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ET LES FRONTIÈRES CHINOISES DE L’EMPIRE RUSSE

Depuis une quinzaine d’années , la presse quotidienne et la presse périodique ont publié des données plus ou moins exactes sur les acquisitions de la Russie dans l’Asie centrale, et les écrivains anglais particulièrement ont toujours présenté ces acquisitions comme très-menaçantes pour les possessions indo -britanniques. Quoi qu’il en soit de ces terreurs vraies ou fausses, il n’en est pas moins certain qu’en 1857, et plus tard encore en 1860, une vaste étendue de pays dans la vallée de l’Amour a été cédée par la Chine à la Russie, et qu’il n’est plus au pouvoir de la Grande - Bretagne , quand même elle en aurait le désir, de réclamer contre cette cession. On a beaucoup écrit sur ces régions, mais un peu à l’aventure, aucun voyageur européen n’y ayant mis le pied avant une date très-récente , et aucun géographe moderne n’en ayant publié de description à laquelle on pût se fier. Ce sont des steppes interminables, coupées de chaînes de montagnes cyclopéennes, et regardées presque comme une terre inconnue.

Ces nouvelles annexes russes s’étendent de l’ouest à l’est sur plus des deux tiers de la frontière méridionale de la Sibérie , longue d’environ huit mille

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kilomètres, ayec une largeur très-variable, et descendent en pointe au sud-est jusqu’aux frontières de la Corée. Car ainsi que noüs l’avons vu au précédent chapitre, moins d’un mois après la signature à Pékin par le baron Gros et lord Eigin des conventions de paix entre les puissances occidentales et la Chine, le général Iguatieff, ambassadeur de Russie, obtenait du prince Kong un traité qui cédait à la Russie l’immense territoire compris entre le fleuve Amour et l’embouchure du Tu-Mên, couvrant une superficie d’une dixaine de degrés de latitude du nord au sud et s’étendant de la côte du Pacifique à l’est aux rives de l’Ousouri , l’un des principaux affluents de l’Amour, Si une armée russe au lieu de l’armée anglo-française avait pris Pékin, l’empereur de la Chine n’aurait rien accordé de plus au général-diplomate du czar.

L’Amour, que les Russes visitaient pour la première fois en 1843 seulement , est l’un des fleuves les plus grands de l’Asie. 11 a près de 3,500 kilomètres de cours dont les deux tiers navigables par steamers. Avec ses tributaires il arrose un territoire immense qui présente presque toutes les variétés de climat et de sol. C’est, dit-on, le seul cours d’eau sur les bords duquel se rencontrent les animaux indigènes à la zone arctique et à la zone torride. Si étrange en effet que cela puisse paraître , le renne y devient la proie du tigre du Bengale, et le sanglier et le blaireau y vivent côte à côte avec le lièvre du pôle et le glouton.

Ce n’est ni aujourd’hui ni demain , ni peut-être dans dix ou vingt ans, que cet accroissement de puissance se fera sentir ; il faudra peut-être encore un demi-siècle. Mais un demi-siècle ne compte pas plus dans la vie d’une nation jeûné, robuste et vigoureuse

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comme la Russie, qu’une semaine dans la croissance d’un adolescent. Dans les contrées dont nous parlons, les richesses minérales sont d’une incalculable valeur, parce qu'elles n’ont été encore ni exploitées ni explorées, et les produits agricoles, maintenant même, y sont d’une abondance prodigieuse. Il faut aussi se rappeler que les différentes tribus qui habitent ces régions sont , chaque jour, façonnées à la politique du gouvernement russe, de sorte qu’un moment viendra, qui relativement n’est pas très-éloigné,oii les czars auront à leur disposition des éléments qui leur permettront d’agrandir encore davantage leurs immenses domaines et d’user à leur gré du prestige de leur force.

Des postes clair-semés de Cosaques , ces merveilleux pionniers de la Russie , sont chargés de maintenir l’autorité du gouvernement russe dans ces lointaines possessions. Ces soldats ne sont guère autre chose que des laboureurs envoyés là pour coloniser le pays. Ils doivent un service de quinze ans pour lequel ils reçoivent un salaire annuel de trois roubles, soit une douzaine de francs , l’Etat leur fournissant d’ailleurs des rations de pain noir et, à l’occasion, un peu de thé.

Les habitants primitifs du Bas-Amour sont représentés par les Ghiliaks, tribus de huit mille âmes environ appartenant à la race tongouse ; ces indigènes se livrent surtout à l’industrie de la pêche pour laquelle ils emploient de longs canots à proue élevée appelés latkas , presque invariablement manœuvrés par des femmes à l’aide de courtes rames en forme de pelles qu’on fait mouvoir alternativement. Les poissons sont très- abondants dans le fleuve, particulièrement les saumons ; on en fait des provisions pour

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les longs mois d’hiver, comme au Kamtchatka, pour l’alimentation des gens et des chiens. Le poisson avec différentes baies et l’écorce et les racines de divers arbres, constituent presque toute la nourriture des habitants, bien qu’avec un peu de travail il leur serait aisé de faire pousser nombre de légumes d’une nature plus nourrissante.

En amont du fleuve, l’aspect du pays change comme aussi le climat et le caractère de la population. En se rapprochant du lac Baïkal et plus loin encore, chez les Kirghis, par exemple , on trouve la vie pastorale dans tout son développement. L’Anglais Atkinson , l’un des Européens qui, dans ces dernières années, ont le mieux vu les Russes à l’œuvre dans leurs possessions asiatiques du sud et de l’est , fut informé de source à peu près certaine que plusieurs de ces peuplades avaient 2,500 chameaux, 60,000 chevaux, plus de 100,000 bêtes à cornes, et un nombre incalculable de moutons. Un seul chef possédait plus de 9,000 chevaux. Un certain Joul-Bar, chef d’une tribu puissante, en avait 10,000. D’autres individus de sa tribu en possédaient de 5,000 à 7,000 ; ils avaient, en outre, un grand nombre de chameaux et de grands troupeaux de bêtes à cornes. En somme, il n’est pas rare, paraît-il, de trouver des Kirghis possédant 8,000 à 10,000 chevaux, plus de 1,000 chameaux, 20,000 bêtes à cornes et 50,000 moutons.

La vie intérieure de ces chefs à demi-barbares rappelle l’antiquité biblique. Après avoir quitté l’yourte de Joul-Bar, M. Atkinson se rendit chez le sultan Batyr. Il raconte que quand il fut près de l’aoul, trois Kirghis vinrent au-devant de lui pour le conduire auprès du sultan, dont l’yourte se distinguait facile-

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ment des autres à une lance plantée à l’entrée et au fer de laquelle une longue touffe de crin noir flottait au vent. A son arrivée, le sultan s’avança, prit les rênes de son cheval , lui tendit la main pour descendre et le fit entrer dans sa demeure. A terre, étaient étendus un tapis de Bokhara et des peaux de tigre , sur l’une desquelles on le pria de s’asseoir, après quoi le maître du lieu s’assit à son tour en face de lui, et l’on plaça devant l’étranger du thé et des fruits secs.

Batyr était un vieillard encore vert, âgé de plus de quatre-vingts ans, à la physionomie bienveillante et douce, au teint vermeil, aux cheveux blanchissants. L’yourte était spacieuse ; elle avait douze mètres de diamètre et cinq de hauteur. Un jeune garçon alimentait un feu ardent allumé au milieu, et çà et là étaient épars des ballots et des caisses qui contenaient le trésor du vieillard. Près de sa selle se trouvait le fauteuil d’apparat que , dans les occasions solennelles, on place sur le chameau qui précède le sultan ; ce fauteuil est orné aux quatre coins de plumes de paon, emblème qui a pour but d’indiquer que le sultan est un des descendants des Tamerlans. Un beau faucon était sur un perchoir, vis-à-vis d’un grand aigle noir enchaîné à un bloc de bois, mais non chaperonné. Les Kirghis se servent du faucon pour chasser le faisan et autre gibier à plumes , et de l’aigle pour chasser le renard, le daim et le loup.

La sultane et les jeunes femmes, assistées des plus jeunes enfants , traient les vaches , les brebis et les chèvres. C’est le devoir habituel, soir et matin, des femmes et des filles de ces princes de la steppe , qui sont aussi fiers de descendre du grand conquérant

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qu’aucun noble d’Europe peut l’être de faire remonter son origine aux croisades. La jeune fille de ces contrées ne rougit point de traire les vaches, ni comme une véritable amazone, de seller son cheval, ni encore moins de poser sur son poing un faucon tout prêt à s’élancer sur sa proie.

Dans le but de mener à bonne fin ses projets sur le bassin du fleuve Amour, l’empereur Nicolas décida que toute la population des pays situés au-delà du Baïkal serait organisée en corps de Cosaques.

De 1689 à 1854?, la jonction de l’Argoun et de la Silka était le point le plus oriental de l’empire russe dans la région de l’Amour ; mais, pendant cette période de cent soixante-cinq ans , les Cosaques de la frontière ont pénétré constamment dans le pays situé au nord et en aval de l’Amour, et bien avant les dernières annexions, il a circulé plusieurs récits vagues de conflits entre ces hardis chasseurs et la race des Mandchous.

La Russie a aujourd’hui, avec une extrême adresse, pris possession des grands cours d’eau et du seul qui donne accès de la mer aux vastes plaines de l’Asie centrale. L’Amour est une grande voie navigable extrêmement précieuse. Il ouvre une communication par eau avec la vaste contrée qui borde la mer du Japon et avec les déserts du Gobi. On ne saurait trop faire ressortir l’importance de cette voie pour la Sibérie. Les produits de ce pays doivent tôt ou tard suivre cette direction pour gagner l’Océan et de là se répandre chez les autres nations.

En 1728, l’autorité du Céleste Empire prédominait dans la Mandchourie. La Russie, à cette époque, subissait de nombreuses insultes, et Sa Majesté chi-

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noise regardait la Moscovie comme sa vassale. Aujourd’hui, la puissance du czar, dans ces régions, est un fait incontestable et incontesté.

Les descendants de ces hommes qui , en 1728, étaient obligés de battre en retraite en abandonnant leurs établissements, ont pris en 1854 possession de ce grand fleuve, depuis sa source jusqu’à la mer, et annexé en six semaines près de la moitié de la Mandchourie à l’empire russe. Ils ont encore en 1860, nous l’avons dit plus haut, arrondi cette annexion d’un vaste territoire sur la rive droite du fleuve, et M. Atkinson n’est pas loin de la vérité en disant qu’au besoin rien n’empêcherait les Cosaques du czar de faire faire un beau jour, au Fils du soleil et à ses mandarins, un plongeon dans le golfe de Pé-tcbé-li.

La politique et le commerce russes se sont déjà ouvert la Dzoungarie. Les Mandchous ont appris la valeur des roubles d’argent ; ils prennent volontiers cette monnaie, ainsi que le drap écarlate, en échange de leurs fourrures ; et les vapeurs russes, s’il le faut, remonteront le fleuve, malgré les escadres de n’importe quel pavillon qu’on enverrait pour s’y opposer. C’est toutefois un bonheur pour la Russie que la vallée de l’Amour ait été annexée à l’empire sans la moindre résistance des indigènes. On s’est empressé de placer des postes de Cosaques sur différents points, et les colonies russes s’établissent partout sans opposition.

Dans un petit nombre d’années , l’aspect de cette contrée sera considérablement changé ; les bords de l’Amour verront des villes florissantes ; les navires mouillés dans ces parages indiqueront que la population se livre activement au commerce et à l’indus-

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trie, tandis que de nombreuses églises blanches, avec leurs nombreuses tourelles et leurs dômes verts , annonceront que la religion et la civilisation ont pris la place de la superstition et de la barbarie. Un pays comme celui-là, où, entre les mains d’une population industrieuse, l’agriculture et l’élève du bétail peuvent prendre un développement illimité ; un pays où l’on peut se procurer aisément toutes les choses nécessaires à la vie est, avec un gouvernement juste et sage à sa tête, destiné à un avenir magnifique.

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