prends, j'achète, je veux l'avoir.

Burichon ne se le fit pas répéter deux fois ; il comprit parfaitement le sens des mots incohérents que venait de prononcer le jeune peintre.

Trois semaines après, madame Berthaud s'appelait madame Dubiez.

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