VIT
C'était vraiment un heureux ménage que celui des nouveaux mariés.
Pendant trois mois, on vit Paul, le visage toujours -
radieux et triomphant; madame Dubiez, le sourire sur les lèvres, la félicité peinte dans les yeux. Paul achetait des tableaux , les faisait encadrer, changeait les dispositions de la galerie, la prolongeait dans le jardin, suivant son ancien projet, jouissait enfin de toutes les voluptés de sa passion satisfaite. C'était plaisir de le voir, et madame Dubiez paraissait bièn heureuse de son bonheur.
Madame tenait, il est vrai, les cordons de la bourse, mais elle les desserrait si volontiers quand il s'agissait de complaire à son époux! En l’espace de trois mois, notre jeune homme avait dépensé plus de cinquante mille écus. C'était beaucoup, c’était trop, même pour la belle fortune dont il faisait usage, et sans doute sa femme lui en eût fait quelques reproches, si elle eût été moins aveuglée par l’amour. La seule chose dont elle se plaignit quelquefois, c’est qu'il s’occupât moins d'elle que de ses tableaux.
Ces plaintes, formulées timidement d’abord , avec douceur, presque avec crainte, prirent bientôt un accent d’amertume, un ton d’aigreur auquel Paul ne fit pas la moindre attention; alors on s’éleva dans des régions ignorées jusque-là du jeune époux, on lui découvrit l'existence d’un monde nouveau, on lui fit faire connaissance avec les orages et les tempêtes.
-— Mon ami, lui dit un jour madame Dubiez, vous achetez tous les jours des tableaux; je vous laisse faire, puisque c’est votre plaisir; mais je remarque avec peine que depuis notre mariage, VOUS avez VOUS-
même complétement abandonné vos pinceaux. Vous avez tort de négliger votre talent, et je veux, entendez-vous ? que vous repreniez votre palette.
— Oui, madame, répondit Paul, j'y penserai.
— Vous y penserez! c’est toujours ce‘que vous me dites, mais voilà tout ce que je puis obtenir.
— Je vous promets que vos vœux seront comblés… demain... un autre jour.
— Non, monsieur, pas un autre jour, aujourd’hui même, et pour commencer, vous allez faire mon portrait. Vous n'allez pas me refuser, j'espère ?
— Non, madame; mais je ne suis pas en mesure de me mettre à l’œuvre sur-le-champ.
— Eh bien, soit, j'attendrai à demain.
Le lendemain, même réponse; cela dura huit jours, et madame Dubiez s’étonnait d'y mettre tant de patience. Enfin, il fallut bien que Paul s’exécutât. Une pose fut choisie, arrêtée, et pour la première fois de-. puis qu’il la connaissait, il examina avec quelque attention le visage de sa femme. Il s’aperçut alors qu'en l’épousant, il avait fait une plus belle affaire qu’il ne le pensait; en mêmetemps que des tableaux muets et inanimés, il avait épousé un tableau vivant et parlant. La couche de peinture dont ce visage était recouvert apparaissait aux yeux du jeune artiste comme un prodige de l'art.
— Oh! oh! dit-il entre ses dents, je ne savais pas que ma femme fût un aussi grand peintre.
Paul se persuada qu'il était encore au temps où il
LA LIGNE ET LA COULEUR 801 peignait des copies pour maître Burichon; il prit son mal en patience et hâta sa besogne. En deux jours il eut fini, madame fut satisfaite, et il eut pour huit jours de répit.
Ce temps écoulé, on apporta, un beau matin, deux tableaux de Van Dyck, que monsieur venait d'acheter pour la modique somme de trente-huit mille francs, sans en avertir son auguste moitié.
— Trente-huit mille francs! s’écria-t-elle, allez au diable vous et vos tableaux !
Gens et tableaux allèrent donc au diable, c’est-à-dire chez leur propriétaire. Procès s’ensuivit. Monsieur, qui jouait en ceci à qui perd gagne, perdit le procès, et par conséquent gagna les tableaux contre sa femme. Ce fut le signal de la guerre. Les orages se transformèrent en ouragans et les tempêtes en cataciysmes.
De tableaux, il ne fut plus question d'en acheter; on parla même dé faire vendre Ja galerie, cette galerie qui'avait servi d’appât et qui avait si bien englué le jeune époux. Et encore, si là s'était bornée l’humeur acariâtre de madame Dubiez, si elle s'était arrêtée à ce ‘projet de faire vendre tous les tableaux, mais de n’en plus parler... Ce fut tout le contraire qui arriva. La galerie fut conservée intacte, mais elle devint un texte inépuisable de reproches et de colères. Si madame avait la migraine, c'était la faute de Rembrandt; si la rente baissait, il fallait en accuser Van Dyck; si la pluie empêchait madame de sortir,
c'est que Rubens y mettait de la mauvaise volonté.
Un cheval tombait-il malade, venait-il à mourir :
— Voyez, monsieur, disait la douce créature, c'est votre maudite manie qui a tué ce pauvre animal ; vous l'aurez fait courir trop vite pour aller voir quelqu'une de vos curiosités.
Un orage détruisait-il une moisson, la rivière venait-elle à déborder sur les foins :
— Eh bien, quand je vous le disais! s’écriait madame, vous aimez mieux contempler un cadre pendant des journées entières, que d’aller surveiller mes champs et mes fermiers.
Madame venait-elle à briser une belle tasse de porcelaine, à perdre un bijou, à déchirer une robe, alors sa colère ne connaissait plus de bornes.
— Si vous n’étiez pas là à bâiller devant ce tableau, cela ne serait pas arrivé.
— Comment cela? demandait le mari. Je ne comprends pas qu’en admirant une belle tête de Van Dyck ou de Rembrandt dans la galerie, j’aie pu casser une tasse dans le salon, déchirer une robe dans votre chambre, perdre un bijou au sortir de l'Opéra.
— Vous ne comprenez rien! ripostait l’aimable femme. Vous ne comprenez pas que votre sottise m'attaque les nerfs, que votre sang-froid me fait bouillir, que votre manie me fait perdre la tête.
— J'avais ces mêmes défauts avant de vous épouser.
— Pour mon malheur.
— Et pour le mien.
— Vous êtes un impertinent. Un homme dont j'ai fait la fortune!
— Belle fortune, ma foi, dont je ne puis faire usage !
— Ah! vous voudriez me ruiner avec vos tableaux, je le sais bien.
— Lorsque j’enrichissais votre galerie, madame, je le faisais autant pour vous que pour moi; vous m'aviez dit que vous partagiez mon goût pour les œuvres des maîtres, et si j'avais su.
— Taisez-vous! Si jamais j'ai pu avoir ce goût, vous me l’avez bien fait passer; grâce à vous, j'ai pris toute espèce de peinture en horreur.
— Votre bouche, en ce cas, dément votre visage.
Cette fois ce ne fut plus de la voix que madame répondit; elle saisit sur la cheminée une belle coupe en onyx et la jeta à la tête de son mari. Le projectile lui effleura le front et alla briser une admirable glace au fond du salon.
A cette apostrophe énergique, Paul ne répondit rien, mais il prit son chapeau et sortit. Il courait, il avait des ailes. On eût dit que les furies le poursuivaient. 11 marchait au hasard par les rues, heurtant tout le monde sur son passsage et se dérangeant devant les voitures seulement de peur de les renverser.
Il arriva ainsi, montant toujours, jusque dans ce quartier neuf qui s’élève sur l'emplacement du jardin de Tivoli. Alors il commença à ralentir son pas, à reprendre haleine et à rassembler ses idées. Il n'avait
pas encore réalisé ce dernier problème, lorsqu'il déboucha rue Pigale, non loin du n° 47, où il avait passé les premiers temps de son séjour à Paris.
La vue de cette petite porte par laquelle il était entré pour la première fois, il y avait deux ans à peine, évoquait dans son esprit des souvenirs à Ja fois doux et pénibles. 11 se rappelait cette bonne ct simple hospitalité de M. Guerville, ses conseils paternels, cette affection si naturelle et si franche; il se disait qu'après tout, il avait peut-être eu tort de ne point suivre les traces de l’académicien et de ne point faire plier ses tendances au joug de la règle ct de l’école. Pour avoir pris une autre route et avoir écouté sa passion plus que sa raison, qu'était-1l devenu? Rien, un collectionneur avide, un curieux impuissant, un homme inhabile à produire, vivant dans le passé, aveugle pour le présent, inutile pour l’avenir. Dans quel gouffre cet amour exclusif de la peinture matérialiste l’avait-il conduit? Quelles lourdes chaînes sa folle passion lui avait-elle forgées! Un mariage d'argent, avec les conséquences les plus funestes, une femme vieille, acariâtre, méchante, colère, lui reprochant sans cesse une fortune dont elle ne lui laissait pas la libre disposition, lui faisant un supplice de sa richesse, un instrument de torture des chefs-d’œuvre qu'il avait tant souhaités, le contraignant enfin à haïr ce qu’il avait tant aimé, à prendre en horreur ce qui faisait jadis sa joie et son bonheur,
Ainsi passait devant lui ce triste tableau d’amertume et de dégoût, lorsque sa main fébrile agita le ressort de la sonnette.
La petite avenue qui conduisait à la maison du peintre paraissait triste et désolée comme l'âme de ‘ Paul, elle n'avait plus ses fleurs d'autrefois, et le feuillage languissant trainait desséché dans la poussière, Que s’était-il donc passé dans cette demeure? La tristesse et la douleur avaient-elles aussi pénétré dans ce modeste asile ?
Après avoir poussé la porte derrière lui, Paul s’avança lentement, la tête baissée. Il tremblait comme un criminel, il craignait de rencontrer le regard de son oncle, de cet oncle dont il avait si mal reconnu les bienfaits, et qu'il avait cessé de voir depuis son mariage, il craignait, non son courroux, non ses reproches, mais ses paroles affectueuses, son pardon généreux.
Comme le premier jour, Marguerite, la servante accorte et pimpante, accourut; elle aussi avait le front chargé d’ennuis. | |
— Mon Dieu! s’écria-t-elle, c'est vous, monsieur Paul? Quel miracle de vous voir chez nous!
— Mon oncle y est-il? demanda Paul d’une voix mal assurée.
— Non, monsieur; mais mademoiselle y est.
— Pauline, pensa le jeune homme, elle aussi, je l'avais oubliée!
Il franchit les quatre marches du perron et pénétra
dans le vestibule. Pauline y entrait au même moment par la porte opposée.
Elle poussa un cri, et, posant une main sur sa poitrine, elle essaya de comprimer les battements de son cœur. :
— Mon... cousin, balbutia-t-elle, donnez-vous la peine d'entrer.
Elle l’introduisit au salon et tomba comme anéantie dans un fauteuil. A l'éclair de joie qui avait brillé dans ses yeux en apercevant son cousin, succédait un regard triste et douloureux.
Quelque peu d'attention que Paul eût prêté dans le temps aux charmes de la jeune fille, il fut frappé du changement qui s'était opéré dans sa personne. Hélas ! une pâleur mate remplaçait les fraîches couleurs d'autrefois ; un air dolent et penché avait succédé aux allures vives et enjouées des jours meilleurs ; un sourire errait encore sur ses lèvres décolorées, mais c'était le sourire de la souffrance qui se tait.
Paul n’osait lui demander si elle était malade; il sentait, au fond de sa conscience, qu’il n’était-pas étranger à ce changement, et, sans savoir à quel titre, il comprenait qu'il avait bouleversé cette jeune existence.
* Il s’assit près d'elle et attendit qu’elle lui adresst Ja parole. |
— Vous négligez vos parents, vos amis, dit-elle d’une voix douce, depuis que vous êtes riche et heueux.
— Heureux! fit-il en secouant la tête.
— N'avez-vous pas tout ce que vous souhaitiez, tout ce que... vous aimiez ? |
— Oui, en effet, Pauline, tout ce que je souhaitais, tout ce que j'aimais, je le possède; j'ai voulu des tableaux précieux, je les ai; j'ai voulu des chefs-d’œuvre des maîtres que je préférais, j'ai pu les choisir; mais ce que je n’ai pas trouvé, Pauline, c’est le bonheur.
— Quoi! vous seriez malheureux ! s’écria la pauvre fille avec un accent d'inquiétude et en rapprochant son siége de celui du jeune homme.
— Oui, Pauline, je suis malheureux.
-— Et cependant... votre femme! fit la jeune fille d’une voix si tremblante que c'était à peine si on pouvait l'entendre.
— Ma femme! répéta Dubiez, si vous voulez me voir calme et tranquille, ne me parlez pas d'elle; ne me parlez pas d’elle si vous ne voulez pas que j'éclate comme un feu longtemps couvé, si vous ne voulez pas que je la maudisse!
— Mon Dieu! qu’est-il donc arrivé?
— Rien que je n’aie mérité, rien qui ne soit un Chàtiment juste, mais bien sévère.
Et saisissant familièrement la main de la jeune fille :
— Tu sais, Pauline, tous ces beaux tableaux dont je te parlais avec enthousiasme autrefois , tu sais Ces portraits de Rembrandt dont j’admirais la hardiesse, la vigueur, les tons lumineux, l'expression puissante, eh bien, aujourd’hui je les déteste, je les abhorre.
À chacune de ces figures qui brille dans son cadre, je crois voir l’image maudite, l’image enluminée de la mégère que j'ai épousée ; je ne puis plus les regarder sans terreur; je vois leurs yeux étinceler de colère, leurs bouches se crisper et lancer des invectives, leurs bras se détacher du cadre pour me menacer; l'amiral Tromp a pris cornette, la belle juive s’est ridé le front, le Christ au tombeau est devenu un monstre, le Denier de César un cauchemar affreux, les danses de Teniers sont des rondes de sorcières, les églises de Peter Neef des tombeaux, les fleurs de Van Huysum. d’horribles chardons. I] n’y a qu'un seul tableau qui ait conservé à mes yeux sa vérité primitive, c’est une abominable petite vieille de Gerard Dov qui brise toute sa vaisselle dans un accès de colère; mais celuilà est si vrai, que je ne puis le regarder sans frémir. En un mot, Pauline, mes plaisirs sont devenus des tourments; ce qui faisait mon bonheur fait aujourd'hui mon supplice, et je voudrais jeter au feu ces maudites toiles, auxquelles j'ai immolé ma liberté et ma dignité.
— Mon pauvre cousin, fit Pauline en serrant vivement la main de Paul dans la sienne, elle ne vous aime donc pas, elle?
Une larme brilla sur la paupière du jeune homme; Pauline glissa légèrement son mouchoir sur la joue de son cousin pour l’essuyer , elle le retira tout ensanglanté.
— Grand. Dieu! s’écria-t-elle, qu'est-ce que cela? Vous êtes blessé, Paul, vous saignez!…
Et portant aussitôt la main sur les cheveux qui garnissaient la tempe, elle vit qu’en effet le sang les - humectait. Elle fit apporter de l’eau, lava la plaie avec une tendre sollicitude, Elle avait en un instant repris ses couleurs et sa vivacité d'autrefois.
— Vous souffrez, dit-elle.
— Je ne m'étais pas apercu que je fusse blessé, et je le sens seulement par le bonheur que me font éprouver vos soins et votre bonté.
En parlant ainsi, Paul pressa contre ses lèvres la belle main de la jeune fille. Celle-ci ne fit aucun effort pour la dégager, mais elle leva au ciel un regard où se peignaient bien des angoisses et bien des regrets. Puis, penchant son front sur la tête de son cousin :
— Comment vous êtes-vous fait cette blessure? ditelle.
— Je ne sais, répondit le jeune homme, qu’un sentiment de convenance ou de honte, peut-être, obligeait à se taire sur l'aventure de la coupe d’onyx; quelque imprudence sans doute.
La jeune fille sourit avec amertume , et, secouant tristement la tête :
— Mon pauvre cousin, dit-elle avec des larmes dans les yeux, vous êtes plus malheureux encore que vous ne voulez l'avouer.
— C'est vrai, dit-il, mais ne l’ai-je pas mérité? J'avais ici le bonheur sous la main et je n’ai pas voulu le prendre. J'ai été demander à des objets inertes, à
des choses sans vie et incapables d'affection ce que le
cœur seul peut donner... Mais tu pleures, mon enfant, c'est moi qui aurais besoin de consolations , et c’est moi qui suis obligé de te consoler! Serais-tu aussi malheureuse? Tu ne réponds pas, tu détournes les yeux ; je comprends, ton père...
— Mon père, interrompit la jeune fille, mon père est bon, il n’a jamais fait couler mes larmes, lui.
— C’est donc un mystère, un secret?
— Autrefois, j'aurais pu vous répondre si vous me l'aviez demandé. .
Pauline en avait trop dit, elle cacha sa tête dans ses deux mains.
— Elle m'aimait! s'écria le jeune homme avec un accent qui tenait plus du désespoir que de la joie, elle m'aimait, et je n’ai pas su le voir. Ainsi, il ne suffit pas que j'aie de mes mains apprêté mon malheur, il faut que, du même coup, j'aie fait celui de cette pauvre enfant!
Et se jetant aux pieds de la jeune fille :
— Pauline, dit-il en serrant convulsivement la main qu'elle lui tendait, Pauline, pardonnez-moi.
Ce fut par de nouveaux sanglots que Pauline répondit.
— Écoute-moi, dit le jeune homme en se relevant et en imprimant sur son front un chaste baiser; cette femme à laquelle j'ai si follement uni ma destinée, en oubliant ses devoirs d’épouse, m'affranchit de mes devoirs d’époux. Je ne remettrai plus les pieds dans sa maison.
LA LIGNE ET LA COULEUR “sr
— Y songez-vous? La faute de l’un doit-elle excuser celle de l’autre? |
— Je n'ai pas la patience de Job, ma cousine, et sa sainteté encore moins.
— Vous n'avez pas le droit de rompre des nœuds que le prêtre a bénis.
—Je ne les romps pas,je les desserre. Comme autrefois, j'habiterai près d'ici une petite chambre bien modeste; comme autrefois , je viendrai chaque jour dans cette maison du bon Dieu, j'’aiderai mon oncle dans ses travaux, je passerai mes journées près de toi. Le calme reviendra dans mon esprit, j'oublierai les mauvais jours que je viens de traverser, et le champ de l'avenir s'ouvrira de nouveau pour moi.
— Beaux projets, mon ami, mais auxquels je dois m'opposer.
— Vous voulez donc mon malheur, Pauline, vous voulez que je continue cette vie de torture qui m'accable et me tue? Est-ce ainsi que vous prétendez m'aimer? |
— Vous brisez tout mon courage. Vous aimer, Paul! en ai-je le droit? N'est-ce point un crime que d'y penser seulement? Vous êtes homme, ayez la force de triompher du malheur. Vous voyez bien que moi j'ai trop à lutter contre mon cœur pour que je puisse encore me défendre contre vous. Si vous m'aimez, Paul, si vous avez du moins quelque amitié pour moi, partez, quittez Paris. pour quelque temps du moins, affranchissez-vous des chaînes que vous vous êtes
données, puisqu'elles vous sont devenues trop lourdes à porter, mais du moins ne nous exposez pas l’un et l’autre à de vains regrets, à des espérances qui ne pourraient se réaliser. Qui sait ? le temps et l'absence apporteront peut-être le calme dans mon cœur ; et le vôtre ne songeait pas à moi hier, y songera-t-il demain ?
Paul sentit le reproche, mais il comprit en même temps qu’il n'avait ni le droit de s’en offenser, ni la force nécessaire pour y répondre. Il serra avec effusion la jeune fille sur son cœur et sortit.
Il était nuit quand il rentra à l'hôtel. Madame était à l'Opéra. Il fit appeler son valet de chambre, lui ordonna de remplir une malle d'effets indispensables et passa la nuit à écrire.
Le lendemain matin, quand madame se mit à table pour déjeuner, elle demanda où était son mari.
— Monsieur est parti à six heures, répondit le valet de chambre.
Deux ans s'étaient écoulés.
Le marquis de Westminster fit un jour venir M. Nieuwenhuys, et lui demanda s'il ne connaîtrait pas, dans
les trois royaumes et même sur le continent, un peintre habile, capable de lui faire une bonne copie des nombreux tableaux flamands et hollandais dont il venait d'enrichir sa belle galerie de Grosvenor. — J'ai l’homme qu'il faut à votre honneur, répondit «le célèbre marchand ; mais je vous en avertis, monseigneur, c'est un original, et vous aurez beau lui offrir des sommes considérables, si le travail ne lui convient pas; aucune considération d'intérêt ne pourra le déterminer à l’entreprendre.
— N’en connaissez-vous pas d’autre?
— Aucun qui soit aussi digne de la confiance de votre honneur.
— Est-ce un Anglais ?
— Non, monseigneur : c'est un Français; il se nomme Sauvage et demeure dans Harcourt-Buildings.
— C'est bien. Ayez la bonté de me l'envoyer demain.
Le lendemain, un jeune homme de belle et intelligente figure, mais portant sur son front des traces indélébiles de souffrances morales, se présenta, vers midi, au palais de Grosvenor. Quand il eut dit qu’il se nommait Sauvage, les laquais l’introduisirent dans un salon d'attente et coururent avertir le marquis de son arrivée.
Celui-ci parut presque aussitôt.
Il salua le jeune homme avec ce ton à la fois digne et poli qui distingue l’aristocratie anglaise.
— Je sais quel est votre talent, monsieur, dit le noble lord, et vous trouverez en moi un homme qui saura l’apprécier; mais je sais aussi que vous portez haut l'orgueil de votre art, et je vous en félicite. Je viens, monsieur, d'acheter en FRE — votre pays, je crois ?
Le jeune homme fit un signe de tête affirmatif, et le noble lord continua :
— Je viens d’acheter, dis-je, une magnifique galerie de tableaux. Il en est une vingtaine parmi eux, dont je veux avoir des copies pour un de mes chàteaux. C'est à vous que j'ai résolu de confier ce travail, pourvu, toutefois, que vous vouliez bien l’accepter.
— Cette proposition, monseigneur, m'est faite avec trop de grâce, pour que j'ose la repousser. Je me permetirai seulement de demander à votre honneur de quelle école sont ces tableaux.
— Des écoles qui ont, m’a-ton dit, vos préférences : des écoles flamande et hollandaise. |
— Elles avaient mes préférences autrefois, répliqua le jeune homme en poussant un soupir. Aujourd’hui, je les admire encore; mais elles me font mal à voir. Cependant, j'étoufferai mes préventions et m'efforcerai de vous satisfaire. Si votre honneur veut avoir la bonté de me montrer les œuvres qu'il s'agit d'imiter?
Le marquis introduisit aussilôt le jeune artiste dans une grande pièce où il avait fait suspendre provisoi-
rement ses cadres nouvellement acquis, et le mit en face d’une figure mâle et guerrière où la touche de Rembrandt avait évidemment exercé sa puissance.
Mais à peine le jeune homme eut-il vu ce tableau qu'il fut saisi d’un tremblement convulsif.
— Ciel! s’écria-t-il, ma femme!
— Votre femme! dit le marquis en regardant le visage bouleversé de Sauvage; c’est le portrait de l'amiral Tromp!
— Je le sais, reprit le peintre d’une voix brisée; mais votre honneur veut-il avoir la bonté de me dire quand et comment il a acheté ce tableau?
Le noble lord crut que le jeune artiste avait le cerveau un peu dérangé, et il mit toute la complaisance du monde à lui répondre.
Il lui dit avoir acheté ce tableau, aussi bien que toute la collection, quinze jours auparavant, à Paris, et par l'intermédiaire d’un brocanteur nommé Burichon, exécuteur testamentaire d’une vieille dame...
— Elle est donc morte! interrompit l'artiste.
Et il allait céder à un premier mouvement de joie irréfléchie; mais comprenant aussitôt l'inconvenance de son exclamation, il crut, pour réparer son étourderie, devoir l'expliquer.
— C'était ma femme, monseigneur. Je l'avais épousée par amour. pour ces tableaux; mais elle me les a fait payer cher.
Paul, — car c'était lui, — sollicité par le noble lord, qui prenait à cette histoire le même intérêt qu'il eût
pris à la légende d’un de ses châteaux, Paul raconta dans le plus grand détail les faits que nos lecteurs savent déjà. Quand il eut terminé son récit :
— Maintenant que ces tableaux ne sont plus à moi, ajouta-t-il, et qu’on ne peut plus m’en reprocher sans cesse la possession, il me semble que je recommence à les aimer comme autrefois. La nouvelle que votre honneur vient de m’apprendre m'’oblige à retourner en France; mais si vous voulez attendre deux mois encore, je vous promets de revenir et de faire ces copies avec toute l’ardeur et le soin qu’elles méritent.
Le caractère franc et loyal du jeune artiste, l’excentricité même de ses manières avaient plu à l’honorable lord. Il consentit à ce retard dans la réalisation de son projet, et donna à Paul l'assurance qu'il serait seul chargé de cet important travail.
Paul partit donc et revint à Paris.
Sa première visite, en arrivant, fut pour la maison de la rue Pigale. Ù
L’émotion qu’il éprouva, lorsqu'il approcha de cette petite porte, n'avait plus, comme la dernière fois qu’il en avait franchi le seuil, ce caractère pénible et douloureux : c'était une sorte de bonne espérance, une espèce de doux tressaillement.
Rien n’était changé à cette modeste entrée, rien que le numéro, qui de 47 était devenu le 51, et les fleurs, qui avaient repris leur fraîcheur des jours heureux. A peine avait-il mis les deux pieds dans cette petite
avenue, qu'une belle jeune fille se précipita dans ses
bras. Soutenue et encouragée par la certitude d’un
amour partagé et par un vague mais heureux pres-
sentiment, Pauline avait retrouvé ses couleurs et sa santé d'autrefois. Depuis deux ans, sa taille s'était développée et sa beauté avait pris plus de noblesse et plus de sévérité.
Paul demeura comme ébloui en la regardant.
— Eh bien, lui dit M. Guerville, qui arrivait derrière pour embrasser son neveu, ne la reconnais-tu pas?
— Si, mon oncle, répondit le jeune homme; mais en vérité, plus je me frotte les yeux, plus j’admire. Quels beaux yeux! Quelles fraîches couleurs!
— Des couleurs! Ah! je te reconnais bien là, mon gaillard ; au moins, celles-ci sont de bon aloi, et si tu fais jamais le portrait de Pauline, tu n’auras du moins que la nature à imiter.
Cette allusion à feu madame Dubiez réveilla les souvenirs de Paul.
— Eh bien, dit-il, me voilà libre!
— Oui, la mégère est morte dans un accès de colère. J'ai toujours cru que c'était cette dangereuse passion pour le coloris qui lui avait rendu l'humeur si acariâtre, et j'avais un moment craint pour toi cette dangereuse influence. Heureusement, la bonté naturelle de ton cœur a su triompher des périlleux écarts de ton imagination. J'espère que tu es bien guéri à présent?
— Parfaitement, mon oncle. J'aime aujourd’hui
les merveilles de l’art pour étudier et comprendre le génie qui les a produites, pour essayer de surprendre le secret de leur beauté et de leur expression, pour m'’approprier leur charme et leur puissance, non plus pour les entasser en égoïste comme un avare entasse des trésors.
— À la bonne heure! Quand je te le disais : il n’y a que la ligne; bon gré, mal gré, il faut un jour en revenir là.
— Mais, mon oncle, je ne vous ai rien dit de pareil.
— Je comprends : un reste d’amour-propre t'empêche d’avouer encore ta conversion; tu penses comme moi, mais tu n’en veux pas avoir l'air.
— Je vous assure...
— Allons! c’est convenu, je respecterai ce sentiment.
Puis s'adressant à sa fille :
— Pauline, mon enfant, c'est aujourd’hui jour de fête; il faut tuer le veau gras, l'enfant prodigue est de retour.
La jeune fille ne se le fit pas répéter deux fois; elle courut mettre la maison sens dessus dessous pour fêter dignement son cousin. Aussi bien, elle n'était pas fâchée de laisser le jeune homme seul avec son père : elle pensait qu'ils devaient tous les deux avoir quelque chose à se dire.
A peine avait-elle disparu que l'entretien commença, |
— Vous avouerez pourtant, dit Paul, que, sans la couleur, la peinture n’existerait pas ?
— Et pourquoi cela?
— La peinture ne doit-elle pas être une reproduction de la nature, et la nature n’offre-t-elle pas à l'œil des surfaces colorées ?
— Je nie les prémisses ; la peinture n’a pas pour but de copier, mais d’idéaliser la nature.
— J'accorde cette variante; toujours est-il que cet idéal vers lequel doit tendre l'artiste de génie n’en puise pas moins ses éléments dans la réalité; et la couleur n'est-elle pas une des manières d’être sous lesquelles les objeis se manifestent à nos yeux? EL pouvez-vous nier, par exemple, que pour faire le portrait de Pauline il ne faille reproduire ce tendre coloris que le sang infuse sous la transparence de sa peau ?
— Qui donc prétend le contraire? Je ne t'ai jamais dit qu’il fallût supprimer la couleur ; mais observe, je te prie, quelles sont les nuances qui colorent les joues de Pauline, et dis-moi si tu les à jamais rencontrées sous les teintes rougeûtres ou bistrées de tes meilleurs Rembrandi? |
— Toujours, mon oncle, toujours.
— Ah, parbleu! c’est trop fort, et nous allons bien voir qui de nous deux a raison. Marguerite! Marguerite!
Marguerite accourut.
— Dites à Pauline de passer dans mon atelier. Viens, suis-moi et tu vas voir.
L’oncle et le neveu montèrent dans l’atelier.
— Ah! mon pauvre ami, dit M. de Guerville, tu n’es pas encore entré dans la voie qui conduit à la gloire; j'espérais pouvoir te donner bientôt un souvenir de ma main comme celui que je reçus de mon illustre maître; regarde : « Donné à son élève et rival Guer-
ville, par David ; » mais je vois bien qu’il faudra que | j'attende encore.
Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire.
En ce moment, Pauline entra.
— Viens ici, lui dit son père.
Il la fit placer dans la lumière, tout près d’un chevalet sur lequel se trouvait une toile encadrée, recouverte d’un rideau de soie absolument pareil à celui du fameux tableau de David.
— Tu vas voir, entêté, si, pour n'être pas Rembrandt, on en comprend moins bien pour cela toutes les finesses et tous les secrets de la couleur. |
À ces mots, l’académicien tira le voile qui cachait la toile du chevalet, et un superbe portrait de la jeune fille apparut aux yeux de Paul. Sur le cadre était écrit : « Donné à son élève et ….… Dubiez, par son oncle Guerville; » la place du mot rival était restée vide.
— Mon oncle, je suis vaincu, ce portrait est admirable; mais avouez que vous êtes sorti de votre manière pour rendre avec cette vérité de tons et de demi-tons les belles couleurs que j'adore dans l’original.
— Erreur, mon cher ami, erreur; c’est là purement
LA LIGNE ET LA COULEUR 321 l'effet d’une ligne pure et correcte. Quoi qu'il en soit, je te donne cette copie.
— Et l'original?
— Pour l'original, en sa qualité de tableau parlant, il peut bien répondre lui-même.
Ce ne fut pas de la voix que Pauline répondit, mais du regard et du geste. Elle tendit la main à Paul, qui la couvrit de baisers.
«< — Bien! bien! dit Guerville, je crois que Rembrandt a beaucoup perdu dans ton estime depuis quelques minutes.
Paul allait riposter; la jeune fille lui mit la main sur la bouche pour lui imposer silence.
— Monsieur, dit Marguerite en entrant brusquement dans l'atelier, il y a là quelqu'un qui demande à vous parler. |
— Qui est-ce?
— C'est M. Burichon.
— Burichon! Fais-le entrer ici.
A ce nom de Burichon, Paul n'avait pu réprimer un tressaillement nerveux; il se rappela avec douleur que c'était à cet homme qu’il devait son funeste mariage et toutes les tortures qu’il avait endurées. Il l'avait pris en assez légitime aversion.
Pauline remarqua l'impression que ce nom avait produite sur le jeune homme, et elle le supplia, pour l'amour d'elle, de se contenir.
Burichon salua, en entrant, d’un air mystérieux ; il tenait à la main un cadre enveloppé dans une serge noire.
A la vue de Paul, il s'arrêta interdit.
— Ah! monsieur Dubiez, dit-il en balbutiant, je ne vous savais pas à Paris; j’ai bien l'honneur...
Paul répondit par un salut très-froid.
— Au surplus, je suis heureux de vous rencontrer, ajouta le vieux brocanteur; ce que j'avais à dire à mon ancien camarade vous regarde exclusivement. Madame Dubiez, votre femme, m'a, par son testament olographe en date du 27 juin 1849, institué son exé-, cuteur testamentaire. C’est pour m'acquitter de la douloureuse mission qui m'a été confiée que je suis venu. Dans ce même testament, en date du 27 juin 1849, elle vous a inscrit pour un legs.
— Que je refuse, interrompit le jeune homme d’une voix brève; je ne saurais accepter une obole de la part d’une femme qui n’a eu que des reproches d’intérêt à me faire pendant sa vie.
— Attendez donc, attendez donc, mon jeune ami, reprit Burichon; avant de refuser ainsi, il faut savoir si ce legs ne serait pas un dernier témoignage d’une affection qui n’était malheureusement pas partagée, un souvenir d'amour sans autre valeur que celle dont un cœur aimant peut l’enrichir.
En parlant ainsi, il se mit en mesure de découvrir le cadre qu'il tenait à la main.
— Voici, dit-il, le legs qu'aux termes de la loi je suis tenu de vous délivrer.
On put voir alors apparaître dans toute la splendeur de son coloris le visage enluminé de feu ma-
dame Dubiez. C'était le portrait que Paul avait fait. Paul ne put réprimer un geste de colère, qui pensa mettre Burichon en fuite.
— Quoi! s’écria-t-il, encore cette figure maudite! Il est dit qu'elle me poursuivra partout, même après sa mort !
Le vieux brocanteur savait le jeune homme assez vif pour lui donner un juste sujet d'inquiétude. Toutefois, après avoir pris conseil du visage épanoui de son ancien camarade, il se rassura et acheva de remplir sa mission.
— La testatrice, ajouta-t-il, ayant exprimé le vœu qu'une inscription, dont elle a dicté elle-même le texte, fût apposée en relief sur la bordure, j'ai exécuté fidèlement ses dernières volontés, et vous pouvez lire, en effet : « Donné par sa femme à son époux bien-aimé, en souvenir des jours heureux qu’ils ont passés ensemble. »
— Quelle sanglante ironie! s’écria Paul.
— De quoi te plains-tu? C’est un pendant au portrait que je viens de te donner, dit l'académicien, qui étouffait de rire.
— Monsieur Burichon, reprit Dubiez, je suis sensible à cette marque de tendresse que ma femme a bien voulu me donner avant de mourir; mais je crois que le meilleur moyen pour moi d'honorer sa mémoire est de l'oublier tout à fait. Ge portrait m'obligerait au contraire à me souvenir. Je vous prie donc, vous qui n’avez pas les mêmes raisons que moi pour
jeter un voile sur le passé, de vouloir bien accepter ce tableau comme un présent que je vous fais.
Le petit vieillard écarquilla les yeux d’une façon étrange, et, après avoir regardé un instant sa nouvelle propriété :
— En changeant la coiffure et le costume, dit-il, ce portrait pourrait, à la rigueur, passer pour un Fictor ou pour un Govaert Flinck, sinon pour un Rembrandt.
Et il disparut, emportant son trésor. +
Nous n'avons pas besoin de dire que Paul ne tarda pas à épouser Pauline. Il se rendit ensuite en Angleterre pour remplir la promesse qu'il avait faite au marquis de Westminster. Celui-ci fut si content des copies du jeune artiste, qu'il voulut le retenir à Londres pour d’autres travaux. Mais Paul s'était engagé à aider son beau-père dans la décoration d’une vaste coupole que celui-ci avait entreprise dans une église nouvelle de Paris. Il revint donc dans la capitale, chargé de banknotes et de félicitations.
Fidèle à ses engagements, il a puisamment aidé l’'académicien dans l’achèvement de sa coupole. A ce propos, les critiques les plus chevelus ont remarqué
le notable changement qui s'était opéré dans la manière de M. Guerville, et ils l’en ont si chaudement loué, que celui-ci a cru pouvoir, sans compromettre sa dignité, rempir le vide laissé au bas du portrait de Pauline.
Désormais donc, Paul est à la fois son gendre, son neveu, son ami, et, qui est plus à ses yeux, son rival.
Quant à Burichon, il continue son commerce de bric-à-brac rue Coque..., rue Lamartine. Trois places ont été vacantes depuis lors à l’Académie; mais, n'ayant pas obtenu une seule voix, même celle de son vieux camarade, il a pris le parti de renoncer à sa perpétuelle candidature.
Il s’en console en pensant que l'unique élève de son ami Guerville n’a pas obtenu le premier grandprix de Rome.