MŒURS
On peut dire sans exagération que les géographes en savent plus de l’Afrique centrale , de ses montagnes et de ses rivières que de l’intérieur de cette presqu’île, de ce simple promontoire interposé comme un coin entre les mers de la Chine et du Japon , qui a nom la Corée. A l’exception des rares renseignements recueillis par les premiers missionnaires jésuites en Chine et par des écrivains comme Kæmpfer et Siebold au Japon, il n’existe pas de relations imprimées sur la géographie ou la constitution du royaume coréen. On ne connaît du pays que ses côtes, relevées par des navires de guerre français ou anglais pour les besoins de la navigation.
D’après Williamson , le dernier écrivain qui lui ait consacré un chapitre de son voyage (1), « la Corée est une péninsule qui court obliquement du nord-ouest
(i) Journey in North China, by the Rev. A. Williamson. London,
LA CORÉE
au sud - est par 34o40’ et 42®30’ latitude et 125“ et 129“ longitude est (Greenwich), bornée à l’est par la mer du Japon, au sud par la mer Jaune, à l’ouest par la mer Jaune et le golfe de Petchili , et au nord par les rivières Ya-lu et Tu-Mên, qui séparent respectivement le pays de la Mandchourie chinoise et de la Mandchourie russe. La superficie est estimée à 79414 milles carrés (environ 128,000 kilomètres), non compris les nombreuses îles qui bordent ses côtes sud et ouest, c’est-à-dire qu’elle est une fois et quart plus grande que celle de la province chinoise voisine de Shanlung et plus de trois fois plus grande que l’Ecosse. G’est une terre montagneuse, qui, sur les côtes, a des montagnes de 1000 à 8000 pieds (300 à 2400 mètres) de hauteur d’après les relevés des hydrographes anglais. Les vallées sont, dit-on , fertiles, et les montagnes sur beaucoup de points sont couvertes d’épaisses forêts. »
Sauf quelques détails sur le cours des deux grandes rivières de. la Corée, ce passage comprend à peu près tout ce que les géographes européens trouvent à dire de la presqu’île coréenne. Les sources chinoises n’en disent pas plus long. L’excessive rigueur avec laquelle les Chinois et les Coréens sont tenus séparés les uns des autres vient en grande partie sans doute de cette horreur invétérée pour tout ce qui n’est pas chinois, qui forme un élément si important du caractère et de la politique du Céleste Empire ; mais cela vient aussi en partie des traditions d’inimitié nées d’un état de guerre séculaire datant de l’époque antérieure à l’ère chrétienne, alors que le royaume de Ch’ao-sien, comme s’appelait la Corée au deuxième siècle avant J.-C., donnait tant d’embarras aux empereurs chinois de la
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dynastie Han. Longtemps avant cette époque, vers la fin du douzième siècle avant J. -G., d’après les traditions conservées dans le Shoo-King ou Livre de l’histoire, un descendant de la dynastie Shang s’était retiré dans la péninsule coréenne lors de la chute de cette famille, et c’est à lui qu’est attribuée, fabuleusement sans doute, l’introduction d’influences civilisatrices chez les « barbares » , qui jusque-là avaient habité les repaires des montagnes situées à l’est de la rivière Liao.
Cette rivière, traversant ce qui est aujourd’hui la province Mandchoue de Fèng-t’ien, a été pendant des siècles la frontière entre le territoire revendiqué par le souverain chinois et celui de Gh’ao-sien.
Sous la dynastie T’ang, qui correspond à la période de 450 à 800 , le pays semble avoir été divisé entre plusieurs princes indépendants, dont quelquesuns d’origine chinoise. La population avait aussi beaucoup de sang chinois en raison des émigrants nombreux qui fuyaient la tyrannie ou les désordres de leur patrie pour aller se placer sous le gouvernement plus facile des petits rois coréens.
Les conquérants mongols de la Chine, au treizième siècle de notre ère, étendirent leur domination sur une grande partie de la Corée, l’incorporant tout entière dans l’empire chinois. Mais, à l’arrivée au trône du fondateur de la dynastie Ming, à la fin du quatorzième siècle , ce monarque reconnut la souveraineté du prétendant d’alors au trône de Corée, et lui conféra des lettres d’investiture avec le titre de kao-li (1)
(1) Celte désignation, dérivée d’un des anciens titres dynastiques du royaume, est l’origine de notre mot & Corée » , tiré du japonais, qui prononce le son chinois « kou-lai d , en changeant / , qu’il ne peut prononcer, en r dans les mots étrangers.
Wang, ou roi feudataire de Corée. Un tribut fut régulièrement payé par ce prince et ses successeurs pendant plusieurs siècles aux souverains de la dynastie Ming, et le royaume fut divisé d’après le type chinois en provinces (alors appelées « tao » ) , préfectures , départements et districts.
Cette paix dont la Corée avait joui longtemps sous la suzeraineté nominale de la Chine finit par être interrompue par une invasion japonaise, lorsque l’usurpateur Taicosama résolut de faire de la Corée la base de ses opérations pour sa conquête projetée de la Chine. Les historiens de la dynastie Ming racontent qu’en 1592, une immense armée japonaise débarqua en Corée et envahit tout le pays. Le roi s’enfuit demander à la cour de Chine une armée de secours, qui se fit battre honteusement ; enfin , ce ne fut qu’en 1598 que les Japonais se retirèrent.
Chose assez bizarre, c’est à cette incursion des Japonais que remontent les rapports des nations européennes avec les Coréens. L’invasion de Taicosama servit à faire introduire le christianisme en Corée, et nulle part la religion de l’occident ne trouva meilleur accueil des Asiatiques. Les historiens jésuites du Japon racontent que l’armée envoyée à la conquête de la Corée était presque entièrement composée de chrétiens convertis, et que ses deux chefs étaient au nombre des magnats chrétiens les plus notables d’un empire qui, peu de temps auparavant , avait été regardé comme sur le point d’être tout entier converti au dogme de la croix. Un missionnaire, appelé Cespédès , fut autorisé à accompagner l’expédition et à préparer l’évangélisation de la Corée. Les splendides illusions de l’Eglise devaient toutefois être cruelle-
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ment déçues. Si l’on en croit le narrateur jésuite , Taicosama avait résolu l’expédition de cette armée chrétienne, tout autant pour en assurer la destruction que dans l’espoir de conquérir le pays. Une fois l’expédition embarquée, les proscriptions commencèrent contre les chrétiens ; et des soldats qui franchirent le détroit en 1592, bien peu revirent leur patrie, l’évacuation opérée, sept ans après. Néanmoins la semence répandue sur le nouveau sol, par les soins infatigables de l’ordre de Jésus, ne devait pas être perdue.
Quand la dynastie Ming fut renversée et que Pékin tomba aux mains des Mandchoux victorieux (1644 de J. -G.), le roi régnant de Corée, qui avait été fait prisonnier quelque temps auparavant par les conquérants dans une de leurs incursions sur son territoire , fut amené à leur suite dans la capitale de la Chine. Là ce prince fît la connaissance du célèbre jésuite Adam Schall, qui , avec une adresse caractéristique , avait réussi à se faire agréer du chef des envahisseurs tartares comme précédemment du souverain de la dynastie Ming. Le prince coréen ayant manifesté le désir de connaître les écrits des missionnaires, le père Schall lui envoya une collection complète de leurs œuvres scientifiques et religieuses ; et au départ du roi, pour reprendre le gouvernement de son pays, après avoir reconnu la suprématie du souverain mandchou, Sa Majesté demanda, dit-on, au père Schall de lui envoyer encore quelques-uns de ses compagnons européens pour y répandre l’instruction dans les nouvelles branches d’études dont il avait eu un aperçu.
Cette invitation, toutefois, ne fut pas suivie d’effet, — sans doute sous la pression du gouvernement chinois ou de quelque conseiller plus prudent ou plus
défiant du monarque coréen, et la Corée resta fermée pendant plus d’un siècle aux nations de l’Europe. Elle ne fit plus parler d’elle que par les rares nouvelles du pays dont tiennent registre les membres de la mission de Pékin ou par des incidents tels que celui de la captivité du marin hollandais Hamel , qui , naufragé sur l’île deQuelpaert, en 1653, en allant au Japon, fut retenu en Corée treize années , au bout desquelles il parvint à s’échapper et à rejoindre ses compatriotes à Nagasaki. A son retour en Hollande, Hamel publia le récit de ses aventures et une description de la Corée, qui resta la principale source d’informations dont les géographes européens tirèrent leurs rares connaissances du pays.
Enfin, en 1784, une occasion s’offrit aux jésuites de Pékin d’introduire la semence de leur enseignement sur le sol objet depuis plus de cent ans de leurs secrètes aspirations. Le fils de l’ambassadeur coréen, nommé Li, qui avait été envoyé cette même année porter à Pékin le tribut accoutumé , ayant entendu parler du merveilleux savoir des missionnaires européens dans les sciences astronomiques et mathématiques, leur demanda de l’instruire, et fut ainsi amené à embrasser la religion chrétienne et à se faire baptiser. Pierre Li, comme le néophyte fut dès lors appelé, plein de zèle apostolique, se mit avec une ardeur infatigable à la propagation de ses doctrines nouvellement acquises , et l’on rapporte que , cinq ans après son retour dans la capitale de la Corée , on comptait quatre mille chrétiens des deux sexes parmi ses convertis.
D’après l’abbé Pichon (1), au livre duquel nous re-
(1) Vie de Monseigneur BerneuXi vicaire apostolique de Corée. Le Mans, 1868.
courons ici, « on prêchait la religion publiquement ; on la prêchait à la cour et dans les provinces ; le vrai Dieu avait un grand nombre d’adorateurs parmi la noblesse. En 1788, le gouverneur de la capitale fit arrêter Thomas King parce qu’ib prêchait une religion étrangère. A cette nouvelle, plusieurs néophytes se présentèrent d’eux-mêmes devant le gouverneur et déclarèrent qu’ils étaient aussi chrétiens et prédicateurs de cette religion. Celui-ci , étonné de leur nombre , les renvoya chez eux et condamna Thomas King à l’exil, où il mourut la même année. Les chrétiens, loin d’être intimidés par ce commencement de persécution, n’en devinrent que plus ardents ; aussi la foi faisait-elle chaque jour de nouveaux progrès. »
Tels furent les débuts de la propagande catholique en Corée ; et quels que soient le degré de pureté qui ait présidé aux doctrines fondamentales de la foi chrétienne et la rapidité des conversions, il est positif que les premières semences du christianisme y ont été introduites par une entremise absolument indigène, et qu’elles ont germé dans un sol qui a produit depuis lors une abondante moisson de croyants , lesquels, dans mainte circonstance , n’ont pas hésité à sceller leurs convictions dans le sang. Il est certain que, malgré les persécutions de 1788, et les mesures plus rigoureuses encore qui furent prises dans les années suivantes, les chrétiens coréens continuèrent à croître en nombre.
Un an ou deux plus tard, ils dépêchaient à Pékin un émissaire nommé Paul Li , pour obtenir de l’évêque des éclaircissements sur certains doutes qui s’étaient élevés chez eux touchant des points de doctrine et de pratique. Paul Li rapporta dans son pays
LA CORÉE
un tel redoublement de zèle que les imaginations de ses compatriotes s’enflammèrent à ses récits et qu’ils sollicitèrent la présence chez eux de prêtres dûment qualifiés. -Le messager, renvoyé en conséquence à Pékin, reçut de l’évêque les pouvoirs nécessaires pour célébrer la messe et administrer les sacrements. Il fut, en outre, décidé qu’un prêtre serait envoyé à un rendez-vous sur la frontière, où des chrétiens coréens devaient venir à sa rencontre. Un missionnaire partit en effet de Pékin ; mais, en arrivant au lieu désigné, il ne trouva personne et fut contraint de retourner sur ses pas.
Une nouvelle persécution organisée en Corée sevra pour quelque temps ce pays de toute communication avec le monde extérieur. A. la fin, en 1796, après plusieurs tentatives infructueuses , un jeune Chinois qui avait été ordonné prêtre et avait reçu le nom de Jacques Yelloz , réussit à franchir la frontière et fut accueilli avec enthousiasme par les chrétiens indigènes. A cette époque, il semble résulter de renseignements vagues que le roi a^ait renoncé à sanctionner un projet de ses conseillers destiné à extirper radicalement les nouvelles doctrines. Grâce à cette hésitation du maître, le christianisme , bien que poursuivi à outrance par certains fonctionnaires, trouva un refuge dans certains districts du royaume administrés par des gouverneurs mieux disposés ; et, malgré de fréquentes proscriptions et de nombreuses exécutions, le chiffre des chrétiens solidement convertis était estimé à dix mille en l’année 1800.
A cette date survint la mort du roi, et pendant la régence qui s’ensuivit le parti hostile gagna un ascendant momentané. Le missionnaire Jacques Velloz finit
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par être pris après avoir échappé longtemps à ses persécuteurs, et le 21 mai 1801 il fut exécuté publiquement. Pendant plus de trente années après cet événement , les chrétiens coréens restèrent sans prêtres.
Avant d’aborder les circonstances qui, plus récemment, ont donné un nouvel essor à l’élément chrétien en Corée, il ne sera pas inutile d’examiner brièvement ce qu’est le royaume lui-même, autant que cela est possible avec les rares matériaux qui existent.
Comme il a déjà été dit plus haut, le pays est divisé en huit « tao » ou provinces dont les limites ont été tracées il y a quelque quatre cents ans sous les auspices du gouvernement chinois. Une carte japonaise indique nettement ces divisions géographiques avec les rivières qui les arrosent. En commençant par le nord, montagneux et froid, on trouve l’espèce de trait d’union qui soude la péninsule coréenne à la terre ferme dans le vaste territoire montagneux et désert du Gh’ang-Peh-Shan, d’où s’élance le haut pic de Peh T’ow-shan (la montagne à la tête blanche), et qui sert de frontière nord entre la Corée et la terre des Mandchoux. Les pentes occidentales et orientales de cette montagne donnent respectivement naissance aux rivières Ya-lu et Tu-mên. Cette dernière, coulant à l’est, constitue aujourd’hui la frontière entre la Corée et ses redoutés voisins , les Russes , dans leur riche possession enlevée aux Chinois, en 1860, par un brillant coup de diplomatie. Le Ya-lu, lui, après avoir sillonné un vaste territoire désolé, couvert de forêts, demeure
Côte de Corée. — > Rochers de l’Archipel du Prince Impérial.
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des tigres et d’animaux à fourrures d’espèces diverses, se jette dans un golfe en haut de la mer Jaune, sur les frontières du grand promontoire de Liao-tung ou Mandchourie méridionale.
Les deux tao ou provinces les plus septentrionales situées au sud des rivières susnommées sont Hien-, king (sur la côte est) et P’ing-an (sur la côte ouest). Au-dessous de celles-ci, à l’est, et par conséquent faisant face au Japon, viennent les provinces de Kiangyüan et K’ing-shan, dont la dernière est suivie de Ts’tian-lo, qui occupe la pointe méridionale de la Péninsule. A celle-ci succèdent (en remontant vers le nord) les provinces de Ghung-tsing, de King-ki et de Hwanghaï, cette dernière ay ant pour limite au nord la rivière P’ing-jang, qui la sépare de P’ing-an tao déjà nommé.
Outre la rivière de P’ing-jang, cours d’eau très-considérable qui se jette dans la mer Jaune par 39 degrés nord, la Corée a aussi (sans parler de cours d’eau moins importants) la rivière Han, qui traverse la province de King-ki de l’est à Fouesl, et forme un vaste delta dont l’embouchure est défendue par ces innom-' brables îlots rocheux et boisés connus sous ie nom d’ « archipel du Prince Impérial, » à peu de distance desquels, sur la terre ferme, est située la capitale, Séoul, ou Saül (1).
Toutes les descriptions du pays concourent à le représenter comme complètement montagneux, avec de fréquentes vallées cependant, où passent des cours
(1) Celte expression en lasgae coréenne est ! équivalent des mots cliinois « Wang king s (liüéraiement : < capitale royale »). La ville ne paraît pas avoir d'autre nom distinctif.
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d’eau. Les écrivains japonais, aussi bien que les missionnaires catholiques, s’accordent sur la pauvreté du sol, l’état arriéré de l’agriculture et du commerce et les mœurs simples des habitants. La population a été diversement évaluée de 5 à 20 millions d’âmes ; mais aucune donnée n’existe pour formuler un chiffre exact. Le climat, qui, au nord, a toute la rigueur des régions glacées voisines de la Mandchourie, approche plutôt ailleurs, comme on peut aisément le penser, de celui du Japon ; mais les hivers ont toujours de la neige et de la glace, même dans les provinces les plus méridionales. Exposée de trois côtés aux influences marines, fécondes en humidité, la Péninsule est sujette à des pluies aussi excessives que le sont les sécheresses du continent chinois, dues également à des causes topographiques bien comprises. Les côtes sont couvertes d’une luxuriante verdure, qui ajoute infiniment de grâce aux sites pittoresques que présente leur bordure de montagnes et d’îles rocheuses.
Il existe des raisons pour rattacher les Coréens à la souche tongouse qui a peuplé toute l’Asie septentrionale , et Klaproth (1) les regarde comme les descendants d’une branche des Sien-p’i, éteinte depuis longtemps comme nation distincte, dont l’ancienne patrie est située dans la Mongolie nord-orientale. D’aspect, les Coréens ressemblent plutôt aux Japonais qu’aux Chinois ; mais leurs traits sont plus nettement mongols. Ils ont les pommettes remarquablement proéminentes, mais arrondies , le nez déprimé à la racine et épaté aux narines , l’œil invariablement noir et fendu obliquement, caractère que les Européens at-
(1) Asia polyglotta.
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tribuent à tort à la physionomie chinoise particulièrement. Ils sont de taille élevée et plus grands en moyenne que les deux peuples voisins.
Leur nourriture principale est une espèce inférieure de riz, du blé, de l’orge, du millet et du maïs , ce der nier cultivé sur une grande échelle. Ils ont aussi le chou chinois et le navet, lesquels, conservés dans la saumure , sont universellement consommés dans le pays. Le poisson, comme en Chine, est un important article de leur alimentation le long des côtes ; les classes aisées mangent à l’occasion du bœuf, du porc et aussi du cheval et du chien.
Le tabac est cultivé, mais les meilleures qualités ne s’obtiennent que par importation de la Chine. On a aussi des fruits de diverses espèces, tels que pommes, poires, abricots, cerises , noix, grenades, etc. ; mais ils ne valent pas grand’chose. Le coton se cultive sur une assez grande échelle ; un produit beaucoup plus important toutefois, c’est le chanvre, avec lequel on fait des étoffes grossières, mais durables, employées principalement pour les vêtements. On fait également un peu de soie avec laquelle on fabrique des étoffes plus fines portées par l’aristocratie et les fonctionnaires. Les deux articles d’exportation qui amènent les commerçants chinois à visiter les côtes de Corée d’une manière à moitié clandestine, ou à trafiquer avec l’ambassade qui se rend annuellement à Pékin et à la foire de la frontière, sont le papier et le « ginseng, » contre lesquels on échange d’ordinaire des marchandises européennes et chinoises. Le ginseng (panax ginseng, plante araliacée) se sème sous de longues rangées d’abris construits en écorce de sapin, garnis intérieurement de nattes. Il faut cinq ans à la plante pour at-
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teindFG sa maturité ; on en prend alors les racines , qu’on fait sécher pour l’exportation. Bien que jugé par les Chinois incomparablement inférieur en vertus toniques et curatives à la fameuse racine que produisent les forêts sauvages de l’üsuri et de l’Amour, le ginseng coréen n’en atteint pas moins des prix très-élevés (150 francs à 200 francs le kilogr.) dans les entrepôts chinois. Le papier fabriqué en Corée, avec du coton et de l’écorce d’une espèce de mûrier, est célèbre comme celui du Japon, pour sa résistance ; on l’emploie à une foule de choses.
De riches minerais abondent dans tout le pays. L’or, l’argent, le fer, le cuivre et le plomb ne s’obtiennent qu’en petites quantités ; mais l’industrie minière est strictement restreinte aux besoins exclusifs du gouvernement. Les spécimens de métaux travaillés produits par les indigènes montrent que ceux-ci ne le cèdent guère en habilité à leurs voisins les .Japonais dans l’art de forger et d’allier les métaux.
La navigation est dans l’enfance. Elle se borne à de petits bateaux à fonds plats (sampans) et à des jonques de très-faible tonnage. Les Coréens n’entendent rien an calfatage, que comprennent au contraire si bien les pays voisins. Ces circonstances font que le commerce a lieu surtout par terre, à dos d’hommes ou d’animaux, ou au moyen de chariots primitifs sur des routes qui ne sont pour la plupart que des sentiers bordant les flancs des montagnes ou suivant les grossiers remblais des champs cultivés des basses terres.
Le genre de vie des Coréens de toutes les classes , sauf dans le voisinage immédiat de la cour, est de l’espèce la plus simple et la plus frugale. Des choses de nécessité quotidienne à leurs voisins les Japonais leur
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sont totalement inconnues. Le thé même n’est pas encore entré dans la consommation du pays ; le breuvage habituel n’est autre généralement que de l’eau dans laquelle on a fait bouillir du riz ou du millet. Chez les riches, dans les grandes occasions, on boit parfois une infusion de ginseng , et plus rarement encore un spiritueux grossier distillé de divers grains. On ne voit jamais de sucre : c’est une rareté qui n’est employée que dans la pharmacopée ; il est partout ailleurs remplacé par le miel. Beaucoup d’autres articles importés ou indigènes dont on fait un usage ordinaire dans les pays contigus sont également inconnus.
Le vêtement universel est une grossière étoffe blanche de coton ou de toile (connue sous le nom de « tolda » ) que portent les classes inférieures en été sous la forme d’une simple jaquette et d’un large pantalon court. Les classes élevées portent , outre une veste de coton et de volumineux pantalons de coton ou de soie , une longue robe souvent faite d’une belle gaze de soie qui descend au-dessous du genou et se boutonne en face et non sur le côté, comme c’est l’invariable coutume en Chine. La matière première de ce vêtement externe est souvent teintée de bleu pâle. En hiver, on a des fourrures et des vêtements ouatés. La chaussure se compose ou de sandales de paille ou de souliers bas et pointus de cuir de vache tanné et réduit à une espèce de parchemin. Joignez à cela des bas de coton autour desquels se lie le pantalon de toile au-dessus des chevilles.
Un accessoire infaillible du costume coréen, c’est la ceinture et la poche à tabac, à quoi l’on peut ajouter la pipe qu’ont tous les hommes, longue tige de bambou chinois avec embouchure et fourneau de métal de fa-
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brication indigène. Les cheveux, durs et variant de couleur du noir au brun roux, se portent, pour les adultes, ramassés en un nœud au sommet de la tête, où ils sont retenus par une bande de gaze de crin extrêmement fin. Mais les femmes et les adolescents laissent les leurs tomber en masses confuses. Les classes- inférieures se laissent pendre de chaque côté de la face de longues mèches éparses qui donnent à une assemblée coréenne un air sauvage étrange. L’objet le plus frappant du costume indigène est le chapeau ; il ressemble singulièrement au grand chapeau bas à larges bords que nous avions il y a un siècle. 11 est fait d’un fin réseau noir de crin natté ou de bambou, et se compose d’un disque de 60 centimètres de diamètre surmonté d’un cylindre de 10 centimètres de hauteur environ. Le sommet de ce cylindre est plat, sauf chez les militaires, qui l’ont un peu en pointe. Contrairement aux mandarins chinois, les fonctionnaires diffèrent peu de la masse du peuple par le costume ; mais , dans les grandes occasions , ils ont sur leurs chapeaux des figures de différents oiseaux ou autres animaux , et leur rang est indiqué par. une variété de petites boules ou boucles d’ambre, de jade, ou d’argent, qui servent à rattacher la mentonnière au-dessus de l’oreille. Les officiers de l’armée portent une jaquette - pardessus en soie diversement teintée, selon leur rang.
On sai,t peu de chose de la constitution du gouvernement et des détails de l’administration. On peut dire qu’en théorie la monarchie est un despotisme modelé sur celui de la Chine, et tempéré, en ce qui concerne les hautes niasses seulement, par l’existence de certains rangs privilégiés et d’une noblesse héréditaire.
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comme il en existe en Chine. Le pouvoir royal, par rapport à la masse de la population, est absolu ; mais de puissants partis chez les nobles semblent exercer un certain contrôle sur les actes du roi et décider virtuellement des questions contestées de succession qui se présentent fréquemment.
Les nobles, dont les titres et les attributions sont peu connus des Européens , peuvent correspondre jusqu’à un certain point à l’institution (aujourd’hui pratiquement éteinte) des daïmios au Japon ; mais le gouvernement du pays, dans ses provinces, ses départements et ses districts , est confié à des fonction- , naires qui ou obtiennent leurs postes, d’après le mode chinois du concours ou de l’achat , ou sont choisis par le roi lui-même parmi les satellites de sa cour. Même les plus bas de ces fonctionnaires ont, semble-t-il, droit de vie et de mort sur leurs administrés, et des flagellations d’une effroyable sévérité sont infligées sommairement par leurs ordres à quiconque, dans leur juridiction, est jugé par eux coupable du plus insignifiant délit.
Toute la population est astreinte au service militaire ; il n’existe rien toutefois qui ressemble à une armée permanente, à part quelques corps de soldats recrutés dans la capitale qui remplissent les fonctions de garde du souverain. Tactique et discipline sont également ignorées, sauf l’obéissance passive absolue à l’autorité, qui est une loi universelle pour les Coréens et l’un des traits les plus remarquables de leur caractère. Les villageois de chaque district, outre qu’ils sont soumis à la corvée pour tous les travaux du gouvernement , sont appelés périodiquement au chef-lieu local, et font à tour de rôle le métier de soldat ou de police armée
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sous les ordres du fonctionnaire en chef. La seule distinction qu’ils aient dans ce service consiste dans la forme arrondie donnée au sommet du chapeau national. Ils ont pour armes des lances, des arcs et une espèce de grossier fusil à mèche. Mais, bien que le plus grand nombre des armes coréennes soit de la nature la plus primitive, il se fabrique dans la capitale des armes d’un fini très-supérieur. Là, les gardes du roi sont vêtus de cottes de mailles. Dans les récentes hostilités avec les forces navales des Etats-Unis, un grand nombre de soldats coréens portaient de longs surtouts de grosse toile de coton bourrés de même matière, qui étaient à l’épreuve du sabre et de la balle ordinaire, mais non à l’épreuve de la balle de carabine rayée. L’énorme poids de cette armure cependant (le vêtement et le casque ne pesaient pas moins de 9 ivilog.) empêchait ces cuirassiers d’un nouveau genre de se mouvoir.
La religion de la Corée, comme presque toutes les autres institutions officielles du pays, est calquée sur celle de la Chine ; les grands dieux du panthéon chinois ont partout leur culte, en même temps que les doctrines de Confucius sont professées par les lettrés. Le bouddhisme et le taôisme ont là leurs adhérents comme en Chine, La langue très-différente du chinois et du japonais , bien que plus près de celui-ci par sa forme polysyllabique et son alphabet de vingt-sept lettres , a beaucoup de rapports avec la langue mongole actuelle. L’alphabet et l’écriture indigènes, quoique faciles à apprendre , sont tenus (peut-être pour cela) en piètre estime , et leur usage est presque entièrement confiné aux femmes et aux enfants.
La littérature nationale ne contenant guère que les
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« classiques » chinois ou ouvrages canoniques el leurs dérivés , la connaissance des caractères écrits chinois est indispensable à quiconque prétend à un peu de savoir. Or, comme ces caractères consistent (comme les chiffres arabes) en une série arbitraire de symboles pour des sons correspondants, ils peuvent s’appliquer à toutes les langues parentes -- annamite, japonais du coréen— pour représenter à l’œil leurs sons, forts différents d’ailleurs entre eux. Le mot « homme » par exemple, se dit en chinois parlé « djên » et en coréen « saram ; » mais le caractère écrit qui le représente traduit précisément la même signification à un œil chinois ou à un œil coréen. Il faut, il est vrai, une étude spéciale aux Coréens pour leur permettre de comprendre les règles de construction du chinois , règles qui diffèrent beaucoup des leurs ; mais c’est là un élément nécessaire de l’éducation, et tout lettré coréen comprend le chinois.
Malgré cet état de dépendance littéraire à l’égard de sa gigantesque voisine, la Corée s’en est tenue durant de longues suites de générations à une politique obstinée d’isolement presque aussi stricte par rapport aux Chinois que par rapport aux autres nations. Ses seules relations avec la Chine se bornent officiellement à deux points : Pékin est visité annuellement par un envoyé accompagné d’un certain nombre de marchands privilégiés, et il en est de même de la « Yille- Porte , » près de la ville mandchoue de Fêng-hwang, où se tient une foire périodique. En outre, un trafic irrégulier se fait par les jonques chinoises entre les ports de Chefoo et Wei~Haï, dans le Shantung et les îles de la côte de Corée, surtout à l’embouchure de la rivière Ya-lu.
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L’ambassade annuelle visite Pékin en hiver et les marchands qui l’accompagnent apportent avec eux du ginseng et autres drogues , du papier et des cotonnades. Le personnel de chaque ambassade ne doit pas excéder deux cents individus, et son séjour est limité à quarante jours. Bien que commerciale au premier chef, l’ambassade a nominalement pour mission de présenter l’hommage du roi de Corée à son suzerain et de recevoir en échange un exemplaire du calendrier impérial chinois, qui est un des attributs de la suprématie de la Chine sur les Etats dépendants.
Les opérations commerciales de la foire sont infiniment plus importantes que celles de Pékin et une petite quantité d’articles anglais s’introduisent par ce moyen en Corée après avoir subi une sorte de déguisement , l’importation en étant strictement prohibée.
M. T.-T. Meadows , consul britannique à Newchwang en Mandchourie , a donné de la foire en question la description suivante ;
« Le Ya-loo est la frontière entre la Corée et la Chine. La rive gauche ou coréenne est cultivée et regorge de villes , de villages et de fermes. La rive chinoise est bordée de forêts inhabitées qui, en aval, près de l’embouchure, ont 30 milles (40 kilomètres) de profondeur, et plus encore en allant vers le nord. A. !25 milles (40 kilomètres) environ de son embouchure, r Ya-loo a environ 300 yards (à peu près 300 mètres) de largeur et une profondeur de 20 pieds (6 mètres). A l’extrémité ouest de la ceinture de forêts, la porte palissadée de Fung-hwang est une ville composée principalement d’auberges pour recevoir les Coréens qui, trois fois l’an , traversent l’Ya-loo et la ceinture de forêts pour faire le commerce — une fois pendant
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la troisième lune, une fois pendant la neuvième et une fois pendant la douzième.
Dans chacune de ces occasions, la période légale pour commercer est d’un mois, mais des présents aux mandarins chinois peuvent la faire prolonger de dix Jours si l’on y trouve profit. Les mandarins chinois viennent de la ville de Fung-hwang, située à une dizaine de milles de la « Yille-Porte, » à l’ouest. En 1863, j’étais en pleine forêt quand la période de la neuvième lune commença. Des groupes d’ouvriers coréens parurent d’abord et réparèrent les ponts sur les cours d’eau franchis par la route qui traverse la forêt. Vinrent ensuite les aubergistes , qui s’établirent sous des tentes ouvertes à leurs compatriotes commerçants. Je vis arriver enfin successivement les marchands à cheval et les marchandises sur des bœufs accompagnés de leurs conducteurs. De voitures, point. Il fallait deux jours aux bœufs pour passer de l’Ya-loo à la Ville- Porte (1). »
Telle est la bizarre méthode de communication internationale imposée à deux nations voisines et parentes dont les nombreux ports de mer se font face sur différents points à des distances qui varient d’une demi-journée à trente-six heures par navire à vapeur.
ni.
Nous avons dit plus haut que plus de trente années s’étaient écoulées au commencement du présent siècle sans qu’aucun missionnaire étranger eût réussi à pénétrer en Corée ; mais l’existence des communautés chrétiennes de ce coin perdu du monde n’avait pas
(1) Consular Reports on Trade in China, 1864.
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été oubliée pour cela. En 1811, les convertis indigènes firent parvenir au Pape Pie VII une lettre par laquelle ils demandaient que des guides spirituels leur fussent envoyés. En 1832, Ma** Bruguière, alors coadjuteur du vicaire apostolique de Siam, s’offrit pour l’œuvre des missions en Corée et fut en conséquçnçe nommé vicaire apostolique de ce pays. Toutefois, après avoir traversé la plus grande partie de la Chine au prix de fatigues et de dangers extrêmes, il tomba malade et mourut en Mandchourie en octobre 1835. Il fut assisté dans ses derniers moments par un prêtre chinois qui l’accompagnait , un élève du séminaire de la Propagande de Naples. Cet homme, ayant subséquemment réussi à pénétrer en Corée, trouva le moyen d’y introduire deux missionnaires français , MM. Maubant et Chastran, les premiers Européens qui parvinrent à mettre le pied sur le sol de la Corée , qu’ils devaient bientôt teindre de leur sang.
Mg'’ Imbert, missionnaire dans l’extrême ouest de la Chine, avait été nommé coadjuteur de Mg*" Bruguière. Après la mort de celui-ci , surmontant des obstacles sans nombre , il avait enfin réussi à pénétrer dans la capitale coréenne , où il s’était installé le 31 décembre 1837. Ici laissons parler l’abbé Pichon :
« La présence du prélat et des autres missionnaires ne put être longtemps tenue secrète : l’empressement même que montraient les chrétiens pour prendre part aux saints mystères trahit cette présence. Une affreuse persécution éclata en 1839. Un grand nombre de chrétiens furent arrêtés et soumis aux tortures Jes plus rigoureuses, soit pour les faire apostasier, soit pour ob- , tenir qu’ils découvrissent la retraite des missionnaires. C’est alors que Mg^ Imbert , pour sauver ces pauvres
chrétiens, résolut de se livrer lui-même aux persécuteurs et qu’il écrivit à ses deux compagnons d’en faire autant. MM. Maubant et Ghastran obéirent avec joie à leur vicaire apostolique, comme à l’ordre de Dieu luimême. Ils reçurent ensemble la glorieuse couronne du martyre le 2i septembre 1839. »
Pendant ce temps, quelques Coréens qui étaient partis de leur pays quelques années auparavant recevaient une éducation cléricale à l’établissement portugais de Macao (près de Hong-Kong). Avec l’assistance d’un de ces néophytes reçu diacre, un nouveau vicaire apostolique, Mai'Ferréol, accompagné d’un missionnaire nommé Daveluy, pénétra en Corée en 1845. Bien que condamné à une vie de réclusion complète, Mar Ferréol n’en put pas moins exercer son ministère en sûreté sous le toit de divers amis ; et le nombre des chrétiens, que les persécutions précédentes avaient réduit à sept mille environ, était en 1852 de onze mille.
Mgr Ferréol mourut en 1853, désignant pour son successeur Mgr Berneux, alors provicaire apostolique en Mandchourie. Ce zélé missionnaire avait été employé dans diverses parties de la Chine, de la Gochinchine et de la Mandchourie depuis 1839. Après être resté , pendant plusieurs mois , dans les cachots de Hué, capitale de la Gochinchine, il en avait été délivré presque par miracle à l'arrivée fortuite d’une corvette française sur la côte. Le saint-siège n’avait pas hésité à ratifier le choix de Mgr Imbert , et avait du même coup conféré le titre d’évêque de Gapse in partibus au nouveau vicaire apostolique- Embarqué à Ghanghaï en 1856 à bord d’une jonque chinoise en compagnie de deux autres missionnaires, Mgr Berneux
réussit, avec Faide de deux convertis dévoués, à pénétrer en Corée, et fut conduit sous un déguisement dans la capitale à bord d’une jonque indigène.
Heureusement pour les missionnaires , il existe en Corée une singulière coutume en ce qui concerne le deuil. Le fils qui a perdu son père ou sa mère est considéré pendant une certaine période comme mort luimême au monde. U ne peut ni converser avec personne ni même regarder personne en face. Sa condition est indiquée par un costume spécial dont l’article le plus voyant est un énorme chapeau en forme d’éteiguoir qui lui couvre et la tête et la face. L’individu en deuil porte, en outre, à la main un voile ou écran tendu sur deux bâtons. Son costume est tout entier de toile écrue, et il n’a aux pieds que des sandales de paille. Si on lui adresse la parole , il peut refuser de répondre ; et, quand on voyage , il occupe une chambre solitaire dans les auberges isolées. Cette singulière coutume est fort en faveur, comme Fabbé Pichon le remarque, pour « la sainte contrebande des âmes. » C’est grâce à elle que Mg^ Berneux et ses compagnons, comme leurs prédécesseurs, furent introduits en sécurité dans les murs de Séoul, où ils furent bientôt rejoints par d’autres missionnaires européens, ce qui ne porta pas le nombre de ceux-ci à moins de dix, établis secrètement sur différents points. L’extrait suivant de Mgr Berneux fait connaîîre comment les missionnaires s’arrangeaient pour éviter d’être remarqués par leurs ennemis , et quelles étaient les difficultés de leur position. Après avoir décrit les pouvoirs et les immunités des nobles .coréens, Févêque continue :
« La population coréenne se divise en trois classes :
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la noblesse, la classe moyenne et le bas peuple (1). Le noble a de nombreux privilèges : c’est un petit roi dans son quartier ou dans son village ; tout lui cède, tout lui obéit, tout lui est permis... Le domicile des nobles est sacré; le violer serait un crime capital. Aussi un titre de noblesse est-il l’orgueil de celui qui le possède , comme l’objet des rêves d’ambition de celui qui ne l’a pas. 11 n’est pas un Coréen qui ne se fît couper dix fois la tête pour acquérir le droit de porter le « koan » , bonnet que les nobles seuls portent dans l’intérieur de leur maison. Moi aussi je me suis laissé aller à cette tentation ; j’ai désiré être noble Coréen , afin de pouvoir passer les fleuves et loger dans les auberges sans danger d’être reconnu , et de me mettre à l’abri des visites de la police. Mais , comme il m’eût fallu attendre trop longtemps pour obtenir du gouvernement coréen des lettres de noblesse, je m’en suis délivré à moi-même. J’ai pris toutes les allures d’un noble, à l’exception des coups de bâton et des exactions. J’ai acheté une maison à la capitale. J’ai pris avec moi un chrétiei;, vrai noble pur sang, et je l’ai installé dans l’appartement ou salon extérieur. Sa femme et ses enfants occupent un des appartements intérieurs , et je me suis logé dans l’autre. Cette famille, aux yeux des personnes du quartier, est propriétaire de la maison, et personne ne pense que dans cette même maison réside un Européen, un évêque. Mais nous devons prendre bien des précautions. Si les nobles ont leurs privilèges , les femmes qui font le petit commerce et les mendiants ont aussi les leurs. Ces femmes peuvent entrer sans
(1) D’après le témoignage des missionnaires , l’esclavage existe aussi en Corée.
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se faire annoncer dans la cour intérieure ; et, comme ma barbe rousse, mes yeux et mon teint blanc font de moi un personnage qui ne ressemble en rien aux Coréens , je dois me condamner à rester blotti dans ma petite chambre du matin au soir et du soir au matin, sans pouvoir sortir dans la cour, sans ouvrir ma fenêtre , même en été , et sans pouvoir parler, même à voix basse.
» Cette petite chambre est , en réalité , tout mon palais. C’est là que chaque matin, sur un coffre qui me sert d’autel, je célèbre la sainte messe ; qu’assis sur le plancher, les jambes croisées, je travaille, je prends mes deux repas chaque jour et que je reçois les catéchistes par le moyen desquels je communique avec les chrétiens. Car personne , excepté les quatre catéchistes et quelques hommes qui me sont nécessaires, personne parmi les chrétiens n’a la permission de venir chez moi. On ignore, ou du moins on doit ignorer ma maison, ne pas l’enseigner aux autres si on la connaît : toute contravention à ce règlement est punie sévèrement. Malgré tant de précautions, on finit toujours par suspecter ma maison. J’en ai perdu deux ainsi d’un prix assez considérable, et deux autres n’ont pu encore être vendues. »
On peut raisonnablement se demander si les autorités coréennes n’étaient pas, en général, parfaitement au courant des faits et gestes des missionnaires , fermant les yeux jusqu’au moment où l’ordre de rigoureuses mesures de persécution leur viendrait de haut lieu. Les quelques renseignement recueillis et donnés par les missionnaires touchant le mode de gouvernement et les conflits des partis politiques dans la capitale laissent croire que les chrétiens, grâce peut-être
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à des relations de famille ou encore au besoin de tenir tête à des factions hostiles, n’étaient pas sans avoir des défenseurs à la cour. Tant qu’aucune menace d’agression des partis ne se montrait à l’horizon politique, les convertis, semble-t-il, jouissaient d’une tolérance à peu prés égale à celle à eux accordée en Chine avant les traités de 1860. Dans le fait, Berneux lui-même ne peut s’empêcher de témoigner du degré de liberté laissé aux étrangers par le gouvernement, même au milieu des symptômes défavorables de la part des autorités inférieures.
« Cette année, écrit-il à la fin de 1862, s’est passée péniblement. Quoique le gouvernement semble prendre à tâche de ne pas s’occuper de nous ni de nos chrétiens, nous ne laissons pas d’avoir beaucoup à souffrir. Le sang ne coule pas sous la hache du bourreau, mais on réduit nos néophytes à la misère. La haine des païens et la cupidité des satellites nous ont poursuivis, cette année , avec acharnement. La province de Tieung-Sang, cette belle province , où nous comptions un millier de catéchumènes , est aujourd’hui toute bouleversée... Dans la province de Tieng- Kei, où se trouve la capitale du royaume, six ou sept villages ont été envahis par les satellites , sans ordre des mandarins , les maisons pillées et brûlées , les habitants cruellement battus et traînés en prison. Quelques-uns ont pu se racheter en donnant de l’argent, qu’il a fallu emprunter à gros intérêts, et dont ils seront grevés pour bien des années.
» Malgré toutes les misères que nos chrétiens ont à endurer pour demeurer fidèles à leur foi, le nombre des catéchumènes n’a jamais été si considérable. La province de Hoang-Haï, qui n’avait depuis huit ans que
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quelques femmes chrétiennes pratiquant la religion à l’insu de leurs maris, nous a fourni cette année un riche contingent : quinze hommes ont déjà reçu le baptême cet automne, et quatre autres viennent d’arriver à la capitale pour obtenir la même grâce. Ce sont des hommes lettrés qui ne se sont décidés à embrasser la foi qu’après en avoir étudié toutes les preuves. »
Un an plus tard, le 24 novembre 1863, Mgr Berneux écrivait encore :
« On se remue de tous côtés, on veut connaître la religion, on lit nos livres, on se convertit. Les hautes classes n’ont plus de mépris pour ceux qui embrassent la religion ; on espère qu’elle va être autorisée comme en Chine. »
La latitude accordée à cette époque aux missionnaires et à leurs adhérents était très-probablement due à l’impression ressentie dans toute l’Asie orientale de l’anéantissement des prétentions chinoises en 1858 et en 1860, et surtout aux traités par lesquels la France et l’Angleterre avaient obtenu les concessions de tolérance pour les chrétiens dans tout l’empire chinois. Malgré la victoire des puissances occidentales , toutefois , il n’en restait pas moins un grand sentiment de défiance à leur égard et à l’égard de l’intrusion étrangère en général. Moins d’un mois après la signature par lord Elgin et le baron Gros des conventions de paix à Pékin, l’ambassadeur de Russie, général Ignatieff, obtenait du prince Kong un traité (à la date du 14 novembre 1860) qui cédait à la Russie l’énorme territoire compris entre le fleuve Amour et l’embouchure du Tu-mên, embrassant une dizaine de degrés de latitude du nord au sud et s’étendant de la
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côte du Pacifique, à l’est, aux rives de TUsuri, l’un des principaux affluents de l’Amour.
Cette magnifique annexion aux domaines de la Russie était surtout importante, pour le moment du moins, par les ports qu’elle donnait à celle-ci sur le Pacifique sous.'une latitude relativement tempérée, où la navigation n’est entravée par les glaces que trois ou quatre mois de l’année. Le golfe le plus méridional de la région nouvellement cédée, situé par 43 degrés latitude nord, renferme de beaux havres et notamment la baie de Passiett, où une grande ville militaire et commerciale a surgi sur un point où se rencontrent à la fois les frontières de la Russie, de la Chine et de la Corée. A 90 ou 100 kilomètres plus au nord est le port encore plus important de Vladivostock ou Port- Mai, qui, dans ces derniers mois, a été mis en communication télégraphique avec l’Europe par le câble sous-marin de la Chine, et qu’on a érigé en chef-lieu gouvernemental des provinces de l’Amour, à la place de la station comparativement éloignée et inaccessible de Nicolaïevsk, ou, à la fin de la guerre de Crimée, les établissements russes avaient été transférés de leur site kamtchadale primitif.
Les agents du czar avaient à peine eu le temps de jeter un coup d’œil sur les traits les plus saillants de leur nouvelle acquisition, que déjà Tutilité de celle-ci comme base de mesures ultérieures d’agression contre le Sud était commentée. « En nous établissant solidement ici, écrivait en 1864 un géographe sibérien, nous affirmons la possession par la Russie de la côte nord tout entière de la mer du Japon jusqu’à l’embouchure de l’Amour déjà cédée par le traité. Ayant en main des forces suffisantes, nous pourrions commander la
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Corée, pays faible, mais jusqu’à présent inaccessible, destiné à son tour, comme d’autres pays décrépits de l’Orient, à céder aux idées occidentales (1). »
Avec des villages coréens en face de Passiett, sur la rive opposée du Tu-mên, il était vraiment impossible que la Russie ne se trouvât pas bientôt dans la nécessité réelle ou ^fictive d’ouvrir des relations avec le royaume contigu. La correspondance de Ma'' Berneux nous montre la cour de Séoul fort tourmentée, vers la fin de 1865, en apprenant que des vaisseaux russes étaient entrés dans un des ports de la côte nord-est de Corée, apportant des propositions pour la conclusion d’un traité de commerce.
Quelque temps avant cette époque toutefois , il s’était passé un événement encore plus intéressant pour le peuple et le gouvernement de la Corée. Le roi était mort en janvier 1864, « comme meurent tous les rois de ce pays, écrit Mgr Berneux, des excès d’une vie licencieuse ; » et le digne évêque ajoute : « Personne ne l’a regretté. Il aimait pourtant son peuple ; mais trop faible pour résister aux hommes dont il subissait la tutelle et qui par leur cupidité réduisaient le peuple à la misère, il fermait les yeux sur les abus de leur administration. Comme ce prince est mort sans postérité, le pouvoir s’est trouvé dévolu à une femme, veuve d’un des rois précédents, la reine Tsio. Le jour même de son avènement, elle a adopté un enfant de douze ans, fils d’un prince coréen, et a confié le gouvernement au père du jeune roi.
)) Cet homme n’est ni hostile à la religion, qu’il sait être bonne , ni aux missionnaires, qu’il connaît
(i) London and China Telegraph, 28 mai 1866.
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SOUS des rapports très-favorables. La femme du régent, mère du roi, connaît la religion ; elle a appris une partie du catéchisme, récite chaque jour quelques prières , et m’a fait demander des messes d’actions de grâces pour l’avénement de son fils au trône. Mais d’un caractère sans énergie, craignant maintenant plus que jamais de se compromettre, elle ne nous rendra aucun service, et je doute qu’elle se fasse chrétienne. • » La reine régente appartient à la famille des Tcho, célèbre en Corée par sa haine contre les chrétiens ; elle est la fille et la mère de deux de nos plus grands ennemis, les fauteurs de la persécution de 1839... De cet amalgame de personnes favorables et de personnes hostiles, que pouvons-nous attendre ? Je n’en sais rien encore. Â la troisième lune, plusieurs pétitions adressées au gouvernement demandaient qu’on ramenât le royaume à la pureté des anciens usages et qu’on détruisît la religion chrétienne jusque dans ses racines. » Des mois se passèrent pendant lesquels les missionnaires continuèrent à être agités alternativement d’espoir et de crainte , et les communautés chrétiennes à être pressurées de temps à autre par les fonctionnaires inférieurs jusqu’à ce que l’apparition d’un négociateur russe, comme il a été dit plus haut, vînt jeter l’alarme dans tout le royaume. Le régent, après une période de crainte et d’indécision, semble avoir prêté une oreille favorable aux représentations à lui faites par des convertis influents qui conseillaient de recourir aux missionnaires pour se tirer des mains des entreprenants étrangers. 11 finit par dépêcher un émissaire à l’évêque pour le sonder dans cette occurrence ; Mg*" Berneux évidemment n’était pas de l’étoffe des Ricci, des Verbiest et des Schall, non plus que de celle d’au-
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très missionnaires diplomates éminents , quoique moins connus , du dix-septième siècle. Une occasion unique d’obtenir pour la première fois la reconnaissance officielle et le patronage du gouvernement que ceux-ci auraient saisi d’un bond , le vicaire apostolique la laissa échapper presque sans s’y arrêter. Tout ce qui paraît avoir préoccupé Mg*' Berneux dans cette circonstance, c’était de trouver une excuse à son refus de répondre aux ouvertures qui lui avaient été faites.
« Le régent n’ignore pas, écrit-il en janvier 1866, que nous sommes ici huit Européens, et il s’est même entretenu spécialement de l’évêque avec un mandarin païen de ma connaissance. Voici à quelle occasion. Il venait de recevoir une lettre de quelques Russes demandant à faire le commerce en Corée, et dit au mandarin que, si je pouvais le débarrasser de ces étrangers, il nous accorderait la liberté religieuse. J’ai fait répondre que, malgré tout mon désir d’être utile au roi, n’étant ni de la même nation ni de la même religion que les Russes , je ne pouvais avoir sur eux aucune influence. Je redoutais autant que personne , ajoutai-je, le danger dont le royaume était menacé de la part de ces hommes qui , tôt ou tard , finiraient par s’établir sur le territoire coréen ; mais le refus constant du gouvernement de se mettre en rapport avec les puissances européennes, refus que je m’abstenais de blâmer, ne. laissait aucun moyen de conjurer le danger. »
Sans doute il faut savoir gré à Mg>^ Berneux , s’il se croyait sincèrement incapable d’exercer aucune influence sur « les quelques Russes demandant à faire le commerce en Corée, « d’avoir refusé si péremptoirement son intervention. Mais un négociateur, dans sa
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position, doué d’un peu de ce tact et de celle habileté dont tant de ses collègues ont fait si souvent preuve , aurait peut-être pu réussir à convaincre les envoyés russes que leur retraite, en attendant le développement spontané de sentiments plus libéraux en Corée, serait le plus, sûr moyen d’atteindre le but qu’ils avaient en vue. Pareille idée toutefois n’entra pas, paraît-il , dans l’esprit du vicaire apostolique, et le renversement des espérances du régent sous ce rapport semble avoir amené les funestes résultats qui ne tardèrent pas à s’ensuivre. Pendant quelque temps après les ouvertures faites à Ma*' Berneux, des conférences eurent lieu, dit-on, entre le régent et quelques-uns des principaux convertis , et le bruit se répandit que l’heure de la liberté religieuse était sur le point de sonner. L’évêque et son coadjuteur. Ma’’ Daveluy, furent appelés à la capitale par leurs amis indigènes ; mais à peine étaient-ils arrivés que des nouvelles décourageantes surgirent sur les dispositions du régent , et que de sérieuses inquiétudes succédèrent bientôt aux espérances entretenues.
Les alarmes du régent, comme le suggère le biographe de Mar Berneux, se dissipèrent-elles par la retraite des Russes de la côte coréenne ? De nouvelles résolutions furent-elles prises pour maintenir les anciennes lois du royaume ? Ou bien, comme on l’affirma plus tard , reçut-on des conseils de Pékin contre les empiétements des missionnaires ? Ce sont là autant de questions non résolues. Ce qu’il y a de certain , c’est que, le 23 février 1866, Ma^ Berneux fut tout à coup saisi dans sa propre résidence, enchaîné et conduit dans la prison commune ; au même moment nombre de chrétiens furent arrêtés, tandis que des recher-
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ches actives furent faites , et bien vite couronnées de succès, pour s’emparer des autres missionnaires. Le 26 février Mg" Berneux comparut devant le régent en personne , assisté de son fils aîné et de quatre juges.
Il est superflu d’entrer ici dans le détail des insultes et des tortures subies par le prélat martyrisé, et racontées par son biographe, sur la foi de deux chrétiens indigènes qui assistèrent au procès comme faisant partie du corps de soldats commandés pour la circonstance. Si précises que soient ces dépositions quant aux réponses faites par le vénérable prisonnier aux interrogatoires de ses juges , elles ne jettent que peu ou point de lumière sur les motifs de son arrestation et du crime de sa condamnation. Après qu’on eut demandé à Ma'' Berneux son pays, les moyens employés par lui pour pénétrer en Corée, le nombre des missionnaires et des convertis, etc., on lui posa la question significative suivante :
« Si l’on vous disait de vous en aller, retourneriezvous dans votre pays ?
— Non, répondit l’évêque, à moins que je n’y fusse contraint par la force. »
Bientôt après cette réponse qui était une espèce de défi, la torture fut appliquée au prisonnier (sans succès, pas n’est besoin de le dire) pour lui faire déclarer les noms et les demeures des nouveaux convertis ; après quoi la malheureuse victime , dans un état pitoyable , fut reconduite en prison pour y attendre la mort.
Trois jeunes missionnaires, également Français , MM. de Bretenières, Beaulieu et Dorie, furent bientôt après amenés dans la même geôle, et le 8 mars 1866 ces captifs et Mg'’ Berneux furent conduits à la place
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des exécutions , plaine sablonneuse , appelée « Saïnam-to, > située sur les bords de la rivière, à une lieue de la capitale. Là, après qu’en présence d’une foule immense on les eut détachées des chaises sur lesquelles on les avait transportées et qu’on les eut presque entièrement dépouillées de leurs vêtements, les infortunées victimes furent égorgées. Ma'' Berneux mourut le premier au troisième coup de sabre du bourreau.
Trois jours plus tard , deux autres missionnaires, MM. Petit-Nicolas et Pourthié, subirent le même sort près de la ville de Hang-yang ; tandis que le coadjuteur, Ma'’ Daveluy, avec l’abbé Huin et un autre missionnaire, M. Aumaître, tombèrent l’un après l’autre aux mains de leurs actifs persécuteurs et furent également mis à mort le 30 mars. En même temps des mesures de répression impitoyables furent prises contre les chrétiens indigènes.
Deux évêques et sept missionnaires ayant péri de la sorte, il ne restait plus en Corée que trois missionnaires français, MM. Ridel, Calais et Féron, dont la position demeura longtemps pleine d’incertitude. L’un d’eux, devenu aujourd’hui évêque, MîC Ridel, désigné pour succéder à l’évêque martyrisé, réussit à rejoindre ses deux collègues dans un des districts méridionaux de la Corée. Tous les trois passèrent six semaines cachés dans la hutte d’une pauvre veuve chrétienne, dans un réduit où ils avaient à peine assez de place pour s’étendre, et d’où ils n’osaient sortir que la nuit pour respirer un peu d’air frais. Il fut décidé à la fin que Mgr Ridel passerait en Chine pour porter la nouvelle des événements survenus. Ayant réussi à
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gagner la côte, le fugitif put s’embarquer sur une jonque microscopique montée par onze chrétiens indigènes. Après sept jours de traversée, il atteignit 'Chefoo, un des ports ouverts par le traité au commerce étranger, et situé sur le grand promontoire de Shantong , immédiatement en face de la côte coréenne. Débarqué le 6 juillet 1866 , il se rendit immédiatement à Tientsin, où le commandant de la station navale française, l’amiral Roze, se trouvait justement.
La nouvelle de ce qui s’était passé fut aussitôt envoyée au chargé d’affaires à Pékin, M. Henri de Bellonet, qui, malheureusement pour les intérêts français, avait apporté dans la diplomatie les rudes coutumes et le langage peu mesuré des zouaves d’Afrique , où il avait servi au début de sa carrière. Le 13 juillet , M. de Bellonet, adressait au prince Kong, chef du ministère chinois des affaires étrangères, une dépêche dont l’extrait suivant contient la partie principale :
« J’ai le regret de porter officiellement à la connaissance de Votre Altesse impériale un crime horrible commis dans le petit royaume de Corée, autrefois vassal de l’empire chinois , mais que cet acte de barbarie sauvage en a pour jamais séparé.
» Dans le courant du mois de mars dernier, les deux évêques français qui évangélisaient la Corée, et avec eux neuf missionnaires, sept prêtres coréens et une multitude de chrétiens des deux sexes et de tout âge, ont été massacrés par ordre du souverain de ce pays.
» Le gouvernement de Sa Majesté ne peut permettre qu’un si sanglant attentat demeure impuni. Le jour où le roi de Corée a mis la main sur mes malheureux compatriotes a été le dernier de son régne ; il en a lui-même proclamé la fin, qu’à mon tour je déclare
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solennellement aujourd’hui. Dans quelques jours nos forces militaires iront s’emparer de la Corée , et l’empereur, mon auguste souverain, seul a maintenant le droit et le pouvoir de disposer, selon son bon plaisir, du pays et de son trône vacant (1). »
Deux ou trois jours après, le prince Kong répondait en termes très-courtois : « Gomme la Corée est un pays lointain , situé dans un coin isolé et qu’elle a, on le sait, toujours strictement maintenu ses propres lois, j’ignore complètement ce qui a pu amener les autorités à mettre à mort ces missionnaires et ces chrétiens. Toutefois je suis sensible aux sentiments amicaux qui ont conduit Votre Excellence à me communiquer les raisons du gouvernement français pour envoyer des forces contre le pays. » Le prince terminait en suggérant qu’une enquête préliminaire ne serait pas hors de propos avant de recourir à la force des armes.
Pendant ce temps, M. de Bellonet, de sa propre autorité et sans attendre les instructions de Paris , avait décidé que les forces navales françaises iraient immédiatement envahir la Corée, et l’amiral Roze était requis de prendre des mesures en conséquence.
Juste à ce moment, toutefois, arriva des possessions françaises de Gochinchine la nouvelle d’une insurrection parmi les indigènes, et l’escadre française fut obligée de se diriger en hâte vers le sud pour protéger Saigon. Plusieurs mois s’écoulèrent avant qu’elle pût reparaître dans les eaux chinoises , mais vers la fin de septembre 1866 l’amiral Roze arriva à Ghefoo avec la frégate /a Guerrière , les corvettes le Primauguet et le Laplace et les canonnières le Kien~chan, le Deroulède,
(1) United States Diplomatie Correspondence, 1867, vol. I,p. 420.
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le Breton et le Tardif. Les deux missionnaires , MM. Féron et Calais , restés en Corée au départ de Ma'' Ridel, avaient dans l’intervalle réussi à s’échapper , apportant la nouvelle que les persécutions continuaient toujours contre les convertis indigènes.
Les canonnières le Tardif et le Deroulède furent détachées pour étudier préalablement les approches de la rivière vers la capitale coréenne. Après avoir franchi l’embouchure du Han , qu’elles trouvèrent sans défense, elles remontèrent tranquillement le cours pendant une centaine de kilomètres jusque vers les murs de Séoul. Là elles jetèrent l’ancre pendant quelques heures rapidement employées par les officiers à des relevés dydrographiques , tandis que la moitié de la population de la ville se pressait sur la rive, regardant curieusement ce spectacle inaccoutumé. Aucune tentative d’insulte ne fut faite aux navires, bien qu’ils eussent dépassé plus d’une fois des forts commandant la rivière. Enfin les canonnières rebroussèrent chemin après avoir achevé leur mission d’exploration. On se convainquit que des bâtiments d’un tiiant d’eau modéré pouvaient parfaitement arriver sous Séoul ; mais, chose moins agréable au point de vue nautique , on constata que les marées , dans la rivière du Han, atteignaient des hauteurs prodigieuses avec des courants d’une force inusitée.
Le 1 1 octobre, l’amiral Roze partit de Ghefoo avec son escadre entière , et deux jours après il jetait l’ancre en face d’une île- désignée dans le relevé français sous le nom d’ « île Boisée, » à l’embouchure de la rivière venant de Séoul. A cette même embouchure est le grand réseau d’îles formant le district de Kianghwa ou Kang-hoa et comprenant la ville de ce nom.
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Là, sans aucune communication préalable avec le gouvernement coréen, un débarquement fut opéré le 14 octobre, et les troupes se mirent en marche pour attaquer la ville. Après quelques escarmouches sans résultat fâcheux pour les Français, Kang-hoa fut escaladé et trouvé presque entièrement abandonné de ses habitants. Des lingots d’argent pour une valeur d’environ 190,000 francs furent découverts dans le trésor et légitimement saisis par droit de conquête, ainsi que quelques curieux spécimens en fait de métaux travaillés et de tissus indigènes qui garnissaient la résidence royale existant intra mv/ros.
A cette époque, les institutions du pays étaient devenues si peu guerrières, et le régent, malgré son implacable résolution d’alors et d’aujourd’hui de refuser tout rapport avec les étrangers, était si peu préparé à faire face à une invasion , que les seules forces dont il disposait pour résister à l’expédition française ne se composaient que de quelques corps de soldats recrutés dans les forêts du Nord , où leur métier de chasseurs les avait familiarisés avec les armes à feu et avec le danger. Huit canons démontés, un approvisionnement de poudre et de fusils sans valeur constituèrent toutes les munitions de guerre découvertes à Rang ■ hoa, et il n’est pas douteux que, si le petit corps français de cinq ou ^six cents hommes avait poussé en avant , il ne fût entré dans la capitale avec aussi peu de difficulté qu’il en avait eu à s’emparer de Kanghoa.
La prudence néanmoins s’opposait à ce qu’on se lançât à ce point dans un pays inconnu , avec la perspective de trouver le gouvernement déménagé dans l’intérieur, alors même qu’on eût atteint heureusement la capi-
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taie. Dans la situation embarrassante où l’on était, bienvenue sans doute fut la dépêche vague arrivée quelques jours après d’un général coréen, qui annonçait le désir de négocier avec le commandant français et de savoir quels étaient ses desseins. On répondit à cette communication qu’on demandait la punition des trois ministres qui avaient conseillé l’exécution des missionnaires et la nomination de plénipotentiaires avec lesquels l’amiral Roze pùt traiter. Mais un jour ou deux après l’envoi de cette lettre, il devint évident que les Coréens ne voulaient que gagner du temps et que de nombreuses levées se faisaient pour entourer et anéantir la poignée d’hommes dont se composaient les envahisseurs.
Des corps d’armées commencèrent à se montrer sur la rive opposée du fleuve, d’où la distance par terre à la capitale n’est là que de 20 à 25 kilomètres.
Le 26 octobre, une reconnaissance envoyée dans cette direction tomba dans une embuscade et dut se retirer avec des perles considérables. Une troupe plus forte débarquée le lendemain n’eut pas plus de succès. En avançant contre une ligne d’ouvrages où l’on supposait les Coréens logés , les Français se trouvèrent tout à coup devant cinq ou six cents soldats qui les accueillirent par un feu roulant. Trente-cinq Français furent blessés , y compris trois offlciers , et comme on n’avait pas d’artillerie, on fut forcé de battre en retraite, non sans avoir rendu avec usure aux Coréens ce qu’on avait reçu d’eux.
Reconnaissant la tâche entreprise par lui absolument au-dessus des moyens dont il disposait , l’amiral Roze revint à Chefoo, où il trouva des instructions du gouvernement français qui ne s’accordaient pas du
tout avec la décision précipitée prise par le chargé d’affaires à Pékin.
Lajoie des Coréens à l’occasion de ce triomphe sur les premiers Européens qui eussent envahi leur sol sacré peut facilement s’imaginer. Il est pénible d’avoir à mentionner qu’à une date postérieure à l’entier abandon de l’expédition française, M. de Bellonet continuait à envoyer au gouvernement chinois des dépêches menaçantes. Le 11 novembre 1866, après avoir accusé le gouvernement chinois de complicité dans le meurtre des missionnaires et d’encouragement aux sentiments hostiles des Coréens, le ministre français écrivait :
« Je dois, en terminant, porter à la connaissance de Votre Altesse impériale que, les opérations militaires une fois commencées, comme elles le sont aujourd’hui, je ne puis les arrêter avant d’avoir atteint le but que nous nous sommes proposé. Toute tentative de conciliation serait maintenant inutile , à moins que le ci-devant roi de Corée ne se rende à discrétion et n’implore la pitié de l’empereur, notre auguste souverain, en s’en remettant à sa générosité. C’est à Votre Altesse impériale de voir si elle peut donner cet avis au gouvernement coréen (1). »
Le ministre chinois des affaires étrangères , fort inquiet de la réception de ces communications belliqueuses, finit par les soumettre aux divers représentants européens à Pékin, comme aussi au ministre des Etats- Unis, par le gouvernement duquel elles ont été publiées plus tard. Il est juste d’ajouter pour le gouvernement de Napoléon III qu’il désapprouva et le langage et les actes de M. de Bellonet, et que cet agent diplo-
(1) United States Diplomatie Correspendence, 1867, vol. I, p. 423.
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matique fut rappelé ; mais cette correspondance n’en fut pas moins employée adroitement l’année suivante par M. Burlingame, le ministre d’alors des Etats-Unis à Pékin, comme une des raisons à sa nomination (avec un traitement immense) en qualité d’ambassadeur de la Chine auprès des puissances occidentales.
Pendant ce temps , par une singulière coïncidence, la même année qui avait vu le massacre des missionnaires avait été marquée par un évènement tendant à fixer sur la Corée l’attention d’autres gouvernements encore que celui de la France. A diverses reprises, pendant les années précédentes, des bâtiments européens avaient fait naufrage sur les côtes de Corée et leurs équipages avaient été traités , sinon d’une façon hospitalière, du moins avec humanité, bien que placés sous des restrictions jalouses tant qu’ils étaient restés sur le territoire coréen. En juin 1866, le schooner américain la Surprise fit naufrage sur une île près de la côte nord-occidentale, et son équipage ayant gagné la terre ferme en sûreté, fut gardé vingt-quatre jours sous la surveillance d’un village de pêcheurs en attendant que des instructions arrivassent de la capitale aux fonctionnaires du lieu. Pendant ce temps, les naufragés furent abondamment pourvus de nourriture et même de médicaments pour les malades, et ils finirent à être envoyés sous escorte aux frontières de la Chine, ayant toutes raisons d’être satisfaits de la manière dont ils avaient été traités pendant leur fastidieux voyage. Une fois sur le territoire chinois, ce fut autre chose : loin de trouver le même bon vouloir, ils ne rencontrèrent que privations et mauvais traitements.
LA COÏVËE.
En août de la même d’année, le steamer britannique Emperor fut envoyé à titre d’expérience sur les côtes de Corée par une maison de commerce de Shanghaï et ce navire pénétra jusqu’à une courte distance de la capitale. Les fonctionnaires coréens qui le visitèrent ne trahirent aucun symptôme d’hostilité, mais un ordre arriva du régent de ne permettre aucun rapport commercial avec les étrangers et la proposition faite par le capitaine de « conclure un traité » fut poliment refusée. Il ne fut pas question durant cette visite du meurtre récent des missionnaires.
En même temps que cette entreprise, une autre tentative pour triompher des rigueurs de l’exclusivisme coréen se faisait dans une autre direction. Le jour même que V Emperor remontait la rivière de Séoul, un schooner américain, le Général-Sherman, quittait mystérieusement le port de Chefoo pour la Corée. Son voyage, destiné à une triste tin et à de graves résultats définitifs, était une tentative faite par un négociant anglais de Tien-tsin (qui occupait aussi le poste de consul des Etats-Unis dans ce port). Il avait une cargaison de marchandises spécialement choisies pour les besoins des Coréens. A bord du Général-Sherman étaient trois citoyens des Etats-Unis : son propriétaire, M. Preston, avec le patron et le second, MM. Page et Wilson ; il s’y trouvait en outre deux sujets anglais, le subrécargue M. George Hogarth et le révérend M. Thomas, jeune missionnaire de grand avenir comme linguiste, qui, possédant déjà remarquablement bien le chinois, avait acquis quelques connaissances de coréen et avait antérieurement visité les îles de la côte de Corée sur une jonque indigène. Il y avait en outre un équipage de quinze ou vingt Malais.
PAYS d’extrême ORIEXT.
Bien qu’avant de quitter Chefoo toutes ces personnes eussent eu parfaitement connaissance du massacre des missionnaires français , elles n’hésitèrent pas à poursuivre leur voyage, et le navire remonta le cours du P’ing-jang durant quatre marées successives. Plusieurs semaines se passèrent sans qu’on entendît parler du Général- Sherman lorsqu’à la fin , à l’arrivée des canonnières françaises chargées d’explorer la rivière de Séoul, un indigène converti se rendit près du Père Ridel et lui apprit qu’un bâtiment étranger récemment entré dans le P’ing-jang avait été incendié avec tout son personnel à bord par ordre du régent. Cette triste nouvelle fut ensuite confirmée par le pilote chinois qui avait piloté le navire dans la rivière jusqu’à une certaine distance, mais qui l’avait prudemment quitté en découvrant le danger dont il était menacé. Toutes les informations reçues à ce moment et plus tard confirmaient que le Général-Sherman était resté à sec sur un point à quelque distance de l’embouchure, après être sorti du chenal à la marée haute ; que les Européens qui le montaient avaient d’abord été bien reçus en apparence, avec promesse de commerce ; mais qu’après des retards traîtreusement calculés (les fonctionnaires locaux ayant pendant ce temps reçu des instructions de la capitale) , quelquesuns des passagers européens avaient été attirés à terre sous prétexte de négociations à entamer, puis immédiatement saisis et massacrés. Au même instant une forte troupe de soldats coréens avait entouré le navire ensablé, avait empilé des broussailles le long de ses flancs et y avait mis le feu, détruisant du même coup avec lui toutes les personnes restées à bord.
La nouvelle de cet acte effroyable de barbarie fut
LA CORÉE
bientôt communiquée au ministre des Etats-Unis à Pékin, et, à la requête de celui-ci , la corvette le Wachusetts fut envoyée s’enquérir de ce qui était arrivé. Une lettre adressée à son commandant par ordre du gouvernement coréen, mais reçue seulement en 1868, lors d’une seconde visite faite à la côte, admettait la destruction du Général- Sherman, en rejetant toutefois le blâme sur les gens qui le montaient. Ces malheureux étaient accusés d’avoir arrêté et détenu un haut fonctionnaire coréen et d’avoir « réduit en pièces avec leur canon w les jonques de commerce indigènes , actes qui avaient exaspéré la multitude au point de lui faire, directement et non par les ordres de l’autorité, incendier le navire et le personnel à bord. Cette histoire, absolument incroyable, fut plus tard répétée à la commission d’enquête instituée par le gouvernement chinois à la requête du représentant des Etats- Unis.
L’attention ayant été ainsi attirée sur la Corée par ces divers événements , un nouvel incident survint en 1868 qui amena assez étrangement la récente démonstration des Américains contre ce pays. Au mois de mai de cette même année , un steamer sous pavillon allemand revenait à Shanghaï après un voyage en Corée , voyage dont le but, longtemps tenu secret , finit par être éventé. Un M. Jenkins, fils du vice-consul d’Amérique (ci-devant missionnaire) à Shanghaï et luimême longtemps interprète consulaire , s’était rendu avec le steamer China sur un point peu éloigné de la capitale coréenne en compagnie d’un prêtre français et d’un commerçant besoigneux de Hambourg nommé Oppert, dans le dessein de fouiller le site d’une sépulture royale désignée par le prêtre et d’en soustraire
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un cercueil d’or contenant les restes d’un ancien souverain. Outre sa valeur intrinsèque, la possession de ce trésor, devait, prétendait l’associé de M. Jenkins, assurer le consentement des Coréens à tout ce qui leur serait demandé.
Un grand nombre de Chinois et de Manilliens composaient les forces de cette expédition de flibustiers. En atteignant le lieu désigné , tout ce monde bien armé se mit à la recherche du trésor. Mais l’alarme fut donnée, les villageois coréens se levèrent en masse et les profanateurs furent reconduits à toute vitesse à leur navire avec une perte d’un ou deux des leurs. Revenue à Shanghaï, l’expédition du Chma ne fut plus longtemps un secret pour personne , et son chef, le digne M. Jenkins, fut arrêté par les ordres du consul général des Etats-Unis, M. Seward, sous la prévention d’avoir violé les lois de neutralité des Etats-Unis , mais fut acquitté dans la forme.
Il y avait longtemps, depuis l’affaire du China, qu’on n’entendait plus parler de la Corée quand, vers la fin de 1870, le bruit commença à se répandre que le gouvernement de l’Union américaine organisait de ce côté une mission diplomatique appuyée d’une force navale considérable. Lorsque parurent en décembre de cette même année les documents soumis au Congrès, on sut alors officiellement qu’une longue correspondance avait été échangée depuis un certain temps relativement à ce sujet.
Cette correspondance avait débuté par une dépêche écrite en 1868 par M. Seward, annonçant à son gouvernement, sur l’autorité du susdit M. Jenkins, l’arrivée à Shanghaï d’ambassadeurs coréens chargés, disait M. Jenkins, de s’enquérir avec qui il comptait
LA CORÉE
visiler la Corée en vue de prendre des arrangements pour l’envoi aux Etats-Unis d’une ambassade coréenne. Ce conte dépourvu de probabilité ne parut pas avoir éveillé de soupçons dans l’esprit de M. Seward, et aucun empêchement ne fut mis à la fameuse expédition de M. Jenkins, dont on a vu le résultat. Le consul général décrivait plus tard en grands détails à ses supérieurs de Washington les avantages que , dans son opinion , l’ouverture de la Corée au commerce étranger ne manquerait pas d’assurer. Mais au mois de juillet son devoir l’obligeait à expliquer que la prétendue ambassade avait été un mythe et que M. Jenkins et ses associés n’avaient réellement fait qu’une entreprise de violation de sépulture , ou , comme il l’écrivait officiellement, « une tentative pour enlever de leurs tombes les restes d’un ou plusieurs souverains de la Corée en vue , semble-t-il , d’en tirer rançon » (1).
Humilié pour ne pas dire plus, de la position où se trouvaient les Etats-Unis à la suite de cette entreprise déloyale, le gouvernement de Washington se prit à songer aux avis antérieurs donnés par M. Seward. Il fut décidé qu’une force navale serait dépêchée en Corée, et le ministre des Etats-Unis à Pékin, M. F. -F. Low, fut chargé de l’accompagner, avec pleins pouvoirs pour entamer des négociations. Le but à atteindre était la conclusion, si c’était possible, d’un traité de commerce, et, en cas d’impossibilité, une convention dans l’intérêt des marins américains naufragés ; enfin le ministre devait , tout en maintenant le droit des Etats-Unis à une protection pour leurs marins, éviter
(l) Vnifed States Diplomatie Correspondence, 1870.
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tout conflit armé, « à moins qu’il ne pût le faire sans déshonneur, »
Aucune communication ne paraît avoir été faite aux puissances européennes touchant l’expédition projetée, malgré l’intérêt évident qu’y avaient toutes les nations maritimes. Il faut en conclure que le gouvernement américain tenait à se réserver tout l’honneur d’ouvrir la Corée au commerce du reste du monde. Les moyens employés, toutefois , n’étaient pas à la hauteur du but. L’escadre, placée sous les ordres de l’amiral Rodgers, se composait d’une lourde frégate , le Colorado, bâtiment du plus vieux type ; de deux belles corvettes, la Benicia et V Alaska, dont le seul défaut — fatal dans ce cas particulier — était un trop grand tirant d’eau ; de deux canonnières blindées à roues , et d’un petit bâtiment de servitude autrefois employé comme remorqueur. L’escadre entière portait treize cents hommes, mais elle était mal pourvue d’équipements de débarquement et même d’armes se chargeant par la culasse.
A leur arrivée dans les eaux de la Chine, les officiers américains regardèrent d’un œil d’envie la flottille britannique, composée de bâtiments légers et de faible tirant, comme il leur en aurait fallu pour leur expédition. Le concours des forces navales anglaises eût sans doute été bien accueilli quand on vit de plus près les difflcultés de l’entreprise ; mais, en l’absence de concert préalable entre les gouvernements , il ne fallait pas naturellement songer à une coopération.
Après de nombreux retards dus à des causes étrangères, le plénipotentiaire des Etats-Unis , M. Low, atteignit enfin la côte de Corée à bord du bâtiment amiral, et l’escadre prit position, à la fin de mai 1871,
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au même mouillage qu’avaient occupé en 1866 les navires de l’amiral Roze. Quelques fonctionnaires indigènes secondaires se montrèrent bientôt après. Informé par les interprètes de M. Low de l’objet de son arrivée, ils reçurent en même temps l’avis qu’après un délai suffisant pour que la nature pacifique de la mission fût connue, les chaloupes à vapeur de l’escadre remonteraient la rivière pour l’étudier.
Eu conséquence, le premier jour, quatre chaloupes et les deux bâtiments à moindre tirant d’eau de l’escadre remontèrent la rivière. En atteignant le point où celle-ci se rétrécit , à 20 kilomètres environ de l’île Boisée, la flottille fut tout à coup accueillie par une canonnade formidable des batteries commandant le chenal. Non préparés pour une collision , et heureusement non atteints par le tir maladroit des Coréens , si nourri qu’il fût , les Américains rendirent , vigoureusement le salut avec leurs obusiers , et après une action d’un quart d’heure les batteries indigènes étaient évacuées par leurs défenseurs , qui y laissèrent trente morts, tandis que les Américains n’eurent que deux matelots de blessés. La petite force expéditionnaire se retira alors du mouillage , et après avoir attendu vainement dix jours l’explication de cette attaque perfide, un débarquement fut opéré pour tirer vengeance de l’insulte faite au pavillon des Etats-Unis. Neuf cent quarante-cinq hommes déposés sur l’île de Kang-hoa marchèrent à l’attaque des batteries qui avaient ouvert le feu sur la flottille.
Bien que défendues par une troupe nombreuse de Coréens, dont la solidité, soit dit en passant, fit l’ admiration des assaillants, les batteries furent enlevées sans difficulté après avoir essuyé le feu d’une demi-
PAYS d’extrême prient.
douzaine d'obusiers , et la citadelle, ouvrage situé au sommet d’une éminence de rochers , fut emportée à la baïonnette, après un effroyable carnage fait de sa garnison par l’artillerie américaine. Trois tués et sept blessés représentaient toute la perte des assaillants , tandis que du côté des Coréens on compta, après l’action, quatre ou cinq cents morts. Quoique en vue de la ville de Kang-hoa, les Américains victorieux ne furent pas tentés de suivre l’exemple des Français en s’emparant de celte place. Après avoir détruit les batteries, l’amiral Rodgers ramena ses troupes à ses navires.
Le seul résultat de ce coup de vigueur de la marine de l’Union et des ouvertures de M. Lov\i fut une communication dans laquelle le régent disait laconiquement aux Américains qu’aucune persuasion ne lui ferait changer sa résolution de maintenir le droit d’exclusion sur ses domaines : « Que voulez -vous ? écrivait-il. Notre pays? Gela ne se peut pas. — Des relations avec nous ? Cela ne se peut pas davantage. » Là-dessus, après un séjour de trois autres semaines au mouillage de l’île Boisée, l’escadre américaine, absolument incapable de pousser plus loin dans l’intérieur, vira de bord et quitta les eaux de la Corée , comme l’avait fait l’amiral Roze en 1866.
Deux des plus puissantes nations de l’Occident ont ainsi croisé le fer avec la Corée, et il faut admettre, si l’on compare leurs prétentions primitives aux résultats obtenus, que leur échec a été complet. L’arrogance des Coréens s’en est accrue d’une façon incommensurable ; on l’a pu voir par l’attitude vis-à-vis des étrangers de leurs dernières ambassades annuelles à Pékin. La tâche de faire entrer la Corée dans le cercle
Cimetière à Kang-Hoa.
LA CORÉE
go-
des obligations internationales , bien que devenue plus nécessaire que jamais après les échecs éprouvés en ce sens, est, par cela même, de plus en plus difficile. Il est impossible cependant que les puissances maritimes puissent tolérer plus longtemps un état de choses qui met en péril la vie de leurs marins, que les vents contraires peuvent jeter sur cette côte inhospitalière.
Les nombreux accidents inhérents à la navigation suffisent pour rendre illusoires les prétentions de la Corée à se séquestrer de tout rapport avec le reste du monde. Mais une question plus grave que celle même de forcer la Corée au respect des usages civilisés, si outrageusement mis à néant dans l’affaire du Général- Sherman, c’est l’impression fâcheuse produite en Chine par ce que l’on y considère comme la défaite d’une invasion étrangère. Les propensions hostiles à l’égard des nations européennes, qui se sont fait jour le 21 juin 1870 dans l’horrible massacre de Tien-tsin, sont surtout nées, croit-on, de la malheureuse issue de la campagne de l’amiral Roze en Corée. L’échec encore plus éclatant de l'expédition américaine entreprise pour faire entrer la Corée dans le concert des nations, objet pour lequel l’assistance de la Chine a été demandée en vain, n’est que trop vraisemblablement appelé à accroître la tendance si vivement manifestée naguère du gouvernement de Pékin à résister aux demandes d’exécution des clauses du traité.
Il est éminemment désirable que le prestige occidental, sérieusement entamé par ces deux expéditions avortées, soit rétabli dans un pays où le prestige n’est autre chose que l’ombre projetée par la force qui l’appuie et qui seule est la sauvegarde de la propriété
PAYS d’extrême orient.
et de la vie des gens. Il est également nécessaire qu’on obtienne quelque sécurité pour le traitement convenable des marins naufragés qui, avec le développement du commerce dans ces lointains parages, sont fatalement de temps à autre jetés sur les côtes de Corée. On ne peut guère compter que sur le hasard ou le temps pour triompher de cette politique antipathique à toute relation avec le reste du monde qu’observe si jalousement le gouvernement despotique de la Corée , ou sur quelque occasion favorable que saisira la Russie pour s’emparer de ce territoire qu’elle convoite. Mais, d’un autre côté, ceux qui s’intéressent au légitime développement du commerce européen et de la navigation dans l’Asie orientale , aussi bien que ceux qui n’envisagent la question qu’au point de vue purement philanthropique , nourrissent Tardent espoir que des mesures bien concertées pourront être adoptées, avant qu’il soit longtemps, aussi bien pour protéger le peuple coréen contre la violence et l’oppression que pour lui ouvrir des relations profitables avec le reste du genre humain. L’entreprise est de celles qui intéressent à égal titre toutes les nations maritimes.
LE FLEUVE AMOUR