CIVILE
La taille moyenne du Siamois est d’environ un mètre soixante centimètres. Les bras sont longs, les membres inférieurs massifs, et le corps incline à l’obésité. La figure est remarquablement large et aplatie , la protubérance extraordinaire des os malaires donne au visage plutôt la coupa d’un losange que la forme
ovale du beau type européen. Le nez est petit, la bouche est large, et les lèvres, épaisses mais non saillantes, sont d’une couleur extrêmement vive, à cause de l’habitude constante qu’ont les Siamois de mâcher de l’arec et du bétel. Les yeux sont petits et noirs et le front est extraordinairement bas. Le teint est plus beau néanmoins qu’il ne l’est généralement par-delà le Gange. Le ton de la peau , tant soit peu jaune , se trouve encore rehaussé par l’emploi d’un cosmétique qui lui donne presque la couleur de l’or. En général’, l’expression de la physionomie , au moins chez les hommes, a quelque chose de triste, de sombre et même de sinistre, en même temps que la désinvolture est lourde et la démarche disgracieuse.
Les Siamois des deux sexes s’habillent à peu près de même et portent moins d’habits qu’aucun des autres peuples même à moitié barbares de l’Orient. Leur principal vêtement est un pagne, pièce de soie ou de coton longue d’environ trois mètres , qui entoure les reins et les cuisses et est fermée par devant en laissant entièrement nus les genoux et les jambes. Par dessus ce vêtement, les gens riches portent souvent un crêpe de Chine ou un châle de l’Inde , et la seule autre partie essentielle du costume est une étroite écharpe d’à peu près deux mètres de long, qui se tourne autour delà taille ou se jette négligemment sur les épaules, de sorte que la partie supérieure du corps est très à l’aise mais fort imparfaitement couverte.
Les couleurs favorites sont brunes et foncées ; le blanc n’est porté que par les talapoinesses , secte religieuse de recluses, et par les serviteurs laïques du temple, deux sortes de gens qui ne sont guère plus res-
LE SIAM ET LES SIAMOIS. 15
pectés les uns que les autres. Le blanc est également la couleur du deuil. Hommes et femmes portent les cheveux ras, sauf sur le sommet de la tête, à partir du front, où ils ont presque deux pouces de long et se tiennent hérissés à cause du pli qu’on leur fait prendre. Le reste de la chevelure est rasé chez les hommes et seulement coupé court chez les femmes ; mais, comme le rasoir ne fait pas sa besogne très régulièrement, il est difficile en général, pour l’étranger , de distinguer les hommes des femmes.
Il n’est pas d’Européen qui mette plus de soin à entretenir ses dents blanches, que n’en met le Siamois à noircir les siennes. A cet effet, dés l’âge le plus tendre, il les frotte avec une teinture indélébile sans cependant en détruire l’émail comme les naturels de l’Archipel indien. Il ne se défigure pas non plus le corps par le tatouage, comme les Birmans et les Pégouans. Mais, ainsi que les autres Orientaux, il laisse ses ongles pousser jusqu’à une longueur incommode, et les gens de haut rang s’en mettent même d’artificiels en métal.
Les maisons sont bâties sur pilotis au-dessus de la rivière ou flottent sur des radeaux amarrés au rivage. Chaque habitation est isolée ; ce n’est à vrai dire qu’une grande boîte oblongue de bois, couverte d’un toit de feuilles de palmier. Une échelle, placée à l’extérieur, y donne accès, et à chaque maison est attaché un petit bateau pour l’u.sage de la famille. Ces demeures flottantes renferment les plus riches marchandises de la ville. Les objets y sont étalés sur un amphithéâtre de gradins, au bas desquels les boutiquiers sont assis sur le parquet. Les maisons consistent en un seul étage divisé en plusieurs petites pièces, parmi
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lesquelles on réserve celle du milieu aux dieux domestiques.
Les meubles sont rares et simples, ils se composent ordinairement de nattes sur lesquelles dorment et s’assoient les hôtes du logis ; d’une table sans pieds et ressemblant assez à un tambour ; de quelques ustensiles culinaires de fer, de cuivre ou d’étain ; de quelques vases de porcelaine ou d’argile, et de plusieurs seaux de bambous faits avec assez de soin pour que l’eau ne s’en échappe pas. Les classes aisées ont une espèce de couchette, leurs murs sont tapissés de coussins pour qu’on puisse s’y appuyer, et leurs appartements sont garnis de certains articles d’Europe tels que des lampes et des glaces, ornements qui jouissent d’une grande faveur. Mais de la population en masse on peut dire qu’elle est riche de sa pauvreté, attendu que ses besoins sont fort peu nombreux. Les Siamois se nourrissent en grande partie de riz et de poisson, et avec un ou deux centimes de chacun de ces aliments , un homme vit une journée entière.
Voici donc un pays aussi riche peut-être en ressources naturelles que l’Inde elle-même, plus favorablement situé pour les entreprises commerciales, et qui cependant est habité par un peuple qui vit dans ce que nous appellerions une misère abjecte. Il y a deux siècles au moins, la nation siamoise avait fait quelques progrès dans la voie de la civilisation ; mais les développements de sa puissance ont été depuis tellement faibles et lents, que les descriptions que La Loubère et autres ont faites, au xvn® siècle, du royaume deSiam et des Siamois , ne diffèrent qu’en fort peu de choses de celles qu’ont fournies les voyageurs du siècle présent.
LE SÏAM BT LES SIAMOIS.
Ce n’est point one nation errant par les monts et les plaines dans la rudesse sauvage d’une vie sans frein ni loi ; ce n’est point non plus une réunion d’hommes qui, ayant la conscience de leur force, secouent les vieux langes de la barbarie et recherchent avec ardeur les bienfaits de l’ordre social et de la civilisation : c’est tout simplement un peuple doux, inoffensif, suffisamment intelligent, organisé en société, et, malgré cela, tenu de génération en génération dans un état d’enfance, coulant ses jours au sein des puérilités les plus sottes, obéissant au bon ordre par crainte du bâton, et incapable de concevoir le rêve d’une indépendance civile et intellectuelle qui le mènerait à une position plus heureuse.
Nous allons rechercher les institutions civiles et religieuses au moyen desquelles cet état de choses s’est maintenu , ainsi que les mœurs et les coutumes singulières qui en sont nées. Nous tâcherons en même temps d’examiner jusqu’à quel point il serait possible d’espérer relâcher ces liens funestes, et ce qu’il y aurait à faire pour faciliter une émancipation physique et morale si désirable à tous égards.